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7ème dimanche après
la fausse et vraie Vertu
A fructibus eorum cognoscetis eos.
Vous les connaîtrez à leurs fruits.
(S.Matth., VII,16.)
Jésus-Christ pouvait-il, M.F., nous donner des preuves plus claires et plus
certaines pour nous faire connaître et distinguer les bons chrétiens d'avec les
mauvais qu'en nous disant que nous les connaîtrons, non à leurs paroles, mais à
leurs œuvres. « Un bon arbre, nous dit-il, ne peut porter de mauvais fruits,
comme un mauvais arbre n'en peut porter de bons. » Oui, M.F., un chrétien qui
n'a qu'une fausse dévotion, une vertu affectée et qui n'est qu'extérieure,
malgré toutes les précautions que prendra pour se contrefaire, ne tardera pas
de laisser paraître de temps en temps les dérèglements de cœur, soit dans ses
paroles, soit dans ses actions. Non, M.F., rien de si commun que ces vertus en
apparences c'est-à-dire cette hypocrisie. Ce qui est d'autant plus déplorable,
c'est que presque personne ne veut le reconnaître. Faudra-t-il, M.F., les
laisser dans un état malheureux qui les conduit sûrement en enfer ? Non, M.F.,
non, essayons du moins de leur en faire apercevoir quelque chose. Mais, mon
Dieu ! qui sont ceux qui vont se reconnaître coupables
? Hélas ! presque personne ! Cette instruction va donc
être encore pour les aveugler davantage ? Cependant, malgré cela, M.F., je vais
vous parler comme si vous deviez tous en profiter.
Pour bien vous faire connaître l'état malheureux de ces pauvres chrétiens, qui
peut-être se damnent en faisant le bien, ne connaissant pas bien la manière de
le faire, je vais vous montrer 1° quelles sont les conditions pour avoir une
véritable vertu ; 2° quels sont les défauts de celle qui n'a que l'apparence.
Écoutez bien cette instruction, qui peut grandement vous servir dans tout ce
que vous ferez par rapport à Dieu.
Si vous me demandez, M.F., pourquoi est-ce qu'il y a si peu de chrétiens qui
agissent uniquement dans la vue de plaire à Dieu ? En voici la raison toute
pure. C'est que la plus grande partie des chrétiens sont ensevelis dans
l'ignorance la plus épouvantable, qu'ils font humainement tout ce qu'ils font.
De sorte que si vous compariez leurs intentions avec celles des païens, vous ne
trouveriez aucune différence. Eh ! mon Dieu ! que de bonnes œuvres perdues pour le ciel ! D'autres, qui
ont quelques lumières de plus, ne cherchent que l'estime des hommes, et tâchent
de se contrefaire autant qu'ils peuvent : leur extérieur semble être bon,
tandis que « leur intérieur est rempli d'ordures et de duplicité » Oui,
M.F., nous verrons au jugement que la plus grande partie des chrétiens n'ont eu
qu'une religion de caprice ou d'humeur, c'est-à-dire, de penchants, et que très
peu n'ont cherché que Dieu seul dans ce qu'ils ont fait.
Nous disons d'abord qu'un chrétien qui veut travailler
sincèrement à son salut, ne doit pas se contenter de faire de bonnes œuvres ;
mais il lui faut encore savoir pour qui il les fait et comment il doit les
faire.
En second lieu, nous disons qu'il n'est pas assez de paraître vertueux aux yeux
du monde, mais qu'il faut encore l'être dans le cœur. Si, maintenant, M.F.,
vous me demandez comment nous pourrons connaître qu'une vertu est véritable et
qu'elle nous conduira au ciel, M.F., le voici : écoutez-le bien, gravez-le bien
dans votre cœur ; afin que chaque action que vous ferez, vous puissiez connaître
si elle sera récompensée pour le ciel. Je dis que pour qu'une action plaise à
Dieu, il faut qu'elle ait trois conditions : la première, qu'elle soit
intérieure et parfaite ; la deuxième, qu'elle soit humble et sans retour sur
soi-même ; la troisième, qu'elle soit constante et persévérante : si dans tout
ce que vous faites, vous trouvez ces conditions, vous êtes sûrs de travailler
pour le ciel.
I. – Nous avons dit qu'il faut qu'elle soit intérieure : il ne suffit donc
pas qu'elle paraisse au dehors. Non, sans doute, M.F., il faut qu'elle prenne
naissance dans le cœur, et que la charité seule en soit l'âme et le principe,
puisque saint Grégoire nous dit que tout ce que Dieu demande de nous doit être
fondé sur l'amour que nous lui devons ; notre extérieur ne doit donc être que
comme un instrument pour manifester ce qui se passe au--dedans de nous. Aussi,
M.F., toutes les fois que nos paroles et nos actions ne sont pas produites par
le mouvement de notre cœur, nous ne sommes que des hypocrites aux yeux de Dieu.
