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Premier mystere
douloureux du Rosaire ( chapelet ) :
L’Agonie de Jésus
Christ au jardin des oliviers :

Agonie de Jésus Christ au jardin des oliviers
1- d’après les visions et paroles de Jésus
données à Maria Valtorta dans « l’Evangile tel qu’il m’a été
révélé » :
2
- puis d’après les visions de Anne
Catherine Emmerich , cliquez ici pour y accéder
Tout
le groupe se réunit.
"Maintenant,
séparons-nous. Moi, je monte là-haut pour prier. Je veux avec Moi Pierre, Jean
et Jacques. Vous, restez ici. Et si vous êtes accablés, appelez. Et ne craignez
pas. 199> On ne touchera pas à un cheveu de votre tête.. Priez pour Moi.
Déposez la haine et la peur. Ce ne sera qu'un instant... et ensuite la joie
sera pleine. Souriez. Que j'ai dans le cœur vos sourires. Et encore, merci de
tout, amis. Adieu. Que le Seigneur ne vous abandonne pas..."
Jésus
se sépare des apôtres et va en avant pendant que Pierre se fait donner par
Simon la torche. Celui-ci auparavant a allumé avec elle des rameaux résineux
qui brûlent en crépitant au bord de l'oliveraie et répandent une odeur de
genièvre.
Je
souffre de voir le Thaddée qui regarde Jésus d'un regard tellement intense et
douloureux que ce dernier se retourne et cherche qui l'a regardé. Mais le
Thaddée se cache derrière Barthélemy et se mord les lèvres pour se calmer.
Jésus
fait de la main un geste qui est bénédiction et adieu, puis il continue son
chemin. La lune, maintenant très haute, entoure de sa lumière sa haute figure
et paraît la faire plus grande, en la spiritualisant, en rendant plus clair son
vêtement rouge et plus pâle l'or de ses cheveux. Derrière Lui, hâtent le pas
Pierre avec la torche et les deux fils de Zébédée,
Ils
continuent jusqu'à ce qu'ils rejoignent le bord du premier escarpement du
rustique amphithéâtre de l'oliveraie, auquel sert d'entrée la petite place
irrégulière et de gradins les différents escarpements qui montent par échelons
des oliviers sur le mont. Puis Jésus leur dit : "Arrêtez-vous,
attendez-moi ici pendant que je prie. Mais ne dormez pas. Je pourrais avoir
besoin de vous. Et, je vous le demande par charité : priez ! Votre Maître est
très accablé."
Et en
effet il est déjà profondément accablé. Il paraît chargé d'un fardeau. Où est
désormais le viril Jésus qui parlait aux foules, beau, fort, l'œil dominateur,
souriant paisiblement, avec sa voix retentissante et pleine de charme ? Il
paraît déjà pris par l'angoisse. Il est comme quelqu'un qui a couru ou qui a
pleuré. Sa voix est lasse et angoissée. Triste, triste, triste...
Pierre
répond au nom de tous : "Sois tranquille, Maître. Nous veillerons et nous
prierons. Tu n'as qu'à nous appeler et nous viendrons."
Et
Jésus les quitte alors que les trois se penchent pour ramasser des feuilles et
des branches pour faire un feu qui serve à les tenir éveillés et aussi pour
combattre la rosée qui commence à descendre abondamment.
Il
marche, en leur tournant le dos, de l'occident vers l'orient, ayant donc en face
la lumière de la lune. Je vois qu'une grande douleur dilate encore davantage
son œil; c'est peut-être un bistre de lassitude qui l'élargit, peut-être est-ce
l'ombre de l'arcade sourcilière. 200> Je ne sais pas.
Je sais qu'il a l'œil plus ouvert et
plus enfoncé. Il monte, la tête penchée, seulement de temps en temps il la lève
en soupirant comme s'il se fatiguait et haletait, et alors il tourne son œil si
triste sur l'oliveraie paisible. Il fait quelques mètres en montée, puis il
tourne autour d'un escarpement qui se trouve ainsi entre Lui et les trois qu'il
a laissés plus bas.
L'escarpement,
qui au début ne monte que de quelques décimètres, ne cesse de monter, et il a
bientôt atteint deux mètres, de sorte qu'il met complètement Jésus à l'abri de
tout regard indiscret ou ami. Jésus continue jusqu'à un gros rocher qui à un
certain point barre le petit sentier, peut-être mis pour soutenir la côte qui
descend avec plus de rapidité et nue jusqu'à un espace désolé qui précède les
murs au-delà desquels est située Jérusalem, et qui vers le haut continue à
monter avec d'autres escarpements et d'autres oliviers. Justement au-dessus du
gros rocher se penche un olivier tout noueux et tordu. Il semble un bizarre
point d'interrogation mis par la nature pour poser quelque question. Les
branches touffues au sommet donnent une réponse à la question du tronc, en
disant tantôt oui quand elles se penchent vers la terre, tantôt non en se
déplaçant de droite à gauche, sous un vent léger qui passe par vagues
successives à travers les feuillages et qui parfois exhale seulement l'odeur de
la terre, parfois l'odeur légèrement amère de l'olivier, parfois un parfum mêlé
de roses et de muguets dont on se demande d'où il peut bien venir. Au-delà du
petit sentier, vers le bas, il y a d'autres oliviers et l'un, justement
au-dessous du rocher, frappé par la foudre et ayant pourtant survécu, ou
découpé je ne sais comment, a, du tronc primitif, fait deux troncs qui se
dressent comme les deux branches d'un grand V moulé et les deux feuillages se
présentent d'un côté et de l'autre du rocher comme si en même temps ils
voulaient voir et cacher, ou lui faire une base d'un gris argenté tout
paisible.
Jésus
s'arrête à cet endroit. Il ne regarde pas la ville qui se fait voir tout en
bas, toute blanche dans le clair de lune. Au contraire il lui tourne le dos et
il prie, les bras ouverts en croix, le visage levé vers le ciel. Je ne vois pas
son visage car il est dans l'ombre, la lune étant pour ainsi dire
perpendiculaire au-dessus de sa tête, c'est vrai, mais ayant aussi le feuillage
épais de l'olivier entre Lui et la lune dont les rayons filtrent à peine entre
les feuilles en produisant des taches lumineuses en perpétuel mouvement. Une
longue, ardente prière. De temps en temps il pousse un soupir et fait entendre
quelque parole plus nette. 201> Ce n'est pas un psaume, ni le Pater. C'est une prière faite du
jaillissement de son amour et de son besoin. Un vrai discours fait à son Père.
Je le
comprends par les quelques paroles que je saisis : "Tu le sais... Je suis
ton Fils... Tout, mais aide-moi... L'heure est venue... Je ne suis plus de
Jésus
se tourne, appuie son dos au rocher et croise ses bras. Il regarde Jérusalem.
Le visage de Jésus devient de plus en plus triste. Il murmure : "Elle
paraît de neige... et elle n'est que péché. Même dans elle, combien j'en ai
guéris ! Combien j'ai parlé !... Où sont ceux qui me paraissaient fidèles
?"...
Jésus
penche la tête et regarde fixement le terrain couvert d'une herbe courte et que
la rosée rend brillante. Mais bien qu'il ait la tête penchée je comprends qu'il
pleure car des gouttes brillent en tombant de son visage sur le sol. Puis il
lève la tête, desserre ses bras, les joint en les tenant au-dessus de sa tête
et en les agitant ainsi unis.
Puis
il se met en route. Il revient vers les trois apôtres assis autour de leur feu
de branchages. Il les trouve à moitié endormis. Pierre appuie ses épaules à un
tronc, et les bras croisés sur la poitrine il balance sa tête, dans le premier
brouillard d'un sommeil profond. Jacques est assis, avec son frère, sur une
grosse racine qui affleure et sur laquelle ils ont mis leurs manteaux pour
moins sentir les aspérités, mais malgré cela, bien qu'ils soient moins à l'aise
que Pierre, eux aussi somnolent. Jacques a abandonné sa tête sur l'épaule de
Jean qui a penché la tête sur celle de son frère comme si le demi-sommeil les
avait immobilisés dans cette pose.
"Vous dormez ? Vous
n'avez pas su veiller une seule heure ? Et Moi j'ai tant besoin de votre
réconfort et de vos prières !"
202> Les trois
sursautent confus. Ils se frottent les yeux, ils murmurent une excuse, accusant
la digestion pénible d'être la première cause de leur sommeil : "C'est le
vin... la nourriture... Mais maintenant cela passe. Cela n'a été qu'un moment.
Nous ne désirions pas parler et cela nous a endormis. Mais maintenant nous
allons prier à haute voix et cela ne nous arrivera plus."
"Oui.
Priez et veillez. Pour vous aussi, vous en avez besoin."
*Oui,
Maître. Nous allons t'obéir."
Jésus
s'en retourne. La lune Lui frappe le visage si fort que sa clarté d'argent fait
pâlir de plus en plus son vêtement rouge comme si elle le couvrait d'une
poussière blanche et lumineuse. Je vois dans cette clarté son visage découragé,
affligé, vieilli. Le regard est toujours dilaté mais paraît embué de larmes. La
bouche a un pli de lassitude.
Il
revient à son rocher plus lentement et tout penché. Il s'y agenouille en appuyant
ses bras au rocher qui n'est pas lisse, mais à mi-hauteur il a une sorte de
sein, comme si on l'avait travaillé exprès. Sur ce sein de dimension réduite,
il a poussé une petite plante qui me semble de ces fleurettes semblables à de
petits lys que j'ai vues aussi en Italie. Les petites feuilles sont rondes mais
dentelées sur les bords et charnues avec des fleurettes sur les tiges très
grêles. On dirait des petits flocons de neige qui saupoudrent la grisaille du
rocher et les feuilles d'un vert foncé. Jésus appuie ses mains près d'elles et
les fleurettes Lui frôlent la joue car il pose sa tête sur ses mains jointes et
il prie. Après un moment il sent la fraîcheur des petites corolles et il lève
la tête. Il les regarde, les caresse, leur parle : "Vous êtes pures !...
