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les Rogations et les Processions
L'Abstinence et les Quatre-Temps
Surrexit David et abiit,
et universus populus... ut adducerent arcam Dei.
David s'en alla, accompagné de tout son peuple pour amener l'arche du Seigneur.
(II Liv. des Rois, VI, 2).
Pouvons-nous, M.F., trouver une cérémonie plus touchante que de voir le saint roi, accompagné de tous les prêtres et des lévites, qui étaient eux-mêmes suivis de tout le peuple, transportant l'arche sainte du tabernacle de Silo dans le lieu qu'il lui avait préparé à Jérusalem. Les prêtres et les lévites exerçaient autour d'elle les fonctions de leur ministère, et chaque tribu marchait sous son étendard. Nous voyons en cela, c'est-à-dire en ce triomphe du peuple Juif conduisant l'arche, une figure bien naturelle du pieux concours des chrétiens qui vont en processions d'un endroit à un autre, sous la conduite de leur pasteur, ayant à leur tête la croix et les bannières. Réunis ensemble, ils forment un petit corps d'armée redoutable au démon et puissant auprès de Dieu, pour le remercier de quelques grâces, ou pour lui en demander. Il est donc très nécessaire de vous faire comprendre pourquoi l'on a établi ces processions et comment nous devons y assister. Nous dirons aussi un mot sur l'abstinence, qui est établie à peu près pour les mêmes motifs : c'est-à-dire, pour demander au bon Dieu de conserver les récoltes, de nous fournir les moyens de satisfaire à sa justice pour nos péchés, et, en même temps, nous préserver d'en commettre de nouveaux. II est donc de votre intérêt de bien écouter cette instruction, qui vous apprendra les moyens de profiter de ces biens que l'Église nous présente.
I. – Je vous dirai d'abord, M.F., que la première et la plus ancienne loi
que le bon Dieu ait imposée à l'homme est celle de l'abstinence. Dès qu'Adam
eut été créé, et que le bon Dieu l'eut placé dans le paradis terrestre, en lui
donnant la puissance sur toutes les créatures, il lui défendit, en même temps,
de toucher au fruit d'un certain arbre qu'il lui marqua. Si Adam avait été
fidèle à cette loi, nous n'aurions pas eu besoin que l'Église nous imposât de
nouvelles abstinences. Mais, par le péché, notre chair s'étant soulevée contre
notre esprit, il a fallu nécessairement la dompter par le jeûne et
l'abstinence. C'est pour cela que l'Église ordonne à ses enfants, outre les
jeûnes de Carême, ceux des Vigiles et des Quatre--Temps, et l'abstinence du
vendredi et du samedi. Voilà, M.F., la fin générale que l'Église se propose en
ordonnant l'abstinence et le jeûne en certains jours : c'est d'entretenir dans
ses enfants l'esprit de pénitence, que Jésus-Christ n'a cessé de recommander
lorsqu'il était sur la terre, et qui est comme l'abrégé de la divine morale.
Oui, M.F., c'est en mortifiant nos corps que nous affaiblissons nos passions,
que nous pouvons expier nos péchés passés, et que nous trouverons un remède
pour nous préserver d'en commettre de nouveaux. Puisque, M.F., nous avons tant
de fautes à expier, il faut donc profiter des moyens si efficaces pour
satisfaire à la justice de Dieu. Oui, M.F., nous avons tous des passions à
dompter, et c'est précisément en retranchant tout ce qui peut nous flatter dans
le goût, que nous pourrons les surmonter. L'Église, qui sait le besoin que nous
en avons et notre répugnance à le faire, vient à notre secours, en nous en
faisant un commandement, afin de déterminer plus efficacement notre volonté à
nous y soumettre .