Ensuite, nous disons que notre vertu doit encore être parfaite : c'est-à-dire,
que ce n'est pas assez de nous attacher à la pratique de quelques vertus, parce
que notre penchant nous y porte ; mais nous devons les embrasser toutes,
c'est-à-dire, toutes celles qui sont compatibles avec notre état. Saint Paul
nous dit, que nous devons faire d'abondantes provisions de toutes sortes de
bonnes œuvres pour notre sanctification. Allons plus loin, M.F., et nous
verrons combien de personnes se trompent en faisant le bien et marchent du côté
de l'enfer. Il y en a qui se rassurent dans quelques vertus qu'ils pratiquent,
parce que leur penchant les y porte, comme par exemple : une mère se refiera sur ce qu'elle fait quelques aumônes, qu'elle est
assidue à faire ses prières, fréquenter les sacrements, à faire même des
lectures de piété ; mais elle voit, sans chagrin, ses enfants s'éloigner des
sacrements. Ses enfants ne font point de pâques ; mais cette mère leur donne de
temps en temps la permission pour aller dans les plaisirs, les danses, les
mariages et quelquefois les veillées ; elle aime à faire paraître ses filles,
elle croit que si elles ne fréquentent pas ces lieux de débauches, elles seront
inconnues, qu'elles ne trouveront pas à s'établir. Oui, sans doute, qu'elles
seront inconnues, mais aux libertins ; oui, M.F., elles ne pourront pas trouver
à s'établir avec des personnes qui les maltraiteront comme de viles esclaves.
Mais cette mère aime à les voir bien parées ; mais cette mère aime à les voir
en la compagnie de quelques jeunes gens qui sont plus riches qu'elles. Après
quelques prières et quelques bonnes œuvres qu'elle fera, elle se croit dans le
chemin du ciel. Allez, ma mère, vous n'êtes qu'une aveugle et une hypocrite,
vous n'avez qu'une apparence de vertu. Vous vous rassurez de ce que vous faites
quelques visites au Saint-Sacrement sans doute, cela est bon ; mais votre fille
est à la danse ; mais elle est au cabaret avec des libertins, et il n'y a sorte
de saletés qu'ils ne vomissent ; mais votre fille, la nuit, est dans des lieux
où elle ne devrait pas être. Allez, mère aveugle et réprouvée, sortez et
quittez votre prière ; ne voyez-vous pas que vous faites comme les Juifs, qui
ployaient les genoux devant Jésus-Christ pour faire semblant de l'adorer ? Eh !
quoi, vous venez adorer le bon Dieu, tandis que vos
enfants sont après le crucifier ! Pauvre aveugle, vous ne savez pas ce que vous
dites ni ce que vous faites ; votre prière n'est qu'une injure que vous faites
à Dieu. Commencez à aller chercher votre fille qui perd son âme ; ensuite, vous
reviendrez demander à Dieu votre conversion.
Un père croit que c'est assez que de maintenir le bon ordre dans sa maison, il
ne veut pas que l'on jure ni que l'on prononce des paroles sales : cela est
très bien ; mais il ne se fait pas scrupule de laisser ses garçons dans les
jeux, les foires et les plaisirs. Mais ce même père laisse travailler ses
ouvriers le dimanche, sous le moindre prétexte, ou même pour ne pas contrarier
ses moissonneurs ou ses batteurs. Cependant, vous le voyez à l'église adorer le
bon Dieu, même bien prosterné ; il tâche de renvoyer les moindres distractions.
Dites-moi, mon ami, de quel œil pensez-vous que le bon Dieu puisse regarder ces
personnes ? Allez, mon ami, vous êtes un aveugle ; allez vous instruire de vos
devoirs, et ensuite vous viendrez présenter vos prières à Dieu. Ne voyez-vous
pas que vous faites les fonctions de Pilate, qui reconnaît Jésus-Christ et qui
le condamne. Vous verrez ce voisin qui est charitable, qui fait des aumônes,
qui est touché de la misère de son prochain : cela est assez bien ; mais il
laisse vivre ses enfants dans la plus grande ignorance ; peut-être ne
savent-ils pas même ce qu'il faut faire pour être sauvé. Allez, mon ami, vous
êtes un aveugle ; vos aumônes et votre sensibilité vous conduisent à grands pas
en enfer. Celui-ci a assez de bonnes qualités, il aime même à rendre service à
tout le monde ; mais il ne peut plus souffrir sa pauvre femme ni ses pauvres
enfants, qu'il accable d'injures et peut--être même de mauvais traitements.
Allez, mon ami, votre religion ne vaut rien. Celui-là se croit assez sage parce
qu'il n'est pas un blasphémateur, un voleur, ni même
un impudique ; mais il ne se met pas en peine de se corriger de ces pensées de
haine, de vengeance, d'envie et de jalousie qui le travaillent presque chaque
jour. Mon ami, votre religion ne peut que vous perdre. Nous en verrons
d'autres, qui sont de toutes les pratiques de piété, qui se font un grand
scrupule de laisser quelques prières qu'ils ont coutume de dire ; ils se
croiront perdus de ne pas communier en certains jours où ils ont l'habitude de
le faire ; mais un rien les impatiente, les fait murmurer ; une parole qui
n'aura pas été dite comme ils voudraient leur fait naître une froideur ; ils ont
peine à voir de bonne grâce leur prochain, ils aiment à n'avoir rien à faire
avec vous, sous différents prétextes ils évitent votre compagnie, ils
trouveront qu'on agit mal à leur égard. Allez, pauvres hypocrites, allez vous
convertir ; ensuite vous aurez recours aux sacrements, que, dans cet état, sans
le savoir, vous ne faites que profaner avec votre dévotion mal entendue.
Un père est sans doute louable de corriger ses enfants lorsqu'ils offensent le
bon Dieu ; mais peut-on le louer de ce qu'il ne se corrige pas lui-même des
vices qu'il reprend dans ses enfants ? Non, sans doute : ce père n'a qu'une
religion fausse qui le jette dans l'aveuglement ! L'on ne peut que louer un
maître qui reprend ses domestiques de leurs vices ; mais peut-on le louer lorsqu'on
l'entend jurer et blasphémer lui-même dans quelque chose fâcheuse qui lui
arrive ? Non, M.F., non, c'est un homme qui n'a jamais connu sa religion ni ses
devoirs.
