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Livre des Visions et des
Instructions :
Par
LE LIVRE DES VISIONS ET DES
INSTRUCTIONS DE
TRADUIT PAR
ERNEST HELLO
Moi, dit Angèle
de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis dix-huit pas avant de
connaître l’imperfection de la vie.
ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS
Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la
connaissance ; mon âme entra en crainte ; elle trembla à cause de sa damnation,
et je pleurai, je pleurai beaucoup.
Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte, que
je reculais devant l’aveu. Je ne me confessai pas, je n’osais pas avouer, et
(37) j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le corps
de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne cessait de
gronder. Je priai saint François de me faire trouver le confesseur qu’il me
fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je pusse parler. La même nuit,
le vieillard m’apparut. « Ma soeur, dit-il, si tu m’avais appelé plus tôt, je
t’aurais exaucée plus tôt. Ce que tu demandes est fait. »
Le matin, je
trouvai dans l’église de Saint Félicien un frère qui prêchait.
Après le sermon,
je résolus de me confesser à lui. Je me confessai pleinement ; je reçus
l’absolution.. Je ne sentis pas d’amour; l’amertume seulement, la honte et la
douleur.
Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée ; j’essayai de
satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur. (38)
CONSIDÉRATION DE
Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde ; je fis
connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui m’avait
fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination ; la douleur et
les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence sévère ; mais je ne veux
pas dire laquelle.
CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME
Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec
une certitude pleine que j’avais mérité l’enfer ; je gémissais dans l’amertume,
et je prononçai ma condamnation.
Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle.
Ayez donc pitié .d’une pauvre âme, qui se meut si lourdement, qui traîne vers
Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, et qui a fait à peine un petit
mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour (39) pleurer, et
je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci, le pouvoir de pleurer;
c’était la seule, celle-là était amère.
ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES
Une illumination me donna la vue de mes péchés dans la profondeur.
Ici je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les
créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me revenaient
profondément à la mémoire, et dans la confession que je faisais à Dieu, je les
pesais très profondément. Par la sainte Vierge et par tous les saints
j’invoquais la miséricorde de Dieu, et me sentant morte, je demandais à genoux
la vie. Et je suppliais toutes les créatures que je sentais avoir offensées, de
ne pas prendre la parole pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir
sur moi la pitié de toutes les créatures, et la pitié de tous les saints. Et je
reçus alors un don : c’était un grand feu d’amour, et la puissance de prier
comme jamais je n’avais prié. (40)
Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle
je contemplais avec l’oeil du coeur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour
nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse.
Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde
connaissance de la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de
mes propres péchés un sentiment très cruel, et je m’aperçus que l’auteur du
crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je ne m’en
doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne pénétrais pas dans
le comment de ces choses. La profondeur de l’intelligence me fut donnée plus
tard. Dans le regard que je raconte il n’y avait que du feu, feu d’amour et de
regret, feu tel, que, debout au pied de la (41) croix, je me dépouillai de
toutes choses par la volonté et m’offris tout entière, et avec tremblement, je
fis voeu de chasteté, et accusant mes membres, l’un après l’autre, je promis de
les garder sans tache désormais. Et je priais qu’il me gardât fidèle à cette
chasteté: d’une part je tremblais de faire cette promesse ; de l’autre le feu
me l’arrachait, et il me fut impossible de résister.
Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin
de savoir me tenir debout à ses pieds, et trouver le refuge, l’universel refuge
des pécheurs. La lumière vint, et voici comment me fut montrée la voie. Si tu
veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de toutes choses, car il
faut être légère et libre. Il fallut pardonner toute offense, me dépouiller de
-toute chose terrestre, hommes ou femmes, amis, parents et toute créature ; et
de la possession de moi, et enfin de moi-même, et donner mon coeur à
Jésus-Christ, de qui je tenais tout bien, et marcher par la voie épineuse, la
voie de la tribulation. Je me défis pour la première fois de mes meilleurs (42)
vêtements et des aliments les plus délicats, et des coiffures les plus
recherchées. Je sentis beau coup de peine, beaucoup de honte, peu d’amour
divin. J’étais encore avec mon mari, c’est pour quoi toute injure qui m’était
dite ou faite avait un goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce
fut alors que Dieu voulut m’enlever ma mère, qui m’était, pour aller à lui,
d’un grand empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps.
Et parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me débarrassât
d’eux tous, leur mort me fui une grande consolation (Il est bien entendu que
ces sentiments exceptionnels tiennent, la voie exceptionnelle par où était
conduite Angèle de Foligno Les dernières lignes, du reste, ne laissent aucun
doute à cet égard). Ce n’était pas que je fusse exempte de compassion ;
mais je pensais qu’après cette grâce, mon coeur et ma volonté seraient toujours
dans le coeur de Dieu, le coeur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur.
Je demandai à Dieu la chose la plus agréable ses yeux. Alors, dans
sa pitié, il m’apparut (43) plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille,
crucifié. « Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies. » Et par un procédé
étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi. Ceci se
renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une après l’autre,
en détail, et me disait : « Que peux-tu faire pour moi qui me récompense? » Il
m’apparaît plusieurs fois dans le jour. Les visions du jour étaient plus
apaisées que celles de la nuit ; toutes avaient l’aspect de la plus horrible
douleur. Il me montrait les tortures de, sa tête, les poils de sourcils, les
poils de barbe arrachés ! Il comptait les coups de la flagellation, me montrait
en détail à quelle place chacun d’eux avait porté, et me disait : « C’est pour
toi, pour toi, pour toi. »Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire,
je compris que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle
devait être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il
continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant : « Que peux-tu
faire qui me récompense? » Je pleurai, je pleurai, je pleurai, je sanglotai à
ce point que je vis mes larmes brûler ma chair ; quand je vis que je brûlais,
j’allai chercher de l’eau froide. (44)
Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise ; et
je m’efforçai de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les
choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration divine
qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante, et voici
comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint, et je craignis de
mourir avant d’avoir été pauvre : d’un autre côté, j’étais combattue de mille
tentations, j’étais jeune, la mendicité était entourée de périls et de hontes.
Il me faudra, disais-je, mourir de faim, mourir de froid et mourir nue personne
au monde ne m’approuvera. Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon
coeur, et l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra ; je
résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de froid, de
honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de tous les maux
possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour Dieu, et je me décidai
résolument. (45)
Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la
douleur qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité
dans ma mémoire
Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Coeur du
Christ me fut montré, et j’entendis ces paroles : « Voici le lieu sans
mensonge, le lieu où tout est vérité. » Il me sembla que cela se rapportait aux
paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée.
AGRANDISSEMENT DE
Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et
me donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. (46)
Il m’appela et
me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me sembla que
j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce sang encore chaud
je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la première fois une grande
consolation, mêlée à une grande tristesse, car j’avais
Je fixai mon désir sur
Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque.
Je priai : je disais le Pater; tout à coup Dieu écrivit de sa main le
Pater dans mon coeur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon
indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des
paroles du Pater se dilatait dans mon coeur ; je les disais l’une après
l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde, et malgré les larmes
que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de mon indignité,
je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine. La bonté divine se
fit sentir à moi dans le Pater mieux que nulle part ailleurs, et cette
impression dure au moment où je parle. Cependant, comme le Pater me (49)
rêvélait en même temps mes crimes, mon indignité je n’osais lever les yeux ni
vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers rien ; mais je suppliai
O pécheurs ! avec
quelle lourdeur l’âme par pour la pénitence ! Que ces chaînes sont pesantes !
Que de mauvais conseillers ! Que d’empêchements ! Le monde, la chair et le
démon.
Et à chacun de
ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me traîner un pas plu loin
tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il étai moindre.
Il me fut ensuite montré que
Voici un de ces
songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais enfermée pendant le carême
dans une retraite profonde, j’aimais, je méditais, j’étais arrêtée sur une
parole de l’Evangile, parole de miséricorde et d’amour : il y avait un livre à
côté de moi, c’était le Missel : j’eus soif de voir écrite la parole qui me
tenait fixée. Je m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre ;
je résistai à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je
m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision : et il me
fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles délices, que
l’homme qui la posséderait oublierait le monde. « En veux-tu la preuve? me dit
mon guide. — Oui, (51) oui », répondis-je. Et j’avais soif, j’avais soif. La
preuve me fut donnée : je compris, j’oubliai le monde. Mon guide reprit : « Il
n’oublierait pas seulement le monde, celui qui goûterait la délectation inouïe
de l’intelligence évangélique, il s’oublierait lui-même. » Il parla, et
j’éprouvai. Je compris, je sentis, et je demandai à ne plus sortir de là
jamais. « Il n’est pas encore temps », dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les
yeux ; je sentais à la fois la joie immense de la vision donnée, la douleur
immense de la vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du
1souvenir. Alors la certitude me vint et me resta ; c’était une lumière,
c’était une ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite
que tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien : les
prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent seulement pas
ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la vision. (52)
Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par
l’immense délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais
voulu ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de
ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de manger trop
peu ; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était le feu dans mon
coeur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me fatiguait. Et pourtant
je fus conduite vers un plus grand feu et une ardeur plus brûlante. Alors je ne
pouvais plus entendre parler de Dieu sans répondre par un cri, et quand
j’aurais vu sur ma tête une hache levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri.
Ceci m’arriva pour la première fois le jour où je vendis mon château pour en
donner le prix aux pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.
A partir de ce
moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait, même en présence des
gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne dis pas le contraire ; c’est
une infirmité (54) disais-je ; niais je ne peux pas faire autrement.
Je ne pouvais
donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri: cependant une certaine
pudeur me gênait. Si je voyais
De peur que la
grandeur et la multitude des révélations et des visions ne m’enflât, de peur
que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné un tentateur à mille formes
qui multiplie autour de moi les tentations et les peines : peines du corps et
peines de l’âme. D’innombrables tourments déchirent mon corps : ils viennent
des démons, qui les excitent de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse
exprimer les douleurs de mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre
horriblement. Je ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile
et fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas un
membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis faible,
gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité douloureuse. Je ne me
remue qu’avec la plus grande peine ; je suis fatiguée du lit, et je ne peux
manger suffisamment (55).
Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et
plus terribles, les démons me les. infligent à peu près sans relâche. Je ne
peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains liées
derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait attaché par une
corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans remède, sans appui. Je
crois même que ce que je subis de la part des démons est plus cruel et plus
désespéré. Les démons ont pendu mon âme : et de même que le pendu n’a pas de
soutien, mon âme pend sans appui, et mes puissances sont renversées, au vu et
au su de mon esprit. Quand mon âme voit ce renversement et cet abandon de mes
puissances sans pouvoir s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je
peux à peine pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir ;
quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est telle, que
c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces. Quelquefois je ne peux
m’empêcher de me frapper horriblement, au point de me gonfler la tête et les
membres. Quand mon âme assiste au départ et à la chute de ses puissances, le
deuil se fait en elle, et je vocifère à Dieu, et je crie sans relâche : Mon
Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas ! (56)
Je souffre un
autre tourment : c’est le retour, au moins apparent, des anciens vices. Ce
n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur empire, mais ils me
torturent cruellement. Les vices même que je n’eus jamais viennent en moi,
s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent pas toujours, et leur mort me
donne une grande joie. Je suis livrée à de nombreux démons qui ressuscitent en
moi les vices que j’avais, et en produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais
quand je me souviens que Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir
tous mes maux redoubler.
Quelquefois, il
se produit une affreuse et infernale obscurité où disparaît toute espérance, et
cette nuit est horrible. Et les vices que je sens morts dans mon âme
ressuscitent dans mon corps ; mais les démons les réveillent en dehors de
l’âme, et en excitent d’autres qui n’y furent jamais. Je souffre alors
particulièrement dans trois endroits du corps : le feu de la concupiscence est
tel dans ces moments-là, qu’avant d’en avoir reçu la défense, je me brûlais
avec le feu matériel, dans l’espoir d’éteindre l’autre. Ah ! j’aimerais mieux
être brûlée vive ! Je crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et
je dis à Dieu : « Si je suis damnée, eh bien ! tout de suite : (57) pas de
retard; puisque vous m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme
m’engloutisse. » Et, je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme,
puisqu’elle n’y consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence.
L’ennui se joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas.
L’âme se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux
vices, elle se voit sans force contre eux : elle voit entre Dieu et elle une
effroyable contradiction ; elle voit sa chute et sent son martyre. Un vice que
je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale: je sens clairement et
je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse, je crois, tous les
autres; la vertu par laquelle je le combats est un don manifeste du Dieu
libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la ruine de toutes mes croyances, ce
don senti me rendrait la foi. Il y a là une espérance assurée, tranquille, et
le doute est impossible ; la force l’emporte ; le vice a le dessous ; la force
me tient suspendue au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la
puissance communiquée par elle, que tous 1es hommes, tous les démons, toutes
les ruses de la terre et de l’enfer n peuvent obtenir de moi-même le plus léger
mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que je n’ose
(58) nommer m’altère si cruellement, que si ‘la force divine se cache un instant
et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte et aucun châtiment
ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force divine survient et me
délivre : tous les biens et tous les maux de ce monde ne peuvent plus rien
contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant plus de deux ans!
Dans mon âme une
certaine humilité et un certain orgueil se combattent douloureusement, et j’ai
dégoût de toutes ces choses. Ce genre d’humilité, qui me montre destituée de
tout bien, chassée de toute vertu et de toute grâce, qui me montre en moi la
multitude des vices et des vides, m’enlève toute espérance et me cache tOute
miséricorde. Je me vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et
son agent, chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond
de l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie,
celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité entraîne
tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de démons ; dans mon âme
et dans mon corps je ne vois que des défauts : Dieu m’est fermé ; puissance et
grâce, tout est caché. Le souvenir même du Seigneur m’est interdit; me voyant
damnée, je ne m’inquiète que de mes crimes, que je (59) voudrais n’avoir pas
commis au prix de tous les biens et de tous les maux qui peuvent être nommés.
Au souvenir de mes crimes, je me raidis tout entière pour combattre le démon et
triompher de mes vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre,
et je mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a
engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la surabondance
de mes iniquités ; je cherche inutilement par où les découvrir et les
manifester au monde: je voudrais aller nue par les cités et par les places, des
viandes et poissons pendus à mon cou, et crier: Voilà la vile créature, pleine
de malice et de mensonge ! Voilà la graine de vice, voilà la graine du mal. Je
faisais le bien aux yeux des hommes ; je faisais dire : Elle ne mange ni
poisson, ni viande. Ecoutez-moi : j’étais gourmande et ivrogne : je faisais
semblant de ne vouloir que le nécessaire ; je jouais à la pauvreté extérieure.
Mais je me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le
matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la malice de
mon coeur! Ecoutez bien : je suis l’hypocrisie, fille du diable:
je me nomme celle qui ment;
je me nomme l’abomination de Dieu ! Je me disais fille d’oraison, j’étais fille
de colère, et d’enfer et d’orgueil. (60) Je me présentais comme ayant Dieu dans
mon âme, et sa joie dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le
diable dans mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de
sainteté: sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les infamies
de mon coeur, j’ai trompé des nations.
Homicide, voilà
mon nom!
Homicide des
âmes, homicide de mon âme !
Couchée dans
l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là qu’on appelle mes fils,
et je leur disais : « Ne me croyez plus ; ne me croyez plus. Est-ce que vous ne
voyez pas que je suis possédée? Vous qui vous appelez mes fils, priez la
justice de Dieu pour que les démons sortis de mon âme manifestent mes actes
dans toute leur horreur, et que Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par
moi. Est-ce que vous ne voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge?
Est-ce que vous ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de
malice, je le remplirais toute seule par la surabondance de la mienne? Ne me
croyez plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable ; tout ce que je
vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de Dieu
pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses oeuvres diaboliques soient
manifestes ; car je me (61) couvrais d’or avec des paroles divines, pour être
honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable sorte de
l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme. C’est pourquoi
je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que, s’il ne me manifeste pas
par lui-même, il me manifeste par la terre qui s’ouvre et m’engloutisse, afin
que, posée en spectacle et en exemple, je fasse dire aux hommes et aux femmes :
« Oh ! comme elle était dorée, dorée en dedans et dorée au dehors ! » Ah ! que
je voudrais avoir au cou un collier ou un lacet, et me faire traîner par les
places et par les villes : et les enfants me traîneraient et diraient : « Voilà
la misérable qui a menti toute sa vie ! » Et les hommes crieraient, ainsi que I
les femmes : « Oh ! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu ! La malice
cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même ! »
Mais tout cela
est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir nouveau, un désespoir
inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de tous ses biens. C’est fini,
c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la certitude que dans le monde entier
l’enfer n’a pas une proie aussi parfaite que moi-même ; toutes les grâces de
Dieu, toutes ses faveurs, tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer!
Oh! je vous en (62) supplie, mettez-vous en prière ; que la justice de Dieu
fasse sortir les démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon coeur;
ma tête se fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres
se disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges Sache, toi qui
écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux, de mes iniquités
et des mes mensonges ; j’étais toute petite quand j’ai commencé !
Voilà ce que je
suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement, Et puis l’orgueil arrive
!
Et, je suis
faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute amertume et tout
enflure Les biens que m’a faits Dieu se changent dans mon âme en amertume
infinie. Ils ne me servent à rien ! Ils ne remédient à rien ! Ils excitent
seulement une douloureuse admiration qui ressemble à une insulte faite à mon
désespoir! Pourquoi toujours en moi ce vide de vertu? Pourquoi Dieu a-t-il
permis cela? Et puis je doute et je me dis : Est-ce qu’il m’aurait trompée?
Cette tentation ferme et cache tout bien. Colère, orgueil, tristesse, amertume,
enflure et peine, la parole ne peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les
sages du monde et tous les saints du paradis m’accableraient de leurs
consolations et de leurs promesses, et Dieu (63) lui-
même de ses dons, s’il ne me changeait pas
moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au lieu de
me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient au delà de toute
expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma douleur et mon
aveuglement !
Ah ! si je
pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et prendre toutes
les’ infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous les corps des hommes,
je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres. Je l’ai dit souvent, que mes
tourments soient changés contre le martyre, n’importe de quelle espèce !
Mes tourments
ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape Célestin (1294) ; ils
ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient fréquents. Je ne suis pas
encore parfaitement guérie, quoique leur atteinte soit maintenant légère, et
seulement extérieure. La situation étant changée, je comprends que l’âme,
broyée entre l’humilité mauvaise et l’orgueil, subit une immense purgation, par
laquelle j’ai acquis l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus
grande est l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et
l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la
connaissance de ses vides et de ses fautes (64) qu’elle acquiert par cette
humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme est
affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert, avec la
pureté, l’aptitude des hauteurs.
L’élévation dont
elle devient capable se mesure à la profondeur de l’abîme où elle a ses racines
et ses fondations. (65)
Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous
console en toute tribulation.
Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation.
Après le dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après
l’illumination que m’apporta le Pater, je sentis la douceur de Dieu, et voici
comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et de la divinité.
Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la délectation, j’obéissais
dans mon âme à des inspirations intimées par l’attrait. Ce fut à cette époque
la plus grande joie de ma vie. Pendant la plus grande partie du jour je restai
debout dans ma cellule, abîmée~ dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite.