Vous me réconfortez ! Dans la petite grotte de Maman, il y avait aussi de ces
fleurettes... et elle les aimait car elle disait : "Quand j'étais petite,
mon père me disait : "Tu es un lys si petit et tout plein de la rosée
céleste' "... Maman ! Oh ! Maman !" Il éclate en sanglots. La tête
sur ses mains jointes, retombé un peu sur ses talons, je le vois et l'entends
pleurer, alors que ses mains serrent ses doigts et se tourmentent l'une
l'autre. Je l'entends qui dit : "A Bethléem aussi... et je te les ai
apportées, Maman. Mais celles-ci, qui te les apportera désormais ?..."
Puis il recommence à prier
et à méditer. Elle doit être bien triste sa méditation, angoissée plutôt que
triste car, pour y échapper, il se lève, va en avant et en arrière en murmurant
des paroles que je ne saisis pas, levant son visage, le rabaissant, faisant des
gestes, passant sur ses yeux, sur ses joues, sur ses cheveux, ses mains avec
des mouvements machinaux et agités, comme ceux de quelqu'un qui est dans une
grande angoisse. Ce n'est rien de le dire. Le décrire est impossible. Le voir,
c'est partager son angoisse.
203> Il fait des
gestes vers Jérusalem. Puis il recommence à élever les bras vers le ciel comme
pour demander de l'aide. Il enlève son manteau comme s'il avait chaud. Il le
regarde... Mais que voit-il ? Ses yeux ne regardent pas autre chose que sa
torture et tout sert à cette torture pour l'augmenter, même le manteau tissé
par sa Mère. Il le baise et dit : "Pardon, Maman ! Pardon !" Il
semble le demander à l'étoffe filée et tissée par l'amour de sa Mère... Il le
reprend. Il est pris par un tourment. Il veut prier pour le surmonter, mais
avec la prière reviennent les souvenirs, les appréhensions, les doutes, les
regrets... C'est toute une avalanche de noms... de villes... de personnes... de
faits... Je ne puis le suivre car il est rapide et irrégulier. C'est sa vie
évangélique qui défile devant Lui... et Lui ramène Judas le traître. Son
angoisse est si grande, que pour la vaincre il crie le nom de Pierre et de
Jean. Et il dit : "Maintenant ils vont venir. Ils sont bien fidèles, eux
!" Mais "eux" ne viennent pas. Il appelle de nouveau. Il paraît
terrorisé comme s'il voyait je ne sais quoi. Il s'enfuit rapidement vers
l'endroit où se trouve Pierre et les deux frères. Et il les trouve plus
commodément et plus pesamment endormis autour de quelques braises qui vont
mourir et produisent seulement des éclairs rouges dans la cendre grise.
"Pierre ! Je vous ai
appelés trois fois ! Mais que faites-vous ? Vous dormez encore ? Mais vous ne
sentez pas à quel point je souffre ? Priez. Que la chair n'ait pas le dessus,
ne vous vainque pas. En aucun de vous. Si l'esprit est prompt, la chair
est faible. Aidez-moi..."
Les
trois, s'éveillent plus lentement, mais finalement ils y arrivent et
s'excusent, les yeux ébahis. Ils se lèvent, en commençant par s'asseoir, puis
ils se mettent vraiment debout.
"Mais
vois un peu !" murmure Pierre. "Ceci ne nous est jamais arrivé ! Ce
doit être vraiment ce vin. Il était fort. Et aussi ce froid. On s'est couvert
pour ne pas le sentir (en effet ils s'étaient couverts avec leurs manteaux,
même la tête) et on n'a plus vu le feu, on n'a plus eu froid et voilà que le
sommeil est venu. Tu dis que tu nous as appelés ? Et pourtant il ne me semblait
pas que je dormais si profondément... Allons, Jean, cherchons des branches,
remuons-nous. Cela va passer. Sois tranquille, Maître, que dorénavant !... Nous
resterons debout..." et il jette une poignée de feuilles sèches sur la
braise et souffle pour faire reprendre la flamme. 204> Il
l'alimente avec les branches apportées par Jean, pendant que Jacques apporte un
quartier de genièvre ou d'une plante du même genre qu'il a coupé dans un
buisson peu éloigné et le met par dessus le reste.
La
flamme monte haute et gaie éclairant le pauvre visage de Jésus, un visage
vraiment d'une tristesse telle que l'on ne peut le regarder sans pleurer. Toute
clarté de ce visage a disparu dans une lassitude mortelle. Il dit :
"J'éprouve une angoisse qui me tue ! Oh ! oui ! Mon âme est triste à en
mourir. Amis !... Amis ! Amis !" Mais même s'il ne le disait pas, son
aspect dirait qu'il est vraiment comme quelqu'un qui meurt, et dans l'abandon
le plus angoissé et le plus désolé. Il semble que chacune de ses paroles soit
un sanglot...
Mais
les trois sont trop appesantis par le sommeil. Ils semblent presque ivres tant
ils marchent en titubant les yeux mi-clos... Jésus les regarde... Il ne les
mortifie pas par des reproches. Il secoue la tête, soupire et s'en va à la
place qu'il occupait,
Il
prie de nouveau debout, les bras en croix. Puis à genoux comme avant, le visage
penché sur les petites fleurs. Il réfléchit. Il se tait... Puis il se met à
gémir et à sangloter fortement, presque prosterné tant il s'est relâché sur ses
talons. Il appelle le Père avec toujours plus d'angoisse...
"Oh !" dit-il.
"Il est trop amer ce calice ! Je ne puis pas ! Je ne puis pas. Il est
au-dessus de ce que je puis. J'ai tout pu ! Mais pas cela... Éloigne-le, Père,
de ton Fils ! Pitié pour Moi !... Qu'ai-je fait pour le mériter ?" Puis il
se reprend et dit : "Cependant, mon Père, n'écoute pas ma voix si elle te
demande ce qui est contraire à ta volonté. Ne te souviens pas que je suis ton
Fils, mais seulement ton serviteur. Que soit faite non pas ma volonté, mais la
tienne."
Il
reste ainsi un moment, puis il pousse un cri étouffé et lève un visage
bouleversé. Un seul instant, puis il tombe sur le sol, le visage réellement
contre terre et il reste ainsi. Une loque d'homme sur qui pèse tout le péché du
monde, sur qui s'abat toute
205> Oh ! je le sais
! et je ne puis, je ne puis voir la douleur de mon Christ, et savoir qu'elle
est un million de fois plus atroce que celle qui m'a consumée l'an passé et
qui, quand elle me revient à l'esprit, me bouleverse encore...
Jésus
gémit, au milieu des râles et des soupirs d'une véritable agonie : "Rien
!... Rien !... Va-t'en !... La volonté du Père ! Elle ! Elle seule !.., Ta
volonté, Père. La tienne, non pas la mienne... Inutile. Je n'ai qu'un Seigneur
: le Dieu très Saint. Une Loi : l'obéissance. Un amour : la rédemption... Non.
Je n'ai plus de Mère. Je n'ai plus de vie. Je n'ai plus de divinité. Je n'ai
plus de mission. C'est inutilement que tu me tentes, démon, avec
Puis
il ne parle plus que pour dire entre ses halètements : "Dieu ! Dieu ! Dieu
!" Il l'appelle à chaque battement de son cœur et il semble qu'à chaque
battement le sang déborde. L'étoffe tendue sur les épaules s'en imbibe et
devient sombre malgré le grand clair de lune qui l'enveloppe tout entier.
Pourtant
une clarté plus vive se forme au-dessus de sa tête, suspendue à environ un
mètre de Lui, une clarté si vive que même le Prostré la voit filtrer à travers
les ondulations des cheveux déjà alourdis par le sang et malgré le voile dont
le sang couvre ses yeux. Il lève la tête... La lune resplendit sur le pauvre visage
et encore plus resplendit la lumière angélique semblable au diamant blanc-azur
de l'étoile Vénus. Et apparaît la terrible agonie dans le sang qui transsude
des pores. Les cils, les cheveux, la moustache, la barbe sont aspergés et
couverts de sang. Le sang coule des tempes, le sang sort des veines du cou, les
mains dégouttent du sang. Il tend les mains vers la lumière angélique et quand
les larges manches glissent vers les coudes, les avant-bras du Christ se voient
en train de suer du sang. Dans le seul visage les larmes tracent deux lignes
nettes à travers le masque rouge.
206> Il enlève de
nouveau son manteau et s'essuie les mains, le visage, le cou, les avant-bras.
Mais la sueur continue. Il presse plusieurs fois l'étoffe sur son visage en la
tenant pressée avec ses mains, et chaque fois qu'elle change de place,
apparaissent nettement sur l'étoffe rouge foncé les empreintes qui, humides
comme elles le sont, semblent être noires. Sur le sol l'herbe est rouge de
sang.
Jésus
paraît près de défaillir. Il délace son vêtement au cou comme s'il se sentait
étouffer. Il porte la main à son cœur et puis à sa tête et l'agite devant son
visage comme pour s'éventer, en gardant la bouche entrouverte. Il se traîne
vers le rocher, mais plutôt vers le sommet du talus, et s'y appuie le dos. Il
reste les bras pendants le long du corps, comme s'il était déjà mort, la tête
pendant sur la poitrine. Il ne bouge plus.
