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AUTRE SERMON
POUR LE JOUR DES MORTS
Miseremini mei miseremini mei, saltem vos amici mei, quia manus Domini tetigit me.
Ayez pitié de moi, vous au moins qui êtes mes amis, car la main du Seigneur
s'appesantit sur moi.
(Job., IX, 2l.)
D'où sortent, M.F., ces prières touchantes, ces tristes accents ? Serait-ce
des profondeurs d'un sépulcre ? Non, car si les sépulcres nous instruisent,
c'est sur le néant des grandeurs humaines ; les morts qui y sont étendus, ne
nous parlent que par leur silence. Serait-ce du haut de ce beau ciel, l'heureux
séjour des élus, que se font entendre ces tristes gémissements capables de
fendre les rochers les plus durs ? Non, M.F., la même main qui leur a distribué
ces brillantes couronnes, a en même temps essuyé leurs larmes ; l'on n'y entend
plus que chants de joie et d'allégresse éternelle. Serait-ce du fond des
enfers, de ces lieux d'horreur et de tourments, que se font entendre ces cris
si tendres et si déchirants ?
Hélas ! M.F., non ; les noirs habitants de ces lieux de ténèbres ne demandent
ni n'espèrent aucun soulagement ; ils sont damnés, ils sont séparés de leur
Dieu, ils le seront pour jamais. Ils ont fait un adieu éternel au ciel et à
tous ses biens ; ils sont très assurés que jamais ils ne sortiront de ces
abîmes ; la main du Seigneur ne les touche pas seulement, mais les foudroie et
les écrase. C'est donc du purgatoire que se font entendre ces pressantes
sollicitations, ces tendres gémissements.
Mais à qui, M.F., s'adressent ces larmes et ces sanglots ? Écoutez l'Église,
cette tendre mère qui pleure amèrement sur les tourments qu'endurent ses
enfants... Elle prie et nous conjure d'avoir pitié d'eux et de leur porter
secours. Oui, après nous avoir fait le tableau du bonheur dont jouissent les
bienheureux dans le ciel, elle nous transporte dans cette région de larmes et
de tourments, pour nous faire la triste peinture des peines qu'y endurent ces
pauvres âmes. Quoi de plus digne et de plus capable d'attendrir nos cœurs, que
les cris de ces âmes souffrantes ? Écoutez-les : « O vous, mes amis,
arrachez-nous, arrachez-nous de ces flammes qui nous dévorent ! » Voyez-vous
cette mère ? Elle vous tend ces mains qui tant de fois vous ont porté.
Voyez-vous cette pauvre enfant, dont la séparation vous fut si cruelle ? En
l'embrassant pour la dernière fois, vous lui avez promis de ne jamais
l'oublier... Nous pouvons, M.F., les soulager, que dis-je ? nous
pouvons leur ouvrir les portes du ciel, et les faire jouir d'un bonheur qui
n'aura point de fin. Pour vous y engager, je vais vous montrer, autant qu'il me
sera possible, 1° la grandeur des tourments qu'elles endurent, et 2° la
facilité des moyens que nous pouvons employer pour les soulager.
I. – Si je parlais, M.F., à des impies, à des incrédules, ou bien à des
personnes croupissant dans une ignorance grossière, qui ne croient à rien et
qui nient tout, je commencerais par leur prouver l'existence de ce lieu destiné
à expier les fautes vénielles, et les péchés mortels qui ont été pardonnés dans
le tribunal de la pénitence, et qui n'ont pas encore entièrement été expiés par
des peines temporelles ; mais, puisque je parle à des chrétiens instruits, et
parfaitement convaincus de cette grande vérité, je n'en donne donc point
d'autres preuves que celles que vous avez trouvées dans votre catéchisme. Je
vous dirai qu'il est certain, très certain qu'il y a un purgatoire,
c'est-à-dire un lieu de tourments, où les âmes des justes achèvent d'expier
leurs fautes, avant d'être admises à la gloire du paradis qui leur est assurée.
Rien n'est mieux prouvé que l'existence de ce lieu. Nous lisons dans l'Écriture
que « rien de souillé n'entrera dans le ciel » – « Il y a des
péchés qui ne seront remis ni dans le siècle présent ni dans le siècle à
venir », mais dans le purgatoire. Saint Paul nous dit encore que
plusieurs ne seront sauvés, qu'après avoir passé par les flammes du purgatoire . Oh ! combien d'âmes
justes la mort surprend dans quelques fautes vénielles ! Où vont-elles, ces
pauvres âmes, puisqu'elles ne sont pas assez pures pour entrer dans le ciel ?