Et mon coeur reçut si fort le coup de la joie que je tombai à terre, incapable
de parole. Ma compagne courut à moi, s’agita et me crut morte;’ mais elle
m’ennuyait et me faisait obstacle. (66)
Un jour, au milieu des persévérances de la
prière, avant d’avoir tout donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant
une oraison du soir, privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à
Dieu « Tout ce que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je,
quand je l’aurai fini?… » La réponse vint. « Que veux-tu? dit-elle. - Ni or, ni
argent, ni le monde entier ;vous seul. - Fais donc et hâte-toi quand tu auras
terminé, toute
Ce fut alors que
je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce fut pendant la route que
la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais pas tout donné aux pauvres. Peu
s’en fallait à la vérité ; mais la mort d’un saint homme, qui s’était chargé de
mes affaires, en avait retardé la dernière phase. Cet homme, converti par moi,
voulut aussi tout donner; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il
mourut en chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles. (67)
Revenons à moi.
Je faisais donc mon pèlerinage : je priais en route, je demandais entre autres
choses au bienheureux François l’observation fidèle de sa règle, à laquelle je
venais de m’astreindre ; je demandais de vivre et d mourir dans la pauvreté.
J’étais déjà
allée à Rome pour demander a bienheureux saint Pierre la grâce et la liberté
qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les mérites de saint Pierre et de
saint François, je reçus, avec une certitude sensible, le don de la vraie
pauvreté. J’étais arrivée à cette grotte au delà de laquelle on monte à Assise
par un étroit sentier. J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait : « Tu
as prié mon serviteur François mais j’ai voulu t’envoyer un autre
missionnaire,. le Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens,
et je t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te conduire
près de mon serviteur.
« Je vais te parler pendant toute la route
ma parole sera ininterrompue et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai
liée, et je ne t lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et
je ne te lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui ; mais
quant au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes. Et il me provoquait à l’amour,
et il disait (68) : « O ma fille chérie ! ô ma fille et mon temple ô ma fille
et ma joie ! Aime-moi ! car je t’aime, beaucoup plus que tu ne m’aimes ! » Et,
parmi ces paroles, en voici qui revenaient souvent «O ma fille, ma fille et mon
épouse chérie ! »Et puis il ajoutait : « Oh ! je t’aime, je t’aime plus
qu’aucune autre personne qui soit dans cette vallée. O ma fille et mon épouse !
Je me suis posé et reposé en toi ; maintenant pose-toi et repose-toi en moi.
.l’ai vécu au milieu des apôtres : ils me voyaient avec les yeux du corps et ne
me sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre
joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le son de
ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur François espérant
obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup aimé, j’ai beaucoup fait en
lui mais si quelque autre personne m’aimait plus que François, je ferais plus
en elle. »
Et il se
plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi, et il gémissait,
et il disait « J’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans mensonge. Si je
rencontrais dans une âme un amour parfait, je lui ferais de plus grandes grâces
qu’aux saints des siècles passés, par qui Dieu fit des prodiges qu’on raconte
aujourd’hui. Or personne n’a d’excuse, car tout le monde (69) peut aimer; Dieu
ne demande à l’âme quo l’amour ; car lui-même aime sans mensonge, et lui-même
est l’amour de l’âme. » Pesez ces dernières paroles ; pesez-les. Elles sont
profondes.
Que Dieu soit
l’amour de l’âme, il me le lai. sait sentir par une vive représentation de sa
passion, et de sa croix qu’il a portée pour nous ; Lui, l’immense ; Lui, le
glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce qu’il a fait pour nous, et il
ajoutait : « Regarde bien ; trouves-tu en moi quelque chose qui ne soit pas
amour? » Et mon âme comprenait avec évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne
soit pas amour. Il se plaignait de trouver en ce temps peu de personnes en qui
il puisse déposer sa grâce, et il promet. tait de faire à ses nouveaux amis,
s’il en trouvait, de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait : « O
ma fille chêne, aime-moi ; cas je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes.
Aime-moi, ma bien-aimée; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans
malice. » Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité, l’aimât
du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de se donner si
seulement, elle le désire. Et il disait toujours « O ma bien-aimée, ô mon
épouse, aime-moi, mange, bois, dors ; toute ta vie me plaira, pourvu que tu
m’aimes ! » Il ajouta : « Je ferai (70) en toi de grandes choses en présence
des nations, je serai connu en toi, glorifié, clarifié en toi; le nom que je
porte en toi sera adoré à la face des nations. » Il ajouta mille autres choses.
Mais moi,
pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes défauts, je me disais
: Tu n’es pas digne de tous ces grands amours. Le doute me prit, et mon âme dit
à Celui qui parlait : « Si tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces
choses inconvenantes ; car je suis fragile et capable d’orgueil. » Il répondit
: « Eh bien, essaie ! essaie de tirer vanité de mes paroles, essaie donc ;
tâche un peu ; essaie de penser à autre chose. » Je fis tous mes efforts pour
concevoir un sentiment d’orgueil ; mais tous mes péchés me revenant à la
mémoire, je sentis une humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai
d’avoir des distractions ; je regardai curieusement les vignes le long du
chemin. Je tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait; mais de quelque côté
que s’égarât mon oeil, la voix disait toujours : «Regarde, contemple ; ceci est
ma créature. » Et je sentais une douceur, une douceur ineffable.
J’étais tellement aimée, disait la voix,
que le Fils de Dieu et de
Pendant qu’il
parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment avait pour la première
fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait que si mes compagnes de voyage
avaient été mal choisies, je n’aurais pas entendu et éprouvé ce que je venais
d’entendre et d’éprouver. Quant à elles, elles s’interrogeaient sur la langueur
où elles me voyaient ; car j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver;
j’aurais voulu que la route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que
je sentais, je renonce à la dire, surtout quand j’entendis :
« C’est moi, le
Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi. » Et la douceur venait avec chaque
parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint François, suivant sa parole,
et ne me quitta pas, et resta avec moi jusqu’après le dîner, et me suivit dans
ma seconde visite au tombeau. Quand j’entrai pour la seconde fois dans
l’église, je fléchis le genou, et je vis un tableau qui représentait François
serré contre la poitrine de Jésus. Alors il me dit : « Je te tiendrai beaucoup
plus serré que cela ; je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être
vu. Voici pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon
temple et mon amour, et ma (73) délectation ; je vais te remplir et te quitter,
te quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu que
tu m’aimes ! »
Et bien que
cette parole fût amère comme prédiction, elle eut cependant en elle-même une
douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le voir des yeux de
l’esprit et des yeux du corps ; je le vis ! Vous me demandez ce que je vis?
C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était plein de majesté, c’était
immense, mais qu’était-ce? Je n’en sais rien ; c’était peut-être le souverain
bien. Du moins cela me parut ainsi. Il prononça encore des paroles de douceur ;
puis il s’éloigna. Son départ lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il
ne s’en alla pas tout à coup ; il se retira lentement, majestueusement, avec
une immense douceur. Et il disait encore: « O ma fille chérie, que j’aime plus
qu’elle ne m’aime ! tu portes au doigt l’anneau de notre amour, et tu es ma
fiancée ! Désormais tu ne me quitteras plus : la bénédiction du Père, et du
Fils, et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne ! » Et mon âme cria : «
Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le pêché mortel ! » Mais
là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ, j’avais
demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre genre. Il (74)
se retirait, il se retirait ; je compris qu’il m’empêchait de tomber à terre,
et qu’il me forçait rester debout.
Mais, après le
départ, lorsque tout fut cor sommé, je tombai assise, et je criai à haut voix,
hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur et, au milieu des hurlements, je
crois que je disais : «Amour, amour, amour, tu me quittes et je n’ai pas eu le
temps de faire ta connaissance ! Oh ! pourquoi me quitter? » Mais je ne pouvais
plus parler. Et si je voulais articuler au lieu de paroles, il ne venait que
des hurlements, et je rugissais, je rugissais ; si j’essayais de dire un mot,
il était couvert par un cri ; on cherchait à m’entendre, et on ne pouvait pas.
Cela se passait à la porte de l’église de Saint François. Tout le peuple
s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant et
j’étais languissante pendant que
rugissais. Mes compagnons et mes amis
furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait pas ce qui
m’arrivait ; on se trompa sur la cause. Quant à moi, je disais : « C’est Lui,
je ne doute plus, c’est Lui ; j’ai la certitude, c’est Lui, c’est le Seigneur
qui m’a parlé. Je hurlais de douceur et de douleur, car c’était Lui, mais il
était parti. « La mort, criai-je, lamort ! » Mais, ô douleur ! je ne mourais
pas, et (75) je vivais, et il ‘était parti ! mes jointures se séparaient.
Je revins
d’Assise, et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une grande douceur, et
j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais cependant, car je n’étais pas
seule. Or, pendant la route, Jésus me parla et me dit: «Moi, Jésus-Christ, qui
te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe que vraiment c’est. Moi ; je
te donne la croix et l’amour de Dieu je te les donne pour l’éternité. »
Je sentis dans
mon âme la croix de l’amour, et cela rejaillit sur mon corps, et je sentis la
croix corporellement, et mon âme fut liquéfiée. Revenue à la maison, je sentais
une douceur tranquille, paisible, trop immense pour être exprimée. Alors vint
le désir de la mort ; car cette douceur, cette paix, cette délectation
au-dessus des paroles me rendait cruelle la vie de ce monde. Ah ! la mort ! la
mort ! et je serais parvenue à la substance même de la douceur, dont je sentais
de loin quelque chose, et je l’aurais touchée pour toujours, et jamais, jamais
perdue ! Ah ! la mort ! la mort ! la vie m’était une douleur au-dessus de la
douleur de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui
puisse être conçue. Je tombai à terre languissante, et je restai là huit jours
(76) et je criais : « Ah ! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi ! Enlevez-moi,
enlevez-moi. »sentis alors des parfums qui ne sont pas de terre, et des effets
inexprimables. Quant à la joie, elle fut au delà des paroles. Bien des paroles
m’ont été dites souvent, mais non pas avec une telle lenteur, ni une telle
douceur, ni mi telle profondeur. Pendant que j’étais à terre ma compagne, admirable
de simplicité, de pureté, de virginité, entendit une voix qui disait :«Le
Saint-Esprit est dans cette chambre.» Eh s’approcha de moi, et m’adressa ces
paroles « Dis-moi ce que tu as car je viens d’entendre une voix qui m’a dit:
Approche-toi d’Angèle. Je lui répondis : « Ce qui t’a été dit ne me plaît pas.
»
Et depuis ce
jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets. (77)
Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, Dieu me parlait
dans la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis.
Vous me demanderez ce que je vis? C’était lui-même, et je ne peut
dire autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et
remplissante pour laquelle fi parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne vis rien
qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au ciel : la beauté
qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le souverain bien.
L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des louanges devant la
majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en une seconde. Et Dieu me
dit : « O ma fille chérie, très aimante et très aimée, tous les saints ont pour
toi un amour spécial, tous les saints et ma Mère, et c’est moi qui t’associerai
à eux. »
Malgré
l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il me disait de
sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité (78) de délectation, que
je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me rendait aveugle vis-à-vis des
saints et des anges. Toute leur bonté, toute leur beauté était en Lui, était de
Lui ; il était le souverain bien ; il était toute beauté. Et mes yeux se
fermaient sur la créature, abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit
: « Je t’aime d’un amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache. » Mon
âme répondit : « Mais pourquoi donc mon Seigneur place-t-il ainsi sa joie et
son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes? » Et Dieu répondait : « Je
te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts, mais c’est
comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi, et j’ai caché mon
trésor.
Et ces paroles
m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité ; et je ne doutais pas, et je
sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me regardaient ; et mon âme puisa
dans son regard la lumière. Qu’un saint descende du paradis, je lui porte le
défi d’exprimer ma joie. Et comme il me cachait, disait-il, son amour, à cause
de mon impuissance à la porter : « Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous,
pouvez me donner la force de porter votre amour. » Il répondit: « Tu aurais
alors ton désir, et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta
langueur.» (79)
Un jour j’entendis une voix divine qui me disait : « Moi qui te
parle, je suis la puissance divine, qui t’apporte une grâce divine. Cette
grâce, la voici : je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah
! ce n’est pas tout ! je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom, portent
secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera à toi en vain.
Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce proportionnée à l’union
divine qu’elle possédera déjà. »
Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire.
Mais il ajouta:
« Tu n’as rien à
tirer de là, rien, quant à la vanité. Cette gloire n’est pas la tienne ; c’est
un fardeau que tu porteras, et ce n’est pas autre chose. Garde-le ; porte-le ;
et restitue la gloire à son propriétaire. »
Je compris que
j’étais en sûreté. « Et (80) cependant, me dit-il, ta crainte ne m’a pas déplu.
J’entrai à
l’église et j’entendis une parole qui récréa mon âme. La voix disait : « O ma
fille chérie ! mais elle se servit d’un bien autre nom que je n’ose pas écrire;
et elle ajouta : « Aucune créature ne peut te donner consolation ; je tiens
cela dans mes mains ; je vais te montrer nia puissance. »
Les yeux de
l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine où j’embrassais
tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan, et l’abîme, et toutes
choses, et je ne voyais rien nulle part que la puissance divine ; le mode de la
vision était absolument inénarrable. Dans un transport d’admiration, je
m’écriai : « Mais il est plein de Dieu, il est plein de Dieu, cet univers. »
Aussitôt l’univers me sembla petit. Je vis la puissance de Dieu qui ne le
remplissait pas seulement, mais qui débordait de tous les côtés.
« Je t’ai
montré, dit-il quelque chose de ma puissance. »
Et je compris
que, plus tard je pourrais peut. être en recevoir une intelligence plus élevée.
« Je t’ai montré,
dit-il, quelque chose de ma puissance ; regarde mon humilité. »
Je vis un abîme
épouvantable de profondeur; c’était le mouvement de Dieu vers l’homme et vers
toutes choses. (81)
Me souvenant de
la puissance inénarrable, et voyant l’abîme de la descente, je sentis ce que
j’étais ; c’était le rien, absolument rien, un néant, et dans ce néant rien,
rien, excepté l’orgueil ! Je tombai dans un abîme de méditation, et, épouvantée
d’être indigne à ce point je me dis : Non, non, je ne veux plus communier.
« Ma fille,
dit-il, le point où tu es montée est inaccessible à la créature ! Il faut
quelque grâce de Dieu très spéciale pour qu’un être vivant soit transporté là.
»
Cependant la
messe avançait ; le prêtre élevait l’hostie.
« La puissance,
dit la voix, la puissance est sur l’autel ! je suis en toi ; si tu me reçois,
tu reçois Celui que déjà tu possèdes. Communie donc au nom du Père, et du Fils,
et du Saint-Esprit. Moi qui suis digne, je te fais digne. »
Je sentis au
fond de l’âme l’inénarrable douceur d’une joie tellement immense, qu’elle
remplira ma vie avant de s’épuiser.
Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir
certaines connaissances
qu’elle voulait
avoir. J’hésitais, sa demande me paraissait pleine de sottise et d’orgueil.
Pendant que
j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus posée dans ce
ravissement près d’une table sans commencement ni fin ; je ne voyais pas la
table, mais je voyais ce qui était placé sur elle. C’était une plénitude
divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun rapport avec aucune
expression; c’était la plénitude,
Et dans la
vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis de l’interroger
sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira dans l’avenir; car il
y a un manque de respect à vouloir marcher devant elle. Quand j’aperçois des
hommes livrés à ces investigations, leur erreur est visible pour moi. Le (83)
mystère que j’aperçus, sous la ressemblance d’un objet étendu sur une table,
m’a laissé une intelligence profonde qui discerne, au premier mot que
j’entends, les personnes et les choses spirituelles. Je ne juge plus comme
autrefois de mon ancien jugement, qui était erreur et péché. Je juge d’un
jugement vrai, qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je
ne peu~t pas raconter dette Vision ; car la table est le seul objet
sensible dont l’idée où le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au mystère
même de la vision, il échappe à la parole. (84)
Un jour, j’étais en oraison ; je fis des questions, non pas pour
sortir d’un doute, mais parc que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu, et je
lui dis:
« Pourquoi
avez-vous créé l’homme? Pour quoi avez-vous permis sa chute? Pourquoi la
passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter, tant d’instruments
dans les mains? » Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en effet Dieu pouvait nous
vivifier et nous sauver autre ment. Je me sentais poussée et forcée à faire des
questions. J’aurais voulu dans ce moment me fixer dans la prière pure et simple
; mais Dieu me contraignit à l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi,
toujours interrogeant, et cependant la question ne venait pas du doute Je
comprenais que Dieu avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos
besoins mais cela ne suffisait pas, car je voyais claire ment qu’il eût pu agir
d’une tout autre manière. (85) Il vint un moment où je fus ravie en esprit; je
vis alors que le mystère de ses voies est un mystère sans commencement ni fin.
Ravie dans l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même.
Impossible ! Elle voulut aller plus avant. Impossible ! Puis, enlevée plus
haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa
volonté, sa bonté, et je découvris au fond d’elles les choses que j’avais
cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre. Pendant
qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre mais quand vint la
lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité de mes doigts de
pied. L’agilité de mon corps était inouïe, et je crus sentir que j’étais créée
pour la seconde fois. Je plongeai mon regard avec une joie immense dans la
volonté de Dieu, dans sa puissance, dans sa justice, et au delà de mes
espérances, je buvais avec transport l’intelligence des mystères ; mais leur
manifestation est interdite aux paroles, parce qu’ils dépassent la nature.
Je savais bien
que Dieu pouvait nous sauver autrement; mais je n’avais jamais compris comment
le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de lui à nous la plus haute
manifestation de sa bonté, et l’union la plus intime, celle qui se fait par la
bouche, l’union eucharistique. (86)
Ce jour-là
j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et de la rectitude de
ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle tranquillité, que dans
aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni négligence, ni relâchement
dans la prière. Cette vision m’a laissé dans l’âme une paix, un repos, une
tranquillité sans exemple, une tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout
dit.
Après avoir
contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je fus ravie à une
plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela, et le mode de vision
fut changé. Je vis une unité éternelle, inexprimable, dont je ne puis rien
dire, sinon qu’elle est le tout bien. Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne
distinguait plus l’amour et contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de ma
première vision, j’étais entrée dans l’inénarrable : avec mon corps ou sans mon
corps, je l’ignore pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins
grands que celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la
sécurité des vertus. J’aime tous les biens et tous les maux, les bienfaits et
les forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande paix,
dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le soir, dans mes
prières, je dis : (87)
Par votre
justice, délivrez-moi, Seigneur ; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur;
j’ai la même confiance et la même délectation que quand je dis : Par votre
avènement, délivrez-moi, Seigneur ; par votre Nativité, délivrez-moi, Seigneur
; par votre Passion, délivrez-moi, Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de
Dieu dans un saint ou dans tous les saints, que dans un damné ou dans tous les
damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois; le souvenir et la joie
qu’il m’a laissés sont éternels. Si, par un malheur impossible, toutes les
vérités de la foi m’abandonnaient, il me resterait, dans mon naufrage, une
certitude de Dieu, et de ses jugements, et de la justice de ses jugements.
