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17ème DIMANCHE APRÈS
l'amour de Dieu
Diliges Dominum Deum tuum.
Vous aimerez le Seigneur votre Dieu.
(S. Luc, X, 27.)
Nous lisons dans l'Évangile, M.F., qu'un jeune homme s'étant présenté devant Jésus-Christ, lui dit : « Maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? » Jésus-Christ lui répondit : « Qu'est-il écrit dans la loi ? » – « Vous aimerez le Seigneur votre Dieu, lui répondit le jeune homme, de tout votre cœur, de toute votre âme et de toutes vos forces, et le prochain comme vous-même. » – « Mais je fais tout cela. » – « Eh bien ! lui repartit Jésus-Christ, vendez votre bien, donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel. » Ce mot de vendre son bien pour le donner aux pauvres, le chagrina grandement. Jésus-Christ voulait lui montrer que c'est par les œuvres et non par les paroles que nous faisons voir si nous aimons véritablement le bon Dieu. Si, pour l'aimer, nous dit saint Grégoire, il suffisait de dire qu'on l'aime, cet amour divin ne serait pas aussi rare qu'il l'est, parce qu'il n'y a pas une personne qui, étant interrogée si elle aime le bon Dieu, ne réponde aussitôt qu'elle l'aime de tout son cœur : le juste le dira et le pécheur aussi, encore le juste ne le dira-t-il qu'en tremblant, à l'exemple de saint Pierre ; au lieu que le pécheur le dira peut-être avec un ton d'assurance, qui semblera répondre de sa sincérité ; mais il se trompe grandement, parce que l'amour de Dieu ne consiste pas dans les paroles, mais dans les œuvres . Oui, M.F., aimer le bon Dieu de tout son cœur est une chose si juste, si raisonnable, et, en quelque sorte, si naturelle, que ceux d'entre nous dont la manière de vivre lui est le plus opposée, ne laissent pas que de prétendre et d'être persuadés qu'ils l'aiment. Pourquoi tous croient-ils qu'ils aiment le bon Dieu, quoique leur conduite soit tout à fait opposée à cet amour divin ? Ah ! M.F., c'est que tout le monde cherche son bonheur, et que cet amour seul peut nous le procurer ; voilà pourquoi l'on veut se persuader que l'on aime le bon Dieu. Cependant rien de si rare que cet amour divin. Voyons donc en quoi consiste cet amour, et à quoi nous pouvons connaître si nous aimons Dieu. Pour mieux le comprendre, considérons, d'un côté, ce que Jésus-Christ a fait pour nous, et de l'autre, ce que nous devons faire pour lui.
I. – Il est très certain, M.F., que le bon Dieu ne nous a créés que pour
l'aimer et le servir. Toutes les créatures qui sont sur la terre sont créées
pour l'homme, mais l'homme est créé pour aimer le bon Dieu. Pourquoi est-ce,
M.F., que le bon Dieu nous a donné un cœur dont les désirs sont si vastes et si
étendus, que rien de créé n'est capable de le
rassasier ? C'est afin de nous forcer, en quelque sorte, à ne nous attacher
qu'à lui et à n'aimer que lui ; parce qu'il n'y a que lui qui puisse nous
contenter. Quand l'homme posséderait l'univers entier, il ne sera jamais
pleinement satisfait ; il lui restera toujours quelque chose à désirer, de
sorte que rien de créé ne pourra le remplir. Oui, nous sommes si persuadés que
nous sommes créés pour être heureux, que nous ne cessons pas un seul instant de
notre vie de chercher le bonheur, et de faire tout, ce qui dépend de nous pour
nous le procurer. D'où vient donc que, malgré toutes nos recherches, toutes nos
peines et tous nos soins, nous ne nous trouvons pas encore contents ? Hélas ! c'est que nous ne portons pas nos regards ni les mouvements
de notre cœur vers l'objet qui seul est capable de remplir la vaste étendue de
nos désirs, Dieu seul. Non, M.F., non, jamais vous ne pourrez vous contenter et
être pleinement heureux, du moins autant qu'il est possible de l'être dans ce
monde, si vous ne méprisez pas, au moins de cœur, les choses créées pour ne
vous attacher qu'à Dieu seul. Nous devons donc appliquer tous nos soins et tous
les mouvements de notre cœur à ne désirer et à ne chercher que Dieu seul en
tout ce que nous faisons, sans quoi, notre vie se passera à chercher vainement
un bonheur que nous ne trouverons jamais. Nous nous sommes donc trompés jusqu'à
présent ; puisque, malgré tout ce que nous avons fait pour être heureux, nous
n'avons pas pu l'être. Croyez-moi, M.F., cherchez l'amitié du bon Dieu, et vous
aurez trouvé votre bonheur. O mon Dieu ! que l’homme
est aveugle de ne pas vous aimer ; puisque vous pouvez si bien contenter son
cœur ! Mais, M.F., pour vous engager à aimer un Dieu si bon, si digne d'être
aimé, et si capable de remplir toutes les affections de notre cœur, jetons un
coup d'œil sur ce qu'il a fait pour nous ; suivons-le dans le cours de sa vie
mortelle et jusqu'après sa mort.