Mais, outre cette loi générale, elle a encore des vues particulières : elle
nous ordonne aussi des jeûnes, les veilles de grandes fêtes, pour nous
disposer, par la pénitence, à les célébrer avec plus de piété et en retirer
plus de fruit. Comme l'Église a consacré le dimanche à la mémoire de la
résurrection de Jésus-Christ, de même, elle a consacré le vendredi au souvenir
de la mort et passion de Jésus-Christ. N'est-il pas juste que nous consacrions
ce jour à la pénitence et à la mortification, puisque ce sont nos péchés qui
ont attaché Jésus-Christ à la croix ? N'est-il pas juste que nous prenions part
à ses souffrances, si nous voulons avoir part à la grâce de la rédemption ? C'est
pour cela, M.F., que, dans les premiers siècles de l'Église, tous les vendredis
étaient des jours de jeûne. L'on jeûnait aussi le samedi pour honorer la
sépulture de Jésus-Christ, et, en même temps, pour se préparer à la
sanctification du dimanche. Puisque ces jours, M.F., sont des jours de grâce et
de bénédiction, nous devons donc nous y préparer par la mortification, si nous
voulons recevoir avec abondance les biens que le bon Dieu veut nous y donner.
Aujourd’hui, M.F., comme vous le voyez, ce jeûne du vendredi et du samedi se
réduit seulement à se priver de manger de la viande, et l'Église nous en fait
un commandement « Vendredi chair ne mangeras, ni le samedi mêmement. » Oui,
M.F., nous devons tous nous soumettre à cette loi, et même les enfants, dès qu'ils
le peuvent ; il n'y a que ceux qui véritablement ne le peuvent pas, qui en sont
exempts .
Mais, hélas ! dans quel siècle misérable sommes-nous
venus ? L'on ne connaît plus parmi les chrétiens s'ils sont des enfants de
l'Église : presque tous semblent se faire une joie de violer les lois de
l'abstinence. Hélas ! l'on ne se fait plus de scrupule
de manger de la viande le samedi ou le vendredi ; la mauvaise compagnie vous
fait renoncer à votre religion. Hélas ! que de péchés
mortels ! Vous voit-on faire des fiançailles le samedi sans que l'on mange de
la viande comme des païens ou des idolâtres ? Hélas ! quel
scandale pour les enfants, et quelle source de malédictions pour ceux qui se
marient ! – C'est l'habitude. – Hélas ! mon ami : si
c'est l'habitude de manger de la viande le vendredi, le bon Dieu ne prendra
jamais l'habitude de mettre dans le ciel ceux qui méprisent sa loi. La religion
se perd donc parmi nous, parce que nous ne faisons plus cas de ses lois. Si
Adam, M.F., s'est perdu en mangeant du fruit défendu, de même nous nous perdons
en mangeant de la viande les jours défendus. Oh ! triste
pensée, de mieux aimer aller brûler dans les enfers pour une éternité, que de
se priver de manger de la viande ! – Mais, me direz-vous, c'est la compagnie. –
Ah ! la compagnie, M.F. ! vous
aussi ! eh ! quoi, la
compagnie ! elle ne vous y force pas ; l'on ne vous
ouvre pas la bouche pour vous mettre de la viande dedans. – Malheureux, vous
aurez bien le temps de vous repentir !... Non, non, M.F., que jamais ce maudit
respect humain ne vous fasse faire une action si indigne d'un chrétien et qui
montre une si grande ingratitude envers le bon Dieu. Eh ! quoi,
mon ami, vous craignez le monde ; mais jetez donc vos regards sur cette croix :
voyez donc si votre Dieu a eu honte d'y mourir tout nu, à la vue d'une foule
immense de monde ; allez, malheureux, vous êtes ingrats ; le bon Dieu vous
attend devant son tribunal, où vous paierez cher votre respect humain. Vous
craignez qu'on vous raille ? Oh ! certainement, vous
êtes bien tant une belle relique, pour tant craindre que l'on se moque de vous
! Regardez donc votre modèle, M.F. ; a-t-il craint les railleries qu'on lui a
faites pendant sa passion ? S'il les avait craintes, ne nous aurait-il pas
laissés dans l'esclavage du démon ? Allez, misérable, allez manger votre
viande, vous aurez bien le temps de la regretter pendant l'éternité !... Non,
M.F., que jamais ce maudit respect humain ne vous fasse trahir si lâchement
votre devoir . Mais passons à une deuxième réflexion
sur les jeûnes des Quatre-Temps.