Mais, ô
profondeur! ô profondeur! ô profondeur ! ô profondeur ! toute créature sert au
salut des prédestinés : C’est pourquoi l’âme, qui, descendue dans l’abîme, a
jeté un coup d’oeil sur les justices de Dieu, regardera désormais toutes les
créatures , comme les servantes de sa gloire. (88)
C’était pendant le carême ; j’étais sèche et sans amour. Je priais
Dieu de me donner quelque chose de lui-même ; car, moi, je n’avais rien. Les
yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l’amour qui venait à moi. Je
vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un prolongement, sans
avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient aucun terme de comparaison.
Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec les yeux de l’âme beaucoup plus
clairement que je n’ai jamais rien vu avec les yeux du corps.
Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la
ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse d’une
ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument tranchant me
touchait, puis il se retirait, ne pénétrant pas autant qu’il se laissait
entrevoir. Je fus remplie d’amour ; je fus rassasiée d’une plénitude
inestimable. Mais (89) écoutez le secret : cette satiété engendrait une faim
inexprimable, et mes membres se brisaient et se rompaient de désir, et je
languissais, je languissais, je languissais vers ce qui est au delà. Ni voir,
ni entendre, ni sentir la créature. Oh ! silence ! silence !
Mais il y avait
un cri au dedans. Oh! ne me faites plus languir ! Oh ! la mort ! la mort ! car
la vie m’est une mort. La mort ! bienheureuse Vierge ! Prenez avec vous les
apôtres ! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant le Très-Haut ; et puis à
genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne veuille plus, pour qu’il ne
permette plus que je souffre. A genoux tous, pour que J’arrive vers Celui que je
sens ! Saint François, à genoux! à genoux, Evangéliste ! Je criais, je
conjurais : il approche, pensais-je, il approche. Voilà que je deviens tout
amour! Il y en a beaucoup qui se croient dans l’amour, et qui sont dans la
haine ; d’autres, qui se croient dans la haine, et qui sont dans l’amour. Je
désirais voir ceci d’une vue claire, Dieu me donna l’évidence, je demeurai
satisfaite. Je fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas dé promettre
l’éternité ; et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui
dirais : «Tu mens » ; et si c’était un ange, je lui dirais : « Je te connais ;
c’est toi qui es tombé du ciel.» (90)
Je vis en moi
deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux. Ici ce qui est de
Dieu, l’amour et le souverain bien ; et. là, ma part, sécheresse et vide, vide
absolu.
Et, dans cette lumière, je vis que ce
n’était pas moi qui aimais. Je me voyais pourtant dans l’amour ; mais c’était
en vertu d’un don.
L’amour se
rapprocha ; il me fit une plus ardente brûlure; et puis, voici le désir, le
désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus de cet amour il y en a
un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel ; car il y en a un qui donne la
mort. Entre l’amour généreux et l’amour mortel, il y a un amour intermédiaire
qui ferme les lèvres, parce que sa joie et son abîme sont au delà des paroles.
On m’eût fait un mal horrible, si on m’eût conté
Et pourtant,
tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre supplice.
Ah! qu’on ne me parle plus ni de
l’Evangile, ni de la vie de Jésus-Christ, ni d’aucune
parole divine ! tout cela ne me paraîtrait
plus rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs ! (91)
Silence devant
l’incomparable !
Et quand je
reviens de cet amour, je suis dans une joie immense ; je suis angélique et
j’aime jusqu’aux démons (Ces paroles demandent à être entendues dans le sens
mystique où elles sont prononcées. L’horreur du péché, l’horreur du démon est
l’élément fondamental et essentiel de toute vérité, de toute sainteté par
conséquent; mais dans un état d’âme qu’on pourrait appeler transcendant, le
sentiment de la justice accomplie réconcilie l’âme divinisée non pas avec le
mal, avec le péché, avec le démon, mais avec l’ordre absolu, qui, par le moyen
de l’enfer éternel, les a fait rentrer dans son sein immense. L’âme déiforme,
ne voyant plus dans l’enfer, comme dans le ciel, que la vérité, la justice et
l’ordre, adore autant Dieu peur avoir creusé l’abîme que pour avoir élevé les
cieux. C’est ce que j’ai voulu expliquer au cinquième chapitre de l’ouvrage
intitulé : M. Renan, l’Allemagne et l’athéisme au XIXe siècle.)
En cet état le péché
me plaît, quand je le vois commis par d’autres, parce que je sens que Dieu le
permet justement. En cet état, si un chien me mordait, je n’y ferais aucune
attention, et je ne sentirais pas la douleur. En cet état,
Or cette
attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint François. Il
vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel. Souvent j’habite à la
fois différents degrés de l’échelle ; je désire voir cette chair morte pour
(92) nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu de délices, se souvient de
Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté
supérieure à toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute
plénitude. Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je
perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite le
non-amour (Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de saint
Denys l’Aréopagite sur les Noms divins. Le grand docteur, après avoir épuisé
les affirmations, les trouvant inférieures à Celui qui s’est désigné, dans la
langue humaine, par le Tetragrammaton, trois fois mystérieux, le nom terrible
et ineffable, le grand docteur ajoute :
« Quoique l’on approprie à
Peut-être
Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure des théories de
l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état mystique qui correspondait aux
grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait le disciple de saint Paul. Réalisant la
nuit noire sur laquelle saint Denys fixait son oeil d’aigle, Angèle vit Dieu
dans l’immense ténèbre, et fut faite le non-amour.) (94)
Alors je vis
Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre, parce qu’il est si
tué trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui peut devenir l’objet d’une
pensée est sans proportion avec lui.
Il me fut alors
donné une confiance parfaite, une espérance certaine, une sécurité sans ombre
et sans obscurcissement, continuelle et garantie.
Dans le bien
infini, qui m’apparut, dans la ténèbre, je me recueillis tout entière, et au
fond je trouvais la paix, la certitude de Dieu avec moi, je trouvai l’Emmanuel.
Souvent je vois
Dieu ainsi suivant le mode ineffable et sans la plénitude absolue, qui ne peut
être ni exprimée par la bouche, ni conçue par le coeur. Dans le bien certain et
secret, que j’aperçois avec une immense ténèbre, est(95) enfouie mon espérance
en Lui je sais et je possède tout ce que je veux voir et posséder, en Lui est
le tout bien. Je ne puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune
séparation. C’est une délectation ineffable dans le bien qui contient tout, et
nOn là ne peut devenir l’objet ni d’une parole ni d’une conception. Je ne vois
rien, je vois tout la certitude est puisée daris la ténèbre. Plus la ténèbre
est profonde, plus le bien excède tout ; c’est le mystère réservé. Ensuite je
vois avec ténèbre que Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse jusqu’au
bien absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce qu’on peut penser est
tout petit à côté.
Faites
attention. La divine puissance, sagesse et volonté, que j’ai vue ailleurs
merveilleusement, paraît moindre que ceci.
Celui-ci c’est
un tout ; les autres, on dirait des parties ; les autres, quoique inénarrables,
donnent une joie qui rejaillit dans le corps.
Mais quand Dieu
paraît dans la ténèbre, ni rire, ni ardeur, ni dévotion, ni amour, rien sur la
face, rien dans le coeur, pas un tremblement, pas un mouvement. Le corps ne
voit rien les yeux de l’âme sont ouverts. Le corps repose et dort, la langue
coupée et immobile toutes les amitiés que Dieu m’a faites, nombreuses et
inénarrables, et ses douceurs et ses dons, et ses (96) paroles et ses actions,
tout cela est petit à côté de Celui que je vois dans l’immense ténèbre et si
tout me trompait, il me resterait la paix suprême, à cause de l’immense ténèbre
où repose le tout bien.
A l’altitude
ineffable de voir Dieu dans l’immense ténèbre, mon âme fut ravie trois fois. Je
l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois seulement dans l’obscurité
suprême. Mon corps est travaillé par les infirmités ; le monde me poursuit avec
ses épreuves et ses amertumes les démons m’affligent et me persécutent presque
continuellement ; ils ont puissance sur moi. Dieu leur a permis d’affliger mon
âme et mon corps, et je vois presque matériellement les assauts qu’ils me
livrent.
De l’autre côté
Dieu m’entraîne à lui, par le bien suprême que je vois dans la nuit noire. Dans
l’immense ténèbre, je vois
Voilà l’attrait
suprême, près de qui tout n’est rien, voilà l’incomparable. Mes paroles me font
l’effet d’un néant ; qu’est-ce que je dis? mes paroles me font horreur, ô
suprême obscurité ! mes paroles sont des malédictions, mes paroles sont des
blasphèmes. Silence ! silence ! silence ! silence ! Quand j’habite (97) dans
l’ombre noire, je ne me souviens plus de l’humanité de Jésus-Christ, du
Dieu-homme, ni de quoi que ce soit qui ait une forme. Je vois tout et je ne
vois rien.
Sortant de
l’obscurité, je recommence voir l’Homme-Dieu ; il attire mon âme avec douceur,
et il dit quelquefois : Tu es moi, et je suis toi.
Je vois ses yeux ; je vois sa face
miséricordieuse; il embrasse mon âme, il la serre contre lui, il la serre d’un
embrassement immensément serré. Ce qui procède de ses yeux et de sa face e~t le
bien qu’on voit dans la nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et
l’inénarrable délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la
vie, elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais
l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins pour
moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans l’ Homme-Dieu presque
continuellement. Un jour je reçus de lui cette assurance qu’entre lui et moi il
n’y a rien qui ressemble à un intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité
sur moi la joie coule nuit et jour.
La louange
chante en moi, et je dis: «Gloire à vous, Seigneur! votre croix est en mon lit;
j’ai pour oreiller la pauvreté ; j’étends et repose (98) mes membres dans la
douleur et le mépris. C’est sur ce lit qu’il est né, qu’il a vécu, qu’il est
mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur et du mépris, qu’il l’a choisie
pour son Fils, et le Fils s’est couché dans ce lit, et il s’est accordé avec le
Père dans cet amour. C’est dans ce lit que je me suis reposée et que je me
repose ; j’espère y mourir et être sauvée par lui. O Jésus ! la joie que j’attends
de ces pieds et de ces mains est une joie inénarrable. Quand je le vois, au
lieu de revenir, je voudrais approcher toujours, toujours, et ma vie est une
mort. A son souvenir, je deviens muette ma langue est coupée. Quand je le
quitte, le monde et tout ce que, je rencontre augmente ma faim et ma soif. La
longueur de l’attenté fait de mon désir une peine mortelle. Dans ces visions et
consolations, très souvent mon, âme est ravie et enchantée par le Dieu très
doux à qui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen. »
(99)
Je fus ravie en esprit et je me trouvai en Dieu suivant un mode
inconnu. Je me sentais au milieu de
Les opérations
divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop ineffables pour être racontées
par un saint ou par un ange quelconque. La divinité de ces opérations et la
profondeur de leur abîme écrase la capacité et l’intelligence de toute âme et
de toute créature. Si je parle d’elles, ma parole me fait l’effet d’un
blasphème. Je suis arrachée à mes anciennes habitudes. Adieu, vie cachée du
Christ que j’ai tant aimée autrefois ; adieu, contemplation profonde de la
profondeur, de la profondeur chérie du Père, qui de toute éternité prédestina
l’abîme à (100) mon Fils, pour lui tenir compagnie ; adieu, pauvreté,
souffrances, abjection, qui fûtes
Or, mon ancienne
vie m’a été arrachée avec une telle onction, et parmi les oublis d’un si
profond sommeil, que je ne sais comment cela s’est fait ; je ne me Souviens que
d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses, et que je ne les ai plus.
Dans les biens
ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme, Dieu fait d’abord mon
opération, puis il se manifeste, et au moment où il se découvre à mon âme, il
l’accable sous des dons plus énormes, accompagnés d’une plus haute, d’une plus
ineffable lumière.
Or, il se
présente de deux manières.
Voici le premier
mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de l’âme : je comprends
alors sa présence dans toute nature, dans toute créature qui a reçu le don de
l’être, dans le démon, dans l’ange, dans le paradis, dans l’adultère, dans
l’homicide, dans toute bonne action, dans tout ce qui a reçu, à un degré
quelconque, le don d’exister, dans toute (101) beauté, dans toute turpitude.
Quand je suis dans cette vérité, ma joie n’est pas plus immense à contempler
Dieu dans une vertu que dans un crime, dans un ange que dans un démon; le mode
de présence est devenu l’habitude de mon âme. Cette présence est une
illustration pleine de grâce et de vérité, et l’âme qui la possède est
inaccessible au choc des choses ! Elle apporte les joies divines ; le sentiment
profond du Dieu qui est là souffle l’humilité et la confusion ; on se souvient
qu’on est pécheur. Avec la consolation et la joie divine, l’âme reçoit la
sagesse et la gravité.
Quant au second
mode de présence, il est tout à fait différent, et la joie qu’il apporte n’est
pas la même joie.
Cette présence
inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là, dans le fond, elle
accomplit l’opération divine, avec une grâce incomparablement plus grandiose.
Tel est l’abîme où elle s’accomplit, l’abîme inénarrable des délectations et
des illustrations divines, que cette manifestation de Dieu, sans autre bien que
lui-même, est le souverain bien, celui que les saints possèdent pendant
l’éternité. Dans la vie éternelle, les élus sont traités différemment ; les uns
ont plus, les autres ont moins. Si j’essaie de parler de la vie éternelle, il
me semble (102) qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au lieu de cultiver je
dévaste. S’il faut dire quelque chose, je dirai que les dons que reçoivent les
saints dans la vie éternelle sont des délectations de l’âme par lesquelles Dieu
augmente sa capacité pour le saisir et pour le tenir. Oh ! quand Dieu se
présente à l’âme, quand le Seigneur découvre sa face, il dilate l’âme et verse
dans cette capacité subitement agrandie des joies et des richesses inconnues ;
et cela se passe dans un abîme dont je n’ai pas encore parlé; celui-ci est plus
profond. L’âme est arrachée à toute ténèbre : la connaissance de Dieu dépasse
les possibilités prévues par l’intelligence ; et telle est cette lumière, et
telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme nouveau
qu’il est inaccessible à tout coeur créé. Après l’abîme, mon coeur ignore ;
incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de l’abîme, il ne sait
rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité naturelle où il était d’aller là.
Des choses de l’abîme, il est impossible de rien dire ; pas un mot dont le son
donne une idée de la chose ; pas une pensée, pas une intelligence qui puisse
s’aventurer là. Elles restent dans leurs domaines, dans les domaines
inférieurs. Pas un mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme. (103)
L’Ecriture
sainte est si profonde, que l’homme le plus sage du monde entier, trop faible
pour la comprendre, est surpassé par la profondeur; l’intelligence est trop
courte.
Mais s’il s’agit
des opérations absolument ineffables qui sont et se font dans l’âme, dans
l’instant suprême, dans l’éblouissement de Dieu, il n’y a plus même à
balbutier. Mon âme est souvent ravie aux secrets divins. Je comprends alors
pourquoi l’Ecriture est facile et difficile ; pourquoi elle paraît se
contredire ; par où l’homme échappe au salut qui vient d’elle ; comment elle
condamne, comment elle sauve Je sais ces choses, et je me tiens debout sur
elles, pleine de science, et quand je reviens des secrets divins, je puis
prononcer quelques petits mots avec assurance. Maie s’il s’agit des opérations
ineffables, s’il s’agit de l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole
humaine ; et ce que j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et
j’ai l’épouvante qu’on a quand on blasphème. Si toutes les consolations
spirituelles, si toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines
qui ont été senties depuis le commencement du monde ; allions plus loin, disons
autre chose, que dirais-je bien? Si tous les saints, qui ont vécu avaient sans
cesse parié de Dieu, et si toutes les (104) délectations, bonnes ou mauvaises,
qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées en délices pures, en
délices spirituelles, en délices éternelles, et si ces délices devaient me
conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu manifesté ; si l’on m’offrait tout
cela réuni, et si, pour le tenir, il me fallait donner et changer un instant de
ma joie suprême, un instant de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour
lever ou pour fermer les yeux, je dirais : Non, non, non. Tout ce que je viens
d’énumérer n’est rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la
mienne, la distance est infinie. Je te Je dis, pour essayer de déposer un mot
dans ton coeur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour ouvrir ou fermer les yeux ;
mais ma jouissance est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, elle revient
souvent, elle opère avec sa puissance.
Quant à l’autre
mode de présence, la présence intérieure, dont j’avais parlé d’abord, je l’ai
presque continuellement.
Les joies et les
tristesses du dehors peuvent, jusqu’à un certain point et dans une faible
mesure, m’affecter intérieurement ; mais j’ai dans l’âme un sanctuaire où
n’entre ni joie, ni tristesse, ni délectation, ni vertu, ni quoi que ce soit
qui ait un nom, c’est le sanctuaire du souverain bien. (105)
Cette
manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ que je veux dire, mais je blasphème
au lieu de parler, parce que les expressions me manquent), cette manifestation.
de Dieu contient toute vérité, en elle je comprends et possède toute vérité,
toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou en enfer, ou enfouie dans une
créature quelconque, et je la possède avec une telle certitude, une telle évidence
que si le monde entier se levait pour me contredire, au lieu d’être troublée,
je rirais.
C’est là que je
vois l’Être de Jéhovah. Je vois aussi comment il a agrandi ma capacité de le
connaître, depuis les jours d’autrefois, depuis les jours où je le voyais dans
cette ténèbre qui fit les délices de mes années d’apprentissage. A présent je
me vois seule avec Dieu, toute pure, toute sanctifiée, toute vraie, toute
droite, toute certaine, toute céleste en lui ; et quand je suis dans cet état,
j’oublie les mondes. Et quelquefois alors, Dieu m’a dit « O fille de la divine
sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et ses délices ; ô fille de la paix,
en toi repose
Une des
opérations que Dieu fait dans l’âme, c’est le don d’une immense capacité,
pleine d’intelligence et de délices, pour sentir (106) comment Dieu vient dans
le sacrement de l’autel avec sa grande et noble société. Or, quand je
redescends, quand je quitte le point culminant, je me vois tout péché, tout
obéissance au péché, oblique et immonde, tout mensonge et tout erreur; mais je
suis tranquille ; car l’onction divine me demeure fidèle pour toujours,
l’onction la plus élevée que je me souvienne d’avoir eue pendant les jours de
ma vie terrestre. Ce n’est pas moi-même qui m’embarque sur cet océan ; non, je
suis conduite par le
Seigneur, conduite et enlevée. Je ne suis
pas même capable de désirer cette béatitude ; je ne sais même pas comment je
ferais pour la demander. Et cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon
âme sans me demander mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon
Seigneur et mon Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me
semble plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma
vie passée, sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, plénitude ! ô
lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien n’approche de
votre gloire ! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu plus de mille fois, et
jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement varié et nouveau à jamais.
(107)
Dans une fête de
Mon âme se
présenta devant la face de Dieu avec une immense sécurité, sans ombre et sans
nuage ; elle se présenta avec une joie inconnue, avec un transport jeune,
supérieur, au-dessus de toute excellence : la nouveauté et la splendeur du
prodige que j’étais dépassa mon intelligence.
Dans la
rencontre que j’eus avec le Seigneur, je sentis l’ineffable, la chose dont j’ai
parlé, l’éblouissement de Dieu ; puis des paroles me furent dites, paroles
sorties des lèvres du Très-Haut. Mais je ne veux pas qu’elles soient écrites.