Celui-ci fera l'homme sage, instruit, il reprendra les défauts qu'il apercevra
dans son voisin : cela est bon ; mais que penserez-vous de lui en lui voyant
beaucoup plus de défauts qu'à celui qu'il reprend ? « D'où vient cette
conduite, nous dit saint Augustin, si ce n'est de ce qu'il n'est qu'un
hypocrite, qui ne connaît nullement sa religion. » Allez, mon ami, vous n'êtes
qu'un pharisien, toutes vos vertus ne sont que de fausses vertus ; tout ce que
vous faites, que vous croyez être bien, ne sert qu'à vous tromper. Nous verrons
bien encore ce jeune homme fréquenter les offices et même, peut-être, les
sacrements ; mais nous le voyons aussi fréquenter les cabarets et les jeux.
Cette jeune fille paraîtra bien aussi, de temps en temps, à la sainte Table ;
mais elle paraîtra aussi dans les danses, les assemblées où les bons chrétiens
ne se trouvent jamais. Allez, pauvre hypocrite, allez, fantôme de chrétienne,
un jour viendra où vous verrez que vous n'aurez travaillé qu'à vous perdre. Un
chrétien, M.F., qui veut se sauver ne se contente pas d'observer un
commandement, de remplir une ou deux de ses obligations ; mais il observe tous
les commandements de Dieu, et ensuite il remplit toutes les obligations de son
état.
II. – En deuxième lieu, nous avons dit qu'il fallait que notre vertu fût
humble, sans retour sur soi-même. Jésus-Christ nous dit de « ne jamais faire
nos actions avec l'intention d'être loué des hommes :
» si nous voulons en recevoir la récompense, il faut cacher autant que nous
pouvons le bien qu'il a mis en nous, crainte que le démon d'orgueil ne nous
ravisse le mérite du bien que nous faisons. – Mais, peut-être, pensez-vous, le
bien que nous faisons, nous le faisons bien pour le
bon Dieu et non pour le monde. – Mon ami, je ne le sais pas : il y en a
beaucoup qui se trompent là-dessus ; je crois qu'il serait facile de vous
montrer que vous n'avez qu'une religion extérieure, et non dans l'âme.
Dites--moi, n'est-ce pas que vous éprouveriez moins de peine si l'on savait que
vous jeûnez aux jours prescrits par l'Église que si l'on savait que vous ne
jeûnez pas ? N'est--ce pas que vous éprouveriez moins de chagrin si l'on vous
voyait faire l'aumône que si l'on vous voyait prendre quelque chose à votre
voisin ? Laissons le scandale de côté. N'est-ce pas que vous aimeriez mieux que
l'on vous vit prier que de vous entendre jurer (supposons que vous ayez fait
l'un et l'autre) ? N'est-ce pas que vous préféreriez que l'on vous vît faire la
prière ou donner de bons conseils à vos enfants, que si l'on vous entendait
leur conseiller de se venger de leurs ennemis ? – Oui, sans doute, me
direz-vous, cela ne ferait pas autant de peine. – Et pourquoi cela ? sinon parce que nous n'avons qu'une fausse religion, et que
nous ne sommes que des hypocrites et rien autre.
Cependant nous voyons que les saints faisaient tout le contraire ; pourquoi
encore ? sinon parce qu'ils connaissaient leur
religion, et qu'ils ne cherchaient qu'à s'humilier ; afin d'attirer sur eux les
miséricordes du Seigneur. Hélas ! que de pauvres
chrétiens qui n'ont qu'une religion de penchants, de caprices et d'habitude, et
rien autre ! – Mais, me direz-vous, cela est bien un peu fort. – Oui, sans
doute, c'est un peu fort ; mais ce n'en est pas moins la vérité. Pour vous
donner une horreur infinie de ce maudit péché d'hypocrisie, je vais vous
montrer où ce malheureux péché nous conduit, par un exemple qui est bien digne
d'être gravé dans vos cœurs.