La
lumière angélique décroît tout doucement. Puis elle se trouve comme absorbée
dans le clair de lune. Jésus rouvre les yeux. Il lève péniblement la tête. Il
regarde. Il est seul, mais il est moins angoissé. Il allonge une main. Il tire
à Lui le manteau qu'il a abandonné sur l'herbe et se met à s'essuyer le visage,
les mains, le cou, la barbe, les cheveux. Il prend une large feuille, qui a
poussé justement sur le bord du talus, toute couverte de rosée et avec elle il
achève de se nettoyer en se lavant le visage et les mains et en s'essuyant de
nouveau. Il le fait plusieurs fois avec d'autres feuilles, jusqu'à ce qu'il ait
effacé les traces de sa terrible sueur. Seul son vêtement est taché, et
spécialement sur les épaules et aux plis des coudes, au cou et à la ceinture,
aux genoux. Il le regarde et secoue la tête. Il regarde aussi le manteau, mais
il le voit trop taché. Il le plie et le pose sur le rocher, là où il forme un
berceau, près des fleurettes.
Difficilement,
à cause de sa faiblesse, il se tourne pour se mettre à genoux. Il prie en
appuyant la tête sur le manteau sur lequel sont déjà ses mains. Puis il s'appuie
au rocher, se lève, et encore légèrement titubant, il va trouver les disciples.
Son visage est très pâle, mais il n'est plus troublé. C'est un visage d'une
beauté divine bien qu'il soit exsangue et plus triste qu'à l'ordinaire.
Les
trois dorment profondément, tout enveloppés dans leurs manteaux, tout à fait
allongés près du feu éteint. On les entend respirer profondément en un
commencement de ronflement sonore. Jésus les appelle, inutilement. Il doit se
pencher et secouer Pierre généreusement.
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L’Agonie
de Jésus Christ au jardin des oliviers :
( d’apres les visions de Anne Catherine Emmerich )
I.
JESUS SUR LE MONT DES OLIVIERS
Lorsque Jésus, après l'institution du Saint-Sacrement de l'autel, quitta le
Cénacle avec les onze Apôtres, son âme était déjà dans le trouble et sa
tristesse allait toujours croissant. Il conduisit les onze, par un sentier
détourné, dans la vallée de Josaphat, en se dirigeant vers la montagne des
Oliviers. Lorsqu'ils furent devant la porte, je vis la lune, qui n'était pas
encore tout à fait pleine, se lever sur la mon-tagne. Le Seigneur, errant avec
eux dans la vallée, leur di-sait qu'il reviendrait en ce lieu pour juger le
monde; mais non pauvre et languissant comme aujourd'hui; qu'alors d'au-tres
trembleraient et crieraient : “ Montagnes, couvrez-nous ! ” Ses disciples ne le
comprirent pas, et crurent, ce qui leur arriva souvent dans cette soirée, que
la faiblesse et l’épuisement le faisaient délirer. Ils marchaient le plus
souvent, et de temps en temps ils s'arrêtaient, s'entretenant avec lui. Il leur
dit encore : “ Vous vous scandaliserez tous à mon sujet cette nuit; car il est
écrit : Je frapperai le berger, et les brebis seront dispersées. Mais quand je
serai ressuscité, je vous précéderai en Galilée ”.
Les Apôtres conservaient encore quelque chose de l'en-thousiasme et du
recueillement que leur avaient donnés la réception du Saint-Sacrement et les
discours solennels et affectueux de Jésus. Ils se pressaient autour de lui, lui
ex-primaient leur amour de différentes manières, protestaient qu'ils ne
l'abandonneraient jamais. Mais Jésus continuant de parler dans le même sens,
Pierre lui dit : “ Quand tous se scandaliseraient à votre égard, je ne me scandaliserai
jamais ”, et le Seigneur lui prédit qu'il le renierait trois fois avant le
chant du coq. Mais Pierre insista encore, et dit : “ Quand je devrais mourir
avec vous, je ne vous renierai point. ” Ainsi parlèrent aussi les autres. Ils
marchaient et s'arrêtaient tour à tour, et la tristesse de Jésus devenait de
plus en plus grande. Pour eux, ils voulaient le consoler d'une manière toute
humaine, en lui assurant que ce qu'il prévoyait n'arriverait pas. Ils se
fatiguèrent dans cette vaine tentative, commencèrent à douter, et la tentation
vint sur eux.
Ils traversèrent le torrent de Cédron, non sur le pont où plus tard fut conduit
Jésus prisonnier, mais sur un autre, car ils avaient fait un détour.
Gethsémani, où ils allaient, est situé près de la montagne des Oliviers, à peu
près à une demi-lieue du Cénacle, il y a du Cénacle à la porte de la vallée de
Josaphat un quart de lieue, et environ autant de la à Gethsémani. Ce lieu, où
dans les derniers jours Jésus avait quelquefois enseigné ses disciples et passé
la nuit avec eux, se composait de quelques maisons vides et ouvertes et d'un
grand jardin entouré d'une haie, où il ne croissait que des plantes d'agrément
et des arbres fruitiers. Les Apôtres et plusieurs autres personnes avaient une
clef de ce jardin, qui était un lieu de récréation et de prière. Quelquefois
des gens qui n'avaient pas de jardins à eux y donnaient des fêtes et des repas.
Il s'y trouvait des cabanes de feuillage, où restèrent huit des Apôtres
auxquels se joignirent plus tard d'autres disciples. Le jardin des Oliviers est
séparé par un chemin de celui de Gethsémani, et s'étend plus haut vers la
montagne. Il est ouvert, entouré seulement d'un mur de terre, et plus petit que
le jardin de Gethsémani. On y voit des cavernes, des terrasses et beaucoup
d'oliviers. Il est plus soigné dans une de ses parties où l'on trouve des
sièges, des bancs de gazon bien entretenus et des grottes fraîches, et
spacieuses. Il est facile d'y trouver un endroit propre à la prière et à la
méditation. C'est dans la partie la plus sauvage que Jésus alla prier. Il était
environ neuf heures quand Jésus vint à Gethsémani avec ses disciples. Il
faisait encore obscur sur la terre, mais la lune répandait déjà sa lumière dans
le ciel. Jésus était très triste et annonçait l'approche du danger. Les
dis-ciples, en étaient troublés, et il dit à huit de ceux qui l'ac-compagnaient
de rester dans le jardin de Gethsémani, dans un endroit où il y a une espèce de
cabinet de verdure. “ Restez ici, leur dit-il, pendant que je vais prier à
l'en-droit que j'ai choisi. ” Il prit avec lui Pierre. Jacques et Jean, monta
plus haut, et, franchissant un chemin, poussa plus avant dans le jardin des
Oliviers jusqu'au pied de la montagne. Il était indiciblement triste, car il
sentait l'an-goisse et l'épreuve qui approchaient. Jean lui demanda com-ment
lui, qui les avait toujours consolés, pouvait être si abattu. “ Mon âme est
triste jusqu'à la mort ”, répondit-il. Et, regardant autour de lui, il vit de
tous côtés l'angoisse et la tentation s'approcher comme des nuages chargés de
figu-res effrayantes. C'est alors qu'il dit aux trois Apôtres : “ Restez là et
veillez avec moi; priez afin que vous ne tombiez pas en tentation. ” Il avança
encore quelques pas; mais les terribles visions l'assaillirent de telle sorte
que, dans son angoisse, Il descendit un peu à gauche, et se cacha sous un
rocher, dans une grotte d'environ six pieds de pro-fondeur, au-dessus de
laquelle les Apôtres se tenaient dans une espèce d'enfoncement. Le terrain
s'abaissait doucement dans cette grotte, et les plantes suspendues au rocher
qui surplombait formaient un rideau devant l'entrée, en sorte qu'on ne pouvait
y être vu.
Lorsque Jésus s'éloigna des disciples, je vis autour de lui un large cercle
d'images effrayantes qui se resserrait de plus en plus. Sa tristesse et son
angoisse croissaient; il se retira tout tremblant dans la grotte afin d'y
prier, semblable à un homme qui cherche un abri contre un orage soudain; mais
les visions menaçantes l’y poursuivirent et devinrent de plus en plus
distinctes. Hélas! cette étroite caverne sem-blait renfermer l'horrible
spectacle de tous les péchés com-mis depuis la première chute jusqu'à la fin du
monde, et celui de leur châtiment. C'était ici, sur le mont des Oliviers,
qu'étaient venus Adam et Eve, chassés du paradis sur la terre inhospitalière;
ils avaient gémi et pleuré dans cette même grotte. J'eus le sentiment que
Jésus, s'abandonnant aux douleurs de sa Passion qui allait commencer et se
li-vrant à la justice divine en satisfaction pour les péchés du monde, faisait
rentrer en quelque façon sa divinité dans le sein de la sainte Trinité; sous
l'impulsion de sa charité infinie, il se renfermait, pour ainsi dire, dans sa
pure, aimante, innocente humanité, et, armé seulement de l'amour qui enflammait
son coeur d'homme, il la dévouait, pour les péchés du monde, à toutes les
angoisses et à toutes les souffrances. Voulant satisfaire pour la racine et le
déve-loppement de tous les péchés et de tous les mauvais pen-chants, le
miséricordieux Jésus prit dans son coeur, par amour pour nous autres pécheurs,
la racine de toute expia-tion purificatrice et de toute peine sanctifiante, et
il laissa cette souffrance infinie, afin de satisfaire pour des péchés infinis,
s'étendre comme un arbre de douleur aux mille branches et pénétrer tous les
membres do son corps sacré, toutes les facultés de sa sainte âme.