Nous lisons dans l'Écriture sainte que les Juifs chassés de Jérusalem à cause
de leurs infidélités, conduits en captivité à Babylone, éloignés du temple du
Seigneur, reconnaissant que leurs péchés leur avaient mérité tous ces châtiments,
voulurent essayer d'apaiser la colère de Dieu, et pour cela, ils se
prescrivirent de jeûner le quatrième, le cinquième, le septième et le dixième
jour du mois et c’est à cet exemple que l'Église a institué les jeûnes
des Quatre-Temps, afin de nous faire expier les
péchés que nous ne cessons de commettre chaque jour, et afin d'attirer sur nous
par cette pénitence générale, qui est beaucoup plus méritoire que si nous nous
l'imposions à nous-mêmes, pour nous attirer, dis-je, la miséricorde et les bénédictions
du Ciel. Vous conviendrez avec moi que les trois jours de jeûne que nous
pratiquons chaque saison : c'est-à--dire, tous les
trois mois, n'ont guère de proportion avec les péchés que nous avons le malheur
de commettre tous les jours. Cependant, l'Église, qui est une bonne mère et qui
aime ses enfants, se contente de ce peu, si nous le faisons bien et de bon cœur
: c'est-à-dire, du jeûne et des autres bonnes œuvres que nous pourrons faire.
Pour mieux nous faire sentir la nécessité où nous sommes de bien accomplir ces
saints jeûnes, elle nous en fait un commandement : « Quatre-Temps,
Vigiles, jeûneras. » Elle veut, par ces jeûnes des Quatre-Temps,
nous faire ressouvenir que, comme il n'y a point de temps où nous n'ayons le
malheur d'offenser le bon Dieu, il n'y en a point aussi où nous ne fassions
pénitence, afin d'apaiser la colère du bon Dieu par le sacrifice d'un cœur
contrit et humilié. Voilà la première raison qui a porté l'Église à instituer
les Quatre--Temps.
La deuxième raison se rapporte à nos besoins temporels. Vous savez qu'il y a
des jeûnes de Quatre-Temps dans le printemps, parce
que c'est dans ce moment que le retour du soleil commence à ranimer la nature,
et à ouvrir la terre pour la production des fruits. L'Église nous avertit de
demander à Dieu qu'il veuille bien donner la fécondité à la terre par ses
bénédictions. Dans l'été, comme la récolte est exposée à mille accidents
fâcheux, l'intention de l'Église est que nous priions le bon Dieu de les
conserver et de nous accorder, par miséricorde, ce qui nous est nécessaire à la
vie pendant l'année. Je dis, M.F., par miséricorde : c'est parce que, étant
pécheurs comme nous le sommes, nous n'avons aucun droit aux biens même
nécessaires à la vie. D'après cela, nous devons donc humblement demander au bon
Dieu la nourriture, le vêtement, comme une aumône qu'il peut nous refuser sans
injustice, et les recevoir avec beaucoup de reconnaissance, comme un bienfait
tout gratuit qu'il répand sur nous par sa pure bonté. C'est pour cela qu'en
automne, où l'on est occupé à la récolte, et en hiver, lorsqu'elle est achevée,
l'Église veut que nous offrions à Dieu nos jeûnes et nos aumônes comme un
sacrifice d'actions de grâces, pour tous les biens qu'il nous a accordés
pendant l'année.
La troisième raison pour laquelle l'Église a institué les Quatre-Temps,
c'est pour demander au bon Dieu la grâce de faire un bon usage des biens qu'il
nous a donnés, et de ne jamais perdre de vue Celui qui nous les a donnés. Mais,
malheureusement, ce n'est pas ce que nous faisons ! Hélas ! M.F., qui de nous
pourrait ne pas déplorer l'aveuglement des chrétiens, qui, dans le temps des
récoltes, devraient remercier le bon Dieu des biens qu'il nous donne, et qui,
bien loin de là, semblent redoubler leur fureur envers lui par les péchés
qu'ils commettent dans ces mêmes temps qu'ils ramassent les biens que le bon
Dieu leur a donnés. Nous devons donc conclure, M.F., que si nous sommes en état
de jeûner, et que nous ne le fassions pas, nous péchons mortellement, et que,
si nous ne pouvons pas jeûner, nous devons toujours le remplacer par quelque
bonnes œuvres : soit en nous privant de quelque chose dans nos repas, soit en
assistant à la sainte messe, ou bien en faisant quelque prière de plus que les
autre jours. Nous devons, pour nous unir à l'Église, nous exciter à la
contrition de nos péchés, gémir de ce que nous ne pouvons pas faire pénitence,
afin de satisfaire au moins ainsi pour nos péchés à la justice de Dieu.