Seront-elles jetées en enfer ? Si cela était, où seraient donc les élus ? Non,
non, ce sont des âmes justes, et les flammes des abîmes ne sont point pour ceux
qui brillent du feu de la charité ; c'est donc dans les flammes du purgatoire
qu'elles vont achever l'expiation de leurs fautes, avant d'être réunies à leur
cher et céleste Époux, qu'elles aiment et dont elles sont aimées.
Oui, M.F., c'est une vérité de foi, que, quoique nos péchés nous soient
pardonnés dans le tribunal de la pénitence, nous ne sommes pas pour cela
exempts de souffrir des peines temporelles. Voyez le saint roi David, à qui
Dieu même envoya son prophète pour l'assurer que son péché lui était pardonné.
Le Seigneur fit cependant mourir l'enfant qui était pour lui l'espérance d'une
heureuse vieillesse . La justice de Dieu, non contente
de cette punition, frappa encore tout son royaume des fléaux les plus
terribles. La peste semble le vouloir laisser seul dans le monde
, il se voit chassé de son trône par celui-là même à qui il avait donné
le jour. Ce malheureux fils ne craint pas de le poursuivre ; il veut ôter la
vie à celui dont Dieu s'est servi pour la lui donner .
Jusqu'à sa mort, David passa les jours et les nuits dans les larmes et les
pénitences. Il les porta à une telle rigueur, que ses pieds ne pouvaient plus
le soutenir . Voyez encore le pieux roi Ézéchias ; pour une légère pensée d'orgueil, le Seigneur
mit son royaume en proie à mille malheurs . Voyez
saint Pierre et sainte Madeleine. Personne ne doit douter que, quoique nos
péchés soient pardonnés au tribunal de la pénitence, il nous reste encore des
peines temporelles à souffrir, ou dans ce monde ou dans les flammes du
purgatoire. Il nous est aussi nécessaire de croire cette vérité pour être
sauvés, que le mystère de l'Incarnation .
Arrêtons-nous là, M.F., descendons en esprit dans ces lieux de tourments ;
soyons témoins des maux qu'endurent ces pauvres âmes, elles vont elles-mêmes
nous faire la triste peinture des peines qui les rongent et les dévorent.
Deux supplices leur sont très sensibles : 1° la peine du dam, c'est-à-dire la
privation de la vue de Dieu, et la peine du sens. L'amour qu'elles ont pour
Dieu est si grand, la pensée qu'elles en sont privées par leur faute, leur
cause une douleur si violente, que jamais il ne sera donné à un mortel d'en
concevoir la moindre idée. Du milieu de ces flammes qui les brûlent, elles
voient les trônes de gloire qui leur sont préparés et qui les attendent, une
voix semble leur crier : « Ah ! que vous êtes privées
de grands biens ! si vous aviez eu le bonheur de
redoubler vos pénitences et vos larmes, vous seriez aujourd’hui assises sur ces
beaux trônes tout rayonnants de gloire ; ah ! que vous
avez été aveugles de retarder un tel bonheur par votre faute ! » Ce seul
langage augmente leur douleur et le désir d'être réunies à leur Dieu ; elles
s'en prennent au ciel et à la terre ; elles invoquent et les anges et les
hommes. « Ah ! mes amis, nous crient-elles, s'il vous
reste encore quelque amitié pour nous, ayez pitié de nous, arrachez-nous de ces
flammes : vous le pouvez !... Beau ciel, quand te verrons-nous ? » Il est
rapporté dans l'histoire de Cîteaux, qu'un religieux, après avoir été toute sa
vie un modèle de vertu, apparut à un religieux, en lui disant qu'il avait été
en purgatoire ; et la plus grande souffrance qu'il y avait ressentie, était la
privation de la vue de Dieu.
