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9ème dimanche après
Sur
Videns Jesus civitatem, fevit super illam.
Jésus, voyant la ville, pleura sur elle.
(Saint Luc, XIX, 41.)
Jésus-Christ, en entrant dans la ville de Jérusalem, pleura sur elle, en disant : « Si, du moins, tu connaissais les grâces que je viens t'apporter et que tu voulusses bien en profiter, tu pourrais encore recevoir ton pardon ; mais, non, ton aveuglement est monté à un tel excès, que toutes ces grâces ne vont servir qu'à ton endurcissement et à ton malheur ; tu as tué les prophètes et fait mourir les enfants de Dieu ; maintenant, tu vas mettre le comble à tous ces crimes en faisant mourir le Fils de Dieu même. » Voilà, M.F., ce qui faisait couler les larmes de Jésus-Christ avec tant d'abondance en approchant de cette ville. Hélas ! il découvrait dans tous ces malheurs, la perte de tant d'âmes bien plus coupables que les Juifs, puisqu'elles allaient être plus favorisées de grâces qu'eux tous ne l'avaient été. Hélas, M.F., ce qui le toucha si vivement, c'est que, malgré les mérites de sa mort et passion, qui aurait de quoi racheter mille mondes plus grands que celui que nous habitons, le plus grand nombre serait perdu. Oui, M.F., il voyait d'avance ceux qui d'entre nous mépriseraient ces grâces et ne s'en serviraient que pour leur malheur. Hélas ! M.F., qui de nous ne tremblera pas en pensant véritablement à conserver son âme pour le ciel ? Hélas ! ne sommes-nous pas de ce nombre ? N'est-ce pas pour nous que Jésus-Christ a dit en pleurant : « Ah ! si, au moins, ma mort et mon sang ne servent pas à votre salut, ils allumeront la colère de mon Père sur vous, pendant l'éternité. » Un Dieu vendu !... une âme réprouvée !... un ciel rejeté !... Est-il bien possible que nous soyons insensibles à tant de malheurs ?... Est-il bien possible, M.F., que, malgré tout ce que Jésus-Christ a fait pour sauver nos âmes, nous soyons si insensibles à leur perte ?... Mais, pour nous tirer, M.F., de cette insensibilité, je vais vous montrer 1° ce que c'est qu'une âme ; 2° ce qu'elle a coûté à Jésus-Christ ; et 3° ce que le démon fait pour la perdre.
I. – Ah ! M.F., si nous avions le bonheur de connaître la valeur de notre
âme, avec quel soin ne la conserverions-nous pas ? Hélas ! nous
ne le comprendrons jamais assez ! Vouloir, M.F., vous montrer la grandeur de la
valeur d'une âme : ceci est impossible à un mortel ; il n'y a que Dieu seul qui
connaisse toutes les beautés, les perfections dont il orne une âme. Je vous
dirai seulement que tout ce que Dieu a créé : le ciel, la terre et tout ce
qu'ils renferment, toutes ces merveilles sont créées en sa faveur. Notre
catéchisme nous donne la plus belle preuve possible de la grandeur de notre
âme. Quand l'on demande à un enfant : Qu'entendez-vous, quand vous dites que
l'âme de l'homme est un esprit créé à l'image de Dieu ? C'est, vous dit
l'enfant, que cette âme a, comme Dieu, le pouvoir de connaître, d'aimer et de
se déterminer librement dans toutes ses actions. Voilà, M.F., le plus bel éloge
que nous puissions faire des qualités dont Dieu a embelli notre âme, créée par
les trois Personnes de
Notre âme est si noble, ornée de tant de belles qualités, que le bon Dieu n'a
voulu la confier qu'à un prince de sa cour céleste. Notre âme est si précieuse
aux yeux de Dieu même, que, dans toute sa sagesse, il n'a point trouvé de
nourriture qui fût digne d'elle que son Corps adorable, dont il veut qu'elle
fasse son pain de chaque jour ; et pour sa boisson, il n'y avait que son Sang
précieux qui fût digne de lui en servir. « Oui, M.F., si nous avons une âme que
Dieu estime tant, nous dit saint Ambroise, que, quand elle aurait été seule
dans le monde, il n'aurait pas cru en trop faire que de mourir pour elle ; et
que, quand le bon Dieu, en la créant, n'aurait point créé de ciel, quoique
seule dans le monde, le bon Dieu en aurait créé un pour elle seule, » comme il
le dit un jour à sainte Thérèse : « Vous m'êtes si agréable, lui dit
Jésus-Christ, que, quand il n'y aurait point de ciel, j'en créerais un pour
vous seule. » – « O mon corps, s'écrie saint Bernard, que vous êtes heureux de
loger une âme ornée de tant de belles qualités ! Un Dieu, tout infini qu'il
est, en fait l'objet de ses complaisances ! » Oui, M.F., notre âme est destinée
à aller passer son éternité dans le sein de Dieu même. Disons tout en un mot,
M.F. : notre âme est quelque chose de si grand, de si précieux, qu'il n'y a que
Dieu seul qui la surpasse. Un jour, le bon Dieu fit voir une âme à sainte
Catherine. Elle la trouva si belle, qu'elle s'écria : « O mon Dieu, si la foi
ne m'apprenait pas qu'il n'y a qu'un Dieu, je croirais que c'est une divinité ;
non, mon Dieu, je ne m'étonne plus que vous soyez mort pour une si belle âme !