La quatrième raison qui a porté l'Église à instituer le jeûne, c'est de demander
au bon Dieu que les évêques n'ordonnent que de bons prêtres ; puisque c'est par
le ministère du prêtre que le bon Dieu nous éclaire, nous conduit, nous
distribue ses grâces et nous applique dans les sacrements le prix du sang de
Jésus-Christ. Un bon pasteur, un pasteur selon le cœur de Dieu : c'est là le
plus grand trésor que le bon Dieu puisse accorder à une paroisse, et un des
plus précieux dons de la miséricorde divine. Au contraire, un mauvais prêtre
est un des plus terribles fléaux de la colère de Dieu ; c'est pour cela que
l'Église invite et commande à tout le monde qui sont en état de faire le jeûne,
afin d'attirer sur les évêques les lumières nécessaires pour bien connaître
ceux que le bon Dieu destine à son service, et pour qu'il répande ses grâces et
ses dons sur ceux qui vont être ordonnés. Vous voyez, M.F., combien nous y
sommes tous intéressés, puisqu'il semble que notre salut en dépend ; en effet,
si vous êtes conduits par un bon prêtre, vous pouvez recevoir toute sorte de
bénédictions, soit par les prières qu'il fera pour vous, soit par les bons
conseils qu'il vous donnera,
II. – En deuxième lieu, nous avons dit que nous parlerions des différentes
processions qui se font pendant l'année, qui ont chacune un objet particulier.
La procession du Saint-Sacrement a pour objet de célébrer le triomphe que
Jésus-Christ a fait remporter à son Église sur ses ennemis qui nient la
présence réelle dans le sacrement adorable, et, en même temps, de se faire
rendre les hommages qui lui sont dus dans ce sacrement d'amour. C'est la plus
auguste de toutes les processions, puisque Jésus-Christ y marche en personne.
Oh ! de quel respect et de quel amour ne devrions-nous
-pas être pénétrés dans ce moment si heureux, si nous avions le bonheur de le
bien comprendre, puisque nous avons le même avantage que ceux qui suivaient le
Sauveur lorsqu'il était sur la terre ! La procession des Rameaux se fait pour
honorer la marche, l'entrée triomphante de Jésus-Christ à Jérusalem, cinq jours
avant sa mort ; celle de
Nous voyons que, dans les temps de calamités publiques, les évêques ordonnent
des processions extraordinaires pour apaiser la colère de Dieu, ou pour obtenir
de sa miséricorde quelque grâce particulière. Dans ces processions, l'on porte
quelquefois les reliques des saints, afin que le bon Dieu, à la vue de ce dépôt
précieux, se laisse fléchir en notre faveur. L'Église a fixé quatre jours dans
l'année pour faire ces processions de pénitence, qui sont : le jour de
Saint-Marc et les trois jours des Rogations. Dans ces processions, l'on porte
une croix et des bannières, où est peinte l'image de la sainte Vierge et du
patron de la paroisse : c'est pour avertir les fidèles qu'ils doivent toujours
marcher à la suite de Jésus-Christ crucifié, et s'efforcer d'imiter les saints
que l'Église nous a donnés pour patrons, protecteurs et modèles. Nous devons
regarder toutes les processions que nous faisons comme une espèce de triomphe
où nous accompagnons Jésus-Christ et les saints ou saintes. Jésus-Christ se
plaît à répandre les bénédictions dans tous les lieux où son image ou celle des
saints a passé : c'est ce qui s'est vu d'une manière particulière à Rome,
lorsque la peste semblait ne vouloir laisser personne. Le Pape voyant que ni
les pénitences, ni les autres bonnes œuvres, ne pouvaient faire cesser ce
fléau, ordonna une procession générale, où l'on porta l'image de la sainte
Vierge peinte par saint Luc. Dès que l'on fut en route, partout où l'image de
la sainte Vierge passait, la peste cessait et l'on entendit des anges qui
chantaient : « Regina cæli lætare,
Alleluia. » Alors la peste cessa entièrement. Cette
marche, que nous faisons en suivant la croix, nous rappelle que notre vie ne