Voyez-le, M.F., depuis le moment de son incarnation jusqu'à l'âge de trente
ans, ne sont-elles pas grandes, les preuves de son amour pour nous ? Qu'a-t-il
fait dans son incarnation ? Il s'est fait homme comme nous et pour nous. Dans
sa naissance il nous a élevés à la dignité la plus éminente à laquelle une pure
créature puisse être élevée ; il est devenu notre frère !... O quel amour pour
nous ! l'avons-nous jamais bien compris ?... Dans sa
circoncision, il s'est fait notre Sauveur. Mon Dieu ! que
votre charité est grande !... Dans son épiphanie, il est devenu notre lumière,
notre guide. Dans sa présentation au temple, il est devenu notre pontife, notre
docteur ; oh ! que dis-je, M.F. ? il
s'est offert à son Père pour nous racheter tous. Plus tard, c'est-à-dire, dans
la maison de saint Joseph, il est devenu notre modèle, pour l'amour et le
respect que nous devons avoir pour nos parents et nos supérieurs. Disons mieux
encore : il nous a montré comment nous devions mener une vie cachée et inconnue
au monde, si nous voulions plaire à Dieu son Père. Suivons Jésus-Christ dans sa
vie agissante, tout ce qu'il a fait, il l'a fait pour nous : ses prières, ses
larmes, ses veilles, ses jeûnes, ses prédications, ses voyages, ses
conversations, ses miracles ; oui, tout cela a été fait pour nous. Voyez, M.F.,
avec quel zèle il nous a cherchés, dans la personne de
Mais, allons plus loin, M.F. Il veut, ce divin Sauveur, répandre pour nous
jusqu'à la dernière goutte de son sang précieux, afin de nous laver de toutes
nos iniquités. Après avoir expié nos pé-chés
d'orgueil par son couronnement d'épines ; par le fiel et le vinaigre, les
péchés que nous avons le malheur de commettre par notre langue, et qui sont en
si grand nombre ; tous nos péchés d'impureté par sa cruelle et douloureuse
flagellation ; tous ceux que nous avons commis par nos mains, c'est-à-dire,
toutes les mauvaises actions que nous avons faites, par les plaies de ses pieds
et de ses mains ; il a voulu encore expier tous nos péchés par la blessure de
son divin Cœur parce que c'est dans le cœur que tous nos péchés prennent
naissance. O prodige d'amour d'un Dieu pour ses créatures !... Il est offensé
par nous et il est puni pour nous, et c'est sur lui-même qu'il se venge des
offenses que nous lui avons faites !...Hélas ! si nous
n'étions pas aussi aveugles que nous le sommes, nous reconnaîtrions que ce sont
nos mains qui, véritablement, l'ont immolé sur la croix.
Mais, encore une fois, M.F., pourquoi tant de prodiges d'amour ? Ah ! vous le savez ; c'est pour nous délivrer de toutes sortes de
maux, et nous mériter toutes sortes de biens pour l'éternité. Et si, malgré
cela, nous venons encore à l'offenser, nous voyons qu'il est prêt à nous
pardonner, à nous aimer et à nous combler de toutes sortes de biens, si nous
voulons l'aimer. O quel amour pour des créatures si insensibles et si ingrates
! ...
Son amour va encore plus loin. Voyant que la mort allait le séparer de nous, et
afin de rester parmi nous, il fit un grand miracle : il institua ce grand
sacrement d'amour, où il nous laisse son corps adorable et son sang précieux,
pour ne jamais plus nous quitter, jusqu'à la fin du monde. Quel amour pour nous,
M.F., qu'un Dieu veuille bien nourrir notre âme de sa propre substance et nous
faire vivre de sa propre vie ! Par le moyen de ce grand et adorable sacrement,
il s'offre, chaque jour, à la justice de son Père, satisfait de nouveau pour
nos péchés, et nous attire toutes sortes de grâces. Voyez encore, M.F., ce
tendre Sauveur qui, mort pour notre salut, nous ouvre le ciel. Pour nous y
conduire tous, il va lui-même être notre médiateur ; c'est lui-même qui va
présenter toutes nos prières à son Père et demander grâce pour nous,
chaque fois que nous aurons le malheur de pécher. Oui, M.F., il nous attend
dans ce lieu de bonheur, dans ce séjour où l'on aime toujours et où l'on
n'offense jamais...