»
Oui, M.F., notre âme, pour l'avenir, sera éternelle, ainsi que Dieu lui-même.
Non, non, M.F., n'allons pas plus loin ; l'on se perd dans cet abîme de
grandeur. D'après cela seul, M.F., je vous laisse à penser si nous devons nous
étonner que Dieu, qui en connaît si bien le mérite, pleure si amèrement la
perte d'une âme. Je vous laisse à penser quel est le soin que nous en devons
prendre pour lui conserver toutes ses beautés. Hélas ! M.F., le bon Dieu est si
sensible à la perte d'une âme, qu'il l'a pleurée avant que d'avoir des yeux
pour pleurer ; il a emprunté les yeux de ses prophètes pour pleurer la perte de
nos âmes. C'est ce que nous voyons, d'une manière bien sensible, dans la personne
du prophète Amos. M'étant, nous dit ce prophète, retiré dans l'obscurité,
considérant l'effroyable multitude de crimes que le peuple de Dieu commettait
chaque jour, voyant que la colère de Dieu était prête à lui tomber dessus, et
que l'enfer ouvrait ses gouffres pour les engloutir, les ayant tous fait
assembler, et étant moi-même tout tremblant, je leur dis en pleurant amèrement
: O mes enfants, savez-vous bien quelle est mon occupation, nuit et jour ?
Hélas ! je me représente vivement tous vos péchés,
dans toute l'amertume de mon cœur. Si à force... accablé de fatigue, je
m'assoupis, aussitôt je m'éveille en sursaut en m'écriant, les yeux baignés de
larmes et le cœur brisé de douleur : Mon Dieu, mon Dieu, n'y aurait-il point
d'âmes en Israël qui ne vous offensent ? Alors que je me remplis l'imagination
de cette triste et déplorable idée, j'en parle au Seigneur, j'en gémis
amèrement en sa sainte présence en lui disant : Mon Dieu, quel moyen vais-je
employer pour obtenir leur grâce ? Voici ce que le Seigneur m'a répondu :
Prophète, si vous voulez obtenir le pardon de ce peuple ingrat, allez, courez
dans les rues et les places publiques ; faites-les retentir des gémissements
les plus amers ; entrez dans la boutique des marchands et des artisans ; allez
jusque dans les lieux où l'on rend la justice ; montez dans la chambre des
grands et le cabinet des juges ; dites à tous ceux que vous trouverez au dedans
et au dehors de la ville : « Malheur à vous ! ah ! malheur à vous, qui avez péché contre le Seigneur ! » Ce
n'est pas même assez, vous appellerez à votre secours tous ceux qui sont
capables de pleurer, afin qu'ils joignent leurs larmes aux vôtres et que vos
gémissements et vos cris soient si effrayants qu'ils jettent la consternation
dans tous les cœurs qui vous entendront ; afin qu'ils quittent leurs péchés, et
les pleurent jusqu'au tombeau ; afin qu'ils comprennent par là combien la perte
de leurs âmes m'est sensible. »
Le prophète Jérémie, M.F., va encore plus loin. Pour nous montrer combien la
perte d'une âme est sensible au bon Dieu, écoutez-le lui-même, dans un moment
où il se trouva saisi de l'esprit du Seigneur : « Ah ! mon
Dieu, ah ! mon Dieu, que vais-je devenir, vous m'avez
donné le soin d'un peuple rebelle, d'une nation ingrate, qui ne veut pas vous
écouter, ni se soumettre à votre conduite ; hélas ! que
ferai-je ? quel parti prendrai-je ? Voici ce que le
Seigneur m'a répondu : « Pour leur montrer combien je suis sensiblement touché
de la perte de leur âme, prends tes cheveux, arrache-les de ta tête, jette-les
loin de toi parce que le péché de ce peuple m'a forcé à l'abandonner, et que ma
fureur a pris naissance dans l'intérieur de leurs âmes. » Quand la colère du
Seigneur est allumée par le péché, dans le cœur, c'est la plus terrible
maladie. « Mais, Seigneur, lui dit le prophète, que vais-je faire pour vous
engager à détourner vos regards de colère de dessus votre peuple. « Prends un
sac pour vêtement, m'a dit le Seigneur, mets des cendres sur ta tête et pleure
sans cesse, et avec tant d'abondance que tes larmes couvrent ton visage, et
pleure si amèrement, que vos péchés soient noyés dans vos larmes
. » Comprenez-vous, M.F., combien la perte de nos âmes est sensible au
bon Dieu ? Vous voyez combien nous sommes malheureux en perdant une âme que
Dieu aime tant, que, n'ayant pas encore des yeux pour pleurer, il emprunte ceux
de ses prophètes pour verser des larmes amères sur leur perte. Le Seigneur nous
dit par son prophète Joël : « Pleurez la perte des âmes comme un jeune époux
qui vient de perdre son épouse qui devait faire toute sa consolation, et qui
est réduit à toutes sortes de malheurs ! »