doit être autre chose qu'une imitation de celle de Jésus-Christ qui s'est donné
pour être notre modèle, et en même temps notre guide ; et que, toutes les fois
que nous le quittons, nous sommes surs de nous égarer. La croix et les
bannières, M.F., que nous voyons à la tête des processions, sont pour les vrais
fidèles un grand sujet de joie, parce que nous faisons un petit corps d'armée
qui est formidable au démon et nous donne droit aux grâces de Dieu, puisqu'il
n'y a rien de si puissant que les prières qui se font, tous réunis ensemble,
sous la conduite des pasteurs . Voyez, M.F., ce qui
arriva aux Israé-lites sous la conduite de Josué :
ils firent pendant sept jours le tour des remparts de la ville de Jéricho avec
l'arche, marchant respectueusement avec les ministres sacrés. Les Cananéent
s'en moquaient du haut de leurs murailles ; mais ils changèrent bientôt de sentiments . A la fin de cette étrange procession, les
fortifications tombèrent au seul son des trompettes, et le Seigneur livra leurs ennemis entre leurs mains avec la même facilité que
des agneaux sans aucune résistance. Tel est, M.F., la victoire que Jésus-Christ
nous fait remporter sur les ennemis de notre salut, lorsque nous avons le
bonheur d'assister à ces processions avec beaucoup de religion et de respect.
III. – En troisième lieu, nous disons que les processions doivent nous faire
penser que nous ne sommes que de pauvres voyageurs sur la terre, que le ciel
est notre véritable patrie, et que nous avons des lumières et des grâces de
Jésus-Christ pour y arriver. Il est lui--même le chemin, puisque c'est lui qui
nous a montré tout ce que nous devions faire pour y parvenir. L'Église veut
nous inspirer par ces processions que nous ne devons point nous attacher à la
vie, mais à Jésus-Christ jusqu'à la mort, puisqu'il est notre récompense pour
l'éternité. Oui, M.F., voilà les avantages que nous trouvons dans les
processions, si nous avons le bonheur de bien nous pénétrer de ce que nous
faisons. Hélas ! quel mépris Jésus-Christ ne reçoit-il
pas dans les processions que nous faisons ? Les uns ne savent plus ce qui les y
conduit ; ils y vont comme en riant ; les autres y parlent comme dans une place
ordinaire, regardent d'un côté et d'un autre. Hélas ! si
j'osais le dire, combien promènent leurs regards sur des objets qui animent et
enflamment leurs passions et qui, à la fin de la procession, sortent beaucoup
plus criminels que dans le moment où ils sont entrés parmi les fidèles ! Mon
Dieu, que de grâces méprisées ! que de péchés qui se
commettent dans un moment si précieux pour obtenir les grâces les plus
abondantes ! que de choses pour contenter le démon
!... Si nous y paraissions avec de bonnes dispositions !... Nous devons donc
nous faire un devoir d'assister aux processions autant que nous le pouvons ; si
absolument nous ne pouvons pas y assister, il nous faut y suppléer en faisant
toutes les prières que font ceux qui ont le bonheur d'y assister et nous
efforcer de les accompagner avec les saintes dispositions que l'Église nous
commande.
La première disposition, c'est de nous pénétrer de ce que l'Église veut nous
représenter dans chaque procession. Ne perdons jamais de vue, M.F., que pour
plaire à Dieu et mériter ses grâces, il faut l'adorer en esprit et en vérité,
et que nous faisons comme les Juifs quand nous nous contentons de n'y être que
de corps. Mais un bon chrétien doit se pénétrer l'esprit de ce que l'Église
veut lui représenter dans toutes les cérémonies qu'elle fait. Il faut que nous
croyions véritablement que nous sommes en la présence de Dieu, que nous le
suivions comme faisaient les premiers chrétiens dans le cours de sa vie
mortelle, et que nous ne venions dans ces processions que pour y demander
miséricorde, et par conséquent, être sensiblement affligés d'avoir offensé un
Dieu si bon.
