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INVENTION DE
Complacuit reconciliare omnia in ipsum, pacificans per sanguinem crucis ejus, sive quæ
in terris , sive quæ in cælis sunt.
Il a plu à Dieu de réconcilier tout par
Jésus-christ et en lui, pacifiant par le sang de sa croix ce qui est, soit sur
la terre, soit dans les cieux.
(S. Paul aux Coloss., I, 20.)
Qui de nous, M.F., pourra jeter les yeux sur cette croix sainte et sacrée, sur laquelle Jésus-Christ a perdu la vie, sans être pénétré de la plus vive reconnaissance ? Quoi ! M.F., Jésus-Christ égal à son Père meurt pour nous sauver ! O croix sainte ! O croix précieuse ! Sans vous, jamais de ciel sans vous, jamais de Dieu ! sans vous, toujours pleurer dans les enfers ! Sans vous, jamais de bonheur en l'autre vie ! Oui, c'est cette croix qui a fait descendre du ciel le Fils de Dieu, par le désir qu'il avait de mourir sur elle, et de racheter ainsi le monde entier. Que la vue de cette croix rappelle de biens à un chrétien qui n'a pas encore perdu la foi ! Hélas ! qu'étions--nous avant que cette croix fût teinte du sang adorable du Fils de Dieu ! Nous étions bannis du ciel, séparés pour toujours de notre Dieu, condamnés à passer notre éternité dans des flammes, à pleurer et souffrir pendant des jours sans fin. Allons souvent au pied de cette croix, et nous verrons en elle la clef qui nous a ouvert la porte du ciel et fermé celle de l'enfer. O mon Dieu, si tant de biens nous sont donnés par elle, quel respect et quelle estime ne devons-nous pas en faire ! Pour augmenter en vous ce respect, je vais vous montrer 1° les bienfaits que nous recevons de la croix, et 2° l'estime que nous devons en faire.
1. – Avant que la croix fût sanctifiée par la mort d'un Dieu fait homme, les
démons étaient sur la terre, et, semblables à des lions, dévoraient tout ce qui
se présentait à eux. Cet esprit de ténèbres l'avoua un jour à saint Antoine, en
lui disant que, depuis l'avènement du Messie, il était enchaîné et ne pouvait
nuire qu'à ceux qui le voulaient. Saint Antoine, dans toutes ses tentations, si
fréquentes et si violentes, n'avait pas d'autres armes que le signe salutaire
de la croix . Aussi fut-il toujours victorieux de son
ennemi. Sainte Thérèse, par un seul signe de croix, mit en fuite le démon, qui
lui apparaissait un jour sous la forme d'une montagne entr'ouverte et prête à
l'engloutir. Je n'entrerai pas dans un long détail des biens que nous recevons
de la croix. C’est la croix qui nous a valu une éternité de bonheur ; c'est
elle qui a changé la colère du Seigneur en un amour infini ; c'est elle qui a
arraché les foudres des mains du Père éternel, pour les remplir de toutes
sortes de biens et de bénédictions. C'est encore la croix qui nous procure nos
bonnes pensées, nos bons désirs, les remords de conscience, la douleur de nos
péchés passés. Ah ! ce n'est pas encore assez !...
C'est par cette croix que nous sommes devenus les enfants et les amis de Dieu,
les frères et les membres de Jésus-christ, les héritiers de son bonheur éternel
; c'est encore sur elle qu'a pris naissance cette belle religion qui nous
donne, avec ses consolations, l'espérance d'un avenir heureux. De cette croix,
les sacrements tirent toute leur efficacité. O belle et sainte croix, que de
biens tu nous as mérités ! C'est toi qui fais que le sang adorable de
Jésus-christ ruisselle chaque jour sur nos autels pour apaiser la colère de
Dieu !... C'est sur la croix, qu'a été semée cette manne céleste, c'est-à-dire
l'adorable sacrement de l'Eucharistie, qui sera, jusqu'à la fin des siècles, la
nourriture de nos âmes. C'est cette croix qui a porté ces raisins mystérieux,
dont le jus abreuve notre âme pendant son exil. Le pécheur y trouve sa
conversion et le juste la persévérance. O belle et précieuse croix ! que celui qui viendrait souvent à tes pieds serait fort et
terrible contre les puissances de l'enfer ! De plus, je dis que la vue de la
croix fait la gloire des saints dans le ciel, et le désespoir des damnés dans
les enfers. En effet, les élus dans le ciel voient que la gloire et le bonheur
dont ils jouissent leur sont venus de la croix, et que sur ce bois sacré, a
pris naissance cet amour qui doit les enivrer éternellement. Au contraire, la
seule présence de cette crois fera le désespoir des damnés. Ils se
rappelleront, qu'elle aurait pu être pour eux l'instrument du salut, un moyen
d'éviter le malheur éternel, et une source abondante de secours et de grâces.