Non, M.F., jamais vous n'avez bien réfléchi comme le bon Dieu vous aime. Est-il
bien possible que nous ne vivions que pour l'offenser, puisque nous ne pouvons
être heureux qu'en l'aimant ? Sans doute, si je vous demandais si vous aimez le
bon Dieu, vous me diriez que vous l'aimez ; mais cela ne suffit pas ; il faut en
donner la preuve. Mais, où sont-elles, M.F., ces preuves qui manifestent la
sincérité de notre amour pour le bon Dieu ? Où sont les sacrifices que nous
avons faits pour lui ? Où sont nos pénitences ? Hélas ! le
peu de bien que nous faisons, est fait en grande partie sans goût, sans avoir
une intention bien droite. Que de vues humaines !... que de bonnes œuvres
faites par pur penchant et sans véritable dévotion ! Hélas ! M.F., quelle
pauvreté !...
II. – Maintenant, M.F., si vous voulez savoir comment nous pouvons connaître
si nous aimons véritablement le bon Dieu, écoutez bien ce que je vais vous
dire, et ensuite, vous allez vous-mêmes juger si vous l'aimez en vérité. Voilà
ce que Jésus-Christ nous dit lui-même : « Celui qui m'aime garde mes commandements , mais celui qui ne m'aime pas ne les garde
pas. » Il vous est donc bien facile de savoir si vous aimez le bon Dieu. Les
commandements de Dieu ou sa volonté, M.F., ne sont qu'une même chose. Il vous
ordonne et veut que vous remplissiez bien tous les devoirs de votre état, avec
des intentions bien pures et bien droites, sans humeur, sans impatience, sans
négligence, sans fraude dans la vérité ni dans la bonne foi. Nous devons avoir
un amour généreux envers le bon Dieu, qui nous fasse préférer la mort à l'infidélité.
De cela, M.F., nous avons des exemples à l'infini dans tous les saints, et
surtout dans les martyrs dont beaucoup se sont laissés couper en morceaux,
plutôt que de cesser d'aimer le bon Dieu. En voici un bel exemple dans la
personne de la chaste Suzanne . Étant allée un jour au
bain, deux vieillards, qui étaient juges du peuple d'Israël, l'ayant aperçue,
conçurent le dessein de la solliciter au péché ; ils la suivirent, lui
proposèrent leur infâme dessein, dont elle eut horreur. Levant les yeux au ciel,
elle dit : « Seigneur, vous savez que je vous aime, soutenez-moi. » « Je me
vois dans la peine de toutes parts, dit-elle aux vieillards ; nous sommes ici
en la présence de Dieu qui nous voit ; si j'ai le malheur de consentir à votre
passion honteuse, je n'échapperai pas à la main de Dieu ; il est mon juge, je
sais qu'il me fera rendre compte d'une action aussi lâche et aussi criminelle.
Si, au contraire, je ne consens pas à vos désirs, je n'échapperai pas à vos
ressentiments ; je vois bien que vous allez me faire mourir ; mais j'aime mieux
mourir qu'offenser Dieu. » Ces misérables, se voyant ainsi rebutés, sortirent
avec colère, et publièrent aussitôt que Suzanne avait été surprise en adultère,
qu'ils avaient vu un jeune homme faisant le mal avec elle. Malheureusement,
hélas ! on les crut, et, sur leur témoignage, elle fut
condamnée à la mort. Lorsqu'on la conduisait au supplice, un enfant de douze
ans, qui était le petit Daniel, s'écria du milieu de la foule : « Que
faites-vous, peuple d'Israël, pourquoi condamnez-vous le juste ? je vous déclare que je ne prends point part au crime que
vous allez commettre, en versant le sang de cette innocente. » Le jeune Daniel,
s'étant approché du peuple, leur dit : « Faites venir les deux vieillards. »
Les ayant fait séparer l'un de l'autre, il les interrogea. Ils se coupèrent
dans leurs paroles de telle manière que l'on ne put douter qu'ils étaient
eux-mêmes coupables, et non Suzanne ; ils furent condamnés tous deux à la mort.
Voilà ce que fait, M.F., une personne qui aime le bon Dieu, en montrant dans
l'épreuve qu'elle l'aime véritablement, qu'elle l'aime plus que soi-même,
Suzanne n'en pouvait pas donner une marque plus grande, puisqu'elle choisit la
mort de préférence au péché. Il n'est pas douteux, que, quand il ne faut que
des paroles pour dire qu'on aime le bon Dieu, il n'en coûte guère. Tous croient
qu'ils aiment le bon Dieu et tous osent se le persuader ; mais si le bon Dieu
nous mettait à l'épreuve, combien peu auraient le
bonheur de la soutenir !