La seconde disposition que le bon Dieu veut que nous ayons dans les
processions, c'est de marcher avec beaucoup d'ordre : parce qu'il y a assez
d'une personne qui va mal, pour donner combien de distractions aux autres.
L'ordre consiste à marcher avec modestie sans regarder d'un côté et d'un autre,
sans parler, sans rire ; parce que ceci serait un mépris que l'on ferait de la
présence de Dieu et des choses saintes.
La troisième disposition est de joindre ses prières à celles que la sainte
Église fait pendant la procession ; c'est-à-dire que vous devez vous unir au
prêtre en faisant toutes les prières qu'on y fait. Si vous ne savez pas lire,
eh bien ! vous dites votre chapelet, en unissant vos
prières à celles du prêtre et de tous les autres fidèles. Il faut bien prendre
garde de ne pas laisser égarer notre esprit par les différents objets que nous
voyons devant nous ; mais il faut un peu baisser les yeux pour que le démon n'y
ait pas tant d'occasions de nous distraire. Avant que de commencer, il faut
bien demander au bon Dieu pardon de nos péchés, afin qu'il arrête sa
miséricorde sur nous. Hélas ! depuis combien d'années
assis tons nous aux saintes processions, et malgré cela, nous n'en valons pas
mieux ! Savez-vous, M.F., d'où nous peut venir ce malheur ? C'est que nous ne
nous sommes jamais bien pénétrés de ce que nous faisons, et que toujours nous
l'avons fait par habitude, par coutume, et non par un esprit de piété et d'amour. Oui, M.F., un bon chrétien doit toujours
assister aux prières et à tous les exercices de la religion avec un nouveau
goût, toujours avec un nouveau désir d'en profiter mieux qu'il n'a fait. Quelle
bonté de la part du bon Dieu que de nous souffrir en sa sainte présence, et de
nous permettre de faire ce que font les saints dans le ciel ! Que l'homme
serait mieux sur la terre s'il avait le bonheur de connaître la sainte religion
!
Mais voyons maintenant un mot de ce que c'est que la procession de Saint-Marc
et celle des Rogations. Écoutez bien : ceci est assez intéressant. Il faut que
vous sachiez qui les a instituées, quand elles ont été instituées, et pourquoi
elles ont été instituées.
En l'année 492, les tremblements de terre furent si grands, et les habitants de
la ville de Vienne en Dau-phiné furent si épouvantés
qu'ils se croyaient à la fin du monde. Ce qui les effraya encore plus, ce fut
le feu du ciel qui tomba sur la maison de ville, et la réduisit en cendres avec
plusieurs maisons voisines. Les bêtes féroces sortaient des forêts, et venaient
attaquer les hommes au milieu des places publiques. Les habitants, tout
effrayés, courent dans l'église avec leur évêque, pour se garantir de ces
monstres. Saint Mamert, qui était leur évêque, fit faire beaucoup de prières et
de pénitences ; et ensuite, pour demander à Dieu la cessation de ces maux, il
ordonna, trois jours avant l'Ascension, des processions solennelles et des
jeunes pour apaiser la colère de Dieu. Les autres églises de France, et
plusieurs autres églises en firent de même, et ensuite ces processions se
firent dans tout le monde chrétien. Rien n'était plus édifiant que la manière
dont ces processions se faisaient alors : on y assistait nu-pieds, revêtu de
cilice et couvert de cendres ; on observait un jeûne très rigoureux pendant les
trois jours ; il était défendu de travailler, afin que l'on eût plus de temps
pour la prière, et tout ce temps était employé à demander pardon au bon Dieu
des péchés, à prier pour la conservation des fruits de la terre et pour les
besoins de l'État.