Ainsi laissé tout entier à sa seule humanité, implorant Dieu avec une tristesse
et une angoisse inexprimables, il tomba sur son visage, et tous les péchés du
monde lui apparurent sous des formes infinies avec toute leur laideur
inté-rieure : il les prit tous sur lui, et s'offrit, dans sa prière, à la
justice de son Père céleste pour payer cette effroyable dette. Mais Satan, qui,
sous une forme effrayante, s'agitait au milieu de toutes ces horreurs avec un
rire infernal, mon-trait une fureur toujours croissante contre Jésus, et,
faisant passer devant son âme des tableaux de plus en plus affreux, criait sans
cesse à l'humanité de Jésus : “ Comment ! prends-tu aussi celui-ci sur
toi, en souffriras-tu la peine? veux-tu satisfaire pour tout cela? ”
Cependant il partit, de ce
côté du ciel où le soleil se montre entre dix et onze heures du matin, un rayon
semblable à une voie lumineuse : c'était une ligue d'anges qui descendaient
jusqu'à Jésus, et je vis qu'ils le ranimaient et le for-tifiaient. Le reste de
la grotte était plein d'affreuses visions de nos crimes et de mauvais esprits
qui insultaient et assaillaient Jésus; il prit tout sur lui; mais son coeur, le
seul qui aimât parfaitement Dieu et les hommes au milieu de ce désert plein
d'horreur, se sentit cruellement torturé et déchiré sous le poids de tant
d'abominations. Hélas ! je vis alors tant de choses qu'une année ne suffirait
pas pour les raconter. Lorsque cette masse de forfaits eut passé sur son âme
comme un océan et que Jésus, s'étant offert comme ,victime expiatoire, eut
appelé sur lui-même toutes les pei-nes et les châtiments dus à tous ces crimes,
Satan lui suscita. comme autrefois dans le désert, des tentations
innom-brables; il osa même présenter contre celui qui était la pureté même une
suite d'accusations : “ Comment, disait-il, tu veux prendre tout cela sur toi,
et tu n'es pas pur toi même! Regarde ceci! et cela ! et cela encore. ” Alors il
déroula devant lui, avec une impudence infernale, une foule de griefs
imaginaires. il lui reprochait les fautes de ses disciples, les scandales
qu'ils avaient donnés, le trouble qu'il avait apporté dans le monde en
renonçant aux anciens usa-ges. Satan se fit le pharisien le plus habile et le
plus sé-vère - il lui reprocha d'avoir été l'occasion du massacre des
Innocents, ainsi que des souffrances de ses parents en Egypte, de n'avoir pas
sauvé Jean-Baptiste de la mort, d'avoir désuni des familles, d'avoir protégé
des hommes dé-criés, de n'avoir pas guéri plusieurs malades, d'avoir fait tort
aux habitants de Gergesa en permettant aux possédés, de renverser leurs cuves
(1) et aux démons de précipiter leurs porcs dans la mer; il lui imputa les
fautes de Marie, Madeleine parce qu'il ne l'avait pas empêchée de retomber dans
la péché; il l'accusa d'avoir abandonné sa famille, d'a-voir dilapidé le bien
d'autrui; en un mot, Satan présenta devant l'âme de Jésus, pour l'ébranler,
tout ce que le tenta-teur eût reproché au moment de la mort à un homme
ordinaire qui eût fait toutes ces actions sans des motifs supérieurs; car il
lui était caché que Jésus fût le Fils de Dieu, et il le tentait seulement comme
le plus juste des hom-mes. Notre divin Sauveur laissa tellement prédominer en
lui sa sainte humanité, qu'il voulut souffrir jusqu'à la tentation dont les
hommes qui meurent saintement sont assaillis sur le mérite de leurs bonnes
oeuvres. Il permit, pour vider tout le calice de l'agonie, que le mauvais
esprit auquel sa divinité était cachée, lui présentât toutes ses oeuvres de
charité comme autant d'actes coupables que la grâce de Dieu ne lui avait pas
encore remis. Il lui reprocha de vouloir effacer les fautes d'autrui tandis que
lui-même, dépourvu de tout mérite, avait encore à satisfaire à la jus-tice
divine pour beaucoup de prétendues bonnes oeuvres. La divinité de Jésus
souffrit que l'ennemi tentât son huma-nité comme il pourrait tenter un homme
qui voudrait attri-buer à ses bonnes oeuvres une valeur propre, outre la seule
qu'elles puissent avoir par leur union aux mérites de la mort du Sauveur.
(1) Dans ses visions sur
les années de
Ainsi le tentateur lui
présenta les oeuvres de son amour comme des actes dépourvus de mérite et qui le
constituaient débiteur envers Dieu : il fit comme si Jésus en eût, en quel-que
manière, prélevé le prix à l'avance sur celui de sa Passion qui n'était pas
consommée et dont Satan ne con-naissait pas encore le prix infini, et par
conséquent comme s'il n'eût pas satisfait pour les grâces données à l'occasion
de ces oeuvres. Il lui mit sous les yeux, pour toutes ses bonnes oeuvres, des
contrats où elles ét4lent Inscrites comme -des dettes, et il disait en les
montrant du doigt : “ Tu es encore redevable pour et pour cette autre, etc. ”
Enfin, il déroula devant lu' un contrat portant que Jésus avait reçu de
Lazare et dépensé le prix de vente de la pro-priété de Marie-Madeleine à
Magdalum et lui dit : “ Comment as-tu osé dissiper le bien d'autrui et faire ce
tort à cette famille? ” J'ai vu la représentation de tous les péchés pour
l'expiation desquels le Seigneur s'offrit et j'ai senti avec lui tout le poids
des nombreuses accusations que la tentateur éleva contre lui, car parmi les
péchés du monde dont le Sauveur se chargea, je vis aussi les miens qui sont si
nombreux, et du cercle de tentation qui l'entourait, Il sortit vers moi comme
un fleuve où toutes mes fautes me furent montrées. Pendant ce temps, j'avais
toujours les yeux fixés sur mon fiancé céleste, je gémissais et priais avec
lui, je me tournais avec lui vers les anges consolateurs. Hélas ! le Seigneur
se tordait comme un ver sous le poids de sa douleur et de ses angoisses.
Pendant les accusations de Satan contre Jésus, j'avais peine à retenir ma
colère; mais lorsqu'il parla de la vente du bien de Madeleine, il me fut
impossible de me contenir, et je criai : a Comment peux-tu lui reprocher comme
un “ péché la vente de ce bien? n'ai-je pas vu le Seigneur employer cette somme
donnée par Lazare à des œuvres de miséricorde, et délivrer à Thirza vingt-sept
pauvres prisonniers pour dettes (1)? ”
(1) Dans ses contemplations
sur la vie publique de Jésus qu'elle suivit jour par jour, elle vit le 28
janvier 1823 (jour correspon-dant à peu près au onze Schebath de la deuxième
année), le Seigneur délivrer à Thirza vingt-sept prisonniers pour dettes,
déte-nus dans une ]son qui avait une garnison romaine : ce fait est raconté en
détail dans le journal où sont consignées ses mé-ditations.
Au commencement, Jésus
était agenouillé et priait avec assez de calme; mais plus tard son âme fut
épouvantée à l'aspect des crimes innombrables des hommes et de leur ingratitude
envers Dieu : il fut en proie à une angoisse et à une douleur si violentes
qu'il s'écria, tremblant et fris-sonnant : “ Mon Père, si c'est possible, que
ce calice s'éloigne de moi ! mon Père tout vous est possible; éloigner ce
calice! ” Puis il se recueillit et dit : “ Cependant que votre volonté se fasse
et non la mienne. ” Sa volonté et celle de son Père étaient une; mais, livré
par son amour aux faiblesses de l'humanité, il tremblait à l'aspect de la mort.
Je vis la caverne autour de lui remplie de formes effrayantes; je vis tous les
péchés, toute la méchanceté, tous les vices, tous les tourments, toutes les ingratitudes
qui l'accablaient : les épouvantements de la mort, la terreur qu'il ressentait
comme homme à l'aspect de ses souffrances expiatoires le pressaient et
l'assaillaient sous la forme de spectres hideux. Il tombait çà et là, se
tordait les mains, la sueur le couvrait, il tremblait et frémissait. Il se
releva; ses genoux chancelaient et le portaient à peine, il était tout à fait
défait et presque méconnaissable, ses lèvres étaient pâles, ses cheveux se
dressaient sur sa tête. Il était environ 10 h 1/2 lorsqu'il se leva; puis, tout
chancelant, tombant à chaque pas, baigné d'une sueur froide, il se traîna
jusqu'auprès des trois Apôtres. n monta à gauche de la caverne jusqu'à une
plate-forme où ceux-ci s’étaient endormis, couchés les uns à côté des autres, accablés
qu'ils étaient de fatigue, de tristesse et d'inquiétude, Jésus vint à eux,
semblable à un homme dans l'angoisse, que la terreur pousse vers ses amis, et
semblable encore à un bon pasteur qui, profondément bouleversé lui-même, vient
visiter son troupeau qu'il sait menacé d'un péril prochain : car Il n'ignorait
pas qu'eux aussi étaient dans l'angoisse et la tentation. Les terribles visions
l'entouraient, même pendant ce court chemin. Lorsqu'il les trouva dormants, il
joignît les mains, tomba près d'eux plein de tristesse et d'inquiétude, et dit
: “ Simon, dors-tu? ” Ils s'éveillèrent, le relevèrent, et il leur dit
dans son délaissement : “ Ne pouviez-vous veiller une heure avec moi? ”
Lorsqu'ils le virent défait pâle, chancelant, trempé de sueur, tremblant et
frisson-nant lorsqu'ils entendirent sa voix altérée et presque éteinte, ils ne
surent plus ce qu'ils devaient penser, et s'il ne leur était pas apparu entouré
d'une lumière bien connue, ils n'auraient jamais retrouvé Jésus en lui. Jean
lui dit : “ Maître, qu'avez-vous? dois-je appeler les autres disciples!
ci devons-nous fuir? ” Jésus répondit : “ Si je vivais, en-seignais et
guérissais encore trente-trois ans, cela ne suffirait pas pour faire ce qui me
reste à accomplir d'ici à demain. N'appelle pas les huit; je les ai laissés,
parce ci qu'ils ne pourraient me voir dans cette détresse sans se scandaliser :
ils tomberaient en tentation, oublieraient beaucoup et douteraient de moi. Pour
vous, qui avez vu le Fils de l'homme transfiguré, vous pouvez le voir aussi
dans son obscurcissement et son délaissement; mais veillez et priez pour ne pas
tomber en tentation “ l'esprit est prompt, mais la chair est faible. ”
Il parlait ainsi par
rapport à eux et à lui-même. Il voulait par là les engager à la persévérance et
leur faire connaître le combat de sa nature humaine contre la mort et la cause
de sa faiblesse. Il leur parla encore, toujours accablé de tristesse, et resta
près d'un quart d'heure avec eux. Il retourna dans la grotte, son angoisse
croissant toujours : pour eux, Ils étendaient les mains vers lui, pleuraient,
tombaient dans les bras les uns des autres, se demandaient : “ Qu'est-ce donc?
que lui arrive-t-il? il est dans un délaissement complet ! ” Ils se mirent à
prier, la tête couverte, pleins de trouble et de tristesse. Tout ce qui vient
d'être dit remplit à peu près une heure et demie depuis que Jésus était entré
dans le jardin des Oliviers. Il dit à la vérité dans l’Ecriture : “ N'avez-vous
pu veiller une heure avec moi? ” mais cela ne doit point se prendre à la
lettre, et d'après notre manière de compter. Les trois Apôtres qui étaient avec
Jésus avaient d'abord prié, puis ils s'étaient endormis, car ils étaient tombés
en tentation par leur man-que de confiance. Les huit autres. qui étaient postés
à l’entrée, ne dormaient pas : la tristesse oui respirait dans les derniers
discours de Jésus les avait laissés très inquiets; ils erraient sur la mont des
Oliviers pour y chercher quel-que lieu de refuge en cas de danger.