Voyez encore ce qui arriva sous le règne d'Antiochus . Ce cruel tyran commanda aux Juifs, sous
peine de mort, de manger de la viande défendue par la loi dix Seigneur. Un
saint vieillard nommé Eléazar, qui avait toujours vécu dans la crainte et
l'amour de Dieu, refusa courageusement d'obéir ; il fut condamné à mort. « Il
ne tient qu'à vous, lui dit un de ses amis, de sauver votre vie, comme nous
l'avons fait nous-mêmes. Voilà de la viande qui n'a pas été offerte aux idoles
: mangez-la, cette petite dissimulation apaisera le tyran. » Le saint vieillard
leur répondit : « Croyez-vous que je sois bien attaché à la vie, et que je la
préfère à l'amour que je dois à mon Dieu ? Et quand même j'échapperais à la
fureur du tyran, croyez-vous que je puisse échapper à la justice de Dieu ? Non,
non, mes amis, j'aime mieux mourir que de déshonorer ma religion et offenser
mon Dieu que j'aime plus que moi-même. Non, il ne sera jamais dit qu'à l'âge de
quatre-vingt-dix ans j'abandonne mon Dieu et sa loi sainte. » Lorsqu'on le
conduisait au supplice, et que le bourreau le tourmentait cruellement, on
l'entendait s'écrier : « Mon Dieu, vous savez que c'est pour vous que je
souffre. Soutenez-moi, vous savez que c'est parce que je vous aime ; oui, mon
Dieu, c'est pour votre amour que je souffre ! » Voyez son courage à voir couper
et dévorer son pauvre corps. Eh bien ! M.F., voilà ce que nous appelons aimer
véritablement le bon Dieu. Ce bon vieillard, qui donne sa vie avec tant de joie
pour Dieu, ne se contente pas de dire qu'il l'aime ; mais il le montre par ses
œuvres.
Nous disons bien que nous aimons le bon Dieu ; mais, quand tout va selon nos
désirs, quand rien ne nous contredit dans notre manière de penser, de parler et
d'agir. Combien de fois une seule parole, un air de mépris, ou même un air un
peu froid, une pensée de respect humain ; ne nous font-ils pas abandonner le
bon Dieu ?
Nous avons dit, M.F., que si nous voulons témoigner au bon Dieu que nous
l'aimons, il faut accomplir sa sainte volonté, qui est, que nous soyons soumis,
respectueux envers nos parents, nos supérieurs, et tous ceux que le bon Dieu a
placés au-dessus de nous pour nous conduire. La volonté de Dieu est que ceux
qui sont supérieurs conduisent leurs inférieurs sans hauteur, sans dureté ;
mais avec charité et avec bonté, comme nous voudrions que l'on nous conduisît ;
la volonté de Dieu est que nous soyons bons et charitables envers tout le monde
; et que, si on nous loue, bien loin de nous croire quelque chose, au
contraire, nous pensions que l'on se moque de nous, comme nous dit très bien
saint Ambroise : « Si l'on nous méprise il ne faut point nous chagriner, mais,
penser que si l'on connaissait bien ce que nous sommes, l'on dirait beaucoup
plus de mal de nous que l'on en dit. » Ou comme nous dit saint Jean : « Si l'on
nous insulte, la volonté de Dieu est que nous pardonnions de bon cœur et de
suite ; et que nous soyons prêts à rendre service toutes les fois que
l'occasion s'en présentera. » Cette volonté est que, dans nos repas, nous ne
nous laissions jamais aller à la gourmandise ; que dans nos conversations nous
tâchions de cacher et d'excuser les défauts de notre prochain et que nous
priions pour lui. La volonté de Dieu est que, dans nos peines, nous ne
murmurions pas, mais que nous les supportions avec patience et résignation à sa
volonté ; c'est-à-dire, que dans ce que nous faisons, et dans tout ce qu'il
nous envoie, le bon Dieu veut que nous pensions que tout vient véritablement de
lui et que tout cela est pour notre bonheur, si nous savons en faire un bon
usage. Voilà, M.F., ce que les commandements de Dieu nous ordonnent.
Si vous aimez le bon Dieu, comme vous le dites, vous ferez tout cela, vous vous
comporterez de cette manière ; sinon, vous avez beau dire que vous l'aimez,
saint Jean vous dit que vous êtes menteurs et que la vérité n'est pas dans
votre bouche .