Ah ! triste souvenir de tant de biens méprisés !…
Ce n'est que par la croix que nous pouvons aller au ciel. II y a différentes
espèces de croix : les unes sont intérieures et invisibles, les autres visibles
ou sensibles. Les premières s'appesantissent sur tous les mortels sans
exception d'un seul ; nous avons chacun la nôtre. Traitons cela familièrement.
1° Vous me demandez ce que c'est qu'une croix invisible ? J'entends sous ce
nom, par exemple, une violente tentation qui vous poursuit vivement pour vous
faire tomber dans le péché ; une calomnie que l'on débite contre vous ; une
perte de bien ; un tort que l'on vous fait ; une maladie qui semble ne plus
vouloir vous quitter. C'est encore une croix invisible que ces railleries, ces
mépris dont on vous couvrira sans relâche. Toutes ces croix sont adoucies, et
perdent presque toute leur amertume, par la vue de la croix sur laquelle notre
bon Sauveur est mort pour nous arracher des griffes du démon. Voulez-vous
trouver vos peines légères ou plutôt douces et agréables ? Venez avec moi un
instant au pied de la croix, sur laquelle nous avons été enfantés en
Jésus-christ. Etes-vous méprisé ? Voyez votre Dieu entre les mains des Juifs,
traîné par les cheveux, jeté contre les murs, les yeux bandés, les mains liées
derrière le dos, frappé de grands coups de poings et de bâtons, tandis qu'on
lui demande qui l'a frappé ? Êtes-vous pauvre ? Eh bien ! voyez
ce Dieu dans une crèche, couché sur un peu de paille. En voulez-vous davantage
? Portez vos regards sur la croix, et vous verrez ce Dieu mourir dépouillé de
ses vêtements. Êtes-vous calomnié ? Écoutez les blasphèmes et les malédictions
que l'on vomit contre un Dieu, venu sur la terre pour l'inonder de bénédictions.
Tout ce que l'on dit contre lui est faux ; et comment se venge-t-il ? En priant
pour ceux qui le calomnient. Êtes-vous dans les souffrances, les infirmités ?
Levez vos yeux sur cette croix, considérez votre Dieu attaché, mourant de la
mort la plus cruelle et la plus douloureuse. Mon Père, pardonnez, de grâce, à
ceux qui me font mourir : c'est pour eux que je perds la vie, c'est pour leurs
péchés que je souffre. Que souffrons-nous, mes amis, si nous le comparons à ce
que Jésus-Christ a enduré pour nous ?
Ah ! M.F., que les saints connaissaient bien mieux que nous le prix des
souffrances !... Voyez saint Jean de
2° J'ai dit en premier lieu qu'au pied de la croix nous apprendrons ce qu'est le péché, et l'horreur que nous devons en avoir. Le
feu de l'enfer, il est vrai, semble nous faire comprendre quelque chose de son
énormité, puisque, pour une seule pensée d'orgueil qui aura duré à peine une ou
deux minutes, si nous mourons dans ce péché, nous serons condamnés à aller
brûler dans les brasiers allumés par la colère d'un Dieu Tout-puissant . Une personne aura volé cinquante sous ou trois
francs à son voisin ; si, le pouvant, elle ne l'a pas rendu, ce péché seul la
précipitera pour jamais dans les abîmes . Et ainsi de
tous les autres péchés : cela fait frémir .... O mon Dieu, que l'homme qui le
commet est aveugle ! Mais plus aveugle encore est celui qui l'a commis, et, se
voyant dans cet état, pousse la fureur jusqu'à y rester. Cependant j'ose vous
dire que l'amour d'un Dieu mourant sur la croix, nous montre d'une manière
encore plus sensible, la malice et la fureur du péché. En effet, si nous
considérons tout ce que Jésus-Christ a souffert pour l'expier : les
humiliations, les outrages, les blasphèmes qu'on a vomis contre lui, son
crucifiement et sa mort, l'on peut dire : Il n'y a que Dieu pour savoir ce
qu'est le péché.