Saint Bernard nous dit que trois choses sont capables de nous faire pleurer ;
mais il n'y en a qu'une seule qui soit capable de rendre nos larmes méritoires,
qui est lorsque nous pleurons nos péchés ou ceux de nos frères ; partout
ailleurs ce ne sont que des larmes profanes ou criminelles, ou enfin,
infructueuses. Pleurer la perte d'un procès injuste, la mort d'un enfant :
larmes inutiles. Pleurer la privation d'un plaisir charnel : larmes
criminelles. Pleurer une longue maladie : larmes infructueuses et inutiles.
Mais, pleurer la mort spirituelle de son âme, l'éloignement de Dieu, la perte
du ciel : « O larmes précieuses, nous dit ce grand saint, mais que vous êtes
rares ! » Et pourquoi, M.F., sinon parce que vous ne sentez pas la grandeur de
votre malheur, pour le temps et pour l'éternité ?
Hélas ! M.F., c'est la crainte de cette perte qui a dépeuplé le monde, pour
remplir les déserts et les monastères de tant de chrétiens ; c'est qu'ils
comprenaient bien mieux que nous que, si nous perdons notre âme, tout est
perdu, et qu'il fallait donc qu'elle fût d'un grand prix, puisque Dieu lui-même
en faisait tant de cas. Oui, M.F., les saints ont tant souffert pour conserver
leur âme pour le ciel ! L'histoire nous en fournit des exemples sans nombre ;
en voici un, M.F. ; si nous n'avons pas le courage de l'imiter, au moins nous
pourrons l'admirer pour en bénir le bon Dieu.
Nous voyons dans la vie de saint Jean Calybite , qui
était né à Constantinople, qu'il commença dès son enfance à comprendre le néant
des choses humaines et à sentir un grand goût pour la solitude. Un religieux
d'un monastère voisin passant à Constantinople pour aller en pèlerinage à
Jérusalem, logea chez ses parents, qui recevaient avec un grand plaisir les
pèlerins. L'enfant leur demanda quelle était la vie que l'on menait dans leur
monastère. Quand on lui raconta, la vie sainte et pénitente des religieux, le
plaisir qu'on y goûtait, séparé du monde pour n'avoir plus de commerce qu'avec
Dieu seul, il en fut si touché et conçut un si grand désir de quitter le monde,
pour aller partager ce bonheur, qu'il ne pouvait plus se trouver dans le monde.
Il dit à ses parents qu'il ne fallait penser à aucun établissement dans le
monde pour lui, que le bon Dieu l’appelait à aller finir ses jours dans la
retraite. Ses parents voulurent essayer s'ils pourraient le faire changer de
résolution ; mais tout fut inutile ; il leur demanda pour tout héritage, le
livre des saints Évangiles dont il fit tout son trésor. Mais, pour se délivrer
des pressantes sollicitations de ses parents, et pour se donner tout à Dieu, il
abandonna leur maison, et alla se présenter à la porte d'un monastère pour y
être reçu. Ses parents l'envoyèrent chercher de tous côtés. Ne pouvant le
trouver, ils s'abandonnèrent aux larmes les plus amères. Ce jeune saint passa
six ans dans cette retraite à pratiquer toutes les vertus et les pénitences que
son amour pour le bon Dieu put lui inspirer. Au bout de ce temps, il lui vint
la pensée d'aller trouver ses parents, espérant que le bon Dieu lui accorderait
la même grâce qu'à saint Alexis, qui passa vingt ans chez lui sans qu'on le
connût. A peine fut-il sorti du monastère, que, trouvant un pauvre, il changea
d'habit avec lui pour se rendre encore plus méconnaissable ; d'ailleurs, ses
austérités qui avaient été si grandes et une grave maladie, l'avaient
extrêmement défiguré. D'aussi loin qu'il vit la maison de ses parents, il se
mit à genoux pour demander à Dieu de le conduire dans son entreprise. La porte
étant déjà fermée à cause de la nuit, il passa la nuit à la porte. Le
lendemain, les domestiques l'ayant trouvé, en eurent compassion et lui
permirent d'entrer dans une petite loge pour s'y retirer. Il n'y a que Dieu
seul qui ait connu combien il eut à souffrir, voyant ses parents, qui, à chaque
moment, passaient devant lui en pleurant amèrement la perte de leur enfant qui
faisait toute leur consolation. Son père, qui était très charitable, lui
envoyait de temps en temps de quoi le nourrir ; mais sa mère ne pouvait
approcher de lui sans sentir son cœur se soulever, tant elle trouvait ce pauvre
dégoûtant. Si sa charité ne l'avait pas portée à vaincre cette répugnance, elle
l'aurait chassé de chez elle. Toujours plongée dans la tristesse, toujours
versant des larmes, et cela devant celui qui ne pouvait pas être insensible à
ce qui faisait le plus grand de tous les tourments de sa mère...