Quand, après
cela, l’âme revient en elle-même, elle y trouve une disposition à jouir de
toute peine et de toute injure portée pour Dieu elle sent l’impossibilité d’une
séparation. Aussi (108) je criai :« O doux Seigneur, qu’est-ce qui pourra me
séparer de vous? » Et j’entendis cette réponse : « Rien, avec ma grâce.»
Mais j’ai pitié
des paroles que je rapporte ; ce qu’il y a d’admirable, c’est la manière dont
elles furent dites, et je ne peux pas rapporter ceci. La voix me dit que cette
chose que j’appelle l’éblouissement de Dieu est la chose qu’ont les saints dans
la vie éternelle ; que c’est celle-là, et non pas une autre ; que les uns l’ont
à un degré supérieur, les autres à un degré inférieur ; que le moindre
éblouissement du ciel surpasse le plus grand éblouissement de la terre, et ce
fut dans l’instant même de l’éblouissement que j’appris cela. (109)
Quelque temps après ma conversion, c’était ce jour-là une des
fêtes de
« Dieu s’est manifesté à toi, il t’a parlé, il t’a donné de Lui le
sentiment qu’il en a lui-même. Evite donc de parler, de voir et d’entendre,
autrement que selon Lui. »
Je sentais dans
celui qui parlait une discrétion et une maturité inexprimables. Je demeurai
dans la joie et dans l’espérance, avec le sentiment de la prière exaucée. Il me
fut dit au même instant que je n’agirais plus autrement que par la conduite de
Dieu. Voir, parler, entendre selon Lui ! Je commençai à faire ces trois choses
; tout à coup mon coeur fut soulevé de la terre et posé en Dieu, et quand il
(110) fallut descendre aux choses de la vie, comme parler ou manger, rien ne
dérangea mon coeur de sa position; je ne pouvais ni penser, ni voir, ni sentir
que Dieu. Quand, à la fin de l’oraison, j’allais prendre de la nourriture, j’en
demandais la permission : « Va, disait la voix, mange avec la bénédiction du
Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. » Quelquefois la permission se faisait
attendre, quelquefois non. Cela dura trois jours et trois nuits.
Enfin, ravie en
esprit, pendant la messe, je vis Dieu au moment de l’élévation. Après cette
vision, il resta en moi une douceur inénarrable et une joie immense qui durera
toute ma vie. C’est dans cette vision que je reçus l’assurance demandée, et le
doute prit la fuite. Je reçus pleine satisfaction ; j’eus la certitude de Dieu
m’ayant parlé. (111)
Une autre fois, j’étais en oraison. J’entendis des paroles de
paix: « O ma fille chérie, disait la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne
m’aimes ; ô mon temple choisi, le coeur du Dieu tout-puissant est appliqué sur
ton coeur. »
Un sentiment inconnu et inexprimablement délicieux coula dans tous
mes membres, et je tombai à terre, et je restai étendue. La voix reprit : « Le
Dieu tout-puissant t’a élue par-dessus toutes les femmes de cette ville, et a
posé son amour en toi. Il fait ses délices en toi, en toi et en ta compagne.
Que votre vie soit donc lumière et miséricorde pour quiconque la regardera ;
qu’elle soit justice et jugement pour quiconque ne la regardera pas.»
Et mon âme vit
dans une lumière que ce jugement serait plus terrible pour les prêtres que pour
les laïques, parce que le mépris qu’ils font des choses divines est rendu plus
effroyable par la connaissance qu’ils ont
des Ecritures. La voix reprit: «L’amour que le Tout-Puissant a posé en vous est
si grand que sa présence est continuelle dans votre âme, quoique le sentiment
ne soit pas le même toujours. En ce moment, ses yeux sont sur vous. »
Alors des yeux
de l’esprit je vis… comment dirai-je... pour parler un langage quelconque? Je
dirai, parmi les transports d’une joie inénarrable, je vis, des yeux de mon
esprit, les yeux. de l’Esprit divin... Mais qu’est-ce que mes misérables
paroles? J’en suis dégoûtée, j’en ai honte ; elles me font l’effet d’indignes
plaisanteries.
Au milieu de ma
joie, mes péchés revinrent à ma mémoire, et aucun bien ne me paraissait être en
moi, et je ne voyais rien dans ma vie qui fût présentable devant Dieu.
La chose était si grande, que je ne pouvais
y croire : et je répondis : « Si Celui qui me parle était le Fils de Dieu, rua
joie ne serait-elle pas plus énorme? si j’étais sûre que c’est bien vous qui
êtes en moi, en moi, telle que je me connais, je ne pourrais pas supporter ce
délire. Comment se fait-il que je ne meure pas de joie? » (113)
Il répondit : «
Tu as la joie que je veux; si elle n’est pas plus énorme, c’est que je ne veux
pas ; mais la voici qui va devenir plus énorme. Regarde ! le monde entier est
plein de moi.
Et je vis que
toute créature était pleine de Dieu.
«Je peux tout,
dit-il ; tout, et même ceci : je peux faire que tu me voies avec les yeux du
corps, comme les apôtres m’ont vu, et que tu n’aies aucun plaisir, ni aucun
sentiment, »
Il ne disait rien de tout cela dans un
langage humain ; mais mon âme comprenait tout! elle comprenait cela, et
beaucoup de choses plus grandes, et elle sentait la vérité des choses.
Pourtant elle voulut de cette vérité une
preuve, une manifestation , et elle cria : « Oh! puisqu’il en est ainsi, puisque
vous êtes le Dieu tout-puissant, vous qui dites les grandes choses : oh !
donnez-moi un signe, un signe que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est
bien vous. »
Je pensais à un
signe matériel et visible, une chandelle allumée dans la main, une pierre
précieuse, n’importe quoi. Un signe ! un signe ! tout ce que vous voudrez,
pourvu que ce soit un signe ; personne ne le verra sans votre permission.
Celui qui me
parle répondit: (114) « Le signe que tu demandes ne te donnerait qu’un moment
de joie, le temps de voir et de toucher ; mais le doute reviendrait, et
l’illusion serait possible dans un signe de cette nature.
« Laisse-moi le choix. Je te donnerai un
signe d’un ordre supérieur, qui vivra éternellement dans ton âme, et tu le
sentiras éternellement. Ce signe, le voici : Tu seras illuminée et embrasée,
maintenant et toujours, brûlante d’amour, et dans l’amour, maintenant et à
jamais. Voilà le signe le plus assuré qui soit, le signe de ma présence, le
signe authentique, et personne ne peut le contrefaire.
«Je t’en fais
présent, qu’il descende au fond de toi. Je te donne plus que tu ne m’as
demandé. Voici que je plonge l’amour en toi : Tu seras chaude, embrasée, ivre,
ivre sans relâche; tu supporteras pour mon amour toutes les tribulations. Si
quelqu’un t’offense en paroles ou en actes, tu crieras que tu es indigne,
indigne d’une telle grâce. Cet amour que je te donne pour moi, c’est celui que
j’ai eu pour vous quand je portai pour vous jusqu’à la croix la patience et
l’humilité. Tu sauras que je suis en toi, si toute parole et toute action
ennemie provoquent en toi, non pas la patience, mais la reconnaissance et le
désir. Ceci est le signe certain de ma grâce. En ce moment, je te fais une
(115) onction que je fis à saint Cyr et à plusieurs autres. »
Je sentis
l’onction ; je la sentis, je la sentis avec une douceur tellement inexprimable,
que je désirais mourir, mais mourir dans toutes les tortures possibles. Je ne
comptais plus pour rien les tourments des martyrs ; j’en désirais de plus
terribles. J’aurais voulu que le monde entier me fît don, avec toutes les
injures possibles, de toutes les tortures dont il dispose. Il m’eût été si doux
de prier pour ceux qui m’en auraient fait cadeau. Au lieu de m’étonner de ces
saints qui ont prié pour leurs persécuteurs et leurs bourreaux, ils devaient,
me dis-je, insister auprès de Dieu et lui arracher pour eux quelque grâce
spéciale. Oh! comme j’aurais prié pour ceux qui m’auraient donné ce que je
demandais ! de quel amour je les aurais aimés! comme j’aurais compati à leurs
misères! Ni peu, ni beaucoup, dans aucune mesure, je ne puis exprimer la
douceur de cette onction qui m’était inconnue. Dans d’autres consolations,
j’aurais désiré une mort prompte. Mais dans’ celle-ci, qui était tout autre et
d’une autre nature, j’ambitionnais une mort horrible et lente, accompagnée de
tous les tourments possibles. J’appelais ainsi toutes les tortures du monde
entier, et je les appelais sur (116) celui de mes membres qu’elles auraient
voulu choisir ; et, réunies, elles étaient peu de chose devant les yeux de mon
désir. Mon âme comprenait leur petitesse auprès des biens promis pour la vie
éternelle. Et elle comprenait dans la certitude ; et si tous les sages du monde
venaient me dire le contraire, je ne les croirais pas. Et je jurerais le salut
éternel de tous ceux qui vont par cette voie ; je jurerais sans peur. Le signe
a plongé dans le fond de mon âme illustrée d’une telle splendeur, qu’elle
serait invincible à tout amour. Et je suis le signe sans interruption ; et il
est lui-même la voie du salut, l’amour de Dieu et de la souffrance désirée pour
son nom. «
Dieu parla
encore et me dit:
«Fais écrire ce
que je viens de faire en toi et à la fin du récit, je veux qu’on ajoute ces
mots : Que grâces soient rendues au Seigneur Que dans la joie comme dans la
tristesse, quiconque veut conserver la grâce tienne les yeux fixés sur la
croix. »
Quant au signe
et à ce qui le concerne, mon âme comprenait ce que la parole ne peut rendre, et
elle comprenait avec une plénitude qui la plongeait dans les choses qu’on ne
peut pas dire, et l’inexprimable joie de cette plénitude échappe à toute
expression et à toute (117) tentative d’expression, et le premier mot de cela
ne sera jamais dit dans une langue humaine.
Que Dieu me pardonne mes misérables paroles
! Qu’il ne m’impute pas, qu’il ne me reproche pas le vide et le défaut de ce
mauvais récit ! (118)
Je méditais un jour sur
Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait sur sa Passion. Je
le vis pauvre d’amis, pauvre de parents ; enfin je le vis pauvre de lui-même,
et relativement à son humanité, incapable de s’aider. On dit quelquefois que sa
puissance divine était cachée, à cause de son humanité ; elle n’était pas
cachée, j’en ai reçu de Dieu l’assurance; mais quand je vis où Jésus
fut réduit quant à son humanité, je
commençai à entrevoir pour la première fois les dimensions (119) de mon orgueil
: je sentis une douleur que je ne connaissais pas, plus grande que jamais, et
tellement profonde, que je me crois désormais incapable de la joie. J’étais
debout dans ma méditation, debout dans ma douleur, et il lui plut de me
découvrir, dans l’abîme de sa Passion, des choses que je ne savais pas. Je
compris de quel oeil il voyait tous ces coeurs de bourreaux obstinés contre
lui. Il voyait tous leurs membres conspirer ensemble dans l’unique sollicitude
d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait leur colère rassembler leurs souvenirs
et ramasser leurs forces pour détruire le Sauveur ; il voyait leurs subtilités,
leurs ruses, leurs machinations ; il voyait tous leurs conseils et la multitude
de leurs calomnies, et leur rage, et leur atroce colère ; il comptait un à un
leurs préparatifs ; il assistait à leurs pensées, aux recherches intérieures et
extérieures que faisait leur cruauté pour préparer à son supplice des
raffinements inconnus. Leur férocité eut d’innombrables inventions. Il voyait
les tortures qu’on lui préparait, et les injures, et les ignominies.
Dans cette
lumière mon âme vit, de
Et alors mon âme
cria:
«O Mère désolée,
sainte Marie, dites-moi quelque chose de
Et mon âme
redoubla ses cris.
Il y a encore un
autre saint qui pourrait me dire un mot de
Et je criai dans
mon délire:
«Tout ce qu’on
dit de cette Passion, tout ce qu’on raconte, tout cela n’est rien près de ce
qu’a vu mon âme. Et je ne peux pas beaucoup plus que les autres la dire comme
je l’ai vue. J’ai vu dans ma vision, trois fois épouvantable, que
Et si quelqu’un
me racontait
Cette vision me
fit faire connaissance avec les douleurs que je ne connaissais pas. Je (121)
commen çai à souffrir ce que je
n’avais pas souffert. Je ne sais pas comment mon corps ne tombe pas par
morceaux. Ce souvenir m’interdit la légèreté ; j’ai perdu depuis ce jour une
certaine disposition d’âme ;. ayant su ce que c’était que l’infirmité totale,
les jours se sont écoulés sans m’apporter les joies qu’ils m’apportaient jadis.
(122)
Une autre fois encore, la douleur de Jésus-Christ fut mise devant
mes yeux. Ni la langue ne suffit pour dire ce que j’ai vu, ni le coeur pour le
sentir. Tout sentiment me devient impossible, excepté le sentiment d’une
douleur sans exemple dans ma vie. Et je fus transformée en douleur.
Et mon âme vit dans l’âme du Christ quelques-unes de ses douleurs
avec leurs causes.
Cette âme était sans tache, absolument
sainte, et ne devait, quant à elle, jamais connaître le
châtiment.
Il ne souffrait
donc que pour nous, que pour nous très ingrats, très indignes, qui nous
moquions de lui dans le moment même où il nous rachetait. Le péché de ses
bourreaux étant sans proportion, Jésus, qui haïssait le péché d’une haine
infinie, ne sentait pas seulement sa Passion en tant que supplice, il la
sentait en tant (123) que péché et souffrait d’elle en tant que péché plus que
des autres crimes. Le péché avait pour auteur des peuples entiers, les Gentils,
les Juifs, ou plutôt le genre humain réuni contre Dieu dans un jour de grande
fête. Sa douleur sans mesure, digne du crime et des criminels, de leur nombre
et de son énormité, se répandait sur les nations. Il souffrait
inexprimable-ment de la malice de ses ennemis ; leur zèle à abolir son
souvenir, son nom et ses élus lui perçait le coeur. Il compatissait à ses
disciples, persécutés à cause de lui, qui tombaient du haut de la foi. Il
compatissait aux douleurs de sa mère. Il était abandonné dans sa détresse, sans
secours, sans consolation. Cette âme très -sainte et très noble recevait la
douleur de partout à la fois. Toutes les tortures de son corps très délicat,
très pur, très sensible, retombaient avec toutes les amertumes, toutes les
angoisses, tous, les déchirements spirituels, retombaient sur son âme déchirée
à la fois, par la souffrance sans restriction, par la souffrance universelle.
Ne croyez pas
que ce soit là tout. La lumière de la vision me montra la foule des autres
tortures pour lesquelles j’ai demandé la permission du silence.
C’est pourquoi,
arrachée à moi-même par la (124) douleur, ravie hors de moi dans l’extase de la
douleur,
Je fus
transformée en la douleur de Jésus-Christ crucifié.
Ce fut pour
cette compassion que Dieu m’accorda une grâce double : d’abord il fortifia
tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir autre chose que ce qu’il veut
; puis il établit mon âme dans un état à peu près immuable. Je possède Dieu
avec une telle plénitude, que j’ai été transportée dans un lieu nouveau. J’ai
été ravie avec mon coeur, ma chair et mon âme, sur les montagnes de la paix, et
je suis contente de toutes choses. (125)
Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable de
Jésus-Christ sur la croix, et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine
parole, avaient porté la chair des mains et des pieds dans l’intérieur du bois,
et je désirais voir au moins cette petite partie de la chair du Christ que ces
clous avaient portée dans l’intérieur du bois. Cette souffrance du Christ me
donna une telle douleur, que je ne fus plus capable de me tenir debout . Je
baissai la tête et je tombai. Alors je vis Jésus-Christ incliner sa tête sur
mes bras, qui étaient étendus à terre; il me montra les siens, et en même temps
son cou. Aussitôt ma douleur se changea en une joie telle, que je perdis le
sentiment et la vue de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une beauté à
faire mourir la parole humaine. Je compris que cette beauté inouïe était le
rejaillissement de la divinité, et cependant mes yeux (126) ne voyaient que son
cou, dans une splendeur merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a pas de
pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble à aucune couleur connue, si
quelque chose se rapproche de vous, c’est la lumière dans laquelle quelquefois
à la messe j’aperçois le corps du Christ, à l’élévation (127).
L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR
Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte,
j’étais plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais
avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la saisir
et la tenir tout entière recueillie dans
Alors cette parole me fut dite dans l’âme : «Ce n’est pas pour
rire que je t’ai aimée.»
Cette parole me porta dans l’âme un. coup
mortel, et je ne sais comment je ne mourus pas ; car mes yeux s’ouvrirent, et
je vis dans la lumière de quelle vérité cette parole était vraie. Je voyais les
actes, les effets réels de cet amour, jusqu’où en vérité il avait conduit le
Fils de Dieu. Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et dans sa mort pour l’amour
de moi, par la vertu (128) réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les
entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que j’avais entendue
; non, non, il ne m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour épouvantablement
sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les entrailles.
Et alors mon amour à moi, mon amour pour
lui, m’apparut comme une mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable.
Ici ma douleur devint intolérable, et je m’attendis à mourir sur place.
Et d’autres
paroles vinrent, qui augmentèrent ma souffrance : « Ce n’est pas pour rire que
je t’ai aimée ; ce n’est pas par grimace que je me suis fait ton serviteur ; ce
n’est pas de loin que je t’ai touchée ! »
Ma douleur, déjà
mortelle, allait toujours en augmentant, et je criais:
«Eh bien ! moi,
c’est tout le contraire. Mon amour n’a été que plaisanterie, mensonge,
affectation. Je n’ai jamais voulu approcher de vous, en vérité, pour partager
les travaux que vous avez soufferts pour moi, et que vous avez voulu souffrir ;
je ne vous ai jamais servi dans la vérité et dans la perfection, mais dans la
négligence et dans la duplicité. »
Lorsque je vis
ces choses, lorsque, je vis de mes yeux la vérité de son amour et les signes
(129) de cette vérité, comment il s’était livré tout entier et totalement à mon
service, comment il’ s’était approché de moi, comment il s’était vraiment fait
homme pour porter et sentir en vérité mes douleurs ; quand je vis en moi tout
le contraire absolument, je crus mourir de douleur. Il me semblait que ma
poitrine allait se disjoindre et mon coeur éclater. Et comme j’étais occupée spécialement
de cette parole : « Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée », il en ajouta
une autre, et j’entendis qu’il disait:
« Je suis plus
intime à ton âme qu’elle-même.»
Et ma douleur
augmenta. Plus je voyais Dieu intime à moi, plus je me voyais éloignée de lui.
Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir les entrailles de l’éternel amour
:
«Si quelqu’un
voulait me sentir dans son âme, je ne me soustrairais pas à lui ; si quelqu’un
voulait me voir, je lui donnerais avec transport la vision de ma face ; si
quelqu’un voulait me parler, nous causerions ensemble avec d’immenses joies. »
Ces paroles
excitèrent en moi un désir : ne rien sentir, ne rien voir, ne rien dire, ne
rien faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je sentis que Dieu demande
spécialement à ses fils, à ses élus, aux élus de sa vision et de la (130)
parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport avec son ennemi.