Nous lisons dans l'histoire que saint Palémon et saint Pacôme vivaient dans une
grande sainteté. Une nuit qu'ils veillaient et qu'ils avaient fait le feu, il
survint un solitaire qui voulait demeurer avec eux. L'ayant reçu près d'eux
pour s'unir ensemble afin de prier le bon Dieu, au milieu de leur discours, il
leur dit : « Si vous avez la foi, avancez-vous hardiment et tenez-vous debout
sur ces charbons ardents, et prononcez lentement l'Oraison dominicale. » Ces
bons saints, voyant que ce solitaire leur faisait une telle proposition, et
pensant qu'il n'y avait qu'un orgueilleux ou un hypocrite qui pût dire cela : «
Mon frère, lui dit saint Palémon, priez Dieu ; vous êtes tenté, gardez-vous
bien de faire cette folie ni de nous jamais rien proposer de semblable. Notre
Sauveur ne nous a-t-il pas dit qu'il ne faut jamais tenter Dieu, et c'est
vraiment le tenter que de lui demander un miracle de cette manière. » Ce pauvre
aveugle et ce pauvre hypocrite, au lieu de profiter de ce bon conseil, son
esprit s'élève encore davantage par la vanité de ses prétendues bonnes œuvres ;
il s'avance hardiment et se tient sur le feu sans que personne le lui commande,
le démon coopérant avec lui, comme étant l'ennemi des hommes... Le bon Dieu,
que son orgueil avait fait retirer de lui, permit au démon, par un jugement
secret et effroyable, qu'il fût garanti du feu, ce qui l'aveugla encore
davantage, se croyant être déjà parfait et un grand saint. Le lendemain matin,
il quitta les deux solitaires en leur reprochant leur peu de foi : « Vous avez
vu, leur disait-il, ce que peut faire celui qui a la foi. » Mais, hélas ! peu de temps après, le démon, voyant, que cet homme était à
lui et craignant de le perdre, voulut s'assurer sa victime et lui faire mettre
le sceau à sa réprobation. Il prit la figure d'une femme richement parée,
frappa à la porte de sa cellule, lui disait qu'il était poursuivi par ses
créanciers, qu'il craignait de tomber dans quelque malheur, n'ayant pas de quoi
les payer, et qu'il avait re-cours à lui comme bien charitable. « Je vous
supplie, lui dit-elle, de me recevoir dans votre cellule, afin que je sois
garantie de ce péril. » Ce pauvre homme, ayant abandonné le bon Dieu, le démon
lui ayant tiré les yeux de l'âme, ne voyait plus le danger auquel il
s'ex-posait ; il la reçut dans sa cellule. Un moment après, il se sentit
horriblement tenté contre la sainte vertu de pureté, et il s'arrêta à ces
pensées. Il s'approcha même de cette prétendue femme, qui n'était autre chose
que le démon, pour lui parler plus familièrement, et même il la toucha. Le
démon lui tombe dessus, le prend, le traîne dans le
chemin, où il le bat avec tant de force que son corps fut tout fracassé. Il le
laissa sur le pavé où il resta fort longtemps comme mort. Quelques jours après,
il reprit un peu de force, et se repentant de sa faute, il retourna trouver les
deux saints pour leur faire part du malheur qui lui était arrivé. Après leur
avoir conté tout cela avec beaucoup de larmes, il leur dit « Ah ! mes Pères, je
confesse bien que tout ne m'est arrivé que par ma faute ; c'est bien moi qui
suis cause de ma perte, parce que je n'étais qu'un orgueilleux et un hypocrite,
qui voulais passer pour plus sage que je n'étais. Je vous prie bien, en grâce,
de m'assister du secours de vos prières, car je crains que si le démon me
reprend, il ne me mette en pièces. » Pendant qu'ils pleuraient tous les trois
ensemble, tout à coup, voilà le démon qui se saisit de lui, l'emporte avec une
rapidité épouvantable à travers les forêts jusqu'à la ville de Panople, où il y avait un fourneau. Il le précipita dedans,
où il fut brûlé à l'heure même . Eh bien ! M.F., d'où
lui vint ce châtiment si affreux ? Hélas ! c'est que
son cœur manquait d'humilité, il est vrai ; mais il était un hypocrite et ne
connaissait pas sa religion.
Hélas ! que de personnes qui font beaucoup de bonnes
œuvres, et, qui ne laissent pas d'être perdues, parce qu'elles ne connaissent
pas leur religion. Un certain nombre feront bien des prières, fréquentent même
souvent les sacrements ; mais conservent toujours les mêmes habitudes et
finissent par se familiariser avec le bon Dieu et avec le péché. Hélas ! que le nombre en est grand ! Voyez cet homme qui semble être
un bon chrétien, faites-lui apercevoir qu'il a fait tort à quelqu'un,
faites-lui apercevoir ses défauts ou quelque injustice dont il s'est rendu
coupable dans son cœur, de suite il se monte et ne peut plus vous voir. La
haine et la rancune s'ensuivent... Voyez un autre : vous ne jugerez pas bon de
le faire approcher de la sainte Table, il vous répondra grossièrement et
conservera de la haine contre vous, comme si l'on était cause qu'il ait fait
mal. D'autres, s'il leur arrive quelque chagrin, de suite ils abandonnent les
sacrements, les offices. Si un habitant a quelque difficulté avec son pasteur,
qui lui aura dit quelque chose pour le bien de son âme ; de suite, voilà la
haine ; il en parlera mal, il aimera à en entendre dire du mal, il tournera
tout en mal ce qu'on lui dira. D'où peut venir tout cela, M.F. ? Hélas ! c'est que cette personne n'a qu'une fausse dévotion et rien
autre. Une autre fois ce sera une personne à qui vous aurez refusé l'absolution
ou la sainte communion ; elle se révolte contre son confesseur, vous serez à
ses yeux pire qu'un démon. Cependant, dans un temps de
paix, vous la voyez servir Dieu avec ferveur ; elle vous parlera de Dieu comme
un ange revêtu d'un corps humain. Et pourquoi donc, M.F., cette inconstance ?
Hélas ! c'est qu'elle n'est qu'une hypocrite, qui ne
se connaît pas, qui peut-être ne se connaîtra jamais et qui ne veut pas même
qu'on la regarde comme telle. L'on en voit d'autres qui, sous prétexte qu'elles
ont quelque apparence de vertu, si on se recommande à leurs prières pour
obtenir quelques grâces ; dès qu'elles auront fait quelques prières, elles leur
demanderont s'ils ont obtenu ce qu'ils demandaient. Si elles ont été exaucées,
vous les voyez qui redoublent leurs prières elles pensent que peut-être elles
peuvent bien faire des miracles. Mais, si elles n'ont pas obtenu ce qu'elles
demandaient, vous les voyez se décourager, perdre le goût de la prière. Allez,
pauvre aveugle, vous ne vous êtes jamais connue, vous n'êtes qu'une hypocrite.