Ce soir-là, il y avait peu de bruit dans Jérusalem, les Juifs étaient dans
leurs maisons, occupés des préparatifs de la fête; les campements des étrangers
venus pour
Lorsque Jésus fut revenu dans la grotte et toutes ses douleurs avec lui, il se
prosterna sur le visage, les bras étendus, et pria son Père céleste; mais il y
eut dans son âme une nouvelle lutte qui dura trois quarts d'heure. Des anges
vinrent lui montrer dans des séries de visions tout ce qu'il devait embrasser
de douleurs afin d'expier le péché; ils lui montrèrent quelle était avant la
chute la beauté de l’homme, image de Dieu, et combien cette chute l'avait
altéré et défiguré. Il vit l'origine de tous les péchés dans le pre-mier péché,
la signification et l'essence de la concupiscence, ses terribles effets sur les
forces de l’âme humaine; et aussi l'essence et la signification de toutes les
peines correspondant à la concupiscence. Ils lui montrèrent dans la
satis-faction qu'il devait donner à la justice divine, une souffrance du corps
et de l'âme comprenant toutes les peines dues à la concupiscence de l'humanité
tout entière; et comment la dette du genre humain devait être payée par la
seule nature humaine exempte de péché, celle du fils de Dieu, lequel, afin de
prendre sur lui la dette et le châtiment de l'humanité tout entière, devait
aussi combattre et surmonter la répugnance humaine pour la souffrance et la
mort. Les anges lui montraient tout cela sous des formes diverses, et j'avais
la perception de ce qu'ils disaient quoique sans entendre leurs voix. Aucune
langue ne peut exprimer quelle épouvante et quelle douleur vinrent fondre sur
l'âme de- Jésus à la vue de ces terribles expiations; l'horreur de -cette
vision fut telle qu'une sueur de sang sortit de son corps.
Pendant que l'humanité du
Christ était écrasée sous cette effroyable masse de souffrances, j'aperçus un
mouvement de compassion dans les anges; il y eut une petite
il me sembla qu'ils désiraient ardemment le consoler et qu'ils priaient à cet
effet devant le trône de Dieu. Il y eut comme un combat d'un instant entre la
miséricorde et la justice de Dieu, et l'amour qui se sacrifiait. Une image de
Dieu me fut montrée, non comme d'autres fois sur un trône, mais dans une forme
lumineuse; je vis la nature divine du Fils dans la personne de son Père, et
comme retirée dans son sein; la personne du Saint-Esprit procé-dait du Père et
du Fils; elle était comme entre eux, et tout cela n'était pourtant qu'un seul
Dieu; mais ces choses sont inexprimables. J'eus moins une vision avec des
figures humaines qu'une perception intérieure où il me fut montré par des
images que la volonté divine du Christ se retirait davantage dans le Père pour laisser
peser sur son humanité toutes ces souffrances que la volonté humaine de Jésus
priait le Père de détourner de lui. Je vis cela dans le moment de la compassion
des anges, lorsqu'ils désirèrent consoler Jésus, et en effet il reçut en cet
instant quelque soulagement. Alors tout disparut, et les anges abandonnèrent le
Seigneur dont l'âme allait avoir à souffrir de nouvelles attaques.
Lorsque le Rédempteur, sur
le mont des Oliviers, s'aban-donna, comme homme véritable et réel, à la
tentation de la répugnance humaine pour la douleur et la mort, lorsqu'il voulut
éprouver et surmonter cette répugnance à souffrir qui fait Partie de toute
souffrance, il fut permis au tentateur de lui faire ce qu'il fait à tout homme
qui veut se sacrifier pour une cause sainte. Dans la première agonie, Satan
montra à Notre-Seigneur l'énormité de la dette du péché qu'il voulait
acquitter, et poussa l'audace jusqu'à chercher des fautes dans les oeuvres du
Rédempteur lui-même. Dans la seconde agonie, Jésus vit dans toute son étendue
et son amertume la souffrance expiatoire néces-saire pour satisfaire à la
justice divine; ceci lui fut pré-senté par les anges, car il n'appartient pas à
Satan de mon-trer que l'expiation est possible; le père du mensonge et du
désespoir ne montre point les oeuvres de la miséricorde divine. Jésus ayant
résisté victorieusement à tous ces com-bats par son abandon complet à la
volonté de son Père céleste, un nouveau cercle d'effrayantes visions lui fut
offert : le doute et l'inquiétude qui précèdent le sacrifice dans l'homme qui
se dévoue s'éveillèrent dans 1'àme du Seigneur; il se fit cette terrible
question : “ Quel sera le profit de ce sacrifice? ” et le tableau du plus
terrible avenir accabla son coeur aimant.
Lorsque Dieu eut créé le premier Adam, il lui envoya le sommeil, ouvrit son
côté, prit une de ses côtes dont il fit Eve, sa femme, la mère de tous les
vivants, puis il la mena devant Adam, et celui-ci dit : “ C'est la chair de ma
chair et l'os de mes os : l'homme quittera son père et sa mère pour s'attacher
à sa femme, et ils seront deux en une seule chair. ” Ce fut là le mariage dont
il est écrit : “ Ce sacrement est grand, je dis en Jésus- Christ et en
l'Eglise. ” Le Christ, le nouvel Adam voulait aussi laisser venir sur lui le
sommeil, celui de la mort sur la croix; il voulait aussi laisser ouvrir son
côté, afin que la nouvelle Eve, sa fiancée virginale, l'Eglise, mère de tous
les vivants, en fût faite; il voulait lui donner le sang de la rédemption,
l'eau de la purification et son esprit, les trois qui rendent témoignage sur la
terre; il voulait lui donner les saints sacrements, afin qu'elle fût une
fiancée pure, sainte, sans tache : il voulait être sa tête, nous devions être
ses membres soumis à la tête, l'os de ses es, la chair de sa chair. En prenant
la nature humaine, afin de souffrir la mort pour nous, il avait quitté aussi
son père et sa mère et s'était attaché à sa fiancée, l'Eglise : il est devenu
une seule chair avec elle, en la nourrissant du sacrement de l'autel où il
s'unit à nous. Il voulait être sur la terre avec l'Eglise, jusqu'à ce que nous
fussions tous réunis en elle par lui, et il a dit : Les portes de l'enfer ne
prévau-dront point contre elle. Voulant exercer cet incommensu-rable amour pour
les pécheurs, le Seigneur était devenu homme et un frère de ces mêmes pécheurs
afin de prendre sur lui la punition due à tous leurs crimes. Il avait vu avec
une grande tristesse l'immensité de cette dette et celle de la douleur qui
devait y satisfaire, et s'était pourtant abandonné avec joie comme victime
expiatoire à la volonté de son -Père céleste; mais à présent il voyait les
douleurs. les combats et les blessures à venir de sa fiancée céleste qu'il
voulait racheter à un si haut prix, au prix de son sang; il voyait
l'ingratitude des hommes.
Devant l'âme de Jésus parurent toutes les souffrances futures de ses Apôtres,
de ses disciples et de ses amis; il vit l'Eglise primitive si peu nombreuse,
puis à mesure qu'elle s'accroissait, les hérésies et les schismes y faisant
irruption et répétant la première chute de l'homme par l'orgueil et la
désobéissance. Il vit la tiédeur, la corruption et la malice d'un nombre infini
de chrétiens, le mensonge et la fourberie de tous les docteurs orgueilleux, le
lèges de tous les prêtres vicieux, les suites funestes de tous ces actes,
l'abomination de la désolation dans le royaume de Dieu, dans le sanctuaire de
cette ingrate huma-nité qu'il voulait racheter de son sang au prix de
souffrances indicibles.