Pour la procession de Saint-Marc, elle a été instituée par le pape saint
Grégoire le Grand, en 590, à l'occasion d'une horrible calamité qui ravageait
Rome. Les eaux ayant croupi longtemps après une furieuse inondation, elles
corrompirent l'air, ce qui causa une peste cruelle qui fit
périr une multitude considérable de monde, de tout âge et de tout état. La
procession que saint Grégoire le Grand ordonna se fit avec tant de piété, de
ferveur et de larmes que la peste cessa sur-le-champ. L'Église, voyant combien
le péché se multipliait sur la terre, voyant que le bon Dieu nous châtiait
rigoureusement, ordonna de continuer ces saintes processions, afin de nous porter
à la pénitence, d'apaiser la justice de Dieu et de conserver les fruits de la
terre, qui sont exposés pendant neuf mois de l'année à mille accidents. On
appelle ces processions grandes et petites Litanies, ce qui veut dire : prière
et supplication. Les litanies n'étaient au commencement que des cris redoublés
qu'on poussait vers le bon Dieu en demandant miséricorde par ces deux mots :
Kyrie eleison. On y a ensuite ajouté les noms de la
sainte Vierge et des saints, pour les prier de s'intéresser à nous auprès du
bon Dieu. L'Église, après avoir invoqué le nom de Dieu, réclame l'intercession
des saints, expose dans ces litanies les maux dont elle se sent pressée et les
biens dont elle se sent le besoin ; elle conjure la bonté de Dieu, par tous les
mystères de Jésus-Christ, et surtout par sa qualité d'Agneau et de Victime de
Dieu pour nos péchés, qui est le titre le plus capable d'apaiser la colère de
Dieu. Oui, ces litanies, ces processions, la sainte Messe et l'abstinence
que l'Église nous prescrit ces jours-là nous montrent parfaitement quelles sont
ses vues dans tout cela.
Nous devons donc, M.F., pour nous conformer à son intention, regarder ces jours
comme des jours consacrés à la prière, à la pénitence et aux autres bonnes
œuvres ; nous faire un grand scrupule d'y manquer ; et y paraître avec un
extérieur modeste et recueilli, avec un cœur contrit et profondément humilié
sous la puissante main de Dieu, par la vue de nos péchés et des châtiments
qu'ils méritent. Étant animés de ces sentiments, nous devons solliciter avec
instance, au nom de Jésus-Christ, la divine Miséricorde pour nous, pour nos
frères, pour tous les besoins de l'Église, pour les besoins de l'État, et
particulièrement pour la conservation des biens de la terre. Mais, hélas ! des devoirs si nécessaires et fondés sur des motifs si
intéressants sont presque entièrement oubliés ; tandis qu'on voit certaines
personnes sans cesse aux vogues du monde. Eh quoi ! si
l'Église nous prescrit des prières pendant ces quatre jours, nous nous ferions
une peine d'y assister, puisque ce n'est que pour apaiser la colère du bon Dieu
et pour détourner les maux que méritent nos péchés ?
Savez-vous, M.F., à quoi l'Église nous invite lorsqu'elle nous appelle aux
processions ? Le voici, M.F. C'est de quitter quelques moments le travail de la
terre, pour nous occuper de celui de notre salut. Quel bonheur, quelle grâce de
nous forcer en quelque sorte de sauver notre âme ! Mon Dieu, quel don ! nous cherchons le ciel dans ces processions. Disons encore
que nous faisons, dans ce moment, ce que les saints ont fait toute leur vie.
Dites-moi, M.F., qu'a fait Jésus-Christ pendant sa vie ? Rien autre, sinon que
de travailler à nous sauver. Eh bien ! M.F., voilà ce que nous faisons pendant
les jours de Saint-Marc et des Rogations. Quel bonheur, M.F., de travailler
dans ce moment au salut de notre âme ! Hélas ! M.F., que le bon Dieu se
contente de peu de chose, si nous comparons ce que nos péchés méritent à ce que
les saints ont fait ! Ils ne se sont pas contentés de quelques jours de jeûne
et de quelques voyages de dévotion, ni de quelques jours d'abstinence ; mais
voyez combien d'années de larmes et de pénitences pour bien moins de péchés que
nous ! Voyez un saint Hilarion, qui pleura pendant quatre-vingts ans dans un
bois. Voyez un saint Arsène, qui passa le reste de sa vie entre deux roches.