Ce bon saint passa trois ans dans cette triste position, n'étant occupé qu'à la
prière et au jeûne qu'il portait jusqu'à l'excès ; ses larmes coulaient sans
cesse. Lorsque le bon Dieu lui eut fait connaître sa fin, il pria l'intendant
de la maison d'inspirer à sa maîtresse la charité de venir le voir, parce qu'il
désirait ardemment de lui parler. Quand on lui fit cette commission, elle en
parut tout ennuyée, quoique accoutumée à visiter souvent les malades ; mais
elle avait une si grande répugnance à visiter celui-ci, qu'elle dut se faire
une grande violence pour aller jusqu'à l'entrée de la loge où était ce pauvre.
Le mourant la remercia bien de tous les soins qu'elle avait voulu prendre d'un
misérable inconnu comme lui, et lui assura qu'il prierait instamment le
Seigneur pour elle, afin qu'il la récompensât de tout ce qu'elle avait fait
pour lui. Il lui demanda encore la grâce de prendre soin de sa sépulture. Après
qu'elle le lui eût promis, il lui fit présent du livre des saints Évangiles
fort bien relié. Elle fut bien surprise de voir qu'un pauvre avait un livre si
bien relié ; alors elle se ressouvint de celui qu'elle avait autrefois donné à
son fils qu'elle avait perdu. Sa douleur se renouvelant, elle se mit à verser
des larmes par torrents. Le père vint à ce bruit, et ayant examiné ce livre,
reconnut que c'était celui de son fils. I1 lui demanda ce qu'était devenu leur
fils. Ce saint, qui n'avait plus qu'un souffle de vie, leur dit en soupirant et
versant des larmes : « Ce livre est celui que vous m'avez donné il y a dix ans
; je suis ce fils que vous avez tant cherché et pour qui vous avez versé tant
de larmes. » A ces paroles, ils restèrent comme morts de voir leur cher fils
qu'ils avaient tant cherché et si loin, l'ayant chez eux ; ils semblaient ne
plus pouvoir vivre. Mais dans le moment qu'ils le serraient entre leurs bras, il
leva ses mains et ses yeux vers le ciel et rendit à Dieu sa belle âme, qui,
pour se conserver dans l'innocence, avait fait tant de sacrifices, de
pénitences et répandu tant de larmes... Voilà, M.F., ce que nous pouvons dire :
ce chrétien avait le bonheur de connaître la grandeur de son âme et les soins
qu'il devait en prendre. Voilà, M.F., un chrétien qui a glorifié Dieu dans
toutes les actions de sa vie ; voilà une âme, qui maintenant rayonne de gloire
dans le ciel, qui bénit le bon Dieu de lui avoir fait la grâce de vaincre le
monde, la chair et le sang. Oh ! que ces morts sont
heureuses, M.F., même aux yeux du monde !
II. – En deuxième lieu, nous avons dit que, pour connaître le prix de notre
âme, nous n'avons qu'à considérer ce que Jésus-Christ a fait pour elle. Qui de
nous, M.F., pourra jamais comprendre combien le bon Dieu estime notre âme,
puisqu'il a fait tout ce qu'il était possible à un Dieu de faire, pour rendre
heureuse une créature . Pour se sentir plus porté à
l'aimer, il a voulu la créer à son image et ressemblance ; afin qu'en la
contemplant, il se contemplât lui-même. Aussi, voyons-nous qu'il donne à notre
âme les noms les plus tendres et les plus capables de montrer un amour jusqu'à
l'excès. Il l'appelle son enfant, sa sœur, sa bien-aimée, son épouse, son
unique, sa colombe . Mais ce n'est pas assez : l'amour
se montre encore bien mieux par les actions que par les paroles. Voyez son
empressement à venir du ciel, pour prendre un corps semblable au nôtre ; et
épousant notre nature, il a épousé toutes nos infirmités, sinon le péché ; ou
plutôt il a voulu se charger de la justice que son Père demandait de nous.