Je vis passer devant l'âme
du pauvre Jésus, dans une série de visions innombrables, les scandales de tous
les siècles jusqu'à notre temps et même jusqu'à la fin du monde. C'étaient tour
à tour toutes les formes de l'erreur, de la fourberie, du fanatisme furieux, de
l'opiniâtreté et de la malice; tous les apostats, les hérésiarques, les
réformateurs à l'apparence sainte, les corrupteurs et les corrompus
l'ou-trageaient et le tourmentaient, comme n'ayant pas été bien crucifié à
leurs yeux, n'ayant pas souffert de la manière que leur présomption
orgueilleuse l'entendait et l'imagi-nait, et tous déchiraient à l'envi la robe
sans couture de son Eglise: chacun voulait l'avoir pour Rédempteur autre-ment
qu'il ne s'était donné dans l'excès de son amour. Beaucoup le maltraitaient,
l'insultaient, le reniaient; beau-coup haussaient les épaules et secouaient la
tête sur lui, évitaient les bras qu'il leur tendait, et s'en allaient vers
l’abîme où ils étaient engloutis. Il en vit une infinité d'autres qui n'osaient
pas le renier hautement, mais qui s'éloignaient avec dégoût des plaies de son
Eglise, comme le lévite s'éloigna du pauvre assassiné par les voleurs. Ils
s'éloi-gnaient de son épouse blessée comme des enfants lâches et sans foi
abandonnant leur mère au moment de la nuit, quand viennent les voleurs et les
meurtriers auxquels leur négligence ou leur malice a ouvert la porte. Il les
vit s'approprier le butin qu'ils transportaient au désert, les vases d'or et
les colliers brisés. Il vit tous ces hommes tantôt séparés de la vraie vigne et
couchés parmi les raisins sauvages, tantôt comme des troupeaux égarés, livrés
en proie aux loups, conduits par des mercenaires dans de mauvais pâturages, et
refusant d'entrer dans le bercail du bon pas-teur qui donne sa vie pour ses
brebis. Ils erraient sans patrie dans le désert au milieu des sables agités par
les vents, et Ils ne voulaient pas voir sa ville placée sur la montagne qui ne
peut rester cachée, la maison de sa fiancée, son Eglise bâtie sur le roc près
de laquelle Il a promis d'être jusqu'à la fin des siècles et contre laquelle
les portes de l'enfer ne doivent pas prévaloir. Ils refusaient d'entrer par la
porte étroite pour n'avoir pas à se courber. Il les vit suivre ceux qui
s'étaient dirigés ailleurs que vers la porte. Ils bâtissaient sur le sable des
huttes qu'ils refai-saient et défaisaient sans cesse, mais où il n'y avait ni
autel, ni sacrifice; ils avaient des girouettes sur leurs toits, et leurs
doctrines changeaient avec le vent; aussi étaient-ils en contradiction les uns
avec les autres. Ils ne pouvaient pas s'entendre et n'avaient jamais de
position fixe : souvent ils détruisaient leurs cabanes et en lançaient les
débris contre la pierre angulaire de l'Eglise qui restait Inébranlable.
Plusieurs d'entre eux, comme les ténèbres régnaient dans leurs demeures, ne
venaient pas vers la lumière placée sur le chandelier dans la maison de
l'épouse, mais erraient les yeux fermés autour des jardins de l'Eglise, et ne
vivant plus que des parfums qui s'en exhalaient; ils tendaient les bras vers
des idoles nébuleuses, et suivaient les astres errants qui les conduisaient à
des puits sans eau : au bord du précipice, ils ne voulaient pas écouter la voix
de l'épouse qui les appelait, et, dévorés par la faim, ils riaient avec une
pitié arrogante des serviteurs et des messagers qui les invitaient au festin
nuptial. Ils ne voulaient pas entrer dans le jardin, car ils craignaient les
épines de la haie : ivres d'eux-mêmes, ils n'avaient ni froment pour leur faim,
ni vin pour leur soif; et aveuglés par leur propre lumière, Ils nommaient
invisible l'Eglise du Verbe fait chair. Jésus les vit tous; il pleura sur eux;
il voulut souf-frir pour tous ceux qui ne le voient pas, qui ne veulent pas
porter leur croix avec lui dans sa ville bâtie sur la montagne qui ne peut
rester cachée, dans son Eglise fondée sur le roc, à laquelle il s'est donné
dans le saint sacre-ment, et contre laquelle les portes de l'enfer ne
prévaudront pas.
Je voyais ces tableaux
innombrables de l'ingratitude des hommes et de l'abus fait de la mort
expiatoire de mon fiancé céleste, passer alternativement sous des formes
diver-ses ou douloureusement semblables devant l’âme contristée, du Seigneur,
et j'y voyais figurer Satan, qui arrachait vio-lemment à Jésus et étranglait
une multitude d'hommes ra-chetés par son sang, et même ayant reçu l'onction de
son sacrement. Le Sauveur vit avec une douleur amère toute l'ingratitude, toute
la corruption des premiers chrétiens, de ceux qui vinrent ensuite, de ceux du
temps présent et de ceux de l'avenir. Toutes ces apparitions, pendant
les-quelles la voix du tentateur répétait sans cesse : “ Veux-tu donc souffrir
pour de pareils ingrats? ” fondaient sur Jésus avec tant d'impétuosité et de
fureur, qu'une angoisse indicible opprimait son humanité. Le Christ, le Fils de
l’homme, luttait et joignait les mains, il tombait, comme accablé, sur ses
genoux, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, et sa volonté humaine livrait un
si terrible combat contre la répugnance à tant souffrir pour une race si
ingrate, que la sueur en larges gouttes de sang coulait de son corps jusqu'à
terre. Dans sa détresse, il regardait autour de lui comme cherchant du secours,
et semblait prendre le ciel, la terre et les astres du firmament à témoin de
ses souffran-ces. Il me semblait l'entendre crier : “ Est-il possible de
supporter une telle ingratitude? Je vous prends à témoin de ce que j'endure ! ”
Ce fut alors comme si la
lune et les étoiles se rappro-chaient; je sentis, en cet instant, qu'il faisait
plus clair. J'observai alors la lune, ce que je n'avais pas fait jus-qu'alors,
et je la vis tout autre qu'à l'ordinaire. Elle n’était pas encore tout à fait
pleine et me parut pourtant plus grande que chez nous. Au milieu je vis une
tache obscure, semblable à un disque placé devant elle, et au centre de
laquelle était une ouverture par laquelle la lumière rayon-nait vers le côté où
la lune n'était pas encore pleine. Ce corps opaque était comme une montagne, et
autour de la lune je vis encore un cercle lumineux semblable à un arc-en-ciel.
Jésus, dans sa détresse,
éleva la voix, et fit entendre quelques cris douloureux. Les trois Apôtres se
réveillèrent; ils prêtèrent l'oreille, levant les mains avec effroi, et
voulaient aller le rejoindre; mais Pierre retint Jacques et Jean, et leur dit :
“Restez, je vais aller vers lui. ” Je le vis courir et entrer dans la grotte:“
Maître, dit-il, qu'avez-vous? ” Et il se tenait là, tremblant à la vue de Jésus
tout sanglant et frappé de terreur. Jésus ne lui répondit pas et ne parut pas
faire attention à lui. Pierre revint vers les deux autres; Il leur dit que le Seigneur
ne lui avait pas répondu, et qu'il ne faisait que gémir et soupirer. Leur
tristesse augmenta, ils voilèrent leur tète, s'assirent et priè-rent en
pleurant.
Je retournai vers mon céleste fiancé dans sa douloureuse agonie. Les images
hideuses de l'ingratitude des hommes futurs dont il prenait sur lui la dette
envers la justice divine, roulaient vers lui toujours plus terribles et plus
Impétueuses, et il continuait à lutter contre la répugnance de la nature
humaine à souffrir. Plusieurs fois, je l'en-tendis s'écrier : “ Mon Père,
est-il possible de souffrir pour “ tous ces ingrats? O mon Père, si ce calice
ne peut pas “ s'éloigner de moi, que votre volonté soit faite ! ”
Au milieu de toutes ces
apparitions, je voyais Satan se mouvoir sous diverses formes hideuses, qui se
rapportaient aux diverses espèces de péchés. Tantôt Il apparaissait comme un
grand homme noir, tantôt sous la figure d'un tigre, tantôt sous celles d'un
renard, d'un loup, d'un dragon, d'un ser-pent. Ce n'était pas la forme même de
ces animaux, mais seulement le trait saillant de leur nature, mêlé avec
d'autres formes hideuses. Il n'y avait là rien de semblable à une créature
complète, c'était seulement des symboles d'abomi-nation, de discorde, de
contradiction, de péché, enfin des formes du démon. Ces figures diaboliques
poussaient, en-traînaient, déchiraient aux yeux de Jésus des multitudes
d'hommes, pour la rédemption desquels il entrait dans le douloureux chemin de
la croix. Au commencement, je vis plus rarement le serpent, mais ensuite je le
vis apparaître avec une couronne sur la tête; sa taille était gigantesque, sa
force semblait démesurée, et il menait à l'assaut contre Jésus d'innombrables
légions de tous les temps et de toutes les races. Armées de toute espèce
d'instruments de destruc-tion, elles combattaient quelquefois les unes contre
les autres, puis revenaient sur le Sauveur avec rage. C'était un horrible
spectacle; car ils l'accablaient d'outrages, de malédictions, le déchiraient,
le frappaient, le perçaient. Leurs armes, leurs glaives, leurs épieux, allaient
et venaient incessamment comme les fléaux des batteurs en grange dans une aire
immense, et tous faisaient rage contre le grain de froment céleste, tombé sur
la terre pour y mourir, afin de nourrir éternellement tous les hommes du pain
de vie.
Au milieu de ces cohortes
furieuses, dont quelques-unes me semblaient composées d'aveugles, Jésus était
ébranlé comme s'il eût réellement ressenti leurs coups. Je le vis chanceler de
côté et d'autre; tantôt il se redressait, tantôt il s'abattait; et le serpent,
parmi ces multitudes qu'il ramenait sans cesse contre Jésus, frappait çà et là
de sa queue, et déchirait ou engloutissait tous ceux qui étaient renversés par
elle.
Il me fut dit que ces troupes innombrables d'ennemis du Sauveur étaient ceux
qui maltraitaient de différentes manières Jésus-Christ, leur Rédempteur,
réellement présent dans le saint Sacrement sous les espèces du pain et du vin,
avec sa divinité et son humanité, son corps et son âme, sa chair et son sang.