En second lieu, j'ai dit que la croix nous montre l'amour infini d'un Dieu pour
ses créatures. Ah ! mes enfants, nous dit-il du haut de la croix sur laquelle
il est cloué ; voyez si vous pouvez trouver un amour semblable au mien ;
pouvais-je faire plus, que de mourir pour vous ? Ah ! si
nous regardions cette croix avec les yeux de la foi, pourrions-nous ne pas nous
écrier comme saint Paul : O croix sainte et sacrée ! ô
croix d'amour, que de biens vous nous apportez ! Ah ! mes
enfants, vous n'aimeriez pas votre Dieu ! Oui, M.F., si nous aimions véritablement
notre Dieu, nous ne vivrions que pour lui ! En cela je veux dire que nous
devons le prendre pour modèle, être contents de nous voir humiliés, méprisés,
calomniés, et loin de nous venger, regarder tout cela, au contraire, comme
venant de la main de Dieu, et comme une grande grâce qu'il nous accorde. Si
vous vouliez imiter Jésus-Christ, vous fuiriez les plaisirs, les bals, les
danses, les jeux et les cabarets ; car Jésus-Christ a condamné tout cela, par
l'exemple d'une vie pénitente et retirée. Imitez Jésus-Christ et vous ne
craindrez point la mort ; au contraire, ce sera un bonheur puisqu'elle vous
réunira à lui. Si vous vivez sans vous attacher aux choses de la terre, votre
cœur sera tout pour le ciel.
J'ai dit ensuite, M.F., que la croix fera toute la consolation du chrétien qui
l'aura portée avec joie pendant sa vie. En effet, où sera votre ressource dans
ce terrible moment qui décidera de votre sort éternel ? Où porterez--vous vos
regards, où adresserez-vous vos soupirs et vos prières, si ce n'est vers la
croix ? Qu'exposera-t-on à vos yeux, que mettra-t-on entre vos mains, que vous
appliquera-t-on sur les lèvres ? Rien autre, M.F., que la croix. Quel nom vous
fera-t-on prononcer dans ce moment ? Le nom de Jésus et de Jésus crucifié. Oh !
quelle consolation pour un chrétien de tenir en
mourant une croix entre ses mains, si elle a été pendant sa vie le sujet de ses
méditations et de son amour ! Alors il pourra dire à son Juge : « Seigneur,
vous voyez que je n'ai jamais fui ou méprisé votre croix ; je l'ai portée avec
plaisir ; les humiliations, les injures et les souffrances, loin de m'abattre
et me décourager, m'ont rempli de joie et de courage. » O mon Dieu, si nous
pouvions comprendre combien les croix nous sont un grand bienfait de votre main
! Ne perdons jamais de vue, M.F., qu'à la mort, la croix sera notre seule
ressource. Mais aussi quel désespoir pour celui qui, à sa dernière heure, verra
cette croix qu'il aura méprisée pendant sa vie et dont il aura rougi par
crainte d'une raillerie ! Quel désespoir lorsque Jésus-Christ va confronter sa
vie avec celle de ce pécheur ! Lorsqu'il opposera son humilité et les mépris
qu'il a endurés, à l'orgueil de ce pécheur, sa pauvreté à l'avarice, sa pureté
aux actions infâmes, le pardon de ses ennemis aux vengeances, ses pénitences et
ses larmes aux plaisirs, ses jeûnes aux gourmandises de ce misérable ! Que
deviendront alors ces pauvres malheureux, qui, pendant leur vie, n'auront eu
aucun trait de ressemblance avec leur Sauveur ?... 0 mon Dieu ! peut-on penser à cela, et ne pas mourir de douleur !... Un
Dieu vit et meurt dans les souffrances, et un chrétien, quoique chargé de
péchés, ne veut rien souffrir !... Hélas ! que de
repentirs à l'heure de la mort ! mais il sera trop
tard.