Voyez un saint Clément, qui a enduré un martyre qui a duré trente-deux ans.
Voyez encore ces foules de martyrs, qui ont donné leur vie pour assurer leur
salut. On en voit un exemple bien frappant dans la personne de sainte Félicité,
mère de sept enfants, qui vivait sous l'empereur Antonin. Les prêtres des
idoles, voyant comment cette sainte savait faire sortir les gens de
l'idolâtrie, dirent à l'empereur : « Nous croyons, Seigneur, devoir vous
avertir qu'il y a dans Rome une veuve avec ses sept enfants qui, étant de cette
secte impie que l'on nomme chrétienne, font des vœux sacrilèges qui rendront
vos dieux implaca-bles. » Sur-le-champ, l'empereur
dit au préfet de faire venir cette veuve, de la forcer, par toutes sortes de
tourments, à sacrifier à ses dieux ; et à son refus, de la faire mourir. Le
préfet l'ayant fait venir, la pria avec bonté de quitter sa religion impie, et
de sacrifier aux dieux de l'empire ; sinon l'empereur avait ordonné de la faire
mourir. Mais sainte Félicité lui répondit avec une sainte fierté : « N'espérez
pas, Publius, que vous me gagnerez par vos prières ni
par vos menaces. Vous avez le choix, ou de me laisser vivre, ou de me faire
mourir ; mais vous êtes sûr d'être vaincu par une femme. » – « Mais, lui dit le
préfet, si tu veux mourir, meurs ; mais au moins ne sois pas la cause que tes
enfants périssent. » – « Mes enfants périraient, s'ils savaient sacrifier aux
démons qui sont tes dieux ; mais s'ils meurent pour le vrai Dieu, ils vivront
éternellement. » Mais le préfet : « Ayez au moins pitié de vos enfants qui sont
à la fleur de leur âge. » – « Gardez votre compassion pour d'autres, nous n'en
voulons point. » Ensuite se tournant contre ses enfants qui étaient présents :
« Voyez-vous, mes enfants, ce ciel si beau et si élevé, c'est là que
Jésus-Christ vous attend pour vous récompenser ; combattez généreusement, mes
enfants, pour le grand Roi du Ciel et de la terre. » On la fit frapper
cruellement au visage. Le préfet fit venir le premier de ses enfants nommé
Janvier ; ne pouvant le gagner, il le fit cruellement fouetter, puis conduire
en prison. Félix se présenta ensuite, et lui répondit : « Non, préfet, vous ne
nous ferez pas renoncer à notre Dieu pour sacrifier au démon ; faites-nous
endurer tous les tourments que vous voudrez, nous ne les craignons pas. » Publius, les ayant fait passer devant son tribunal sans
rien pouvoir gagner, le dernier lui dit : « Ah ! préfet,
si tu savais les feux qui te sont préparés pour te brûler pendant toute
l'éternité ! Ah ! si tu savais que la justice de Dieu
est prête à te frapper ! Profite du temps que notre Dieu te laisse encore pour
te repentir. » Rien ne put le gagner, il les fit tous mourir ; mais pendant
l'exécution, la mère les engageait à souffrir généreusement pour Jésus-Christ :
« Courage, mes enfants ; voyez le ciel où Jésus-Christ vous attend pour vous
récompenser. »
Eh bien ! voilà des saints qui n'avaient qu'une âme à
sauver, qu'un Dieu à servir comme nous, et voyez ce qu'ils ont fait. Oui, M.F.,
ils ne se sont pas contentés de quelques prières comme nous les faisons pendant
quelques moments où l'Église nous appelle à prier ; mais ils ont courageusement
donné leur vie pour sauver leur âme. Finissons, M.F., en disant que nous devons
nous faire un grand plaisir, une grande joie d'assister à toutes ces saintes
processions qui se font dans le courant de l'année, et tâchons d'y venir avec
un désir sincère pour demander miséricorde. Faisons que jamais le respect
humain, ni la moindre incommodité ne soient capables
de nous faire transgresser la loi de l'abstinence et du jeûne. Heureux, M.F.,
si nous remplissons toutes ces petites pratiques de piété,
puisque le bon Dieu veut s'en contenter...