2° L'autre peine de ces pauvres âmes, c'est la douleur du sens, c'est-à-dire du
feu. Les saints Pères nous assurent que c'est un feu matériel, ou plutôt que
c'est le même que celui qui brûle les malheureux damnés. Ce feu est si violent,
qu'une heure semble à ceux qui l'endurent, des millions de siècles. Oui, nous
disent-ils, si l'on pouvait comprendre la grandeur de leurs supplices, nuit et
jour nous crierions miséricorde pour elles. Un autre saint va encore plus loin,
en nous disant que leurs souffrances surpassent même celles que Jésus-Christ a
endurées pendant sa cruelle et douloureuse passion ; et cependant, si les
souffrances que Jésus-Christ a endurées eussent été partagées entre tous les
hommes, nul mortel n'eût pu les soutenir . Ah ! pauvres âmes, qui pourra donc jamais raconter la grandeur de
vos peines ! Nous lisons dans l'histoire ecclésiastique, qu'un saint resta six
jours en purgatoire avant d'entrer dans le ciel. Il apparut ensuite à un de ses
amis en lui disant qu'il avait enduré des souffrances si grandes, qu'elles
surpassaient toutes celles qu'ont endurées et qu'endureront jusqu'à la fin des
siècles, tous les martyrs réunis ensemble. O mon Dieu, que votre justice est
redoutable pour le pécheur !... Cependant, M.F., qui peut entendre sans frémir
le récit de ce qu'ont enduré les martyrs chacun en particulier. Les uns sont
plongés dans des chaudières d'huile bouillante, d'autres sciés avec des scies
de bois, celui-ci étendu sur un chevalet, déchiré avec des crochets de fer lui
arrachant les entrailles, d'autres que l'on foule aux pieds. Celui-là étendu
sur des brasiers ardents, auquel il ne restait que ses os tout noircis et
brûlés ; enfin, d'autres ont été mis sur des tables armées de lames tranchantes,
et qui perçaient de part en part ces innocentes victimes. Peut-on bien penser à
tout cela sans se sentir pénétré de douleur jusqu'au fond de l'âme ? Ah ! si une âme en purgatoire souffre encore plus que tous les
martyrs ensemble, qui pourra donc y tenir ?... Mon Dieu, mon Dieu, ayez pitié
de ces pauvres âmes !...
Mais pour nous en convaincre encore d'une manière plus sensible, écoutons :
sainte Brigitte, à qui Dieu fit connaître les douleurs qu'endurent ces pauvres
âmes, assure que leurs peines sont si grandes et leurs douleurs si violentes,
que jamais l'homme ne pourra s'en former la moindre idée. Dieu lui en fit voir
qui étaient condamnées à y rester jusqu'à la fin du monde. Le pape Innocent III
apparut après sa mort à sainte Lutgarde sous une forme
sensible. Effrayée d'une telle vision, elle se jeta la face contre terre,
demandant au bon Dieu de lui dire ce que cela pouvait être. Le mort lui
répondit qu'il était le pape décédé récemment. « Mon Dieu, s'écria-t-elle en
pleurant amèrement, si un pape qui a été un modèle de vertu souffre de tels
maux, malheur à moi 1 » Le pape lui dit que, sans la sainte Vierge pour qui il
avait fait bâtir une église, il était damné et condamné à brûler dans les
enfers ; mais avant de mourir la sainte Vierge avait prié son Fils pour lui
obtenir une véritable contrition de ses péchés. « Je resterai dans les flammes
jusqu'à la fin du monde, ajouta-t-il, je viens réclamer le secours de vos
prières, » et il disparut en s'écriant : « Ah ! que je
souffre ! arrachez-moi des flammes qui me dévorent. »
Saint Vincent Ferrier nous dit que Dieu lui fit voir
une âme condamnée à un an de purgatoire pour un seul péché véniel. Écoutez
encore ce que nous dit saint Louis, de l'ordre de Saint Dominique. Son père lui
apparut sous une forme sensible, poussant des cris épouvantables et de profonds
gémissements. Il venait implorer le secours de ses prières. Aussitôt saint
Louis se livra aux larmes et à la pénitence, aux macérations les plus affreuses
; il célébra tous les jours pour lui la sainte Messe, et ne resta pas un jour
sans implorer le secours de la sainte Vierge. Malgré cela, chaque matin son
père apparaissait, en jetant les mêmes cris et les mêmes sanglots : « Ah ! que je souffre ! mon fils, ayez
pitié de moi ! » Saint Louis ne cessait de demander jour et nuit, miséricorde
pour son père. « Mon Dieu, mon Dieu, s'écriait-il, ne vous laisserez-vous pas
toucher par mes prières et mes larmes ? » Sept ans après seulement, Dieu lui
fit connaître que son père était délivré. – Mais, me direz-vous peut-être, que
pouvait donc avoir fait ce malheureux père pour tant souffrir ? – Oh ! mon ami, si vous connaissiez bien ce que c'est que le péché,
je n'oserais vous le dire, de peur de vous jeter dans le désespoir. Saint Louis
rapporte que son père avait fait peu de chose : une personne lui avait rendu de
grands services, et il cherchait à lui en témoigner sa reconnaissance, ne
pensant pas assez peut-être que c'était Dieu qu'il devait remercier de ses
bienfaits…
Que d'années de purgatoire, M.F., pour nous, qui commettons ces sortes de
fautes si souvent et avec si peu de scrupule ! Que de mensonges pour éviter une