II. – Je vais vous parler maintenant des croix visibles, et vous donner la
raison de leur multiplicité, de leur bénédiction et de si grands honneurs que
l'Église leur rend. Si les croix intérieures sont si
nombreuses, si les croix visibles, images de celle où notre Dieu est mort, sont
aussi en grand nombre ; c'est afin que nous ayons toujours présent à la pensée
que nous sommes les enfants d'un Dieu crucifié. Ne soyons pas étonnés, M.F.,
des honneurs que l'Église rend à ce bois sacré, qui nous procure tant de grâces
et de si grands avantages. Nous voyons que l'Église fait le signe de la croix
dans toutes les cérémonies, dans l'administration de tous les sacrements. –
Pourquoi cela ? me direz-vous. – Mon ami, le voici :
c'est que toutes nos prières et tous les sacrements tirent de la croix leur
force et leur vertu. Pendant le saint Sacrifice de la sainte Messe, qui est
l'action la plus grande, la plus auguste et la plus sublime de toutes celles
qui peuvent glorifier Dieu, à chaque instant le prêtre fait le signe de la
croix. Dieu veut que nous n'en perdions jamais le souvenir, comme le moyen le
plus sûr de notre salut et l'instrument le plus redoutable au démon. Il nous a
même créés en forme de croix, afin que tout homme fût l'image de cette croix,
sur laquelle Jésus-Christ est mort pour nous sauver. Voyez comme l'Église
s'empresse d'en multiplier le nombre elle en fait l'ornement spécial de nos
églises, de tous ses autels ; elle les place sur les endroits les plus élevés,
pour nous montrer le triomphe remporté sur l'ennemi de notre salut. Quoi de
plus touchant que ce monument glorieux, qui nous met devant les yeux l'abrégé
de toutes les souffrances de notre bon Sauveur ? Ne semble--t-il pas nous dire
: Voyez, mes enfants, ce que j'ai fait pour mériter vos hommages ! O mon Dieu,
un tel spectacle n'est-il pas capable de toucher le cœur le plus dur et le plus
enfoui dans les ordures du péché ? 0 mon Dieu, qu'un cœur tant soit peu
sensible y trouve de consolations et de larmes ! Un chrétien pourrait-il jeter
les yeux sur ce bois sacré, sans sentir se réveiller en lui les remords de la
conscience, sans reconnaître ce qu'il est et ce qu'il doit faire ?
1° Pourquoi place-t-on des croix près des villes et des villages ? C'est pour
montrer la profession publique qu'un chrétien doit faire de la religion de
Jésus-Christ, et pour rappeler aux passants qu'ils ne doivent jamais perdre le
souvenir de la mort et de la passion du Sauveur. Ce signe salutaire nous
distingue des idolâtres, comme autrefois la circoncision distinguait le peuple
juif d'avec les infidèles. Aussi voyons-nous que dès que l'on veut détruire la
religion, l'on commence par renverser ces monuments. Les premiers chrétiens
regardaient comme leur plus grand bonheur de porter sur eux ce signe salutaire
de notre Rédemption. Autrefois, les femmes, les filles portaient une croix dont
elles faisaient leur ornement le plus précieux: elles la suspendaient à leur
cou, montrant par là qu'elles étaient les servantes d'un Dieu crucifié. Mais, à
mesure que la foi a diminué, et que la religion s'est affaiblie, ce signe sacré
est devenu rare, ou, pour mieux dire, a presque disparu. Voyez comme le démon
entraîne au mal par degré. Elles ont commencé à retrancher l’image du Crucifié
et de la sainte Vierge, et se sont contentées de porter une croix qu'elles appellent
papillon. Après cela, le démon les a poussées plus loin : elles ont pris pour
remplacer ce signe sacré, une chaîne, qui n'est autre chose qu'un ornement de
vanité, et qui, bien loin d'attirer sur elles les bénédictions du Ciel, ne
fait, au contraire, que les engager dans les voies et les embûches du démon.
Voyez la différence, entre une chaîne et une croix : par la croix, nous sommes
devenus enfants libres ; par la croix, Jésus-Christ nous a délivrés de la
tyrannie du démon, où le péché nous avait conduits. La chaîne, au contraire,
est un signe d'esclavage ; c'est-à-dire que par cet instrument de vanité, nous
quittons Dieu en nous donnant au démon. Seigneur ! que
le monde a changé depuis les premiers chrétiens, qui se faisaient un honneur et
une sainte joie de porter ce signe sacré de notre religion !...
2° L'intention de l'Église est que nous ayons tous des croix dans nos maisons,
pour ne jamais perdre de vue que nous sommes chrétiens et disciples d'un Dieu
crucifié. On connaît vite si la religion règne dans une maison, par les croix
et les images que l'on y trouve. En entrant dans une maison, je cherche des
yeux, tout autour, le signe de notre Rédemption. Si je ne le trouve point, je
ne puis m'empêcher de déplorer le malheur de la maison et de ceux qui sont
dedans. Oh ! M.F., que la présence et la vue d'une croix est salutaire !