Examinons, M.F., toute notre conduite et toute notre vie, et voyons en détail
toutes nos actions. Il ne faut pas nous arrêter à toutes nos bonnes pensées, à
tous nos bons désirs, et à tous les mouvements sensibles que nous éprouvons,
comme, par exemple, lorsque nous sommes touchés en lisant un bon livre, en
écoutant la parole sainte, nous formons toutes sortes de belles résolutions :
tout cela n'est autre chose qu'illusions, si, d'ailleurs, nous ne nous appliquons
pas à faire ce que Dieu nous ordonne par ses commandements, et si nous
n'évitons pas ce qu'il nous y défendu. Voyez, M.F., combien vous êtes en
contradiction avec vous-mêmes. Le soir et le matin vous joignez les mains en
faisant vos prières, vous dites : « Mon Dieu, je vous aime de tout cœur, et
par-dessus toutes choses ; » vous croyez dire la vérité ? Cependant quelques
moments après, vos mains sont occupées à voler votre prochain. Hélas ! peut-être à quelque œuvre honteuse. Combien de fois
n'avez-vous pas employé ces mains à vous remplir de vin et à vous livrer à la
crapule ; cette même bouche qui vient de prononcer un acte d'amour de Dieu, va
se souiller, dès que l'occasion s'en présentera, par des jurements, par des
rapports, des médisances, des calomnies et par toutes sortes de paroles qui
vont offenser et déshonorer ce même Dieu, à qui vous venez de dire que vous
l'aimez de tout votre cœur. Hélas ! M.F., nous disons que nous aimons le bon
Dieu de tout notre cœur ! où sont les preuves qui nous
assurent que ce que nous disons est vrai ?
L'on dit dans le monde que les vrais amis se connaissent dans l'occasion ; cela
est vrai, et qu'il faut des épreuves pour savoir si les amis sont sincères : ce
qui est bien facile à comprendre. En effet, si je fous disais que je suis votre
ami et que je ne fisse rien pour vous le montrer, et qu'au contraire, je fisse
mille choses pour vous faire de la peine ; si, dans toutes les occasions où je
pourrais vous témoigner mon attachement, je ne vous donnais que des marques
d'aversion, vous ne voudriez pas croire que je vous aime, malgré que je vous
l'aie dit souvent ; il en est de même, M.F., par rapport à Dieu. Vous aurez
beau lui dire cent fois par jour : « Mon Dieu, je vous donne mon cœur, » cela
ne suffit pas. Il faut lui en donner des preuves en ce que nous pouvons faire
chaque jour, parce qu'il n'y en a guère où nous ne soyons obligés à faire
quelque sacrifice au bon Dieu, si nous ne voulons pas l'offenser et si nous
voulons l'aimer. Combien de fois le démon ne nous donne-t-i1 pas des pensées
d'orgueil, de haine, de vengeance, d'ambition, de jalousie, combien de
mouvements de colère et d'impatience : combien de pensées ou désirs contre la
sainte vertu de pureté ? et, d'autres fois, combien de
pensées et de désirs d'avarice ? Hélas ! notre
misérable corps nous porte sans cesse au mal, pendant que les lumières de la
conscience et les impressions de la grâce nous portent au bien. Eh bien ! M.F.,
voilà ce que c'est que de plaire à Dieu, ce que c'est que de l'aimer : c'est combattre,
c'est résister courageusement à toutes les tentations. Voilà comment nous
donnerons des preuves de l'amour que nous avons pour le bon Dieu ; voilà ce qui
nous mettra dans une disposition continuelle de tout sacrifier plutôt que
d'offenser le bon Dieu. Vous dites que vous aimez le bon Dieu, ou du moins que
vous désirez l'aimer, vous êtes un menteur. Pourquoi donc laissez-vous entrer
cette pensée d'orgueil dans votre cœur ? vous
livrez-vous à ces murmures, à ces jalousies, à ces médisances et à ces complaisances
en vous-même ? c'est que vous n'êtes qu'un hypocrite
Vous en êtes fâché, je le crois bien ; vous en serez bien fâché... Hélas ! qu'il y en a peu qui aiment le bon Dieu !... Disons-le, à la
honte du christianisme, il n'y a presque personne qui l'aime de cet amour de
préférence, toujours prêt à tout sacrifier pour lui plaire, et toujours dans la
crainte de lui déplaire.