petite humiliation ou pour servir de divertissement ! Que de petites médisances
! Que de bonnes inspirations auxquelles nous n'avons pas répondu ! Que de
distractions volontaires dans nos prières ! Que de fois le bon Dieu ne nous
a-t-il pas donné la pensée de lui élever notre cœur, à notre réveil, pendant le
jour, et nous ne l'avons pas fait ! ou si nous l'avons
fait, avec quelle peine et quelle négligence ? Que de fois n'avons-nous pas eu
la pensée de faire quelque mortification dans nos repas, dans notre
démangeaison de parler ? Que de fois nous aurions pu aller à
Nous lisons dans l'histoire qu'une personne, après avoir vécu chrétiennement,
apparut à une de ses amies, toute environnée de flammes, et souffrant
cruellement, pour avoir négligé de fréquenter les sacrements. Dieu, en effet,
lui avait souvent donné sur la terre, le désir de se corriger de ses petites
fautes vénielles, et de recevoir plus souvent le sacrement de son amour ; aussi
avait-il permis qu'elle apparût à son amie pour l'exhorter à faire ce qu'elle
n'avait point fait elle-même, à mener une vie plus pure et plus sainte ; à
offrir ses communions pour elle, et qu'ainsi Dieu lui ferait miséricorde. En
effet, après plusieurs communions, elle lui apparut encore, mais toute
rayonnante de gloire, et la remercia des communions qu'elle avait offertes pour
sa délivrance. Un jour viendra, M.F., que nous regretterons de n'avoir pas mené
une vie assez pure et assez chrétienne, pour nous procurer le bonheur de venir
plus souvent nous asseoir à la table des anges, ce qui abrégerait bien les
peines du purgatoire.
Mais revenons à nos pauvres prisonnières, qui, du mi-lieu des flammes, nous
tendent leurs mains suppliantes, et nous conjurent de ne pas les laisser
souffrir plus longtemps. Qui sont ces pauvres âmes, sur lesquelles la justice
de Dieu s'appesantit ? Hélas ! ce sont peut-être nos
parents, qu'une mort cruelle a séparés de nous il n'y a que quelques jours. Ce
sont des amis chéris, qui viennent de descendre dans le tombeau où nous les
suivrons bientôt. Ces pauvres âmes sont détenues dans des torrents de flammes
qui les inondent et les dévorent ; la main du Seigneur les poursuit, les frappe
et les châtie rigoureusement. « O vous, nos amis, nous crient-elles, soyez
sensibles aux maux que nous souffrons ! « Voyez--vous, entendez-vous ces
pauvres âmes ? Chacune s'adresse à ceux qu'elle a aimés et protégés pendant sa
vie, pour les porter à avoir pitié d'elle. Entendez-vous cette épouse qui lève
les yeux et tend ses mains suppliantes vers son époux : « Ah ! si vous pouviez, dit-elle, comprendre mes souffrances,
pourriez-vous oublier une épouse qui vous aimait si tendrement ! Avez-vous
oublié mes derniers adieux, quand, vous serrant entre mes bras, je vous donnais
les dernières preuves de ma tendresse ? Vous m'aviez promis de ne jamais
m'oublier ; seriez-vous insensible aux tourments que j'endure ? Ah ! de grâce, arrachez-moi de ce feu qui me dévore, vous le
pouvez... ah ! que je souffre ! » Écoutez les cris
déchirants de cette pauvre mère à son fils : « Mon enfant, pourquoi me
laissez-vous endurer des tourments si affreux ? avez-vous
déjà oublié tout ce que j'ai fait pour vous ? moi qui
ai eu tant de peine à mourir, craignant que, séparé de moi, vous fussiez
malheureux ! Vous m'abandonnez dans un lieu où je souffre cruellement. De
grâce, délivrez-moi, délivrez celle qui a tant versé de larmes pour vous, qui a
si souvent demandé à Dieu de la faire souffrir à votre place ! Mon fils, ayez
pitié de votre pauvre mère qui vous a tant aimé, et qui est digne d'être payée
de retour !... » Écoutez cette pauvre enfant, dont la séparation vous fit tant
verser de larmes : « Ah ! ma mère, vous crie-t-elle ,
avez-vous oublié nos derniers adieux, avez-vous oublié ce moment où nous
mêlions nos larmes ensemble, quand la mort nous forçait de nous séparer ? me laisserez-vous dans ces flammes qui me dévorent, tandis
qu'il vous serait facile de me délivrer ! Oh ! de
grâce, ne m'abandonnez pas ! Lorsque votre tour viendra et que vous serez
jugée, je ne vous oublierai pas, j'irai moi-même me jeter aux pieds de votre
juge, dont je serai alors l'amie et l'enfant bien--aimée. Si je ne suis pas
moi-même assez puissante, j'appellerai toute la cour céleste à mon secours,
afin de demander votre grâce. »
Mais à qui vont s'adresser ces pauvres âmes qui n'ont ni parents, ni amis pour
penser à elles ? Il me semble que je les entends crier : « Pasteur charitable,
dites à tous les chrétiens, combien nos souffrances sort longues et cruelles,
non, il n'y a que Dieu pour connaître la rigueur des supplices que nous
endurons ; ah ! dites-leur bien que nous ne serons pas
des ingrates. » Hélas ! ces pauvres âmes sont dans les
flammes comme des prisonnières, qui, depuis un grand nombre d'années, gémissent
au fond de cachots ténébreux, soupirant après le moment de leur délivrance.