Voyez son anéantissement dans le mystère de l'Incarnation ; voyez cette
pauvreté : pour nous il naît dans une crèche ; voyez les larmes qu'il répandait
sur cette paille, où il pleure d'avance nos péchés ; voyez ce sang qui coule
sous le couteau de la circoncision ; voyez-le fuir en Égypte comme un criminel
; voyez cette humilité et cette soumission à ses parents ; voyez-le dans le
jardin des Oliviers, qui gémit, qui prie et répand des larmes de sang ;
voyez-le pris, lié, garrotté, jeté par terre et battu à coups de pieds et de
bâtons par ses propres enfants ; considérable attaché à cette colonne, tout en
sang ; son pauvre corps a reçu tant de coups, le sang coule tellement, que les
bourreaux en sont eux-mêmes tout couverts ; voyez cette couronne d'épines qui
perce cette tête sainte et sacrée ; voyez-le portant sa croix au Calvaire :
autant de pas, autant de chutes ; voyez-le cloué sur la croix et s'y étendant
lui-même, sans laisser sortir de sa bouche une seule parole de murmure. Voyez
ces larmes d'amour qu'il répandait en mourant, qui se mêlent à son sang
adorable ! Est-ce bien là, M.F., un amour digne d'un Dieu qui est l'amour !
Est-ce là, M.F., nous montrer l'estime qu'il fait d'une âme ! En est-ce assez
pour nous faire comprendre ce qu'elle vaut et les soins que nous en devons
prendre ?
Ah ! M.F., si nous avions le bonheur, une fois dans notre vie, de bien
comprendre la beauté et la valeur de notre âme, ne serions-nous pas prêts,
comme Jésus-Christ, à faire tous les sacrifices pour la conserver ? Oh ! qu'une âme est belle, qu'elle est précieuse aux yeux de Dieu
même ! Comment se peut-il faire que nous en fassions si peu de cas, et que nous
la traitions plus durement que le plus vil des animaux ? Quelle doit être la
pensée de cette âme qui connaît sa beauté et toutes ses belles qualités, de se
voir traînée dans les ordures du péché ? Ah ! sentons,
M.F., lorsque nous la roulons dans les eaux de ces sales voluptés, quelle
horreur ne doit pas avoir d'elle-même une âme qui n'a que Dieu seul qui la
surpasse !... Mon Dieu, est-il bien possible que nous fassions si peu de cas
d'une telle beauté ?
Voyez, M.F., ce que devient une âme qui a le malheur de tomber dans le péché.
Dans la grâce de Dieu, on la prendrait pour une divinité ; mais, dans le péché
!... Le Seigneur fit un jour voir à un prophète une âme en état de péché, il
nous dit qu'elle était semblable à une charogne, traînée pendant huit jours
dans une rue à la rigueur du soleil. Ah ! c'est bien
là, M.F., que nous pouvons dire avec le prophète Jérémie : « Elle est tombée,
la grande Babylone, elle est devenue le repaire des démons . » Oh ! qu'une âme est belle, quand elle a le bonheur de posséder la
grâce de son Dieu ! Non, non, il n'y a que Dieu qui peut en connaître tout le
prix et toute la valeur !
Aussi, voyez comment Dieu a établi une religion pour la rendre heureuse
ici-bas, en attendant de la faire jouir d'un plus
grand bonheur dans l'autre vie. Pourquoi, M.F., a-t-il institué tous ces
sacrements ? N'est-ce pas pour la guérir, quand elle a eu le malheur de
recevoir des plaies par le péché, et pour la fortifier dans ses combats ? Voyez
à combien d'outrages Jésus-Christ s'est exposé pour elle ! Combien ses
commandements sont violés ! Combien de fois ses sacrements sont profanés,
combien de sacrilèges dans la réception des sacrements ! Mais non, M.F.,
quoique Jésus-Christ sache bien toutes les insultes qu'il y recevrait, l'amour
qu'il a pour nos âmes n'a pas pu l'arrêter... disons mieux M.F., Jésus-Christ a
tant aimé ou plutôt aime tant notre âme que, s'il fallait mourir une seconde
fois, il le ferait. Voyez son empressement à venir à notre secours dans nos
peines et dans nos chagrins ; voyez les soins qu'il prend de tous ceux qui
veulent l'aimer ; voyez-vous toutes ces foules de saints qu'il nourrit d'une
manière miraculeuse. Ah ! M.F., si une fois nous avions le bonheur de bien
comprendre ce que c'est qu'une âme et combien Dieu..., combien il l'aime, et
combien il doit la récompenser pendant toute l'éternité, nous ferions bien
comme les saints : ni les biens, ni les plaisirs, ni la mort ne seraient
capables de nous la faire vendre au démon. Voyez toutes ces foules de martyrs,
les tourments qu'ils ont endurés pour ne pas la perdre, voyez-les monter sur
les échafauds, et se livrer entre les mains des bourreaux avec une joie
incroyable.