Voyez, M.F., comment se comporta saint Eustache avec toute sa famille, voyez sa
constance et son amour pour le bon Dieu. Il est rapporté dans sa vie
qu'étant à la chasse, il poursuivait un cerf d'une grosseur énorme ; s'étant
élancé sur un rocher et cherchant le moyen de l'atteindre, il aperçut entre ses
cornes un beau crucifix qui lui dit d'aller se faire baptiser et de revenir,
qu'il lui apprendrait tout ce qu'il aurait à souffrir pour son amour, qu'il
perdrait ses biens, sa réputation, sa femme, ses enfants et qu'il finirait par
être brûlé dans le feu, Saint Eustache entendit tout cela sans la moindre
frayeur ni la moindre répugnance, ni même le moindre murmure. En effet, peu de
temps après, la peste se mit dans ses troupeaux et parmi ses esclaves, et n'en
épargna pas un. Tout le monde commençait à le fuir et personne ne voulait le
soulager, se voyant aussi misérable et si méprisé, il prit le parti d'aller en
Égypte où il avait encore quelque bien. Sa femme et lui prirent chacun leurs
petits enfants par la main et s'abandonnèrent à
Nous disons, M.F., que si nous aimons véritablement le bon Dieu, nous devons
grandement désirer de le voir aimer par toutes les créatures. Nous en avons un
bel exemple dans l'histoire, et nous y voyons un beau spectacle de l'amour
divin. On vit une femme, au milieu de la ville d'Alexandrie, tenant d'une main
un vase plein d'eau, et de l'autre un flambeau allumé. Ceux qui la virent, tout
étonnés, lui demandèrent ce qu'elle prétendait faire avec tout cet appareil. «
Je voudrais, répondit-elle, avec ce flambeau, embraser tout le ciel et tous les
cœurs des hommes, et, avec cette eau, éteindre tout le feu de l'enfer, afin
que, désormais, l'on n'aimât plus le bon Dieu ni par l'espérance de la récompense,
ni par crainte de la punition réservée aux pécheurs ; mais uniquement parce
qu'il est bon, et qu'il mérite d'être aimé. » Beaux sentiments, M.F., dignes de
la grandeur de l'âme qui connaît ce que c'est que Dieu, et combien il mérite
par lui-même toutes les affections de notre cœur. L'on raconté dans l'histoire
des Japonais, que, quand on leur annonçait l'Évangile, qu'on les instruisait de
Dieu et de ses amabilités, surtout quand on leur apprenait les grands mystères
de notre sainte religion, et tout ce que le bon Dieu avait fait pour les hommes
: un Dieu naissant dans une pauvre étable, couché sur une poignée de paille
dans les rigueurs de l'hiver, un Dieu souffrant et mourant sur une croix pour
nous sauver ; ils étaient si étonnés de tant de merveilles que Dieu avait
faites pour notre salut, qu'on les entendait s'écrier tout transportés d'amour
: « Oh ! qu'il est grand ! oh
! qu'il est bon ! oh !qu'il
est aimable, le Dieu des chrétiens ! » Mais quand ensuite on leur disait qu'il
y avait un commandement qui leur ordonnait d'aimer le bon Dieu et qui les
menaçait de châtiments s'ils ne l'aimaient pas, ils en étaient tellement
surpris, qu'ils ne pouvaient plus revenir de leur étonnement. « Eh quoi ! disaient-ils, à des hommes raisonnable, faire un précepte
d'aimer un Dieu qui nous a tant aimés !... mais, n'est-ce pas le plus grand
bonheur de l'aimer et le plus grand malheur de ne pas l'aimer ? Eh quoi ! disaient-ils aux missionnaires, les chrétiens ne sont-ils
pas toujours au pied des autels de leur Dieu, tout pénétrés de la grandeur de
ses bontés et tout embrasés de son amour ? » Et quand on venait à leur
apprendre que, non seulement il y en avait qui ne l'aimaient pas, mais encore
qui l'offensaient : « O peuple injuste ! Ô peuple barbare ! s'écriaient-ils
avec indignation, est-il bien possible que des chrétiens soient capables de tel
outrage envers un Dieu si bon ? Dans quelle terre maudite habitent donc ces
hommes sans cœur et sans sentiments ? »
Hélas ! d'après la manière dont nous nous conduisons envers
le bon Dieu, nous ne méritons que trop ces reproches ! Oui, M.F., un jour
viendra où ces nations éloignées et étrangères appelleront ces témoignages,
contre nous, nous accuseront et nous condamneront devant Dieu. Que de chrétiens
passent leur vie sans aimer le bon Dieu ! Hélas ! peut-être en trouverons-nous plusieurs, au grand jour du
jugement, qui n'auront pas donné un seul jour tout entier au bon Dieu ! Hélas !
quel malheur ! ...