Il me fut encore
dit :
«Ceux qui aiment
et suivent la voie que j’ai suivie, la voie des douleurs, ceux-là sont mes fils
légitimes. Ceux dont l’oeil intérieur est fixé sur ma Passion et sur ma mort,
sur ma mort, vie et salut du monde, sur ma mort, et non pas ailleurs, ceux-là
sont mes enfants légitimes, et les autres ne le sont pas. » (131)
Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint François. On
approchait de l’élévation et le choeur des Anges retentissait : Sanctus,
Sanctus, Sanctus, etc. ; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée
; elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable,
ineffable, en vérité.
Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être
exprimé en langue humaine.
O création
inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges qu’on peut chanter sont
de la poussière auprès de vous. Absorption sacrée de l’abîme où me plonge la
main du Dieu ravissant, après votre transport, mais encore sous l’influence qui
l’avait précédé, m’apparut l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la
descente de croix ; le sang était frais et rouge et coulant encore des
blessures (132) et les plaies étaient récentes. Alors dans les jointures je vis
les membres disloqués ; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur
la croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait, les
mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le relâchement,
l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le supplice, quand ils avaient
tiré sur les bras et sur les jambes, les déicides. Mais la peau s’était
tellement prêtée à cette tension, que je n’y voyais aucune rupture.
Cette
dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui me permit de
compter les os, me perça le coeur d’un trait plus douloureux que la vue des
plaies ouvertes. Le secret de
Ainsi absorbée
et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis sa voix bénir les dévoués
(133) qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié de lui.
«Soyez bénis,
disait-il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez partagé et pleuré ma
Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon Sang. Soyez bénis, vous qui,
rachetés de l’enfer par les immenses douleurs de ma croix, avez eu pitié de moi
; soyez bénis, vous qui avez été trouvés dignes de compatir à ma torture, à mon
ignominie, à nia pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires ! Vous qui gardez
au fond de vous le souvenir de ma Passion! Ma Passion, unique refuge des
pécheurs, ma Passion, vie des morts, ma Passion, miracle de tous les siècles,
vous ouvrira les portes du royaume éternel que j’ai conquis pour vous, par
elle. Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous partagerez la
gloire ! Soyez bénis par le Père, soyez bénis par l’Esprit-Saint, bénis en
esprit et en vérité par la bénédiction que je donnerai au dernier jour ; car je
suis venu chez moi, et au lieu de me repousser comme un persécuteur, vous avez
offert au Dieu désolé l’hospitalité sacrée de votre amour! J’étais nu sur la
croix, j’avais faim, j’avais soif, je souffrais, je mourais, j’étais pendu par
leurs clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde ! A
l’heure terrible, à l’heure (134) épouvantable, je vous dirai ; Venez, les
bien-aimés de mon Père ; car j’avais faim sur la terre, et vous m’avez offert
le pain de la pitié... »
Il ajouta des
choses étonnantes ; mais ce qui est absolument impossible, c’est d’exprimer
l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié... «O bienheureux ! ô bénis !
Suspendu à la croix, j’ai crié, pleuré et prié pour mes bourreaux . « Père,
pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font », qu’est-ce que je ferai,
qu’est-ce que je dirai pour vous, pour vous qui avez eu pitié, pour vous qui
m’avez tenu compagnie, pour vous mes dévoués, qu’est-ce que je dirai pour vous,
quand j’apparaîtrai, non pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le
monde? »
Je demeurai
frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire ; les affections qui
me venaient de la croix sont au-dessus des paroles. Il ajouta plusieurs paroles
qui me mirent en feu ; mais je
n’ai ni la volonté ni le pouvoir de les écrire. (135)
Un autre jour j’étais en prière. Je méditais avec une douleur
profonde, absolument intérieure, sur
J’eus
l’apparition du Christ crucifié. Il me montra comment il avait été suspendu à
la croix, et comment l’homme qui se perd est sans excuse à jamais. Car le salut
exige de l’homme ce que le médecin exige du malade; il faut avouer son mal, et
exécuter l’ordonnance. Il n’y a pas de dépense à faire pour le traitement. Il
n’y a qu’à se montrer au médecin, faire les choses prescrites, et se garder des
choses défendues.
Mon âme eut
alors l’intelligence de l’antidote qui réside dans le sang du Christ.
L’antidote se distribue gratis, et n’exige qu’une disposition. Alors tous mes
péchés furent étalés devant mon âme, et je reconnus dans chacun de mes membres
une infirmité spirituelle.
Alors, conformément à ce que je venais
d’apprendre, je m’efforçai d’étaler devant Dieu toutes les misères de mon âme
et de mon corps, et je criai : « O Seigneur, mon Dieu, qui tenez (138)
dans vos mains ma guérison éternelle,
puisque vous avez promis de me guérir si seulement j’étale devant vos yeux mes
plaies, Seigneur, puisque je suis 1’infirmité même; puisqu’il n’y a pas en moi
un atome qui ne soit une infection et une pourriture, du fond de mon abîme,
j’étale devant vos yeux mes misères une à une et tous les péchés de tous mes
membres, et’ toutes les plaies de mon âme, et toutes les plaies de mon corps.
Alors, je comptai, e désignai chaque misère, et je dis : Seigneur
miséricordieux, qui tenez dans vos mains ma guérison, regardez ma tête : je
l’ai couverte mille fois des insignes de l’orgueil ; j’ai donné à mes cheveux,
en les tordant, des formes contre nature ; et, disant cela, je ne dis pas tout.
Seigneur, regardez mes misérables yeux, pleins d’impudicité et injectés
d’envie, etc. »
Je continuais à
accuser chacun de mes membres et à raconter leur lamentable histoire.
Jésus écouta tout avec une grande
patience, et répondit avec une grande joie. Il montra pour chaque chose le
remède dans sa main et l’ordre qui présidait à la rédemption, et je vis sa
compassion immense pour mon âme, et il disait:
«Ma fille, ne
crains ni ne désespère. Quand tu serais infectée de toutes les putréfactions,
et (138) morte de toutes les morts, je suis puissant pour te guérir, si tu veux
appliquer sur ton âme et sur ton corps ce que je te donnerai. Tu m’as
longuement détaillé les infirmités spirituelles de la tête tu t’es lamentée au
fond de moi. Les attentats que tu as commis, dans tes parures, par les couleurs
contre nature que tu as données à ‘tes joues et les torsions contre nature que
tu as données à tes cheveux, toute ta fierté honteuse, tout ton orgueil, toute
la vaine gloire avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes et contre Dieu,
toutes ces misères pour lesquelles il te semble qu’une honte éternelle t’attend
en enfer, ‘dans l’endroit du lac le plus profond, tout cela est expié ! J’ai
satisfait, j’ai porté ta pénitence, j’ai souffert horriblement. Pour toutes ces
peintures et ces onguents, qui ont déshonoré ta tête, la mienne fut tir!e par
la barbe, dépouillée de cheveux, percée d’épines, frappée à coups de roseau,
ensanglantée, moquée, méprisée, méprisée jusqu’au couronnement!
« Tu te peignais
les joues pour les montrer à des hommes malheureux et mendier leurs faveurs ;
sois tranquille ; ma face a été couverte par les crachats de ces misérables ;
elle a été déformée et gonflée de leurs soufflets ; elle a été cachée sous un
voile honteux. Tu t’es servie de (139) tes yeux pour regarder en vain, pour
regarder ce qui nuit, pour te réjouir contre Dieu ; mais les miens ont été
voilés, ils ont été noyés dans mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. Le
sang qui coulait de ma tête les aveuglait.
« Pour les
crimes de tes oreilles, qui ont entendu l’inutile et le mauvais, et qui ont
pris plaisir dans les paroles nuisibles, j’ai fait l’épouvantable pénitence qui
a fait pénétrer en moi une tristesse abondante et immense. J’ai entendu les
fausses accusations, les paroles dénigrantes, les insultes, les malédictions,
les moqueries, les rires, les blasphèmes, la sentence de mort portée par le
juge inique, et les pleurs de ma mère ! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu
les plaisirs de la gourmandise, et tu as même abusé des choses qu’on boit ;
mais j’ai eu la bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. On m’a
présenté le fiel et le vinaigre. Tu as médit, tu as calomnié, tu t’es moquée,
tu as blasphémé, tu as menti, et menti jusqu’au parjure. Ce n’est pas tout. Tu
as fait autre chose ; mais j’ai gardé le silence devant les juges et les faux
témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas excusé. Mais j’ai toujours annoncé
la vérité, et prié Dieu de tout mon coeur pour mes bourreaux. Ton odorat n’est
pas pur ; tu te souviens de certains plaisirs dus à de certains parfums; (140)
mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats ; je les ai supportés sur ma face,
sur mes yeux, sur mes narines.
«Ton cou s’est
agité par les mouvements de la colère et de la concupiscence, et de l’orgueil
souviens-toi qu’il s’est dressé contre Dieu. Mais le mien a été frappé et
meurtri par les soufflets. Pour les péchés de tes épaules, les miennes ont
porté la croix. Pour les péchés de tes mains et de tes bras, qui ont fait ce
que tu sais bien, mes mains ont été percées de gros clous, fixées au bois, et
j’étais suspendu par elles, et elles supportaient mon corps. Pour les péchés de
ton coeur, où se sont déchaînées la haine, l’envie et la tristesse, de ton
coeur possédé par la concupiscence et par l’amour mauvais, le mien a été percé
d’un coup de lance, et c’est dema blessure qu’a coulé ton remède, l’eau pour
éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption des colères et la
rédemption des tristesses. Pour les péchés de tes pieds, pour les danses
inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs courses vaines, les miens,
qu’on aurait pu attacher seulement, ont été percés et cloués à la croix. Au
lieu de tes chaussures à jour, élégamment façonnées, ils ont été couverts de
sang. Le sang sortait de leurs blessures, le sang de tout le corps tombait sur
eux,(141).
Pour les péchés
de tout ton corps, pour toute ta sensualité dans la veille et dans le sommeil,
j’ai été cloué à la croix, frappé horriblement, tiraillé à la façon d’une peau,
et étendu sur la croix. J’ai été mouillé des pieds à la tête par lu sueur de
sang, qui u coulé jusqu’à terre; j’ai été serré très fortement contre le bois
trèS dur, souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, pleurant, gémissant
et Je suis mort dans mon gémissement, tué par ces tigres ! Pour la rédemption
de tes parures vaines, choisies et portées sans but, j’ai été nu sur la croix.
Ces misérables se disputaient ma robe et mes vêtements ; ils les jouaient sous
mes yeux. Nu comme je suis sorti du sein de
« Pour tes richesses
mal acquises, que tu as retenues ou dépensées, j’ai porté la pauvreté, sans
palais, sans maison, sans abri pour naître ni pour vivre, ni pour mourir, et je
n’aurais pas eu de sépulcre, et j’aurai été livré aux chiens et aux oiseaux de
proie, si quelqu’un par pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné place dans
un sépulcre à lui. J’ai dépensé pour les pécheurs mon sang et ma vie, et je
n’ai rien (142) gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie dans la vie et
dans la mort. »
Le Christ parle
ainsi, et parce que mon âme avait reçu la délectation des péchés du corps, je
vis les douleurs de toute nature portées par l’âme du Christ, je les vis dans
leur diversité et dans leur horreur. Je vis son âme torturée par la passion de
son corps, par la douleur de sa mère, par notre refus d’adorer, par notre refus
de compatir.
Et il ajouta :
« Tu ne
trouveras ni péché ni maladie de l’âme, dont je n’aie porté la peine et offert
le remède. A cause des immenses douleurs que vos âmes misérables devaient subir
en enfer, j’ai voulu être torturé pleinement et totalement. Ne t’afflige donc
pas ; niais tiens-moi compagnie dans la douleur, dans l’opprobre et dans la
pauvreté.
«Marie-Magdeleine
était malade, elle fit ce que j’ai dit et désira sa délivrance, et fut délivrée
de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui qui désirerait serait délivré
comme elle. n Le Crucifié ajouta:
«Quand mes fils,
abandonnant mon royaume, se sont faits enfants du diable, s’ils reviennent au
Père, le Père a une grande joie et leur fait sentir la délectation supérieure.
Le Père a une (143) telle joie, qu’il leur donne une certaine délectation qu’il
ne donne pas aux vierges fidèles. Ceci vient de l’immense amour qu’il a pour
eux, et de l’immense miséricorde qu’excite la vue de leur misère. Ceci vient
encore de ce que le pécheur, devant la majesté et la clémence du Seigneur, se
reconnaît digne de l’enfer. C’est pourquoi plus grand l’homme aura été dans le
péché, plus grand il pourra être aussi dans l’autre abîme. »
Et il ajouta:
« L’homme qui
veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie, soit dans la tristesse,
tenir ma croix de bois immobile devant ses yeux.» (144)
Un jour, je regardais la croix, et sur elle le, Crucifié ; je le
voyais avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle
ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres intimement. Je
voyais et je sentais Je Christ embrasser mon âme avec ce bras qui fut crucifié,
et ma joie m’étonna; car elle sortait de mes habitudes, et, au degré qu’elle
atteignit, je ne la connaissais pas encore. Depuis cet instant, il me reste une
joie et une lumière sublime dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair
en communion avec Dieu, Cette délectation de l’âme est inénarrable ; cette joie
est continuelle ; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes
éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude, une
telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que je m’étonne
d’avoir autrefois connu le doute, et (145) si tous les mondes créés prenaient
une voix pour essayer de le faire renaître, ils parleraient’ inutilement ; car
je vois, dans’ les transports d’un plaisir qui ne se raconte pas, je vois cette
main qu’il, m’a montrée avec la marque des clous, et qu’il montrera le jour où
il dira
« Voilà ce que j’ai souffert pour vous.»
Maintenant
encore, quand je suis dans cette vision et dans cet embrassement, une telle
joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais inutilement de souffrir des
souffrances de Jésus ; cependant je vois sa main et la plaie de sa main. Toute
ma joie est désormais dans ce Dieu crucifié. Quelquefois l’embrassement est si
serré qu’il semble à mon âme qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est
illustrée par des joies dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher.
Foudroyante joie, qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à
terre, qui me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole ! Ceci m’arriva
une fois sur la place Sainte-Marie. On représentait
J’avais eu soin
de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même de ma joie en face de
C’était pendant la messe ; je tâchais de me plonger dans les
abîmes où me jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien
s’approcher de nous dans le saint Sacrement de l’autel.
Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision
intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le corps
du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde, par la vertu de
«L’Ecriture,
disait la voix, parle beaucoup de cette puissance ; mais ceux qui lisent
comprennent peu. Ceux à qui j’accorde un certain sentiment de moi-même
comprennent plus, mais ceux-là même comprennent fort peu. Mais un instant
viendra où vous verrez la lumière.» (148)
Ensuite, je vis
dans un éclair comment Dieu vient dans le saint Sacrement. Ni avant, ni depuis,
je n’ai rien éprouvé de semblable.
Puis je vis
comment Jésus-Christ vient avec une armée d’anges, et la magnificence de son
escorte se laissa savourer par mon âme avec une immense délectation. Je
m’étonnai un moment d’avoir pu prendre plaisir à regarder des anges. Car
habituellement toute ma joie est condensée en Jésus-Christ seul. Mais bientôt
j’aperçus dans mon âme deux joies parfaitement distinctes l’une venant de Dieu,
l’autre des anges, et elles ne se ressemblaient pas. J’admirais la magnificence
dont le Seigneur était entouré. Je demandais le nom de ceux que je voyais. «Ce
sont des Trônes », dit la voix. Leur multitude était éblouissante et si
parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n’étaient pas les lois
de la création, j’aurais cru sans nombre et sans mesure la sublime foule que je
voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en largeur ni en longueur ; je
voyais des foules supérieures à nos chiffres. (149)
C’était en septembre, à la fête des saints anges. J’étais à
l’église de Foligno et je voulais communier. Je priais les anges, surtout saint
Michel et les séraphins, et je disais
«O anges
administrateurs, qui avez reçu de Dieu l’office et le pouvoir de le communiquer
par la connaissance et l’amour, je vous supplie de me le présenter tel que le
Père des miséricordes l’a donné aux hommes, tel qu’il veut lui-même être reçu
et adoré, pauvre, souffrant, méprisé, blessé, ensanglanté, crucifié et mort.»
Les anges me
répondirent avec une douceur et une complaisance indicible :
«Puisque tu as
trouvé grâce devant le Seigneur, le voici ; tu le possèdes. Nous te le
présentons ; et par-dessus ce que tu as demandé, nous te donnons la puissance
de le présenter et de le communiquer aux autres.»
En effet, je
vis, dans le saint Sacrement, avec (150) les yeux de l’esprit, la présence
réelle ; je vis Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais voulu le voir,
souffrant, ensanglanté, crucifié et mort ; je ressentis une telle douleur que
mon coeur me sembla prêt à éclater; et, de l’autre côté, la présence des anges
m’inonda d’une telle joie, que si je ne l’avais pas sentie, je n’aurais pas cru
la vue des anges capable de la donner.
Pendant ces
temps-là, une messe se disait. Le prêtre approchait de la communion. Comme il
rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une voix lamentable qui disait :
«Oh ! combien il
y en a qui, rompant l’hostie, font couler le sang de mes veines !»
Je pensai que ce prêtre n’était peut-être
pas ce qu’il aurait dû être, et je dis : « Seigneur, que ce pauvre frère ne
soit plus ainsi.»
La voix me
répondit:
« Il ne sera pas
ainsi pendant l’éternité.» (151)
Un jour j’entendais la messe ; et au moment de l’élévation, à
l’instant où les assistants se mettaient ,à genoux, je fus ravie en esprit :
«Ma fille, la
bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, mon Fils est déjà venu à toi, .et tu as
reçu sa bénédiction. »
Elle me fit
comprendre que son Fils était sur l’autel après la consécration de l’hostie.
J’entendis ce que je n’avais jamais entendu ; j’entendis qu’il s’agissait d’une
joie nouvelle absolument. En effet, la joie qui résulta des paroles entendues fut
telle, que si l’on me disait « Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer
par une parole quelconque? » je répondrais :
« Je ne sais pas et je ne crois pas. »
c’était d’avoir pu rester debout. Je ne
tombai pas à terre, et je n’y comprends rien. (152)
Elle ajouta :
«Après la visite
et la bénédiction du Fils, il est convenable que tu reçoives celle de
J’éprouvai une
joie nouvelle, qui n’était surpassée pari aucune joie connue, mais elle fut
bientôt surpassée par elle-même ; car elle augmenta au moment de l’élévation.
Je ne vis pas le corps de Jésus-Christ sur l’autel ; je le vois souvent ; je ne
le vis pas ce jour-là. Mais je sentis la présence de Jésus-Christ dans mon âme
; je la sentis en vérité.
J’appris alors
que, pour embraser une âme, il n’y a pas d’embrasement semblable à la présence
du Christ ; ce n’était pas le feu qui me brûle ordinairement ; celui-là était
extraordinairement doux.
Quand cette
flamme est dans l’âme, je réponds de la présence de Dieu ; lui seul peut
l’allumer. Dans les moments comme celui-là, mes membres croient qu’ils vont se
séparer. J’entends même le bruit qu’ils font ; on dirait un déboîtement.