Une autre parlera du bon Dieu avec empressement ; si vous applaudissez, les
larmes même tomberont de ses yeux ; mais si vous lui dites un mot qui la pique
un peu, vous la voyez se monter la tête ; elle a peur de se montrer telle
qu'elle est, et elle vous conservera une haine dans son cœur, combien de temps.
Pourquoi cela ? sinon parce que sa religion n'est
qu'une religion de caprice et de penchant. Vous trompez le monde, et vous vous
trompez vous-même ; mais vous ne tromperez pas le bon Dieu, qui, un jour, vous
fera bien voir que vous n'avez été qu'une hypocrite.
Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une fausse vertu ? en
voici un bel exemple. Nous lisons dans l'histoire, qu'un solitaire étant venu
trouver saint Sérapion pour se recommander à ses
prières, saint Sérapion lui dit de prier pour lui ;
mais l'autre lui dit avec des paroles qui annonçaient l'humilité la plus
profonde, qu'il ne méritait pas ce bonheur, qu'il était trop pécheur. Le saint
lui dit de s'asseoir à côté de lui, mais l'autre lui répondit qu'il en était
indigne. Le saint, pour connaître si vraiment ce solitaire était tel qu'il
voulait bien le faire croire, lui dit : « Mon ami, je crois que vous feriez
beaucoup mieux de rester dans votre solitude que de courir le désert. » Ceci le
mit dans une colère épouvantable. « Mon ami, lui dit le saint, vous me disiez
tout à l'heure que vous êtes un si grand pécheur que vous ne voulez pas même
vous asseoir à côté de moi, et maintenant, parce que je vous dis une parole
pleine de charité, vous vous mettez en colère. Allez, mon ami, vous n'avez
qu'une fausse vertu ou, plutôt, vous n'en avez point .
» Hélas, M.F., qu'il y en a qui sont de ce nombre ! qui
semblent, à leurs paroles, être des saints, et qui, à la moindre parole qui ne
leur convient pas, s'emportent et se font connaître tels qu'ils sont dans
l'âme.
Si nous voyons que ce péché est si mauvais, voyons aussi que le bon Dieu le
punit bien rigoureusement, comme vous allez le voir dans un exemple. Nous
lisons dans l'Écriture sainte que le roi Jéroboam envoya sa femme vers le
prophète Ahias, pour le consulter sur la maladie de
son fils, l'ayant fait déguiser, avec toute l'apparence d'une personne de
piété. Il usait de cet artifice, crainte que le peuple ne s'aperçût qu'il
consultait le prophète du vrai Dieu et qu'on ne remarquât le peu de confiance
qu'il avait en ses idoles. Il est vrai que nous pouvons bien quelquefois
tromper les hommes, mais jamais le bon Dieu. Lorsque cette femme entra dans le
logis du prophète, sans même qu'il la vit, il lui cria : « Femme de Jéroboam,
pourquoi feignez--vous d'être une autre que vous n'êtes ? Venez, hypocrite, je
vais vous annoncer une méchante nouvelle de la part du Seigneur. Oui, une
méchante nouvelle, écoutez-là : le Seigneur m'a commandé de vous dire qu'il va
faire tomber sur la maison de Jéroboam toutes sortes de maux ; il en fera périr
jusqu'aux animaux même ; ceux de sa maison qui mourront dans les campagnes
seront mangés des oiseaux, ceux qui mourront dans la ville seront mangés des
chiens. Allez, femme de Jéroboam, allez annoncer cela à votre mari. Et dans le
moment même que vous mettrez le pied dans la ville, votre enfant mourra. » Tout
cela arriva comme le prophète l'avait dit : pas un n'échappa à la vengeance du
Seigneur.
Vous voyez, M.F., combien le Seigneur punit ce maudit péché d'hypocrisie. Hélas
! combien de pauvres personnes que le démon trompe
là-dessus, qui, non seulement perdent tout le mérite du bien qu'elles font,
mais encore leurs actions deviennent pour elles un sujet de condamnation.
Cependant je vous dirai, M.F., que ce n'est pas la grandeur des actions qui leur
donne le mérite, mais la pureté d'intention avec laquelle nous les faisons.
L'Évangile nous en donne un bel exemple. Saint Marc rapporte que
Jésus-Christ étant entré dans le temple, s'assit vis-à-vis du tronc où l'on
jetait les aumônes pour les pauvres . Il observa de
quelle manière le peuple y jetait cet argent ; il vit que plusieurs riches y
jetaient beaucoup ; il vit en même temps une pauvre femme veuve qui s'approcha
humblement du tronc et y mit seulement deux pièces de monnaie. Alors
Jésus-Christ appela ses apôtres, et leur dit : « Voilà beaucoup de monde qui
ont mis des aumônes considérables dans ce tronc, et voilà qu'une pauvre veuve
n'y a mis que deux oboles ; que pensez-vous de cette différence ? A en juger
selon les apparences, vous croirez peut-être que ces riches ont plus mérité ;
et moi je vous dis que cette veuve a plus donné qu'eux, parce que ces riches
n'ont donné que de leur abondance et de leur superflu, au lieu que cette veuve
a donné même de son nécessaire ; la plupart des riches n'ont cherché que
l'estime des hommes pour se faire croire meilleurs qu'ils ne sont, au lieu que
cette veuve n'a donné qu'en vue de plaire à Dieu seul. » Bel exemple, M.F., qui
nous apprend avec quelle pureté d'intention et avec quelle humilité nous devons
faire toutes nos actions, si nous voulons en recevoir la récompense. Il est
vrai que le bon Dieu ne nous défend pas de faire nos actions devant les hommes
; mais il veut que le monde n'y soit pour rien et que Dieu seul en soit le
motif.