Souvent, il ne faut qu'un regard sur un crucifix, pour adoucir les peines les
plus profondes et les plus douloureuses, pour nous faire faire les sacrifices
les plus grands, et pratiquer les vertus les plus sublimes. Qui pourrait encore
avoir le courage de satisfaire une passion quelle qu'elle soit, en voyant un
Dieu cloué sur une croix ? Qui trouverait trop grande ses souffrances, en
considérant un Dieu dont le corps est tout en lambeaux par les coups qu'il a
reçus dans sa flagellation ? Qui pourrait trouver difficile la pratique de la
vertu, en voyant un Dieu qui n'a rien commandé qu'il n'ait commencé à pratiquer
lui-même. Personne donc, ne doit laisser sa maison sans ce signe salutaire,
afin que tous ceux qui entrent puissent reconnaître que vous êtes chrétiens, et
que vous en faites profession publique. Un chrétien vertueux doit avoir un beau
crucifix, quelques belles images, et les regarder comme le plus bel ornement et
l'honneur de sa maison. De temps à autre portez vos regards sur les images ou
le crucifix, faites une petite réflexion sur ce que Jésus-Christ a souffert
pour nous et combien il nous a aimés. En voyant l'image de
Ah ! me direz-vous, c'est un peu fort ! Nous ne sommes
pas fâchés d'être chrétiens, au contraire : expliquez-nous comment nous n'avons
plus que le titre de chrétien ? – Eh ! mes amis, c'est
facile. C'est lorsque vous craignez de faire vos actes de religion devant le
monde, et que, vous trouvant dans une maison, vous n'osez pas faire le signe de
croix avant de manger, ou, bien que, pour le faire, vous vous tournez de
l'autre côté, crainte d'être aperçu et raillé ; c'est lorsque, entendant sonner
l'Angélus, vous faites semblant de ne pas l'entendre, et vous ne le dites pas,
de peur qu'on ne se moque de vous. Ou encore, lorsque le bon Dieu vous donne la
pensée d'aller vous confesser, vous dites: « Oh ! je
n'y vais pas, l'on se moquerait de moi. » Si vous vous comportez de cette
manière, vous ne pouvez pas dire que vous êtes chrétiens. Non, mes amis, vous
êtes, comme autrefois les Juifs, rejetés, ou plutôt, vous vous êtes séparés
vous-mêmes ; vous n'êtes que des apostats ; votre langage le prouve, et votre
manière de vivre le manifeste assez clairement. Pourquoi, M.F., avait-on donné
le nom d'apostat à l'empereur Julien ? – C'est, me direz-vous, parce qu'il
était d'abord chrétien et qu'ensuite il vécut comme les païens. – Eh bien ! mes amis, quelle différence y a-t-il entre votre conduite et
celle des païens ? Savez-vous quels sont les vices ordinaires chez les païens ?
Les uns, corrompus par le vice infâme de l'impureté, vomissent de leur bouche
toutes sortes d'abominations ; les autres, adonnés à la gourmandise, ne
recherchent que les bons morceaux ou se remplissent de vin ; toute l'occupation
de leurs filles n'est que dans la parure et le désir de plaire. Que
pensez--vous, M.F., de cette conduite ? – C'est la conduite de personnes qui
n'ont point l'espérance d'une autre vie. -Vous avez raison. Et quelle différence
y a-t-il entre votre vie et la leur ? Si vous voulez parler franchement, vous
conviendrez qu'il n'y en a aucune, et que, par conséquent, vous n'êtes
chrétiens que de nom. O mon Dieu ! que vous avez peu
de chrétiens pour vous imiter ! Hélas ! s'il y en a si
peu pour porter leur croix, il y en aura aussi bien peu pour vous bénir pendant
l'éternité.