Mais c'est en vain, on les abandonne, elles subissent de point en point l'arrêt
de leur condamnation ; elles voient venir des âmes beaucoup plus coupables
qu'elles, et qui sont plutôt délivrées, parce qu'elles ont des amis pour
satisfaire à la justice de Dieu. « Mon Dieu, s'écrient-elles à chaque instant,
n'aurons-nous donc personne pour nous délivrer ? »
Combien dureront les peines de ces pauvres âmes ?- Hélas ! M.F., quand de tels
supplices ne dureraient qu'un jour, qu'une heure, qu'une demi-heure, cela leur
paraîtrait infiniment plus long, que des millions de siècles dans les supplices
les plus rigoureux que l'on puisse souffrir en ce monde. – Et pourquoi cela : –
Mon ami, le voici. Quand Dieu punit quelqu'un en ce monde, ce n'est que sous le
règne de sa miséricorde et de sa bonté car, si Dieu nous envoie une infirmité,
une perte de biens ou d'autres misères, tout cela ne nous est donné que pour
nous faire éviter les peines du purgatoire, ou pour nous faire sortir du péché.
En effet, si le Seigneur a traité le saint homme Job si durement sur cette terre,
n'est-ce pas parce qu'il l'aimait d'une manière particulière ? Ce saint homme
ne dit-il pas lui-même que « le bout du doigt du Seigneur l'a touché ? »
L'ange ne dit-il pas aussi à Tobie, que si Dieu l'avait affligé, ce n'était que
parce qu'il lui était agréable ? Ainsi donc, si
dans ce monde Dieu nous fait souffrir, ce n'est que par amour et par charité.
Dans l'autre, au contraire, Dieu n'est conduit que par sa justice et sa
vengeance ; nous avons péché, nous avons passé le temps de sa miséricorde ; il
nous avait mille fois menacés, il faut que sa justice soit accomplie et sa
vengeance satisfaite. Oh ! qu'il est terrible de
tomber entre les mains d'un Dieu vengeur !
Mais ce qui devrait nous porter à ne rien négliger pour délivrer ces pauvres
âmes, c'est que nous sommes la cause du malheur de la plupart d'entre elles. En
voici la raison. Cette épouse sera dans les flammes, parce qu'elle a eu pour
son époux trop de faiblesse, peut-être même des complaisances contraires à la
loi du Seigneur. Ce pauvre père, cette pauvre mère souffrent dans le
purgatoire, parce qu'ils n'ont pas assez corrigé leurs enfants, et leur ont
permis ce qu'ils n'auraient jamais dû leur permettre. Cet ami ou ce voisin
souffre aussi parce qu'étant en votre compagnie, il n'a pas osé vous reprendre,
lorsque vous avez médit du prochain ou que vous avez dit des paroles peu
décentes. Enfin, une multitude d'autres brûlent dans ces brasiers, parce que
vous leur avez donné mauvais exemple, ce qui les a portés à pécher. Ah ! pauvres âmes, c'est nous qui sommes cause de vos tourments,
et nous vous laissons, nous vous abandonnons !... Ingrats, un jour viendra que
nous pleurerons notre insensibilité pour ces pauvres âmes souffrantes ! Quoi ! nous les laissons brûler, pouvant si facilement les conduire
au ciel ! Ah ! M.F., laissons-nous toucher, puisque Dieu a mis leur délivrance
entre nos mains .