D'ailleurs, M.F., pourquoi voudrions-nous paraître meilleurs que nous ne
sommes, en voulant faire voir du bien qui n'est pas en nous ? Hélas ! M.F.,
c'est que nous aimons à être applaudis dans ce que nous faisons ; nous sommes
jaloux de cette forme d'orgueil et nous sacrifions tout pour nous la procurer :
c'est-à-dire, nous sacrifions notre Dieu, notre âme et notre bonheur éternel. O
mon Dieu, quel aveuglement ! Ah ! maudit péché
d'hypocrisie, que tu traînes d'âmes en enfer, avec des actions qui, si elles
étaient bien faites, les conduiraient droit au ciel ! Hélas ! une bonne partie des chrétiens ne se connaissent pas et ne
cherchent pas même à se connaître ; l'on suit ses routines, ses habitudes, et
l'on ne veut pas entendre raison ; on est aveugle et l'on marche en aveugle. Si
un prêtre veut leur faire connaître leur état, ils ne vous écoutent pas, ou
s'ils font semblant de vous écouter, ils n'en font rien pour cela. Voilà, M.F.,
l'état le plus malheureux que l'on puisse imaginer et, peut-être, le plus
dangereux.
III. – Nous avons dit que la troisième condition nécessaire à la véritable
vertu est la persévérance dans le bien. Il ne faut donc pas se contenter de
faire le bien pendant quelque temps : c'est-à-dire ; de prier, de se mortifier,
de renoncer à sa volonté, de souffrir les défauts de ceux qui nous environnent,
de combattre les tentations du démon, de souffrir le mépris, les calomnies, de
veiller sur tous les mouvements de notre cœur ; non, M.F., non, il faut
continuer jusqu'à la mort, si nous voulons être sauvés. Saint Paul dit que nous
devons être fermes et inébranlables dans le service de Dieu, et que nous devons
travailler tous les jours de notre vie à la sanctification de nos âmes, sachant
très bien que notre travail ne sera pas récompensé si nous ne persévérons pas
jusqu'à la fin. « Il faut, nous dit-il, que ni les richesses, ni la pauvreté,
ni la santé, ni la maladie, ne soient capables de nous faire quitter le salut
de notre âme et de nous séparer de Dieu ; puisque nous sommes sûrs que le bon
Dieu ne couronnera que les vertus qui auront été persévérantes jusqu'à la mort
. »
C'est ce que nous voyons d'une manière admirable dans l'Apocalypse et dans la
personne d'un évêque qui paraissait si saint, que Dieu lui-même en fait
l'éloge. « Je sais, lui dit-il, toutes les bonnes œuvres que vous avez faites,
toutes les peines que vous avez essuyées, la patience que vous avez eue ; oui,
je sais que vous ne pouvez souffrir les méchants et que vous avez enduré toutes
ces choses pour la gloire de mon nom ; oui, je sais tout cela, cependant, j'ai
un reproche à vous faire : c'est qu'au lieu de persévérer dans toutes vos
bonnes œuvres, dans toutes vos vertus, vous vous êtes relâché, vous avez quitté
votre première ferveur, vous n'êtes plus ce que vous étiez autrefois.
Souvenez-vous d'où vous êtes déchu, reprenez votre première ferveur par une
prompte pénitence, sinon je vais vous rejeter et vous punir .
» Dites-moi, M.F., de quelle crainte ne devons-nous pas être saisis en voyant
les menaces que Dieu fait lui-même à cet évêque, parce qu'il s'était un petit
peu relâché ? Hélas ! M.F., que sommes-nous devenus, même depuis notre
conversion ? Au lieu d'aller toujours en augmentant, hélas ! quelle
lâcheté et quelle indifférence ! Non, le bon Dieu ne peut pas souffrir cette
perpétuelle inconstance où l'on passe de la vertu au vice et du vice à la
vertu. Dites-moi, M.F., n'est-ce pas là votre conduite ou votre manière de
vivre ? Votre pauvre vie est-elle autre chose qu'une suite de péchés et de
vertus ? N'est-ce pas que vous vous confessez, et que, le lendemain, vous
retombez et, peut-être, le même jour ? N'est-ce pas que vous avez promis de ne
plus retourner avec ces personnes qui vous ont porté au mal, et qu'à la
première occasion, vous les avez reçues ? N'est-ce pas que vous vous êtes
confessé d'avoir travaillé le dimanche, et que vous l'avez refait ? N'est-ce
pas que vous avez promis au bon Dieu de ne plus retourner dans les danses, les
jeux, les cabarets, et que vous avez retombé dans
toutes ces fautes ! Pourquoi cela, M.F., sinon parce que vous n'avez qu'une
fausse religion, une religion d'habitude et de penchant, et non une religion
dans le cœur. Allez, mon ami, vous n'êtes qu'un inconstant. Allez, mon frère,
vous n'avez qu'une fausse dévotion ; vous n'êtes, dans tout ce que vous faites,
qu'un hypocrite et rien de plus le bon Dieu n'a pas la première place dans
votre cœur ; mais bien le monde et le démon. Hélas ! M.F., combien de personnes
qui, pendant un certain temps, semblent aimer le bon Dieu tout de bon, et
ensuite l'abandonnent. Que trouvez-vous donc de dur et de pénible dans le
service de Dieu, qui vous a si fort rebuté et vous a fait tourner du côté du
monde ? Cependant, dans le moment où Dieu vous a fait connaître votre état,
vous en avez gémi, vous avez reconnu combien vous vous étiez trompé. Hélas ! si vous avez peu persévéré, la raison de ce malheur est que
le démon était bien fâché de vous avoir perdu ; il a tant fait qu'il vous a
regagné, il espère maintenant vous garder tout à fait. Hélas ! que d'apostats, qui ont renoncé à leur religion, et qui ne
sont plus chrétiens que de nom !