Je reconnus parmi eux toutes les espèces de profanateurs de la divine
Eucharistie, ce gage vivant de sa présence personnelle toujours subsistante
dans l'Eglise catholique. Je vis avec horreur tous ces outrages, depuis la
négligence, l'irrévérence, l'omission, jusqu'au mé-pris, à l'abus et au
sacrilège la plus affreux; depuis la déviation vers les idoles du monde, les
ténèbres et la fausse science, jusqu'à l'erreur, l'incrédulité, le fanatisme,
la haine et la persécution. Je vis parmi ces ennemis du Sauveur toute espèce de
personnes, notamment des aveugles, des paralytiques, des sourds, des muets, et
même des enfants. Des aveugles qui ne voulaient pas voir la vérité, des
para-lytiques qui ne voulaient pas marcher avec elle, des sourds qui refusaient
d'écouter ses avertissements et ses menaces, des muets qui ne voulaient jamais
combattre pour elle avec le glaive de la parole, des enfants égarés à la suite
de parents et de maîtres mondains et oublieux de Dieu, nourris de convoitises
terrestres, enivrés d'une vaine sagesse et dégoûtés des choses célestes, ou
ayant dépéri loin d'elles et devenus à jamais incapables de les goûter. Parmi
ces derniers, dont l'aspect m'affligea particulièrement parce que Jésus aimait
les enfants, je vis beaucoup d'enfants de choeur mal élevés, irrévérencieux,
qui n'honorent pas le Christ dans les saintes cérémonies auxquelles ils
prennent part. Leurs fautes retombaient en partie sur la négligence de leurs
maîtres et sur celle des administrateurs des églises. Je vis avec épouvante que
beaucoup de prêtres, quelques-uns même se regardant comme pleins de foi et de
piété, maltraitaient aussi Jésus dans le saint Sacrement. Parmi le grand nombre
de ceux que j'eus la douleur de voir, je n’en mentionnerai qu'une catégorie.
J'en vis beaucoup qui croyaient et enseignaient la présence du Dieu vivant dans
le très saint Sacrement, mais ne la prenaient pas assez à coeur; car ils
oubliaient et négligeaient le palais, le trône, la tente, le siège, les
ornements royaux du Roi du ciel et de la terre; à savoir : l'église, l'autel,
le tabernacle, le calice, l'ostensoir, les vases, les ornements, en un mot.
tout ce qui sert à l'usage et à la parure de sa maison. Tout était abandonné,
tout dépérissait dans la poussière et dans la saleté, et le culte divin était,
sinon profané intérieurement, au mains déshonoré à l'extérieur. Tout cela
n'était pas le finit d'une pauvreté véritable, mais de l'in-différence, de la
paresse, de la préoccupation de vains Intérêts terrestres, souvent aussi de
l'égoïsme et de la mort intérieure; car je vis des négligences semblables dans
des églises riches, ou du moins aisées. J'en vis beaucoup d'au-tres où un luxe
mondain, sans goût et sans convenance, avait remplacé les ornements magnifiques
d'une époque plus pieuse, pour recouvrir comme d'un fard éclatant et cacher
sous des apparences menteuses la négligence, la malpropreté et les dégâts. Ce
que les riches faisaient par une vaine ostentation, les pauvres l'imitaient
bientôt sottement par manque de simplicité. Je ne pus m’empêcher de penser à cette
occasion à l'église de notre pauvre couvent, où l'on avait recouvert le vieil
et bel autel de pierre artis-tement sculpté d'une grande construction en bois
avec un barbouillage imitant le marbre, ce qui me faisait toujours beaucoup de
peine. Je vis toutes ces offenses à Jésus dans le saint Sacrement multipliées
par un grand nombre de préposés aux églises, lesquels ne sentaient pas qu'il
eût été juste de partager au moins ce qu'ils possédaient avec le Rédempteur
présent sur l'autel qui s'est livré tout entier a la mort pour eux, et qui pour
eux s'est laissé tout entier dans le Sacrement. Je vis que souvent les plus
pauvres étaient mieux entourés dans leurs cabanes que le Maître du ciel et de
la terre dans son église. Ah ! combien l'inhos-pitalité des hommes contristait
Jésus, qui s'était donné à eux pour nourriture ! Certes, il n'y a pas besoin
d'être riche pour recevoir celui qui récompense au centuple le verre d'eau
donné à celui qui a soif; mais lui, qui a si soif de nous, n'a-t-il pas lieu de
se plaindre quand le verre est impur et l'eau corrompue? Par suite de
semblables négli-gences, je vis les faibles scandalisés,
Quand je parlerais un an
entier, je ne pourrais dire tous les affronts faits à Jésus dans le saint
Sacrement que je connus de cette manière. J'en vis les auteurs assaillir le
Seigneur par troupes, et le frapper de diverses armes, selon la diversité de
leurs offenses. Je vis des clercs irrévéren-cieux, des prêtres légers ou
sacrilèges dans la célébration du saint Sacrifice et la distribution de la
sainte Eucharistie des troupes de communiants tièdes et indignes. Je vis, en
nombre infini, des gens pour qui la source de toute bénédiction, le mystère du
Dieu vivant, était devenue une impré-cation, une formule de malédiction, des
guerriers furieux profanant les vases sacrés, des serviteurs du démon
em-ployant la sainte Eucharistie aux mystères d'un effroyable culte infernal. A
côté de ces insultes brutales et violentes, je vis une foule d'impiétés moins
grossières qui parais-saient tout aussi abominables. Je vis beaucoup de
personnes séduites par de mauvais exemples ou des enseignements perfides perdre
la foi à la présence réelle de Jésus dans le saint Sacrement et ne plus y
adorer humblement le Sauveur. Je vis dans ces troupes un grand nombre de
doc-teurs que leurs péchés avaient rendu hérésiarques; ils se disputaient entre
eux au commencement puis ils s’unis-saient pour attaquer Jésus avec fureur dans
le saint Sacrement de son église. Je vis une troupe nombreuse de ces apostats,
chefs de secte, insulter le sacerdoce catholique, combattre la présence réelle
de Jésus dans l'Eucharistie, nier qu'il ait donné ce sacrement à son Eglise et
qu'elle l'ait fidèlement conservé, et arracher de son coeur, par leurs
séductions, une multitude d'hommes pour lesquels il a répandu son sang. Ah !
c'était un affreux spectacle, car je voyais l'Eglise comme le corps de Jésus
dont il avait réuni ensemble, par sa douloureuse Passion, les membres isoles et
dispersés, et toutes ces masses d'hommes, qui se sépa-raient de l'Eglise,
déchiraient et arrachaient comme des morceaux entiers de sa chair vivante.
Hélas! il jetait sur eux des regards touchants, et gémissait de les voir se
perdre. Lui, qui s'était donné à nous pour nourriture dans le saint Sacrement,
afin de rassembler en un seul corps celui de l'Eglise, son épouse, les hommes
séparés et divisés à l’infini, il se voyait déchiré dans ce corps même, car la
table de la communion, de l'union dans le saint Sacre-ment, ce chef-d’œuvre de
son amour, dans lequel il avait voulu rester à jamais parmi les hommes, était
devenue, par la malice des faux docteurs, la borne de séparation, en sorte que
là où il est par-dessus tout juste et salutaire que beaucoup ne fusent plus
qu'un, à cette sainte table où le Dieu vivant lui-même est l'aliment qu'on
reçoit, ses enfants devaient se séparer des incroyants et des héréti-ques pour
ne pas se rendre complices du péché d'autrui. Je vis, de cette manière, des
peuples entiers arrachés de son sein, et privés de la participation au trésor
des grâces laissées à l'Eglise. C'était un spectacle affreux de les voir se
séparer d'abord en petit nombre, puis, devenus des peu-ples entiers, se diviser
sur les choses les plus saintes, et se poser en ennemis les uns vis-à-vis des
autres. A la fin, je vis tous ceux qui s'étaient séparés de l'Eglise plongés
dans l'incrédulité, la superstition, l'hérésie, la fausse Phi-losophie mondaine
: pleins d'une fureur sauvage, ils se réunissaient en grandes troupes pour
assaillir l'Eglise, excités par le serpent homicide qui s'agitait au milieu
d'eux. Hélas! c'était comme si Jésus s'était senti déchirer lui-même en mille
lambeaux. Le seigneur, livré à ces angoisses, vit et sentit tout l'arbre
empoisonné de la division avec toutes ses branches et ses fruits qui se
subdivisaient sans cesse jusqu'à la fin des temps où le froment sera recueilli
dans les greniers et la paille jetée au feu.
J'étais tellement saisie
d'horreur et d'effroi qu'une apparition de mon fiancé céleste me plaça
miséricordieusement la main sur le coeur, avec ces paroles : “ Personne n'a
encore vu cela, et ton coeur se briserait de douleur si je ne le soutenais. ”
Je vis le sang rouler en larges gouttes sur le pâle visage du Sauveur; ses
cheveux étaient collés ensemble et dressés sur sa tête, sa barbe sanglante et
en désordre comme si on eût voulu l'arracher. Après la vision dont je viens de
parler, il s'enfuit en quelque sorte hors de la caverne, et revint vers ses
disciples. Mais sa démarche était comme celle d'un homme couvert de blessures
et courbé sous un lourd far-deau, qui trébucherait à chaque pas. Lorsqu'il vint
vers les trois Apôtres, ils ne s'étaient pas couchés pour dormir comme la
première fois; Ils avaient la tête voilée et affaissée sur leurs genoux, dans
une position où je vois souvent les gens de ce pays-là lorsqu'ils sont dans le
deuil ou qu'ils veulent prier. Ils s'étaient assoupis, vaincus par la tristesse
et la fatigue. Jésus, tremblant et gémissant, s’approcha d'eux, et ils se
réveillèrent. Mais, lorsqu'à la clarté de la lune ils le virent debout devant
eux, avec son visage pâle et sanglant et sa chevelure en désordre, leurs yeux
fatigué ne le reconnurent pas d'abord tout de suite, car il était indiciblement
défiguré. Comme il joignait les mains, ils se levèrent, le prirent sous les
bras, le soutinrent avec amour, et il leur dit avec tristesse qu'on le ferait
mourir le len-demain, qu'on s'emparerait de lui dans une heure, qu'on le
mènerait devant un tribunal, qu'il serait maltraité, ou-tragé, flagellé, et
enfin livré à la mort la plus cruelle. Il les pria de consoler sa mère, et
aussi de consoler Made-leine. Il leur parla ainsi pendant quelques minutes;
pour eux, ils ne lui répondirent pas, car ils ne savaient que dire, tant son
aspect et ces discours les avaient troublés; ils croyaient même qu'il était en
délire. Mais lorsqu'il vou-lut retourner à la grotte, il n'eut pas la force de
marcher. Je vis Jean et Jacques le conduire, et revenir lorsqu'il fut entré
dans la grotte. Il était à peu près onze heures et un quart.