Saint Justin nous dit que l'amour a ordinairement trois effets. Quand nous
aimons quelqu'un, nous pensons souvent, et volontiers à lui ; nous donnons
volontiers pour lui et nous souffrons volontiers pour lui : voilà, M.F., ce que
nous devons faire pour le bon Dieu, si nous l'aimons véritablement. Je dis 1?, que nous devons souvent penser à Jésus-Christ. Rien n'est
plus naturel que de penser à ceux qu'on aime. Voyez un avare : il n'est occupé
que de ses biens ou du moyen de les augmenter ; seul ou en compagnie, rien
n'est capable de le distraire de cette pensée. Voyez un libertin : la personne
qui fait tout l'objet de son amour, ne le quitte guère plus que la respiration
; il y pense tellement que, souvent, son corps en est si accablé qu'il en est
malade. Oh ! si nous avions le bonheur d'aimer autant Jésus-Christ qu'un avare
aime son argent ou ses terres, qu'un ivrogne, son vin, qu'un libertin, l'objet
de sa passion, ne serions-nous pas continuellement occupés de l'amour et des
grandeurs de Jésus-Christ ? Hélas ! M.F., nous nous occupons de mille choses
qui, presque toutes, n'aboutissent à rien ; tandis que, pour Jésus-Christ, nous
passons des heures et même des jours entiers sans nous souvenir de lui, ou
d'une manière si faible, que nous croyons à peine ce que nous pensons. O mon
Dieu, comment ne vous aime-t-on pas ! Cependant, M.F., de tous nos amis y en
a-t-il un plus généreux, plus bienfaisant ? Dites-moi, si nous avions bien
pensé qu'en écoutant le démon qui nous portait au mal, nous avons grandement
affligé Jésus-Christ, que nous l'avons fait mourir une seconde fois, aurions-nous
eu ce courage ?... n'aurions-nous pas dit : Comment, mon Dieu, pourrais-je vous
offenser, vous qui nous avez tant aimés ! Oui, mon Dieu, le jour et la nuit mon
esprit et mon cœur ne seront occupés que de vous.
2? Je dis que si nous aimons véritablement le bon Dieu, nous lui donnerons tout
ce qu'il est en notre pouvoir de lui donner, et cela, avec un grand plaisir. Si
nous avons du bien, faisons-en part aux pauvres, c'est comme si nous le
donnions à Jésus-Christ lui-même ; c'est lui qui nous dit dans l'Évangile : «
Tout ce que vous donnerez au moindre des miens, c'est-à-dire aux pauvres, c'est
comme si vous le donniez à moi-même . » Quel bonheur, M.F., pour une créature,
de pouvoir être libérale envers son créateur, son Dieu et son Sauveur ! Ce ne sont
pas seulement les riches qui peuvent donner ; mais tous les chrétiens, même les
plus pauvres. Nous n'avons pas tous des biens pour les donner à Jésus-Christ
dans la personne des pauvres ; mais nous avons tous un cœur, et c'est
précisément de ce présent qu'il est le plus jaloux ; c'est celui-là qu'il
demande avec tant d'empressement. Dites-moi, M.F., pourrions-nous lui refuser
ce qu'il nous demande avec tant d'instances, lui qui ne nous a créés que pour
lui ? Ah ! si nous y pensions bien, ne dirions-nous pas
au divin Sauveur : « Seigneur, je ne suis qu'un pécheur, ayez pitié de moi ; me
voilà tout à vous. » Que nous serions heureux si nous faisions cette offrande
universelle au bon Dieu ! que notre récompense serait
grande !...
3? Mais cependant la meilleure marque d'amour que nous puissions donner au bon
Dieu, c'est de souffrir pour lui ; car, si nous voulions bien considérer ce
qu'il a souffert pour nous, nous ne pourrions pas nous empêcher de souffrir
toutes les misères de la vie, les persécutions, les maladies, les infirmités et
la pauvreté : Qui ne se laisserait. pas attendrir à la
vue de tout ce que Jésus-Christ a souffert pendant sa vie mortelle ? Que
d'outrages ne lui font pas souffrir les hommes, par la
profanation de ses sacrements, par le mépris de sa religion sainte, dont
l'établissement lui a tant coûté ? Quel aveuglement, M.F., de ne pas aimer un
Dieu si aimable et qui ne cherche, en tout, que notre bonheur ! Nous avons un
bel exemple dans la personne de sainte Magdeleine, devenue célèbre dans toute
l'Église par ce grand amour qu'elle a eu pour Jésus-Christ .