Mais, me direz-vous, comment peut-on connaître que nous avons la religion dans
le cœur, cette religion qui ne se dément jamais ? – M.F., le voici : écoutez-le
bien, et vous comprendrez si vous l'avez telle que Dieu la veut pour vous
conduire au ciel. Une personne qui a une véritable vertu, rien n'est capable de
la faire changer, elle est comme un rocher au milieu de la mer et battu par la
tempête. Qu'on vous méprise, que l'on vous calomnie, que l'on se moque de vous,
que l'on vous traite d'hypocrite, de faux dévot : tout cela ne vous ôte
nullement la paix de l'âme ; vous les aimez autant que vous les aimiez quand
ils disaient du bien de vous ; vous ne laissez pas de leur faire du bien et de
les soutenir quand même ils en disent du mal ; vous faites vos prières, vos
confessions, vos communions, vous allez à la sainte Messe, tout comme à votre
ordinaire. Pour mieux vous le faire comprendre, en voici un exemple. Il est
rapporté que dans une paroisse, il y avait un jeune homme qui était un modèle
de vertu. Il allait presque tous les jours à la sainte Messe, il communiait
souvent. Il arriva qu'un autre, jaloux de l'estime que l'on avait de ce jeune
homme, un jour qu'ils étaient tous les deux dans une compagnie avec un voisin
qui avait une belle tabatière en or, le jaloux la prit de la poche de son
voisin et la mit dans celle du jeune homme sans qu'il s'en aperçût. Après avoir
fait ce coup, sans faire semblant, il lui demande à voir sa tabatière, l'autre
croit la trouver dans sa poche et est bien étonné de ne pas la trouver. L'on ne
laisse sortir personne de la chambre sans fouiller tout le monde ; on la trouve
dans la poche du jeune homme qui était un modèle de sagesse. Voilà que tout le
monde se met à crier au voleur et à tomber sur sa religion ; à le traiter
d'hypocrite, de faux dévot. Ce jeune homme ne pouvait pas se défendre, vu qu'on
l'avait trouvée dans sa poche ; il ne dit rien, il souffrit tout cela, comme
venant de la main de Dieu. Quand il passait dans la rue, qu'il venait de
l'église, de la messe ou de communier, tous ceux qui le voyaient passer le
raillaient en l'appelant hypocrite, faux, dévot et voleur. Cela dura bien
longtemps. Malgré tout cela, il continua toujours ses exercices de religion,
ses confessions, ses communions et toutes ses prières, comme si tout le monde
lui avait porté le plus grand respect. Au bout de quelques années, celui qui
avait été cause de tout cela, étant tombé malade, confessa devant tous ceux qui
étaient présents, que c'était lui-même qui avait été cause de tout le mal qu'on
avait dit de ce jeune homme qui était un saint, et que, par jalousie, afin de
le faire mépriser, il lui avait mis cette tabatière dans sa poche.
Eh bien ! M.F., voilà une religion qui est une véritable religion, qui a pris
racine dans l'âme. Dites-moi, si tous ces pauvres chrétiens qui font profession
de religion étaient mis à de pareilles épreuves, imiteraient-ils ce jeune homme
? Hélas ! M.F., que de murmures, que de rancunes, que de pensées de vengeance ;
et la médisance et la calomnie, et peut-être même aller en justice... On se
déchaîne contre la religion, on la raille, on la méprise, on en dit du mal,
l'on ne peut plus prier le bon Dieu, l'on ne peut plus entendre la sainte
Messe, on ne sait plus ce que l'on fait, l'on en parle, on tâche de dire tout
ce qui est capable de nous justifier, on ramasse tout le mal que cette personne
a fait, on le dit à d'autres, on le répète à tous ceux que l'on connaît pour
les faire passer pour des menteurs et calomniateurs. Pourquoi cette conduite,
M.F. ? sinon que nous n'avons qu'une religion de
caprice, de penchant et de routine, et, si nous disions mieux, parce que nous
ne sommes que des hypocrites, qui ne servons le bon Dieu que lorsque tout va
selon nos caprices. Hélas ! M.F., toutes ces vertus que nous voyons paraître
dans le plus grand nombre des chrétiens ne sont que comme ces fleurs du
printemps, qu'un seul coup de vent chaud brûle.
Nous disons encore que notre vertu, pour être véritable, doit être constante :
c'est-à-dire, qu'il faut que nous soyons aussi attachés à Dieu et aussi
fervents dans les croix et le mépris que dans le temps où rien ne nous
chagrine. C'est ce qu'ont fait tous les saints ; voyez toutes ces foules de
martyrs qui ont enduré tout ce que la rage des tyrans a pu inventer, et qui,
bien loin de se relâcher, au contraire, s'unissaient toujours de plus en plus à
Dieu. Ni les tourments, ni le mépris qu'on faisait d'eux ne pouvaient les faire
changer.