Nous en avons un bel exemple dans la personne de sainte Christine, vierge et martyre . Cette illustre martyre était de
Mais, pensez-vous, sur quoi est-ce donc que Jésus-Christ a tant pleuré ? – Hélas
! il a pleuré sur notre orgueil, en voyant que nous ne
cherchons que les honneurs et l'estime du monde au lieu de ne penser qu'à nous
anéantir, à la vue des humiliations qu'un Dieu a pratiquées pour nous élever ;
il a pleuré sur nos haines et nos vengeances, tandis qu'il meure lui-même pour
ses ennemis ; il a pleuré sur nos vices infâmes d'impureté, en voyant combien
ce péché déshonore notre âme et nous plonge dans une boue sale et infecte.
Hélas ! M.F., il a pleuré sur tous nos péchés. Il voulait tous nous sauver et
nous rendre heureux ; il ne voulait pas que de si belles âmes, qui sont ses
créatures, soient perdues, déshonorées et réduites à l'esclavage du démon,
tandis qu'elles sont douées de tant de belles qualités, et destinées à un si
grand bonheur.
III. – Saint Augustin nous dit
: « Voulez-vous savoir ce que vaut votre âme ? Allez, allez le demander
au démon, il vous le dira bien. Le démon estime tant une âme, que quand nous
vivrions quatre mille ans, si après ces quatre mille ans de tentations il nous
gagnait, il compterait tout cela pour rien. » Ce saint homme qui avait éprouvé
les tentations du démon d'une manière toute particulière, nous dit que notre
vie n'est qu'une tentation continuelle. Le démon lui-même dit un jour par la
bouche d'un possédé, que tant qu'il y aurait un homme sur la terre, il le
tenterait. Parce que, dit-il, je ne puis souffrir que des chrétiens, après tant
de péchés, puissent encore espérer le ciel que j'ai perdu d'une seule fois,
sans avoir pu le regagner.
Mais, hélas ! si nous ne sentons pas nous-mêmes que dans presque toutes nos
actions nous sommes tentés, tantôt par l'orgueil, la vanité, la bonne opinion
que nous pensons que l'on aura de nous, tantôt par la jalousie, la haine, la
vengeance. D'autres fois, le démon ne vient-il pas nous représenter les images
les plus sales et les plus impures. Voyez dans nos prières, il emporte notre
esprit de part et d'autre ; ne nous semble-t-il pas même que nous sommes dans
un état…, lorsque nous sommes en la sainte présence de Dieu ? Et, bien plus,
vous ne trouverez pas un saint qui n'ait pas été tenté depuis Adam, les uns
d'une manière, les autres d'une autre, et les plus grands saints ce sont ceux
qui l'ont été le plus. Si Notre Seigneur a été tenté, c'est pour nous montrer
que nous devions l'être aussi il faut donc absolument nous y attendre. Si vous
me demandez ce qui est la cause de nos tentations, je vous dirai que c'est la
beauté et la valeur de notre âme que le démon estime et aime tant, qu'il
consentirait à souffrir deux enfers s'il le fallait, et si par là il pouvait
entraîner notre âme en enfer.
Nous ne devons jamais cesser de veiller sur nous-mêmes, crainte que le démon ne
nous trompe dans le moment que nous ne nous y attendrons pas. Saint François
nous dit que le bon Dieu lui fit voir, un jour, la manière dont le démon
tentait ses religieux, surtout contre la pureté. Il lui fit voir une troupe
innombrable de démons qui ne faisaient autre chose que de tirer des flèches
contre ces religieux, les unes retournaient avec violence contre les démons
mêmes, qui les avaient tirées : alors ils s'enfuyaient en poussant des
hurlements effroyables ; les autres retombaient contre qui elles étaient
tirées, tombaient à leurs pieds sans leur faire aucun mal ; les autres
entraient jusqu'au bout du fer, et enfin les perçaient de part en part. Il
faut, pour les chasser, nous servir, comme nous dit saint Antoine, des mêmes
armes : quand il nous tente d'orgueil, il faut vite nous humilier et nous
abaisser devant Dieu ; s'il veut nous tenter contre la sainte vertu de pureté,
il faut tâcher de mortifier nos corps et tous nos sens et être encore plus
vigilants sur nous-mêmes. S'il veut nous tenter par le dégoût dans nos prières,
il faut encore en faire davantage, avec plus d'attention, et, plus le démon
nous dira de les laisser, plus nous devons en augmenter le nombre.