Pendant cette agonie de Jésus, je vis la sainte Vierge acca-blée aussi de
tristesse et d'angoisses dans la maison de Marie, mère de Marc. Elle se tenait
avec Madeleine et Marie dans le jardin de la maison; elle était là, courbée en
deux sur une pierre et affaissée sur ses genoux. Plusieurs fois elle perdit
connaissance, car elle vit intérieurement plu-sieurs choses de l'agonie de
Jésus. Elle avait déjà envoyé des messagers pour avoir de ses nouvelles; mais,
ne pouvant pas attendre leur retour, elle s'en fut, toute inquiète, avec
Madeleine et Salomé, jusqu'à la vallée de Josaphat. Elle marchait voilée, et
étendait souvent les bras vers le mont des Oliviers; car elle voyait en esprit
Jésus baigné d'une sueur de sang, et il semblait qu'elle voulût de ses mains
étendues essuyer le visage de son fils. Je vis ces élans de son âme aller
jusqu'à Jésus, qui pensa à elle et regarda de son côté comme pour y chercher du
secours. Je vis cette communication entre eux sous forme de rayons qui allaient
de l'un à l'autre. Le Seigneur pensa aussi à Madeleine, et fut touché de sa
douleur; c'est pourquoi il recommanda aux disciples de la consoler; car il
savait que son amour était le plus grand après celui de sa mère, et il avait vu
qu'elle souffrirait encore beaucoup pour lui, et qu’elle ne l'offenserait plus
jamais.
Vers ce moment, à onze
heures un quart à peu près, les huit Apôtres revinrent dans la cabane de
feuillage de Gethsémani; ils s'y entretinrent et finirent par s'endormir. Ils
étaient très ébranlés, très découragés, et violemment assaillis par la
tentation. Chacun avait cherché un lieu où il pût se réfugier, et ils se
demandaient avec inquiétude : “ Que ferons-nous lorsqu'on l'aura fait mourir?
Nous avons tout quitté pour le suivre; nous sommes pauvres et le rebut de ce
monde, nous nous sommes entièrement abandonnés à lui, et le voilà maintenant si
languissant, si abattu, qu'on ne peut trouver en lui aucune consolation. ” Les
autres disciples avaient d'abord erré de côté et d'autre; puis, ayant appris
quelque chose des effrayantes prophéties de Jésus, ils s'étaient retirés pour
la plupart à Bethphagé.
Je vis Jésus priant encore
dans la grotte et luttant contre la répugnance de la nature humaine à souffrir.
Il était épuisé de fatigue et abattu, et il disait : “ Mon père, si c'est
votre volonté, éloignez de moi ce calice. Cependant, que votre volonté se fasse
et non pas la mienne. ” Mais alors l'abîme s'ouvrit devant lui, et les premiers
degrés des Limbes lui apparurent comme à l'extrémité d'une vole lumineuse. Il
vit Adam et Eve, les patriarches. les prophètes, les justes, les parents de sa
mère et Jean-Baptiste attendant son arrivée dans le monde inférieur avec un désir
si violent, que cette vue fortifia et ranima son coeur plein d'amour. Sa mort
devait ouvrir le ciel à ces captifs; elle devait les tirer de la prison où ils
languissaient dans l'attente. Lorsque Jésus eut regardé avec une profonde
émotion ces saints de l'ancien monde, les anges lui présentèrent toutes les
cohortes des bienheureux à venir qui, joignant leurs combats aux mérites de sa
passion, devaient s'unir par lui au Père céleste. C'était une vision
inexprimablement belle et consolante. Tous rangés, suivant leur date, leur
classe et leur dignité, passèrent devant
L'action et l'influence réciproque que tous ces saints exer-çaient les uns sur
les autres, la manière dont ils puisaient à une source unique, au saint
Sacrement et à la passion du Seigneur, offraient un spectacle singulièrement
touchant et merveilleux. Rien ne paraissait fortuit en eux; leurs oeuvres, leur
martyre, leurs victoires, leur apparence et leur vête-ment, tout cela, quoi que
bien divers, se fondait dans une harmonie et une unité infinies; et cette unité
dans la diver-sité était produite par les rayons d'un soleil unique, par la
passion du Seigneur, du Verbe fait chair, en qui la vie était la lumière des hommes
qui lait dans les ténèbres et que les ténèbres n'ont pas comprise.
C'était la communauté des
Saints futurs qui passait devant l’âme du Sauveur, lequel se trouvait placé
entre le désir des patriarches et le cortège triomphal des bienheureux à venir;
ces deux troupes s’unissant et se complétant en quelque sorte l'une l'autre,
entouraient le coeur aimant du Rédempteur comme d'une couronne de victoire.
Cette vue inexprimablement touchante donna à l'âme de Jésus un peu de
consolation et de force. Ah! il aimait tellement ses frères et ses créatures,
qu'il aurait accepté avec joie toutes les souffrances auxquelles il se dévouait
pour la rédemption d'une seule âme. Comme ces visions se rapportaient à
l'ave-nir, elles planaient à une certaine hauteur.
Mais ces images consolantes s'évanouirent, et les anges lui montrèrent sa
Passion tout près de terre, parce qu'elle était proche. Ces anges étaient en
grand nombre. Je vis toutes les scènes s’en présenter très distinctement devant
lui, depuis le baiser de Judas jusqu’aux dernières paroles sur la croix : je
vis là tout ce que je vois dans mes méditations de
A la fin des visions de
Jésus, ayant accepté
librement le calice de ses souffrances il reçu une nouvelle force, resta encore
quelques minutes dans la grotte, plongé dans une méditation tranquille et
ren-dant grâces à son Père céleste. Il était encore affligé mais
réconforté surnaturellement, au point de pouvoir aller vers les disciples
sans chanceler et sans plier sous le poids de sa douleur. Il était toujours
pâle et défait mais son pas était ferme et décidé. Il avait essuyé son visage
avec un suaire, et remis en ordre ses cheveux qui pendaient sur ses épaules,
humides de sang et de sueur et colles ensemble.
Quand il sortit de la grotte, je vis la lune comme aupara-vant, avec la
tache singulière qui en occupait le centre et le cercle qui l'entourait,
mais sa clarté et celle des étoiles
étaient autres que précédemment, lors des grandes angoisses du Seigneur. La
lumière maintenant était plus naturelle. Lorsque Jésus vint vers ses disciples,
ils étaient couchés, comme la première fois, contre le mur de la terrasse ; ils
avaient la tète voilée et dormaient. Le Seigneur leur dit que ce n’était pas le
temps de dormir, qu'ils devaient se ré-veiller et prier. “ Voici l'heure où le
Fils de l'homme sera livré dans les mains des pécheurs. dit-il; levez-vous et
marchons : le traître est proche : mieux vaudrait pour lui qu’il ne fût jamais
né ”. Les Apôtres se relevèrent tout effrayés, et autour d'eux avec inquiétude.
Lorsqu'ils se furent un peu remis, Pierre lui dit avec chaleur : “ Maitre, je
vais appeler les autres, afin que nous vous défendions ”. Mais Jésus à quelque
distance dans la vallée, de l’autre côté du torrent de Cédron, une troupe
d’hommes armés, qui s'approchaient avec des flambeaux, et il leur dit qu’un
d’entre eux l'avait trahi. Les Apôtres regardaient la chose comme impossible.
Il leur parla encore avec calme, leur recommanda de nouveau de consoler sa
mère, et dit : “ Allons au-devant d'eux, je nie livrerai sans résistance entre
les mains de mes ennemis. ” Il sortit alors du jardin des Oliviers avec les
trois Apôtres, et vint au-devant des archers sur le chemin qui était entre ce
jardin et celui de Gethsémani.
Lorsque la sainte Vierge reprit connaissance entre les bras de Madeleine et de
Salomé, quelques disciples, qui avaient vu les soldats s'approcher, vinrent à
elle et la ramenèrent dans la maison de Marie, mère de Marc. Les archers
prirent un chemin plus court que celui qu'avait suivi Jésus en ve-nant du
Cénacle.
La grotte dans laquelle
Jésus avait prié aujourd'hui n'était pas celle où il avait coutume de prier sur
le mont des Oliviers. Il allait ordinairement dans une caverne plus éloignée
où, un jour, après avoir maudit le figuier stérile, il avait prié dans uns
grande affliction, les bras étendus et appuyé contre un rocher.
Les traces de son corps et
de ses mains restèrent imprimées sur la pierre et furent honorées plus tard ;
mais on ne savait plus à quelle occasion ce prodige avait eu lieu. J’ai vu
plusieurs fois de semblables empreintes laissées sur la pierre, soit par les
prophètes de l'Ancien Testament, soit par Jésus, Marie, ou quelques-uns des
apôtres : j'ai vu aussi celles du corps de sainte Catherine d'Alexandrie sur le
mont Sinaï. Ces empreintes ne paraissaient pas profondes, mais semblables à
celles qu'on laisserait en appuyant la main sur une pâte épaisse (1).
(1) Elle décrivit ensuite
avec beaucoup de détails la forme et la couleur de la pierre sur laquelle Jésus
s'était appuyé dans cette autre grotte ; elle mentionna des crevasses et des
endroits où il y avait comme des stalactites, etc.