Mais, je crois que le plus beau modèle que je puisse vous donner, est le saint
homme Job dans les épreuves que le bon Dieu lui envoya. Le Seigneur dit un jour
à Satan : « D'où viens-tu ? » – « Je viens, lui répond le démon, de faire le
tour du monde. » – « N'as-tu pas vu mon bon homme Job, qui est sans égal sur la
terre par sa simplicité et la droiture de son cœur ? » Le démon lui répondit :
« Ce n'est pas difficile qu'il vous serve et vous aime bien : vous le comblez
de toutes sortes de bénédictions ; mais éprouvez-le un peu, et vous verrez s'il
vous sera toujours fidèle. » Le Seigneur lui dit : « Je te donne tout pouvoir
sur lui, sinon de lui ôter la vie. » Le démon plein de joie, dans l'espérance
de le porter à murmurer contre Dieu, commence à lui faire périr tous ses biens
qui étaient immenses. Vous allez voir la manière dont le démon s'y prit pour
l'éprouver. Dans l'espérance de lui arracher quelques blasphèmes ou du moins
quelques plaintes, il lui suscita, coup sur coup, toutes sortes d'ennuis, de
disgrâces et de malheurs, afin qu'il n'eût pas le temps de respirer. Un jour,
qu'il était dans sa maison bien tranquille, tout à coup arrive un de ses domestiques tout effrayé. « Seigneur, lui dit-il, je
viens vous annoncer un grand malheur : toutes vos bêtes de charge et vos
animaux employés au labourage viennent d'être enlevés par des brigands, qui
l’ont tué tous vos jeunes gens ; j'ai pu seul m'échapper pour venir vous
l'annoncer. » Comme il parlait encore, voici un nouveau messager plus effrayé
que le premier : « Hélas ! seigneur, un orage
épouvantable est venu fondre sur nous, le feu du ciel a dévoré tous vos
troupeaux et a brûlé tous vos pasteurs, j'ai été seul conservé pour venir vous
l'annoncer. » Il n'a pas achevé, qu'un troisième arrive, parce que le démon ne
voulait pas lui donner le temps de respirer et de se reconnaître. Ce troisième
lui dit d'un air tout consterné : « Nous avons été attaqués par des voleurs,
qui nous ont enlevé tous vos chameaux et tous vos serviteurs, et la fuite m'a
dérobé seul au carnage pour venir vous en instruire. » A ces mots, un quatrième
entre tout en pleurs : « Ah ! seigneur, lui dit-il,
vous n'avez plus d'enfants !... comme ils mangeaient tous ensemble, tout à coup
une furieuse tempête a renversé la maison, et les a tous écrasés sous ses
ruines, ainsi que tous vos domestiques ; je suis seul sauvé par miracle. »
Pendant le récit de tant de maux selon le monde, il n'est pas douteux que son
âme fut émue de compassion de la mort de ses pauvres enfants. A l'instant même,
tout le monde lui tourne le dos et l'abandonne : chacun s'enfuit de son côté,
il reste tout seul avec le démon qui était dans l'espérance que tant de maux le
porteraient au désespoir, ou, du moins, à quelques plaintes, à quelque
impatience ; car il faut bien croire que la vertu, quelque solide qu'elle soit,
ne rend pas insensible aux maux que nous éprouvons, les saints n'ont pas plus
que nous un cœur de marbre. Ce saint reçoit, dans un seul instant, tous les
traits les plus sensibles à un grand du monde, à un riche et à un bon père.
Dans un seul jour, de prince et par conséquent du plus heureux des hommes, il
devient le plus malheureux, accablé d'infortunes, privé de tout ce qu'il avait
de plus cher au monde. Fondant en larmes, il se prosterne la face contre terre
; mais que fait-il ? se plaint-il ? murmure-t-il
? Non, M.F., non. L'Ecriture sainte nous dit qu'il adore et respecte la main
qui le frappe ; il fait au Seigneur le sacrifice de ses richesses, de sa
famille ; il le fait avec la résignation la plus généreuse, la plus parfaite et
la plus entière en disant : « Le Seigneur est le maître de tous mes biens comme
il en est l'auteur ; tout cela n'est arrivé que de la manière qu'il a voulu ;
que son saint nom soit béni en toutes choses ! »
Que pensez-vous, M.F., de cet exemple ? Est-ce là une vertu solide, constante
et persévérante ? Croyons-nous, M.F., avoir quelque vertu, lorsqu'à la première
épreuve nous murmurons et souvent nous abandonnons le service de Dieu ? Mais ce
n'est pas tout, le démon voyant qu'il n'avait rien gagné, l'attaqua lui--même ;
son corps ne fut plus qu'une plaie, sa chair se détachait par lambeaux. Voyez
encore, si vous voulez, saint Eustache, combien il fut constant dans tout ce
que le bon Dieu lui envoya pour l'éprouver !
Hélas ! M.F., qu'il y aurait peu de chrétiens qui ne se laisseraient pas aller
à la tristesse, au murmure et peut-être au désespoir, maudiraient leur sort,
conserveraient, de la haine contre Dieu en pensant : « Qu'avons-nous fait pour
être traités de cette manière ! » Hélas ! M.F., que de vertus qui n'ont que
l'apparence, qui sont tout extérieures, et qui, à la moindre épreuve, se
démentent !
Concluons, M.F., en disant qu'il faut que notre vertu, pour être solide et
agréable à Dieu, soit dans le cœur, rapporte tout à Dieu, cache ses bonnes
œuvres autant que nous pouvons. Il faut bien prendre garde de ne pas nous
relâcher dans le service de Dieu ; au contraire, nous devons toujours aller en
augmentant, et c'est par là que tous les saints se sont assuré
leur bonheur éternel. C'est ce que je vous souhaite...