Les tentations les plus à craindre sont celles que nous ne connaissons pas.
Saint Grégoire nous dit qu'il y avait un religieux qui, pendant quelque temps,
avait été un bon religieux ; il conçut un grand désir de sortir du monastère et
de retourner dans le monde, disant que le bon Dieu ne le voulait pas dans ce
monastère. Son supérieur lui dit : « Mon ami, c'est le démon qui est fâché que
vous puissiez sauver votre âme, combattez-le. » Mais non, l'autre crut toujours
que cela était. Le saint lui donna la permission de s'en aller ; mais en
sortant du monastère, le saint se mit à genoux pour demander au bon Dieu qu'il
fît connaître à ce pauvre religieux que ce n'était que le démon qui voulait le
perdre. A peine eut-il mis le pied sur le seuil de la porte pour sortir, qu'il
vit un gros dragon qui lui tomba dessus. « Oh ! M.F., s'écria-t-il, à mon
secours ! voilà un dragon qui va me dévorer. » En
effet, les religieux, qui étaient accourus à ce bruit, trouvèrent ce pauvre
religieux étendu par terre, à demi-mort ; ils l'emportèrent dans le monastère,
et celui-ci reconnut véritablement que ce n'était que le démon qui voulait le
tenter et qui mourait de rage de ce que son supérieur avait prié pour lui et
qu'il l'avait empêché de l'avoir. Hélas ! M.F., que nous devons craindre de ne
pas connaître nos tentations ! Et nous ne les connaîtrons jamais, si nous ne le
demandons au bon Dieu.
Que faut-il conclure de cela ? M.F., sinon qu'il faut que notre âme soit
quelque chose de bien grand aux yeux des démons, puisqu'ils sont si attentifs à
ne pas manquer une seule occasion de nous tenter, afin de nous perdre, pour
nous entraîner dans leur malheur. Mais si nous avons vu, M.F., combien notre
âme est quelque chose de grand, combien Dieu l'aime, combien il a souffert pour
la sauver, les biens qu'il lui prépare dans l'autre vie ; si nous avons vu en
même temps toutes les ruses et tous les pièges que le démon nous tend pour la
perdre ; à présent, M.F., qu'en pensons-nous ? et
quelle estime en faisons-nous ? et quels soins en
prenons--nous ? Avons-nous jamais, M.F., conçu une pensée de la grandeur de
notre âme, et du soin que nous en devons prendre ?
Que faisons-nous, M.F., de cette âme qui a tant coûté à Jésus-Christ ? Hélas !
M.F., si nous disions que nous ne l'avons que pour la rendre malheureuse et la
faire souffrir !... Nous la tenons pour moins estimable que nos plus vils
animaux ; quand ils sont dans l'écurie, nous leur donnons à manger ; nous avons
soin d'ouvrir et de fermer les portes, crainte que les voleurs ne nous les
prennent ; s'ils sont malades, nous allons chercher le médecin pour les
soulager ; nous sommes touchés, souvent jusqu'au cœur, en les voyant souffrir.
Le faisons-nous pour notre âme, M.F. ? Avons-nous soin de la nourrir par la
grâce, par la fréquentation des sacrements ? Avons-nous soin de bien fermer les
portes, crainte que les voleurs ne l'emportent ? Hélas ! M.F., disons-le à
notre honte, nous la laissons périr de misère ; nous la laissons déchirer par
nos ennemis, qui sont nos passions ; nous laissons toutes les portes ouvertes ;
le démon de l'orgueil vient, nous le laissons entrer, meurtrir et déchirer
notre pauvre âme ; celui de l'impureté vient, il entre, salit et pourrit cette
pauvre âme. « Ah ! pauvre âme, nous dit saint
Augustin, que l'on t'estime peu de chose : Un orgueilleux te vend pour une
pensée d'orgueil ; un avare, pour une pièce de terre, un ivrogne, pour un verre
de vin, et un vindicatif, pour une pensée de vengeance ! »
En effet, M.F., où sont nos bonnes prières, nos bonnes communions, nos prières
bien faites, nos messes bien entendues, notre résignation à la volonté de Dieu
dans nos peines, notre charité pour nos ennemis ? Est-il bien possible, M.F.,
que nous fassions si peu de cas d'une âme qui est si belle, que Dieu a aimée
plus que lui-même, puisqu'il est mort pour la sauver ? Hélas, nous aimons le
monde et les plaisirs du monde ; et tout ce qui a rapport à la gloire de Dieu
ou au salut de notre âme nous ennuie, nous rebute ; nous murmurons même, quand
il faut le faire. Hélas ! qu'un jour nous aurons de
regret !... Le monde semble nous donner quelques plaisirs, mais nous nous
trompons. Écoutez ce que nous en dit saint Jean Chrysostome, vous allez voir