J’éprouve surtout cette impression-là au moment de l’élévation. Mes doigts se
séparent et mes mains s’ouvrent, (153)
Un jour je m’approchais de la sainte table, et j’entendis la voix,
et elle me disait :
«Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas recevoir tout bien. »
Je me dis
intérieurement : « Si le bien est en toi, pourquoi vas-tu le recevoir? »
Et la voix
répliqua:
« L’un n’empêche
pas l’autre. »
Le moment de la
communion approchait, et j’entendis :
«Le Fils de Dieu
est maintenant sur l’autel, et selon son humanité et selon sa divinité. La
multitude des anges est unie à lui. »
Je désirai voir,
et je vis. Je ne voyais Jésus sous aucune forme; mais je voyais une plénitude
et une beauté; je voyais le souverain Bien.
«O bien-aimée,
dit la voix, tu seras ainsi devant lui pendant l’éternité.» (154)
Je renonce
encore une fois à raconter ma joie.
Depuis peu,
quand je communie, l’hostie s’étend dans ma bouche; elle n’a ni la saveurdu
pain, ni celle d’aucune chair connue ; mais une certaine saveur de chair
inconnue, saveur
très prononcée et délicieuse, qui ne peut
se comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas dure comme autrefois, et ne
descend pas par fragments, suivant l’ancienne habitude. Mais elle reste
entière, et sa suavité est tellement divine que, si on ne m’avait recommandé de
l’avaler sans tarder trop, je la garderais longuement dans ma bouche. Et elle
descend tout entière, et elle a la saveur inconnue dont j’ai parlé, sans en
rien dire. Quand elle descend, elle me donne un plaisir inexprimable, qui se
manifeste même au dehors. Mon corps tremble, et l’immobilité m’est extrêmement
difficile.
Maintenant,
quand je fais le signe de la croix, quand je porte la main au front, disant :
Au nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais quand je porte la main à la
poitrine, disant:
Et du Fils, j’éprouve un tel amour et une telle
joie, qu’il se révèle et que je le sens là.
Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis
d’écrire, ni tout le reste, ni ceci. (155)
C’était la fête des Anges. J’étais malade, je voulais communier.
Il n’y avait personne pour m’apporter la communion. Ma tristesse était immense.
Tout à coup, au plus profond de mua douleur et de mon désir, je fus portée en
esprit à considérer la louange éternelle des anges, et leur office sublime, et
leur assistance et leur ministère. Et voici que je fus ravie, et la multitude
immense des anges m’apparut, et ils me conduisirent près d’un autel, et ils me
dirent « Voici l’autel des Anges. » Et sur l’autel ils me montrèrent la louange
des Anges, c’est-à-dire Celui-là qui est leur louange, et la louange
universelle, et la louange elle-même. Et les anges dirent à mon âme : « Dans
Celui qui est sur l’autel est la perfection et le complément du sacrifice que
tu cherches. Prépare-toi donc à le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau de
son amour; déjà tu es son épouse. Mais l’union (156) qu’il veut, contracter
aujourd’hui avec toi est une union nouvelle; c’est un mode d’union que personne
ne connaît. »
Je n’essaierai
pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie ; car mon âme sentait tout
cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui peut être dit n’est qu’un
vide auprès de cette plénitude inaccessible à notre pauvre langue. Ceci me fut
un signe de ma prochaine délivrance ; c’était au commencement de la maladie
dont je vais mourir. (157)
Un jour je vis
Jésus-Christ dans l’hostie consacrée ; je le vis sous forme d’enfant. Mais cet
immense enfant, Seigneur au-dessus des seigneurs, me semblait avoir en main le
sceptre et le signe de la domination. Que tenait-il donc dans sa main? Il m’est
impossible de le dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le
prêtre élevait l’hostie ; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai
debout; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre reposa
trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de tristesse et
d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de Celui que je vis,
il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa taille je lui aurais bien
donné douze ans. La joie de cette vision fut tellement immense, que je la (158)
crois éternelle. Sa réalité fut si certaine, qu’elle ne laissa place à aucun
doute.
Dans
l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier, comme à mon
ordinaire : Au secours ! Je ne dis rien, ni de bon, ni de mauvais. Ravie par
cette splendeur. je ne trouvai pas un mot à dire. (159)
Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je
parlai au Seigneur, et je lui demandai : « Vous êtes dans le saint Sacrement ;
mais, Seigneur, où sont vos fidèles? » Mais lui, m’ouvrant l’intelligence,
répondit, et me dit : « Là où je suis, là ils sont avec moi.
J’ouvris les yeux
de l’âme, et je vis cela être ainsi; et parmi les fidèles je me distinguai
clairement ; mais cet être que nous avions là n’était pas en dedans de
Ce jour-là je n’étais pas en prière : je venais de manger et je me
reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et je vis
Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais,
quoique très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler ;
j’étais renversée, prosternée, surmontée.
Si j’avais quelque chose à faire, je le
faisais mais il ne fallait pas nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait
alors absolument insupportable. (163)
C’était le jour de
Mon âme écouta avec un grand amour, et, ayant écouté, elle fut
ravie ; et dans son ravissement elle vit entrer
Tout à coup
l’enfant s’éveilla dans mes bras ses langes étaient tombés, il ouvrit et leva
les yeux. Jésus me regarda ; dans ce coup d’oeil il me surmonta, il me vainquit
absolument. La splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait comme une
flamme aveuglante.
Alors il apparut
dans sa majesté immense, ineffable, et il me dit :
«Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me
verra pas grand. » Il ajouta : « Je suis venu à toi, et je m’offre à toi pour
que tu t’offres à moi.»
Alors mon âme
s’offrit à lui par un mode d’oblation étonnant, sans rapport avec les paroles :
je m’offris tout entière : j’offris mes fils avec moi d’une oblation entière et
parfaite, ne gardant rien pour moi, rien de leurs personnes, et rien de leurs
choses.
Mon âme eut
l’intelligence de son oblation bien reçue, et la joie de Dieu, en l’agréant, ne
me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je n’essaierai pas d’en dire un mot.
Quand je sentis mon oblation agréée, la délectation intime que j’éprouvai fut
trop grande, trop immense
et trop douce pour que la parole approche
d’elle. Une autre fois je vis
m’exhorta à la connaître plus profondément
elle me bénit, et me montra la douleur qu’elle
souffrit pendant
Un jour je fus ravie en esprit ; attirée, élevée, absorbée dans la
lumière sans commencement ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire. Pendant
cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut encore, à l’instant de la
descente de croix. Le sang était récent, frais, rouge ; il coulait des,
blessures ouvertes ; il venait de sortir du corps. Alors dans les jointures je
vis de tels déchirements, je vis les nerfs tellement étendus, et les os
tellement disloqués par l’effort des bourreaux, qu’un glaive me traversa, et
mes entrailles furent percées ; et, quand je me souviens des douleurs que j’ai
subies dans ma vie, je n’en trouve pas une qui soit égale à celle-ci.
J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié,
j’aperçus une foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté,
l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils
spirituels. Jésus les appela, les (166) attira à lui, les embrassa un à un avec
un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur donna à
baiser la plaie sacrée de son Coeur. Je sentis quelque chose de l’amour qu’il
avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la douleur dont je viens
de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit dans mon transport.
L’application
que fit Jésus de mes enfants sur son Coeur ne fut pas la même pour eux tous.
Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta; pour les uns elle était plus
complète, moins complète pour les autres. Quelques-uns d’entre eux furent
absorbés tout entiers dans le Coeur de Dieu ; la rougeur du sang vermeil était
sur leurs lèvres ; quelques-uns d’entre eux avaient les joues colorées ; il y a
certaines figures que je vis couvertes et teintes tout entières, suivant les
degrés que j’indiquais tout à l’heure ; et Jésus prodiguait des bénédictions,
et il disait : « O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la
croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur prenez-y la
grande part qui convient à mes coopérateurs ; car je vous ai choisis
singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour mettre au jour
ma lumière cachée et méprisée. » (167)
Mon âme comprit
que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les mêmes différences et les
mêmes proportions que s’était appliquée la plaie du côté. Quant à l’amour qui
sortait de ses entrailles pour resplendir sur sa face et dans ses yeux ; quant
à l’amour qui pénétra tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces
bénédictions, il est dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient
seul . (Celui qui écrivait sous sa dictée plaçaici une note. « Bien qu’elle
eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en désigna aucun. Elle ne
voulut pas nous dire qui de nous étaient les plus aimés, il ne nous parut pas
convenable d’insister pour le savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute
la mesure de ses forces, ce qu’il faut pour s’unir. ») (168)
Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait
de l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai parlé
plus haut.
Je vis le Dieu un
en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de mes fils, et les
transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai déjà constaté les lois.
Cette vue fut pour moi quelque chose comme une immensité paradisiaque. Les
entrailles de Dieu se répandaient sur nies enfants, et je ne pouvais pas me
rassasier de voir. Et la profondeur de la bénédiction qui tombait sur leur tête
est un mystère au-dessus des paroles ( Moi, qui écris sous sa dictée, je
contemplais en secret sa figure; ce n’était plus une figure humaine, c’était
quelque chose d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité
de la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable pour être
honorée autrement que par le silence). Puis j’entendis Dieu leur (169)
demander quelque chose : c’était le sacrifice sans réserve, l’holocauste
entier, parfait, de leurs corps et de leurs âmes.
Pesez, mes
frères, pesez. Comment faut-il aimer, comment faut-il servir ce jaloux qui veut
posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui demande?
J’eus encore
sous les yeux la représentation du Dieu crucifié, avec la tension des jointures
que j’avais déjà vue. Il était porté à travers l’air, et volait là où marchait
la procession ; et cette image nous suivait, sans qu’aucune main humaine fût là
pour la soutenir. Je revis mes fils réunis, et l’application de leurs lèvres
faite à la plaie du côté ; et Jésus leur disait :
«Je suis Celui
qui enlève les péchés du monde. J’ai porté les vôtres, et éternellement ils ne
vous seront pas imputés. Ce sang que vous voyez est le bain de la purification
vraie. Ce sang est le prix de votre rédemption. Ce coeur est le lieu de votre
résidence. Ne craignez pas, mes enfants, de découvrir par vos paroles et vos
actions cette vérité de ma voie et de ma vie, que les méchants combattent; car
je suis toujours avec vous pour vous aider et vous secourir.»
Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je
vis la purification de mes fils et les trois degrés qu’elle
comporte. (170)
La première
purification‘est une grande grâce de force qui rend facile l’absence du mal.
La seconde est
une grande grâce de joie dans l’accomplissement du bien.
La troisième est
la plénitude de la perfection, et la transformation de l’âme en Dieu.
Dans toutes ces grâces de rénovation,
l’âme reçoit une beauté admirable. La splendeur du second degré est immense et
joyeuse. Quant au troisième, il est dans le domaine de ces excès qui me
réduisent au silence. Je ne peux pas en dire autre chose.
Les élus du troisième degré
m’apparaissaient transformés en Dieu, de sorte qu’en eux je ne vois plus que
Jésus, tantôt souffrant, tantôt glorifié ; il me semble qu’il les a
transsubstantiés et engloutis dans son abîme. (171)
Dans cette même procession, nous approchions d’une église dédiée à
la sainte Vierge. Voici
Un autre jour, parmi des multitudes de visions, saint François
m’apparut dans la gloire. Il me salua de sa salutation habituelle, et la voici
: « Avec toi soit la paix du Très-Haut. » La voix de saint François est
toujours très pieuse, très humble, très gracieuse et très tendre.
Chez ceux de mes
fils qui observent, avec une ardeur de feu la loi de pauvreté, il loua beaucoup
l’intention et demanda l’agrandissement pratique. Il ajouta :
« Que la
bénédiction éternelle, parfaite et abondante, reçue par moi du Dieu sans
commencement ni fin, tombe sur la tête de ces enfants chéris, tes fils et les
miens : dis-leur qu’ils vivent suivant la voix du Christ, qu’ils la manifestent
en paroles et en actions. Qu’ils ne craignent pas ; car je suis avec eux, et le
Dieu éternel est leur soutien. » (173)
François louait
mes fils de leurs bonnes intentions : il les fortifiait, il leur disait de
marcher en paix, de l’aider dans ses desseins sa bénédiction était si tendre,
que ses entrailles avait l’air de sortir de lui pour se répandre sur eux.
Je reçus
beaucoup d’autres communications qui me concernaient, moi et mes filles ; niais
je ne puis les faire connaître. Ce que je viens de dire, je l’ai vu. J’ai vu
clairement tomber sur nous la bénédiction de Dieu et de sa Mère. J’ai vu qu’ils
veulent porter le fardeau de notre pénitence. Ils vous demandent, mes enfants,
d’être les exemplaires lumineux de leur vie lumineuse, et de suivre, dans la
pauvreté, le mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. Leur volonté,
leur désir est de vous voir morts et vivants, ayant votre habitation dans les
cieux et votre corps sur la terre. Un mort n’est remué ni par le mépris ni par
l’estime des hommes. Soyez donc immuables absolument. Que la vie extérieure ,du
monde n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la mortification plus par votre vie
que par votre discussion. Que dans tous vos actes votre intention soit dans les
cieux, immuable avec Jésus et Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous
parliez, ou que vous mangiez, soyez toujours (174) occupés intérieurement dans
l’intérieur de l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, enfermés en
lui-même, et vous assister dans toutes vos actions. Que Celui qui daigne
demander ces choses de vous, daigne aussi, ô mon Dieu, les accomplir en vous,
par les mérites de sa sainte Mère. Amen. » (175)
Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque chose de lui. Et
je fis sur moi le signe de la croix. Et je le priais aussi de me montrer quels
sont ses enfants. Entre autres réponses, cet exemple me fut donné:
«Un homme qui a beaucoup d’amis prépare un festin avec un soin
immense et les invite mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. Quelle sera la
douleur de celui qui a préparé un festin très abondant, et qui a immensément
dépensé? Mais avec quelle joie il reçoit ceux qui se présentent ! Il les reçoit
tous avec transport. Mais il y a des places réservées, des places voisines de
lui, pour ses amis intimes ceux-là mangent avec lui, et boivent dans sa coupe.
— Seigneur,
dis-je avec joie, quel est le festin? Quand avez-vous invité tout le monde? Oh
dites-moi, dites-moi ! » Il répondit : « J’ai invité tous les hommes à la vie
éternelle : que (176) ceux-là viennent qui veulent venir! Personne ne peut
s’excuser et dire : Je ne suis pas invité. Quelques-uns viennent et prennent
place. » Ici Jésus me donnait à entendre qu’il est lui-même la table et la
nourriture des convives.
«Et ces appelés,
dis-je alors, par quelle voie sont-ils venus? »
« Par la voie de
la tribulation, me fut-il répondu. La virginité, la chasteté ont leurs
épreuves. » Et il appela par leur nom les pauvretés et les douleurs de ceux
qu’il me montrait. Et ma joie fut immense ; car je compris l’ordre et la raison
de toutes ces choses. Tous ces élus portaient le nom de fils. Je vis coin-ment
la virginité, comment la pauvreté agis,saient sur les enfants du Seigneur. Je
vis comment la souffrance se convertissait en action de grâces. On ne comprend
pas d’abord, mais ensuite on remercie. Je vis la route commune des élus de la
vie éternelle, et il n’y a pas d’autre voie.
Mais les invités
qui boivent à la coupe du Seigneur sont ceux qui veulent connaître la bonté de
leur Père, ceux qui veulent l’imiter et partager volontairement les fardeaux
qu’il porta. Dieu permet leurs épreuves, par une grâce spéciale, pour les
admettre à sa coupe. «C’est à cette table, me dit Jésus-Christ, que (177) je
fus invité à, boire le calice de
C’est pourquoi
je dis et j’affirme que ceux qui passent. par cette voie divine en buvant le
breuvage de la pénitence, boivent des joies divines. Cela m’a été dit, et je le
sais d’ailleurs par une expérience personnelle, indéfiniment répétée.
Mes frères se
sont beaucoup moqués de moi il n’y a pas de paroles pour rendre l’onction
divine des larmes de joie qui coulaient alors sur mes joues.
Un jour j’étais
si faible, malade et réduite au silence, Jésus-Christ m’apparut, les mains
pleines de consolations ; il me témoigna une compassion profonde et prononça
cette parole
« Je suis venu
pour te servir. »
Or ce service
consista à se tenir debout près de mon lit, et à me montrer l’apaisement de sa
face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne le (178) voyais que des yeux de
l’esprit ; mais je le voyais dans une lumière et dans une évidence que ne
peuvent connaître les yeux du corps, et je ne dirai pas ma joie, car j’étais
dans l’ineffable.
Un jour, c’était le lundi-saint, je dis à
ma compagne : « Cherchons-le, il faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de
Jésus-Christ. » Et j’ajoutai: «
Allons à l’hôpital; c’est peut-être là que nous le trouverons parmi les pauvreset
les misérables.» Nous prîmes avec nous toutes les coiffures que nous pouvions
emporter (nous ne prîmes pas autre chose, parce que nous ne disposions pas
d’autres choses, et nous priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre
au profit des repas des pauvres. Elle fit mille difficultés ; cependant,
vaincue par notre grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des
poissons. Quant à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à
nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes, nous
nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des hommes. Parmi
ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient hideuses, fétides et
pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas contentées de le laver. La
chose faite, nous avons bu de l’eau qui venait de nous servir. Ce (179)
breuvage nous inonda d’une telle suavité, que la joie nous suivit et nous
ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec de pareilles délices. Il s’était
arrêté dans mon gosier un morceau de peau écailleuse sorti des plaies du
lépreux. Au lieu de le rejeter, je fis de grands efforts pour l’avaler, j’y
réussis. Il me sembla que je venais de communier. Jamais je n’exprimerai les
délices dans lesquelles j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au
commencement de la pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura
marché.
Un jour j’étais
dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me sembla que je ne sentais
plus rien de Dieu. La chose devint tellement horrible, que je ne crus
abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en état de me confesser. D’un
côté, je voyais en moi un orgueil qui me semblait la cause de mon malheur ; de
l’autre côté, l’abîme de mes péchés s’ouvrit devant moi à une telle profondeur,
qu’il me semblait impossible de les confesser avec une contrition digne de leur
horreur, ou même de les exprimer par la parole.
Je suis
condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir nie montrer dans mon horreur.
Impossible de me confesser. Impossible de louer (180) Dieu. Impossible de
prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté absolue de ne pas
pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde n’eussent ébranlé cela, et
même je ne me trouvais pas aussi malheureuse que j’aurais mérité de l’être.
Cela durait depuis
un mois. J’étais torturée horriblement.
Enfin Dieu eut
pitié et j’entendis ces paroles
«O ma fille et
ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu se repose en toi ; et
il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où il se repose si profondément.
»
Et mon âme cria
:
«Comment
ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me sens abandonnée?
»
Il répondit:
« Plus tu te
crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre lui. »
Il ajouta:
Un père qui aime
beaucoup son fils, lui donne avec mesure les aliments, il lui interdit le
poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi Dieu : il mêle les tribulations aux
joies, et dans la tribulation, c’est encore lui qui les tient S’il ne la tenait
pas, l’âme s’abandonnerait et tomberait en défaillance ; au moment où elle se
(181) croit abandonnée, elle est aimée plus qu’à l’ordinaire.
Ces paroles ne
m’en levèrent pas ma douleur, elles ne firent que la modifier un peu. Seulement
le désir des sacrements, qui m’avait abandonné, me fut rendu.