3° On plante des croix bénites dans les champs, et on en place dans les
endroits où sont les récoltes : la raison en est que nos péchés semblent
continuellement presser la justice de Dieu pour attirer sur nous les fléaux de
sa colère ; les grêles, les gelées, les sécheresses, les inondations. Comme par
la croix le Fils de Dieu nous a réconciliés avec son Père, et nous a mérité les
trésors célestes ; l'intention de l'Église est, en les plaçant dans les champs,
d'en écarter les calamités. La bénédiction qu'elles reçoivent est pour demander
à Dieu de ne pas détourner ses yeux miséricordieux des champs où elles sont
plantées, et d'y répandre ses bénédictions. Mais ce n'est pas tout de planter
des croix, il faut encore le faire avec piété, avec foi, et surtout ne pas être
alors en état de péché ; vous êtes sûrs que si vous les plantez avec de tels
sentiments, le bon Dieu bénira vos terres et les garantira de malheur temporel.
Si vos croix ne produisent pas l'effet que vous deviez en attendre, ce n'est
pas difficile à concevoir, c'est que vous allez les planter sans foi, sans
piété ; c'est qu'en les plantant, vous n'avez peut-être pas même dit un Pater
et un Ave à genoux ; ou, si vous avez prié, c'est peut-être un genou à terre et
l'autre en l'air. Si cela est, comment voulez--vous que le bon Dieu bénisse vos
récoltes ? Mais lorsque vous les retrouvez , c'est
bien une autre abomination !... Oh ! que la religion a
donc perdu de son ancienne beauté ! Oui, ces croix sont vraiment plantées dans
des champs de païens, et non de chrétiens. O mon Dieu ! dans
quel malheureux siècle sommes-nous donc arrivés !...
Lorsque l'Église institua cette sainte cérémonie, chacun enviait le bonheur de
placer ces croix dans son champ, on le faisait avec le respect le plus profond.
Lorsqu'on les retrouvait, soit en moissonnant, soit en vendangeant, on se
prosternait la face contre terre pour adorer Jésus-Christ, mort sur la croix
pour nous, et on exprimait ainsi sa reconnaissance de ce qu'il avait bien voulu
conserver et bénir la récolte. Tous, les larmes aux yeux, baisaient le signe
sacré de notre Rédemption. Hélas ! mon Dieu, ce n'est
plus ainsi que les chrétiens, vous témoignent, leur reconnaissance ! Oserai-je
le dire ? Ils imitent Judas et les Juifs ! Ils ressemblent aux Juifs,
lorsqu'ils fléchissaient le genou pour insulter sa royauté ; ils imitent Judas,
qui le baisa avec une bouche souillée des plus grands crimes. Les uns et les
autres ne lui rendaient ce semblant de respect que par dérision ; n'est ce pas
là vraiment ce que vous faites quand vous rencontrez une croix ? Au lieu de
témoigner à Dieu votre reconnaissance de ce qu'il a bien voulu bénir et
conserver les fruits de la terre ; n'est-ce pas une injure que vous lui faites,
que de la baiser en riant ? N'est ce pas faire acte de dérision ou plutôt,
d'idolâtrie, que de présenter une poignée de blé, comme si vous encensiez la
personne qui tient la croix. Allez, malheureux, ou dans ce monde ou dans
l'autre, le bon Dieu vous punira. Pères de famille, ne vous avais-je pas dit,
il y a deux ans, qu'au moment de la moisson, vous deviez prendre toutes les
croix qui sont dans vos champs, afin d'éviter leur Profanation ? Ne vous
avais-je pas recommandé de les remettre sur vos gerbiers, et, quand vous avez
battu votre blé, de les faire brûler, dans la crainte qu'elles ne fussent
profanées ? Si vous n'avez pas fait cela, vous êtes très coupables ; vous devez
ne pas manquer de vous en confesser. Hélas ! qui
pourrait compter toutes les horreurs qui se commettent au moment de la moisson,
ou des vendanges, dans ces moments où Dieu, dans sa bonté et sa charité, couvre
la terre des dons de sa providence ! L'homme ingrat semble redoubler alors ses
injures, et multiplier ses outrages. Comment osez-vous murmurer de ce que vos
récoltes manquent, de ce que la grêle ou la gelée vous les enlèvent ? Ah ! plutôt, soyez dans l'étonnement, de ce que, malgré tant de
péchés, le bon Dieu veut encore vous donner votre nécessaire, et bien plus
qu'il ne faut encore ! O mon Dieu, que l'homme est misérable et aveugle !