combien le bonheur est plus grand pour celui qui cherche à conserver son âme
que pour celui qui ne cherche que ses plaisirs, et laisse son âme de côté. «
Dans mon sommeil, nous dit ce grand saint, j'eus un songe extraordinaire, qui,
à mon réveil, me présenta bien des sujets de réflexion devant Dieu. Dans ce
sommeil, je vis un endroit délicieux, une vallée charmante, où la nature avait
réuni toutes les beautés, toutes les richesses et les plaisirs capables de
réjouir un mortel. Ce qui m'étonna, c'est qu'au milieu de cette vallée de
délices, je vis un homme à l'air triste, le visage altéré, l'esprit occupé ;
son maintien annonçait le trouble et l'émotion de son âme : tantôt immobile et
regardant fixement la terre, tantôt marchant à grands pas d'un air égaré ;
puis, s'arrêtant tout à coup, poussant de profonds soupirs et se plongeant dans
une mélancolie profonde qui semblait approcher du désespoir. En considérant
attentivement, j'aperçus que cette vallée de délices aboutissait à un précipice
affreux, à un gouffre immense où une force étrangère semblait le traîner. Cet
homme était agité malgré tant de délices, car à cette vue, il ne pouvait goûter
un moment de joie ni de paix. Mais portant mes regards plus loin, je vis un
autre endroit tout contraire, un vallon sombre et obscur, des montagnes
escarpées, des déserts stériles ; la sécheresse seule paraissait habiter ce
séjour ; nul feuillage, nulle verdure, des ronces et des épines : tout
inspirait la tristesse, la solitude, une espèce d'horreur. Mais ma surprise fut
à son comble quand j'aperçus dans cette vallée, un homme pâle, défait, exténué
et cependant avec un visage serein, un maintien tranquille et un air content ;
malgré ces dehors affligeants, tout annonçait un homme qui jouit de la paix de
l’âme ; mais portant mes regards encore plus loin, j'aperçus au bout de cette
vallée de misères et cet affreux désert, je vis un endroit délicieux, un
agréable lointain où l'on découvrait toutes sortes de beautés. Cet homme
considérait sans cesse ce terme, ne le perdait jamais de vue, marchait avec
courage, passant à travers les ronce où souvent il se blessait ; mais ses
plaies semblaient ranimer ses forces. Étonné de tout cela, je demandai pourquoi
l'un était si triste dans ce lieu de plaisirs et l'autre si content dans ce
lieu de misères. Alors j'entendis une voix qui me dit : Ces deux hommes, que
vous voyez, sont l'image de ceux qui sont ou entièrement attachés au monde, ou
sincèrement dévoués a service de Dieu. Le monde, me dit cette voix, présente
d'abord à ses spectateurs, les biens, les plaisirs, au moins en apparence :
l'on s'y jette comme des insensés ; mais l'on reconnaît bientôt que l'on n'a
pas trouvé ce que l'on croyait. Ce qu'il y a de plus triste et de plus
accablant c'est qu'au bout de ce terme, l'on ne trouve qu'un gouffre, où vont
se précipiter tous ceux qui marchent dans cette route qui semble être agréable.
L'autre, au contraire, me dit cette voix, éprouve en soi tout le contraire :
dans le service de Dieu, d'abord il y a des épreuves et des peines, c'est une
vallée de larmes qu'on habite ; il faut se mortifier, se faire quelques
violences, se priver des douceurs de la vie, passer ses jours dans la
contrainte. Mais l'on s'anime par la vue et l'espérance d'un avenir à jamais
heureux ; c'est le partage de cet homme qui est dans cette vallée triste ; mais
la pensée du bonheur qu'il espère le console et le soutient dans ses combats.
Tout devient consolant, pour lui, son âme goûte déjà les biens qui lui sont
promis et qui l'attendent, et dont bientôt il jouira. »
Peut-on, M.F., trouver une image plus naturelle que celle-là, pour nous faire
comprendre la différence de celui qui, pendant sa vie, ne cherche qu'à plaire à
Dieu, à sauver son âme, avec celui qui laisse son Dieu et son âme de côté pour
courir après quelques plaisirs qui nous conduisent, sans avoir rien goûté de
consolant ni de parfait, dans un précipice qui n'est autre chose que le gouffre
de l'enfer . Heureux celui, M.F., qui marchera dans ce
chemin, où il y a quelques peines, mais de peu de durée, et qui, au bout, nous
conduit dans un lieu si heureux à la possession de Dieu même ! C'est le
bonheur...