Au bout de
quelque temps, la tentation me fut enlevée totalement.
Alors j’entendis
une voix qui me disait:
«Va communier.
Si tu le fais, tu me reçois si tu ne le fais pas, tu me reçois encore.
Cependant communie avec la bénédiction du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.
Communie en l’honneur du Dieu tout-puissant et de
La volonté de communier
m’ayant été rendue, je me confessai ; mais, pendant la messe, je me vis si
horriblement pleine de péchés et de défauts, que, réduite au silence, je me dis
intérieurement : La communion que je -vais faire sera nia condamnation.
Mais tout
à-coup, je me trouvai dans une disposition admirable, et je reçus la puissance
d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ ;je me plaçai au fond de lui avec une
sécurité nouvelle, (182) je sentais une confiance inconnue. Je me renfermai en
lui comme une morte qui aurait la certitude admirable d’être immédiatement
ressuscitée. Je communiai dans la confiance et, après la communion, j’eus un,
sentiment merveilleux : je sentis que la tentation avait été un bien pour moi.
Cette communion fit naître dans, mon âme un désir nouveau de me donner toute à
Celui qui se donnait tout à moi, de me livrer à Jésus-Christ. Et depuis ce
moment, je suis brûlée d’un feu nouveau ; c’est le désir du martyre : ce désir
fait mes délices, et j’éprouve dans les tribulations des joies que je n’avais
pas encore connues.
Oui, Dieu
console les misérables.
Un autre jour,
j’étais dans de telles douleurs que je me voyais abandonnée ;j’entendis la même
voix, et elle disait: «O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu et toi vous
êtes plus intimes l’un à l’autre que jamais. »
Et mon âme cria:
s’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur d’enlever de moi tout péché et de
me bénir, et de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui écrit quand je
parle.»
La voix
répondit:
«Tous les péchés
sont enlevés, et je vous (183) bénis avec cette main qui fut étendue sur la
croix. »
Et je vis une
main étendue sur nos têtes pour nous bénir, et la vue de cette main m’inondait
de joie, et vraiment cette main était capable d’inonder de joie quand elle se
montrait.
Et il nous dit à
tous les trois :
«Recevez,
gardez, possédez à jamais la bénédiction du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
»
Et il ajouta en
me parlant:
« Dis au frère
qui écrit quand tu parles de travailler à se faire petit. Il est aimé du Dieu
tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu tout-puissant. »
Celui qui
console les misérables m’a consolée bien des fois. Qu’à lui soit honneur et
gloire dans les siècles des siècles. Amen. (184)
Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et j’entendis ces
paroles :
« Ceux qui ont le
Seigneur Dieu pour illuminateur voient leur voie particulière dans la lumière
intérieure et spirituelle. Mais quelques-uns d’entre eux ferment les oreilles
de peur d’entendre, et les yeux de peur de voir. Ne voulant pas écouter la
parole de Celui qui parle dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la
saveur divine, ils se détournent, malgré la voix intime, et suivent la voie
commune. Ceux-ci seront maudits par le Dieu tout-puissant. »
J’entendis cette
parole, non pas une fois mais mille fois. Mais, saisie d’une tentation
violente, je pris cet enseignement pour une illusion.
« Comment,
disais-je, voici une âme que Dieu éclaire de sa lumière, qu’il comble de ses
dons, et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la maudit ». Cette parole
me parut trop terrible. (185)
Je refusai avec
horreur d’écouter seulement la voix qui parlait.
Alors, par complaisance pour ma faiblesse,
un exemple grossier me fut offert, et je reçus plusieurs fois l’ordre absolu de
faire écrire et de ne pas passer sous silence. Voici cette parabole.
« Un père
voulait faire de son fils un savant. Le père n’épargne rien, il fait d’énormes
dépenses. Il fournit magnifiquement au fils de son amour tout ce qui est
nécessaire à la grande figure qu’il doit faire dans le monde. Quand certaines
études sont terminées sous la direction d’un premier maître, le père fait
transporter le bien-aimé dans une autre demeure, où un autre maître plus élevé
lui donne de plus sublimes enseignements. Mais si le disciple ingrat,
négligeant la haute science, s’en va travailler dans la boutique d’un artisan,
et oublie chez un mercenaire ce qu’il tenait de la sagesse de son maître et de
la magnificence de son père, celui-ci s’abîmera dans une douleur et dans une
indignation proportionnées à la grandeur et à la profondeur de son amour
trahi.»
Le fils, c’est
l’âme qui, éclairée d’abord par la prédication et par l’Ecriture, est admise
dans le sanctuaire où retentit la parole de Dieu ; il voit dans la lumière
spirituelle comment il doit (186) suivre la voie du Christ. Il est touché
intérieurement. Dieu, qui l’a d’abord confié aux hom,mes et aux livres,
intervient directement et lui montre la lumière que lui seul peut montrer. Il
donne la haute science, afin que celui qui aura vu sa route si magnifiquement
devienne la lumière des autres hommes. Mais si ce bien-aimé néglige le don de
Dieu, s’il s’encroûte, s’il s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la
sienne, et la science de Dieu et son inspiration, Dieu lui soustrait la lumière
et lui donne sa malédiction.
Je reçus l’ordre
d’écrire ces paroles et de lès montrer au frère qui me confessait, parce
qu’elles le regardent personnellement.
Un autre jour
Dieu me parla et me dit : « Il y a une classe d’hommes qui ne connaissent le
Seigneur que par les biens qu’ils tiennent de lui. Ceux-là le connaissent peu.
Une autre classe d’hommes, qui- possède aussi cette connaissance, en possède
une autre plus intime. Ceux~ci sentent au fond d’eux la bonté essentielle du
Seigneur. »
« Dans un autre
entretien, je reçus une lumière, et j’entendis une voix qui criait, et dans les
cris je distinguai ces paroles:
«Oh ! qu’ils
sont grands ! qu’ils sont grands (187) ! Je ne parle pas de ceux qui lisent les
Ecritures que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux qui les accomplissent.
»
Et elle ajouta que toute l’Ecriture est
accomplie dans la vie du Christ.
Un jour, je
priais et je disais au Seigneur «Je sais que vous êtes mon Père, je sais que
vous êtes mon Dieu; dites-moi ce que je
dois faire : montrez-moi la route qui est la mienne ; car je suis prête à
obéir. »
J’étais arrêtée
dans cette parole depuis le matin jusqu’à l’heure de tierce …
Et je vis et
j’entendis…
Mais ce que je
vis et ce que j’entendis, il m’est absolument impossible de l’exprimer. C’était
un abîme absolument ineffable, et l’abîme me montra ce qu’est Dieu, quels
hommes vivent en lui, quels hommes ne vivent pas en lui, et l’abîme me dit :
«Je te le dis en
vérité, il n’est pas d’autre route droite que celle où j’ai marché : dans
cette route, qui est la mienne, la
déception n’est pas. »
Cette parole me
fut dite souvent. Elle m’apparut dans sa vérité et me fut montrée dans une
lumière immense. (188)
Il est important de savoir à quels signes on peut connaître la
présence de Dieu dans l’âme, et la reconnaître avec certitude.
Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, et apporte avec
lui un feu, un amour, une suavité inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie,
et croit reconnaître la présence et l’opération de Dieu ; mais la certitude lui
manque encore. L’âme voit que Dieu est en elle, bien qu’elle ne l’y voie pas,
quand elle sent sa grâce et la joie de sa grâce. Mais rien de tout cela n’est
la certitude. L’âme sent l’arrivée de Dieu quand elle entend de douces paroles
portant avec elles leur délectation, quand elle sent
L’âme possède la certitude de Dieu présent
quand il se manifeste par un sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle,
étonnant et réitéré, par un feu qui arrache l’amour que l’homme a pour lui-même
; l’âme possède la certitude quand elle reçoit des pensées et des paroles et
des conceptions qui ne viennent d’aucune créature, quand ces conceptions sont
illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand elle les
cache de peur de blesser l’amour, quand elle les cache par discrétion, par
humilité, et pour ne pasdivulguer un secret trop immense.
Il m’est arrivé
quelquefois; portée par une ardeur qui voulait sauver, il m’est arrivé de dire
quelques secrets ; on me répondait : « Ma soeur, revenez à la sainte Ecriture »
; ou : « Nous ne vous comprenons pas. » Je comprenais la leçon, et rentrais
dans le silence.
Dans le sentiment
dont je parle et qui garantit la présence du Dieu tout-puissant, l’âme reçoit
le don de vouloir parfaitement. Elle est tout entière d’accord avec elle-même
pour vouloir la vérité vraiment et absolument, en toutes choses et à tous les
points de vue, et tous les membres du corps concordent avec elle et ne
(190)font plus qu’un avec elle, dans la même vérité voulue, sans résistance et
sans restriction. L’âme veut parfaitementles choses de Dieu
qu’ellenevoulait pas auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses
puissances réunies. Le don de vouloir absolument et parfaitement est conféré
par une grâce où l’âme sent la-présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit : «
C’est moi, ne crains pas. » L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses
de Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu nous a
aimés ; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et lui tient
compagnie.
Quand le Dieu
très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit quelquefois le don de le voir;
elle le perçoit au fond d’elle, sans forme corporelle, mais plus clairement
qu’un homme ne voit un homme. Les yeux de l’âme voient une plénitude
spirituelle, sans corps, de laquelle il est impossible de rien dire, parce que
les paroles et l’imagination font défaut.
Dans cette vue
l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue tout entière sur un
même point, et elle est remplie d’une plénitude inestimable. Cette vue par
laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant sans pouvoir regarder autre chose est
si profonde, que je regrette le (191) silence auquel me réduit l’abîme. La
chose ne peut être ni touchée, ni imaginée ; elle ne peut pas non plus être
appréciée. La présence de Dieu a d’autres signes, et je vais en citer deux.
Le premier est
une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le corps docile et doux,
l’esprit invulnérable à la créature, et inaccessible au trouble. L’âme sent et
écoute les paroles que Dieu lui dit. Dans cette immense et ineffable onction,
l’âme reçoit la certitude que vraiment le Seigneur est là : car il n’y a ni
saint ni ange qui puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement
ineffables, ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui
soit digne d’elles. Que Dieu nie pardonne, car ne n’est pas ma faute; je
manifesterais de tout mon coeur quelque chose de sa bonté, si je pouvais et
s’il voulait.
Quant à l’autre
opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du Dieu tout-puissant, la
voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme raisonnable comme jamais père
ni mère n’a embrassé un enfant, comme jamais créature n’a embrassé une
créature. Indicible est l’embrassement par lequel Jésus-Christ serre contre lui
l’âme raisonnable ; indicible est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un
homme au monde, qui puisse dire ce secret, ni le raconter, (192) ni le croire,
et quand quelqu’un pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait
sur le mode. Jésus apporte dans l’âme un amour très
suave par lequel elle brûle tout entière en lui ; il apporte une lumière
tellement immense, que l’homme, quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense
de la bonté du Dieu tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve. Alors l’âme a la preuve et la
certitude que Jésus-Christ habite eu elle. Mais qu’est-ce que tout ce que je
dis auprès de la réalité? L’âme n’a plus ni larmes de joie, ni larmes de
douleur, ni larmes d’aucune espèce la région où l’on pleure de joie est une
région bien inférieure à celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute
joie, Dieu apporte en lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis,
et qui défie le désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le
corps, et toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou
changée en douceur.
Les contre coups
que je reçois dans le corps trahissent mes secrets ; ils les livrent à ma
compagne ou à d’autres personnes. « Quelquefois, dit ma compagne, je deviens
éclatante et resplendissante ; mes yeux brillent comme des flambeaux, ou bien
je suis pâle comme une morte, suivant la nature des visions. Cette joie (193)
dure, sans s’épuiser, bien des jours. J’en ai d’autres qui dureront
éternellement : l’éternité ne les changera pas ; elle leur donnera plénitude et
perfection. Mais je les ai déjà, je les ai sur la terre. S’il survient quelque
tristesse, le souvenir de ces joies me défend contre le trouble. n Enfin tant
de signes peuvent donner à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis
ni les dire, ni les énumérer tous. (194)
Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de
Dieu. Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui
précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu pour son
hôte.
Quand l’âme a
donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle entre dans une si
profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur, que, souvent recueillie
au fond de moi, j’ai connu avec certitude que plus ou a le sentiment de Dieu,
moins on peut parler de lui. Plus on a le sentiment de l’infini et de
l’indicible, plus on manque de paroles ; car auprès de ce qu’on veut rendre,
les mots font pitié.
Si un
prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai quelquefois senti, ses
lèvres se fermeraient ; il n’oserait plus parler, il se tairait, il deviendrait
muet. Dieu est trop au-dessus de l’intelligence et de toute chose ; il est trop
(195) au-dessus du domaine des paroles, des pensées et des calculs, pour que la
bouche essaie d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté.
Ce n’est pas que
l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais c’est
que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir l’ineffable,
arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de parler, entrait dans
cet état, il dirait au peuple « Allez-vous-en, car je suis incapable de parler
de Dieu je -suis insuffisant. » Quant à moi, je sens et j’affirme que toutes
les paroles sorties de la bouche des hommes depuis le commencement des siècles,
et que les paroles de l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté
divine, et ne sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant
la grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est récréée
par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une certaine noblesse,
et partage, quoique à moindre degré, la joie de l’âme. La raison et l’âme,
parlant au corps restauré et aux sens, leur disent : «Voyez quels sont les
biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus grands sont ceux qui sont
promis et seront donnés si vous m’obéissez ; et maintenant comprenez quelle
perte nous avons faite, vous et moi, quand vous (196)m’avez désobéi. Obéis-moi
donc désormais quand je te parlerai des choses de Dieu.»
Alors le corps
et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation divine de l’âme, se
soumettent et lui disent : «Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le
corps ; mais toi qui possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu
ne devais pas te faire mon esclave : tu ne devais pas te priver et me priver
des biens immenses que j’ignorais. » Le corps se plaint de l’âme, et la
sensualité de la raison ; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur.
Car le corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout
ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance. (197)
Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois
tomber dans l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un
amour impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre ; cet amour a, dans une
certaine mesure, l’esprit du monde.
Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un
piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le monde
voit et approuve, semble brûler d’amour ; il a certaines larmes, certaines
douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent les caractères de
l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces douceurs, au lieu de venir du
fond de l’âme, sont des phénomènes qui se passent dans le corps ; cet amour ne
pénètre pas dans le coeur; cette douceur s’évanouit rapidement, s’oublie
facilement, et produit l’amertume. J’ai fait ces expériences ; je manquais
alors de discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la
vérité.
Quand l’amour
est parfait, l’âme, après avoir (198) senti Dieu, sent sa part propre, qui est
le néant et la mort : elle se présente avec sa mort, avec sa pourriture ; elle
s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou tout bien qui revienne à
elle-même ; elle a une telle conscience de ses vides et de ses maux qu’elle
sent sa délivrance entière au-dessus de la puissance des saints, et réservée à
Dieu seul. Elle appelle cependant les saints à son secours ; car du fond de son
abîme elle n’ose parler à Dieu: elle invoque
Voici une autre
illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes intérieures.
Quand une personne dévouée à l’Esprit sent
l’amour de Dieu pour elle, éprouve, fait et raconte les oeuvres de l’Esprit, si
elle passe la mesure de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet
qu’elle tombe dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il
est. (199)
Voici encore une
cause d’erreur.
Une âme est dans
la voie de l’amour sans mélange ; elle sent Dieu ; ses mains sont pures, son
coeur est pur; elle renonce à l’estime du siècle elle renonce à passer pour
sainte ; elle veut plaire tout entière au Christ seul ; elle se place tout
entière dans le Christ, elle habite en lui elle éprouve la joie inénarrable,
elle sent l’embrassement de Dieu.
Oh ! qu’elle
rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce qui est à Dieu
Autrement Dieu permet qu’elle ‘se trompe, il le permet pour la garder, il le
permet pour qu’elle ne lui échappe pas ; car il l’aime d’un amour jaloux; il la
plonge dans un abîme où elle trouve deux sciences, la science d’elle-même et la
science de Dieu ; c’est ici qu’il n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit
la vérité pure. Dans cette contemplation, elle éprouve une plénitude telle,
qu’elle mie se voit pas capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord
dans la vue d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre
souvenir.
Tout à coup la bonté divine lui apparaît.
Puis elle voit simultanément les deux abîmes, et le mode de sa vision est un
secret entre elle et Dieu.
Mais ce n’est
pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les tribulations. (200)
Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette
sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole divine
qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et comme un bonheur
qui passe toutes les conceptions de l’entendement humain.
Voici ce que dit le Seigneur: «Moi,
si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas aimée ; et si elle
eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise.
Car l’orgueil ne
peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient posséder. L’homme et
l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils crurent posséder. Ni l’homme
ni l’ange ne possèdent rien. Tout appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en
ceux qui se voient destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.
»
Dieu a donné à
son Fils, qu’il aimait une (201) pauvreté telle, qu’il n’a jamais eu et n’aura
jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a pour propriété l’Etre.
Il possède la substance, et elle est tellement à lui, que cette appartenance
est au-dessus de la parole humaine. Et-cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si
la substance n’eût pas été à lui.
Ceci est folie aux yeux des pécheurs et
des aveugles. Les sages nomment la même chose d’un autre nom. Cette vérité est
si profonde, là pauvreté est si réellement la raciné et la mère de toute
humilité et de tout bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le
pauvre ne peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de
la pauvreté, l’amour de’ Dieu tomberait sur lui ; si vous considériez l’immense
valeur de ce trésor, et comment il attira le coeur de Dieu, vous ne pourriez
plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre, rien.
Tel est l’enseignement de la divine
Sagesse qui montre à l’homme ses vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même
dans un miroir sans mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui
lui donne le don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté.
Puis l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même, elle
se tourne tout (202) entière à aimer le Dieu tout-puissant ; elle fait comme
elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute confiance en
Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination, par laquelle est
chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait inaccessible à toute
illusion diabolique ou humaine ; car l’esprit de pauvreté éclaire l’âme d’une
lumière immense, et à cette lumière toute la vie lui apparaît, avec tout son
mécanisme, et l’illusion est impossible.
J’ai vu cette
lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la première des lèvres
de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit par l’incarnation du Verbe :
« Vous êtes mortels » ; par la pauvreté d’esprit elle nous dit : « Vous êtes
bienheureux. »
C’est pourquoi
toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité est un néant qui
conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils n’entrent pas dans cette
vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et quand l’âme voit cette vérité,
elle agit sans vaine gloire, et sans retour sur elle-même. (203)
Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle est renfermée dans
ses étroites limites, n’est rien auprès du ravissement. Mais quand elle est
élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par la présence de Dieu, quand Dieu et
elle sont entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit, elle jouit, elle
se repose dans les divins bonheurs qu’elle ne peut raconter. Ils écrasent toute
parole et toute conception. C’est là que l’âme nage dans la joie, dans la
science ; illustrée à la source de la lumière, elle pénètre les paroles
obscures et embarrassantes de Jésus-Christ. Elle comprend aussi pourquoi, et de
quelle manière la douleur sans adoucissement habita l’âme du Christ.