4° Le signe de la croix est l’arme la plus terrible contre le démon ; aussi,
l'Église veut-elle que, non seulement nous l'ayons continuellement devant les
yeux, pour nous rappeler ce que notre âme vaut, ce qu'elle a coûté à
Jésus-Christ ; mais encore que nous le fassions à tout moment sur nous-mêmes :
en nous couchant, lorsque nous nous éveillons la nuit, lorsque nous nous
levons, quand nous commençons nos actions, et surtout lorsque nous sommes
tentés. Nous pouvons dire qu'un chrétien qui fait le signe de la croix avec des
sentiments de piété, c'est-à-dire, bien pénétré de l'action qu'il accomplit,
fait trembler tout l'enfer .Une personne tentée qui fait ce signe de notre
salut avec une foi vive peut dire qu'elle écrase les démons et réjouit toute 1a
cour céleste. Voyez saint Antoine, à qui les démon, faisaient une guerre rude
et continuelle ; de quels moyen: se servait-il pour se défendre, sinon du signe
de notre Rédemption ? Un jour que les démons le tentaient, il leur dit : « Que
vous êtes peu de chose ! moi qui ne suis qu'un pauvre
solitaire, pouvant à peine me tenir droit, accablé par la pénitence, d'un seul
signe de croix je vous mets tous en déroute ». Il est raconté dans la vie de
sainte Justine , que Cyprien le magicien, épris de sa
beauté, s'était vendu au démon, pour qu'il employât tous ses artifices afin de
la porter au mal. Le démon ne tarda pas à lui avouer qu'il ne pouvait rien sur
elle, parce que, à la première tentation, elle faisait le signe de la croix, et
qu'ainsi elle rendait ses efforts inutiles.
Mais quand nous faisons le signe de la croix, il faut le faire non par
habitude, mais avec respect, avec attention, en pensant à ce que nous faisons.
O mon Dieu ! de quel saint tremblement ne serions-nous
pas pénétrés, si, en le faisant sur nous, nous nous rappelions que nous
prononçons tout ce que nous avons de plus saint et de plus sacré dans notre
religion ! Voyez de quelle dévotion nous serions pénétrés, si nous pensions que
nous nommons les trois personnes de la très sainte et très adorable Trinité :
le Père, qui nous a créés et tirés du néant comme tout ce qui existe ; le Fils,
qui a pris un corps et une âme dans le sein de la très sainte Vierge, qui s'est
sacrifié pour nous sauver tous de l'enfer, et nous mériter un bonheur éternel ;
le Saint-Esprit, qui fait de notre cœur son temple, à qui nous sommes
redevables de toutes les bonnes inspirations et de tous les bons désirs que
nous avons. Voyez. M.F., si vous faisiez toutes ces réflexions combien vous
seriez pénétrés d'amour et de reconnaissance envers ce Dieu en trois personnes,
surtout lorsque, entrant à l'église, vous prenez de l'eau bénite. Oh ! s'il en était ainsi, l'on n'entrerait qu'en tremblant. C'est
pourquoi, lorsque vos enfants commencent à remuer les bras, il faut bientôt
leur faire former ce signe sacré, et leur en inspirer le plus grand respect.
5° Vous me demanderez peut-être ce que veulent dire ces mots : Invention de la
sainte Croix, Exaltation de la sainte Croix ? Mes amis, ce sont deux fêtes dont
l'une se fait le 3 mai, et l’autre le 14 septembre. Voici l'origine de la
première : Il y avait 326 ans que Jésus-christ était mort , l'empereur
Constantin combattant contre le tyran Maxence, vit dans les airs une croix plus
brillante que le soleil, et sur laquelle étaient écrites ces paroles : « Par ce
signe, tu seras victorieux de ton ennemi. » L'empereur, frappé d'un tel
prodige, fit aussitôt peindre ce signe sacré sur ses armes et ses drapeaux, et
remporta une victoire éclatante. Sainte Hélène, sa mère, conçut envers la croix
de Jésus-christ une telle dévotion, qu'elle ne se donna plus de repos qu'elle
ne l'eût trouvée. Elle alla donc à Jérusalem. Dieu lui ayant fait connaître le
lieu où elle était, après de pénibles recherches, elle la trouva ainsi que les
deux autres croix des larrons. Afin de distinguer quelle était celle du
Sauveur, on apporta un mort qui, étant mis sur les deux premières, ne
ressuscita point. Mais lorsqu'on l'eut déposé sur la troisième, le mort se leva
et se mit à marcher . Cette croix a été la source d'un