Une fois qu'elle fut à lui, elle ne le quitta plus ; non seulement de cœur,
mais encore réellement : le suivant dans ses voyages, l'assistant de ses biens,
et l'accompagnant jusqu'au calvaire : Elle fut présente à sa mort, elle prépara
les parfums pour embaumer son corps et se rendit de grand matin au sépulcre . N'y trouvant plus le corps de Jésus-Christ, elle
s'en prend au ciel, à la terre ; elle supplie les anges et les hommes de lui
dire où ils ont mis son Sauveur ; parce qu'elle veut le trouver à quel prix que
ce soit. Son amour était si ardent que nous pouvons dire qu'il fut impossible à
Jésus-Christ de se cacher à elle ; car, elle n'a pensé qu'à lui, elle n'a
désiré et n'à voulu que lui ; toutes choses ne lui sont rien ; elle n'a eu ni
respect humain, ni crainte d'être méprisée ou raillée ; elle a abandonné tous
ses biens, elle a foulé aux pieds les parures et les plaisirs pour courir à la
suite de son bien-aimé ; tout le reste ne lui est plus rien.
Écoutez encore la leçon que nous donne saint Dominique .
Ce saint patriarche dont l'amour de Dieu avait rempli tous les désirs, après
avoir prêché toute la journée, passait les nuits entières en contemplation ; il
se croyait déjà dans le ciel, et ne pouvait comprendre que l'on puisse vivre
sans aimer le bon Dieu, puisque nous y trouvons tout notre bonheur. Un jour
qu'il fut pris par des hérétiques, Dieu fit un miracle pour le tirer d'entre
leurs mains. « Qu'auriez-vous fait, lui dit un de ses amis, s'ils avaient voulu
vous faire mourir ? » – « Ah ! je les aurais conjurés
de ne pas me faire mourir tout d'un coup, mais de me couper en tant petits
morceaux qu'ils l'auraient pu ; ensuite de m'arracher la langue et les yeux,
et, après avoir roulé le reste de mon corps dans mon sang, de me trancher la
tête. Je les aurais priés de ne laisser aucune partie de mon corps sans la
faire souffrir. Ah ! c'est alors que j'aurais eu le
bonheur de dire véritablement au bon Dieu que je l'aime. Oui, je voudrais être
maître de tous les cœurs des hommes, afin de les faire tous brûler d'amour. »
Quel beau langage part de ce cœur brûlant de l'amour divin ! Toute sa vie ce
grand saint chercha le moyen de mourir martyr, pour montrer au bon Dieu que
vraiment il l'aimait.
Voyez encore saint Ignace, martyr, évêque d'Antioche, qui fut condamné, par
l'empereur Trajan, à être exposé aux bêtes. Il eut tant de joie d'entendre la
sentence qui le condamnait à être dévoré par les bêtes, qu'il crut mourir de
bonheur. IL n'avait qu'une seule crainte, c'est que les chrétiens n'obtinssent
sa grâce. Il leur écrivit en leur disant : « Mes amis, que je devienne la proie
des bêtes et que je sois moulu comme un grain de froment de Dieu pour devenir
le pain de Jésus-Christ. Je sais, mes amis, qu'il m'est très utile de souffrir
; il faut que les fers, les gibets, les bêtes farouches déchirent mes membres
et les brisent dans mon corps, et que tous les tourments viennent fondre sur
moi. Tout m'est bon pourvu que j'arrive à la possession de Dieu. Je commence
maintenant à aimer Jésus-Christ ; c'est à présent que je suis son disciple. Je
n'ai plus que du dégoût pour les choses de la vie, je ne suis affamé que du
pain de mon Dieu, qui doit me rassasier pendant l'éternité ; je ne suis altéré
que de la chair de Jésus-Christ, qui n'est que charité .
» Dites-moi, M.F., peut-on trouver un cœur plus embrasé de l'amour de Dieu ? En
effet, il fut dévoré par les lions, qui ne laissèrent que quelques parties de
son corps.
Que faut-il conclure de tout cela, M.F., sinon que tout notre bonheur sur la
terre est de nous attacher, à Dieu ? C'est-à-dire, il faut que, dans tout ce
que nous faisons, le bon Dieu soit l'unique but ; puisque nous savons tous par
notre propre expérience que rien de créé n'est capable de nous rendre heureux,
que le monde entier avec tous ses biens, ses plaisirs ne saurait satisfaire
notre cœur. Ne perdez jamais de vue, M.F., que tout nous quittera. Un moment
viendra où tout ce que nous avons passera à d'autres mains... Au lieu que si
nous avons le grand bonheur de posséder l'amour de Dieu nous l'emporterons dans
le ciel, ce qui fera notre bonheur pendant l'éternité. Aimer Dieu, ne servir
que lui seul et ne désirer que sa possession : voilà le bonheur que je vous
souhaite.