nombre infini de miracles. Saint Jean Chrysostome l'appelle l'espérance des
chrétiens, la résurrection des morts, la consolation des pauvres, l'espoir des
riches, la confusion des orgueilleux et le tourment de l'enfer. O mes enfants,
nous dit saint Epiphane, gravons ce signe salutaire sur le sommet de nos
portes, sur nos fronts, sur notre bouche, sur notre poitrine ; revêtons-nous
souvent de cette armure impénétrable contre le démon. Ne restons jamais sans
avoir sur nous ce signe sacré. Dieu, pour nous montrer combien il tenait à ce
que le bois sacré sur lequel il est mort, fût vénéré dans tout l'univers comme
une source de bénédiction, a permis que, pendant plusieurs siècles, le bois de
la sainte croix ne diminuât pas, malgré que l'on en prît sans cesse. Dans la
suite, lorsque cette sainte relique eut été exposée dans tout le monde
chrétien, elle diminua ; maintenant il est à croire qu'il n'y a pas de pays où
l'on ne possède un morceau de ce bois sur laquelle Jésus-christ a opéré notre
salut. Telle est l'origine de cette fête qui s'appelle l'Invention de la sainte
Croix, parce que c'est le jour qu'elle a été trouvée par sainte Hélène, mère de
l'empereur Constantin. La fête que l'on célèbre le 14 septembre, rappelle que
cette sainte croix étant restée quatorze ans chez les Barbares, qui l'avaient
enlevée de Jérusalem, l'empereur Héraclius, victorieux des Perses, formula dans
le traité de paix qu'on lui rendrait ce bois sacré. On le rapporta en triomphe
à Jérusalem, et voilà pourquoi l'on fait, le 14 septembre, la fête de
l'Exaltation de la sainte Croix.
Les saints, M.F., ont tous aimé la croix, ils y ont trouvé leur force et leur
consolation. Voyez sainte Liduwine à qui trente-huit
ans de souffrances ne semblent qu'un éclair, tant son cœur se dilate dans cette
source d'amour ... – Mais, me direz-vous, faut-il donc avoir toujours quelque
chose à souffrir ? tantôt la maladie ou la pauvreté ;
tantôt la médisance ou la calomnie ; une perte de bien ou une infirmité ? – On
vous calomnie, mon ami, on vous accable d'injures: on vous fait tort, tant
mieux. C'est bonne marque ; ne vous tourmentez pas: vous êtes dans le chemin
qui mène au ciel. Savez-vous quand il faudrait pleurer ? Je ne sais pas si vous
le comprendrez ; mais ce serait précisément si, au contraire vous n'aviez rien
à souffrir, que tout le monde vous estimât et vous respectât ; vous devriez
porter envie à ceux qui ont le bonheur de passer leur vie dans la souffrance,
les mépris et la pauvreté. Oubliez-vous donc que, dans votre baptême, vous avez
accepté une croix, que vous ne devez quitter qu'à la mort, et que c'est la clef
dont vous vous servirez pour ouvrir la porte du ciel ? Oubliez-vous donc ces
paroles du Sauveur : « Mon fils, si vous voulez venir après moi, prenez votre
croix et suivez-moi, » non un jour, non une semaine, ni une année, mais toute
votre vie ? Les saints avaient peur de passer
quelques instants sans souffrir, parce qu'ils regardaient ce temps là comme perdu.
D'après sainte Thérèse, l'homme n'est en ce monde que pour souffrir, et dès
qu'il cesse de souffrir, il doit cesser de vivre. Saint Jean de
De tout cela, M.F., que devons-nous conclure ? Le voici. Prenons la résolution
de porter un grand respect à toutes les croix qui sont bénites, et qui nous
représentent en abrégé tout ce que notre Dieu a souffert pour nous.
Rappelons-nous que de la croix découlent toutes les grâces qui nous sont
accordées, et que, par conséquent, une croix bénite est une source de
bénédictions ; que nous devons faire souvent sur nous le signe de la croix, et
toujours avec un grand respect ; et enfin, que jamais nos maisons ne restent
dépourvues de ce symbole salutaire. Inspirez à vos enfants, M.F., le plus grand
respect pour la croix et, sur vous-mêmes, ayez toujours une croix bénite, elle
vous gardera du démon, du feu du ciel et de tout danger. Ah ! M.F., que cette
croix donne de forces à ceux qui ont la, foi !... Qu'à la vue de cet instrument
de salut les souffrances sont peu de choses !... O belle et précieuse Croix ! que d'heureux vous faites, même en ce monde, et que de
saints pour l'autre !... Ainsi soit-il.