Mon âme, ainsi
illustrée, et transformée en Jésus-Christ souffrant, chercha s’il y avait là
quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en a point. Quand mon âme se
recueille dans les (204) douleurs de l’âme du Christ, elle ne trouve là aucune
place pour la joie : il n’en est pas ainsi quand elle se recueille dans les
douleurs de son corps : dans ce dernier cas, elle trouve la joie après la
tristesse, et à la hauteur où elle est portée, elle découvre le mystère de ces
contrastes. Mon âme voit, à cette lumière, que Jésus-Christ souffrit autant, à
l’expérience près, dans le sein de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge
alors dans les jugements de Dieu et dans les secrets de l’ineffable, vers
lesquels Dieu la transporte. Souvent Dieu fait de tels prodiges dans mon âme
que je le reconnais dans mes merveilles intérieures ; car aucune créature n’en
est capable, et Lui seul peut les opérer.
Souvent mon âme
est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur durée serait intolérable
au corps qui laisserait là sur place ses sens et ses membres. Il y a un jeu que
Dieu joue quelquefois dans l’âme et avec l’âme, c’est de se retirer, quand elle
veut le retenir ; mais la joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant
disent à l’âme : « C’était bien Lui! » Oh! Quelle vue et quel sentiment ! Ne me
demandez ni explication, ni analogie ; il n’y en a pas. Cette illustration,
cette jouissance, cette délectation, cette joie sont chaque jour différentes
d’elles-mêmes. (205)
Chaque extase est une extase nouvelle, et
toutes les extases sont une seule chose inénarrable. Les révélations et les
visions se succèdent sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, tout se
succède sans se ressembler. Oh! ne me faites plus parler. Je ne parle pas, je
blasphème ; et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais le
trahir. (206)
CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI
Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. La vérité n’est
pas en moi. Suspectez, ô mes enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne
les suivez que quand elles ressemblent aux vestiges de Jésus-Christ et placent
vos pieds dans l’endroit où il a mis les pieds.
Mes enfants, je ne suis plus disposée à
écrire, mais à pleurer. Quand pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible
rédemption? Quand pleurerai-je
toute curiosité superflue, toute opération
et occupation superflues. En un mot, il faut que l’homme se sépare de tout ce
qui divise. Il faut qu’essayant de pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se
recueille dans son passé, dans son présent, dans les probabilités de son avenir
éternel. Que ceci soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits.
Puisque l’homme tourne et retourne son coeur, qu’il tâche de pénétrer dans la
connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié
suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes -nos misères ; qu’il
veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait infini. Se
connaître ! connaître Dieu ! voilà la perfection de l’homme, et je n’ai aucun
goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles Se connaître !
connaître Dieu ! Contempler sa prison, sa prison sans issue, et si l’homme ne
trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il s’adresse à un autre et ne se
repose pas sur son grabat!
O mes chers
enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est rien sans la vraie
connaissance de Dieu et de soi : je vous le dis en vérité, sans elle, rien ne
vaut. Aussi je me demande pourquoi vous désirez mes lettres, puisque mes
lettres ne peuvent rien pour votre (208) joie, excepté si elles vous portent la
vertu de mon cri : se connaître ! connaître Dieu ! Quel ennui de parler pour
dire autre chose ! Silence silence sur tout ce qui n’est pas cela ! Oh! priez
Dieu qu’il donne cette lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure
en elle ! Que la connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident ;
mais comme notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne
devons parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de
le connaître, Lui, sa vie, ses oeuvres, et sa route vers la gloire, pour
posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la grâce de
sa ressemblance
Il est
absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa Passion, et la
forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son infinie charité et son amour
inestimable ont éclaté plus visiblement que dans toute autre grâce divine.
C’est pourquoi il est absolument nécessaire, sous peine d’ingratitude, de
l’aimer comme il nous a aimés, d’embrasser le prochain dans cet amour, de
pleurer sur la croix, sur
Voici encore une
des nécessités qui nous obligent à descendre dans l’abîme où l’on connaît le
Dieu crucifié. L’homme, mes enfants, aime comme il voit. Plus
nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus grandit notre amour vers la
perfection, plus nous sommes transformés en Celui que nous voyons. Dans la
mesure où nous sommes transformés en son amour, nous sommes transformés en sa
douleur ; car notre âme voit cette douleur. Plus l’homme voit, plus il aime ;
plus il voit de
O perfection de
la connaissance !
O Dieu ! quand
l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine que je blasphème si je
la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son indignité, de sa vileté, de
son péché, quand l’âme voit le Dieu très haut devenu l’ami, le frère, la
victime du pécheur, verser pour ce misérable, dans une mort infâme, le sang
précieux, plus elle plonge profondément ses regards dans le double abîme, plus
profondément se réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère dé l’amour,
la sacrée transformation.
Quand l’âme voit
la créature à ce point remplie de défauts que sa lumière même est un
aveuglement ; car elle en est tellement encombrée qu’auprès de la réalité tout
ce qu’elle en voit n’est rien ; quand l’âme se voit, à la lumière que Dieu lui montre,
quand elle se voit cause de la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour
elle ; quand elle aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers
cette vile créature, naissant et mourant pour elle (211) dans l’ineffable
crucifiement ; quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en
douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la douleur. Si
pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au moment de la mort
il redouble de sollicitude.
Mais le Roi des
rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût d’avance étendu sur la
croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de pourpre et d’un tapis doré,
quand vint l’heure de sa mort il se trouva en face de cette croix si vile, si
abominable qu’il ne put être soutenu et attaché à elle que par le moyen des
clous qui le perçaient ; il fallut les clous des pieds et les clous des mains
pour le retenir, autrement il tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eu-t
les satellites du diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et
aidant la torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles ;
et ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait en
criant.
Oh ! mon Dieu,
quand l’âme voit ces choses, quand elle s’abîme dans la contemplation de sa
misère, quand elle se connaît telle qu’elle est, elle qui s’est précipitée dans
la misère infinie, qui a mérité des supplices éternels, qui est devenue la
risée de Dieu, des anges, des démons (212) et de toute créature ; quand elle
voit le Dieu très haut, le Seigneur Jésus-Christ, Celui qui possède tout, ayant
envahi la pauvreté, pour relever l’homme de cet opprobre! Lui qui trouve dans
son essence toutes délices et toute béatitude, quand elle le voit plongé dans
la douleur, pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire et porter pour
nous ! Lui Dieu, au-dessus de la louange, à qui seul appartient la gloire, dans
l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous les mépris, dans tous les opprobres
; quand il apparaît revêtu de honte, pour nous communiquer la gloire ; quand
l’âme entre dans cette vue, elle est transformée en douleur, et sa
transformation n’a pour mesure que la profondeur de sa contemplation.
Oui, oui, encore
et toujours, plus profondément l’âme connaît cette altitude divine, cette bonté
infinie, prouvée par des faits, et ce vide humain, cette ingratitude, cette
vileté de la créature, plus profondément elle est blessée d’amour et de
douleur, plus absolument elle est transformée en Lui. Voilà toute la perfection
: se connaître ! connaître Dieu ! Nécessité suprême qui domine toute nécessité
! Etre éternellement penchée sur le double abîme, voilà mon secret ! O mon
fils, je t’en supplie de tout mon coeur, ne lève pas les yeux ; tiens-les fixés
(213) sur
Si tes yeux
s’égarent essaie de les tenir et de les fixer là. Je t’en prie, je t’en supplie
! Quand ton âme n’est pas levée à la contemplation de l’Homme-Dieu crucifié,
recommence, et rumine intérieurement les voies de la croix. Si ceci est encore
trop fort pour toi, prononce au moins des lèvres les paroles qui représentent
Je désire, mon
fils, que ton coeur soit vide de tout ce qui n’est pas le Dieu éternel, sa
connaissance et son amour, et que ton esprit (214) n’essaie pas de se remplir
de ce qui n’est pas Lui. Si la chose est trop haute pour toi, possède au moins
et garde la connaissance du Dieu crucifié ; si cette seconde vue t’est retirée
comme la première, refuse le repos, mon’ fils, jusqu’à ce que tu aies retrouvé
et reconquis l’un ou l’autre de ces ‘deux rassasiements. Ecoute encore, mon
fils, crois fermement ce que je vais te dire.
Celui qui
cherche la route et l’approche de Dieu, celui qui veut jouir de Dieu dans ce
monde et dans l’autre, que celui-là connaisse Dieu en vérité, non pas par le
dehors et superficiellement, qu’il ne s’arrête pas aux paroles dites ou
écrites, ou aux analogies tirées des créatures. Cette façon de connaître, qui
est en rapport avec la parole humaine, est une connaissance sans profondeur. Il
faut connaître Dieu en vérité par une intelligence profonde de sa valeur
absolue, de sa beauté absolue, de son absolue hauteur et douceur, et vertu,
bonté, libéralité, miséricorde et tendresse ; il faut le connaître comme étant
le souverain Bien, dans l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire connaissent
tous deux, mais bien différemment
Celui qui
possède la sagesse connaît la chose dans son fond et dans sa réalité, l’autre,
dans son apparence. L’homme vulgaire, qui trouve (215) une pierre précieuse,
l’apprécie et la désire pour son éclat et pour sa beauté, sans voir plus loin ;
le sage l’aime et la désire, parce qu’au delà de son éclat et de sa beauté il
voit sa valeur vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a la sagesse ne se
soucie pas de connaître Dieu par la considération superficielle des apparences.
Elle veut le connaître en vérité ; elle veut expérimenter ce qu’il vaut, sentir
le goût de sa bonté ; il n’est pas pour elle seulement un bien, plais le
souverain Bien. Pour cette bonté immense, en le connaissant elle l’aime, en
l’aimant elle le désire. Et le souverain Bien se donne à elle, et l’âme le sent
: elle goûte sa douceur et jouit de sa délectation ; et l’âme participe au
souverain Bien. Blessée du souverain Amour, blessée et brûlante, elle désire
tenir Dieu ; elle l’embrasse, elle le serre contre elle et se serre contre lui
; et Dieu l’attire avec l’immense douceur, et la vertu de l’amour les
transforme l’un dans l’autre, l’aimant et l’aimé, l’aimé et l’aimant. L’âme
embrasée par la vertu de l’amour se transforme en Dieu, son amour. Comme le fer
embrasé reçoit en lui la chaleur, et la vertu, la puissance et la forme du feu,
et devient semblable au feu, et se donne tout entier au feu, et s’arrache à ses
propres qualités, donnant asile au feu dans l’intime de sa (216) substance ;
ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce parfaite de l’amour, se transforme en
Dieu sans changer sa substance propre, mais par la vertu du mouvement qui
transporte en Dieu sa vie divinisée. Connaissance de Dieu ! O joie des joies,
Seigneur ! c’est elle qui précède, l’amour vient après, l’amour transformateur!
Qui connaît dans la vérité, celui-là aime dans le feu.
Or, cette
connaissance profonde, l’âme ne peut l’avoir ni par elle-même, ni par
l’Ecriture, ni par la science, ni par aucune créature ; ces choses extérieures
peuvent disposer l’âme à la connaissance ; mais la lumière divine et la grâce
de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour obtenir de Dieu, souverain bien,
souveraine lumière - et souverain amour, cette connaissance, je ne connais pas
de voie plus sûre et plus’ courte qu’une prière pure, continuelle, humble et
violente; une prière qui ne sorte pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et
du coeur, et de toutes les puissances de l’âme, et de tous les sens du corps ;
une prière pleine d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite sur son
objet.
Que l’âme qui veut découvrir
Notre Père, le
Dieu très haut, enseigne et montre à l’âme la forme, le mode et la voie de la
connaissance, cette voie qui est l’amour ; et cet exemplaire, ce modèle, ce
type, c’est dans le Fils que le Père le montre.
C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous
désirez la lumière de la grâce, si vous voulez arracher votre coeur aux soucis,
mettre des freins aux funestes tentations, et devenir parfaits dans la voie de
Dieu, fuyez sans paresse à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, il
n’est pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu: il n’est pas d’autre moyen
pour le trouver et le garder que la vie et la mort de Jésus-Christ crucifié :
c’est ce que j’appelle le livre de vie. La lecture n’est permise qu’à l’oraison
continuelle, laquelle illumine l’âme, l’élève et la transforme. L’âme illuminée
par la lumière de l’oraison voit clairement la voie du Christ préparée et
foulée par les pieds du Crucifié. Quand elle court dans cette voie, l’âme se
sent non seulement délivrée du poids que pèsent le monde et ses soucis
accablants, mais élevée vers la délectation et la douceur divine. Consumée et
brûlée par l’incendie que Dieu allume, elle est changée en lui-même : l’oraison
assidue trouve tout dans la vue de la croix.
Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie
la (218) lumière au Crucifié qu’elle soutient. Va lui demander de te connaître,
afin de puiser dans ton abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine.
Au pied de sa
croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, quand tu verras quel misérable Dieu a
racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat ; fais toujours, toujours la
volonté d’un tel Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne font pas sa volonté,
que feront les adultérins? J’appelle adultérins ceux qui, loin de la maison
paternelle, s’égarent dans la concupiscence. J’appelle enfants légitimes ceux
qui, dans la pauvreté, la douleur et l’opprobre, cherchent la ressemblance du
Crucifié. Ces trois choses, mon fils, sont le fondement et le sommet de la
perfection. Ce sont elles qui éclairent
l’âme, l’achèvent et la préparent à la transformation divine. Connaître Dieu,
se connaître, ici toute immensité, toute perfection, et le bien absolu ; là,
rien ; savoir cela, voilà la fin de l’homme. Mais cette manifestation n’est
faite qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux fils de la prière, aux ardents
lecteurs du livre de vie.
C’est devant leurs yeux que le Seigneur
étale les caractères sacrés du livre. C’est là que sont écrites toutes les
choses que le désir cherche c’est là qu’on boit la science qui n’enfle pas,
toute vérité nécessaire à soi et aux autres. Si tu (219) veux
Un des signes,
mon fils, qui montrent à l’homme la grâce de Dieu présente à lui, c’est, en
face de la gloire, le don d’inventer un abîme pour s’humilier de plus bas.
Avant tout, mon
fils, sache cela : le double abîme et le livre de vie. (220)
Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, Fils de
Dieu, Verbe et sagesse du Père, qui a paru pour nous instruire par sa vie, sa
mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle? Elle est le, type offert à qui veut
le salut or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence fut sa société depuis
l’heure, où, dans le sein de
Or voici la société que le Dieu très haut, dans sa sagesse, donna
en ce monde à son Fils bien-aimé : d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle,
absolue ; ensuite, l’opprobre parfait, continuel, absolu ; enfin, la douleur
parfaite, continuelle, absolue.
Telle futla
société que le Christ choisit sur (221) la terre pour nous montrer ce qu’il
faut aimer, choisir et porter jusqu’à la mort. En tant qu’homme, c’est par
cette route qu’il est monté au ciel telle est la route de l’âme vers Dieu, et
il n’y a pas d’autre voie droite. Il est convenable et bon que la route choisie
par la tête soit la route choisie par les membres, et que la société élue par
la tête soit élue par les membres. (222)
PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST
La première compagne de Jésus fut une pauvreté continuelle,
parfaite, immense. Elle a trois formes : l’une grande, l’autre plus grande, qui
s’unit à la première ; la troisième, qui, jointe à la première et à la seconde,
fut parfaite. Voici le premier degré. Jésus fut destitué de tous les biens de
ce monde. Il n’eut ni terre, ni vigne, ni jardin, ni propriété, ni or, ni
argent il ne reçut de secours humain que dans la mesure rigoureusement
nécessaire au soulagement de l’extrême indigence. Il eut faim, il eut soif, il
fut misérable, il eut froid, il eut chaud, il travailla ; tout fut pour lui
austère et dur ; il ne voulut aucune des recherches de la vie ; il usa des
choses communes et grossières qui se rencontraient dans cette province, où,
sans feu ni lieu, il vivait en mendiant. La seconde pauvreté, supérieure, à la
première, fut la pauvreté
de parents et
d’amis, l’éloignement des grands, (223) des puissants, des amitiés naturelles :
il n’eut ni du côté de sa mère, ni du côté de Joseph, ni du côté de ses
disciples, personne qui lui épargnât un soufflet, un coup de marteau, un coup
de fouet ou une injure. Il voulut naître d’une mère pauvre et humiliée ; être
soumis à un père putatif, un charpentier pauvre. Il, se dépouilla de l’amour et
de la familiarité des rois, des pontifes, des scribes, des amis, des parents,
et ne sacrifia pour l’amour de personne aucun sacrifice qui plût ou qui pût
plaire à Dieu.
Mais voici la
pauvreté suprême, sublime, absolue. Jésus-Christ se dépouilla de lui-même, et
le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se montra comme pauvre de puissance ; il
fit semblant d’être incapable. Il revêtit la misère et l’enfance ; hormis le
péché, il revêtit toute douleur. Les courses, les prédications, les guérisons,
les visites, les opprobres, tout l’accabla, et il fit connaissance avec la
fatigue.
Non seulement il
donna sur lui puissance aux pécheurs, mais les choses inanimées et les éléments
qu’il avait créés de sa main reçurent puissance de l’affliger. Il jouait
l’impuissance, il ne résistait pas, il supportait à cause de nous. Il donna aux
épines la puissance de pénétrer et de percer cruellement cette tête divine et
trois fois redoutable. Il donna aux liens (224)aux chaînes le pouvoir de
l’attacher à la colonne ; Celui qui en mourant fit trembler la terre, laissa
quelqu’un lui lier les mains. Oh! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de vous
voir fidèles à lui; arrachez-vous les entrailles pour les verser dans cet abîme
sans fond d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de
Il a donné aux
bourreaux, aux soldats, aux Juifs, à Pilate, à tous les méchants la puissance
de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de l’insulter, de le frapper, de
le moquer, de le tuer, lui qui pouvait tout empêcher d’un mot, -tout renverser
d’un geste et tout anéantir, ou donner un ordre au plus petit parmi les Anges,
les Puissances ou les Vertus, pour tout précipiter d’un seul coup au fond de la
mer. S’il n’eût lui-même donné puissance sur lui aux choses créées, elles
eussent reculé d’horreur devant
Il y a plus :
pour délivrer l’homme du (226) démon, il a donné puissance au démon de le
tenter, de l’entourer de ses membres, qui sont les méchants, de le persécuter
jusqu’à la mort. Le Dieu invincible par nature, l’acte premier, l’acte pur a
fait à toute créature et à toute douleur cette universelle soumission, pour
confondre la délicatesse de l’homme misérable, qui ne refuse pas seulement la
pénitence et la douleur volontaire, mais qui repousse de toutes ses forces la
douleur imposée, et murmure contre Dieu.
Jésus-Christ
s’est imposé une autre pauvreté. Il s’est dépouillé de sa sagesse, de la
sagesse qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire, le plus ignorant, le
plus grossier des hommes. Il ne prit pas l’attitude d’un philosophe ou d’un
docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un savant ou d’un sage fameux ; mais il
se mêlait aux hommes, en toute simplicité et en toute douceur, montrant en même
temps la route de la vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la sagesse du
Père, et le Dieu des sciences, maître de l’esprit prophétique, et le soufflant
où il veut, il eût pu éclater le génie scientifique et philosophique, se
montrer et se glorifier; mais il dit la vérité si simplement, qu’il passait non
seulement pour un homme vulgaire, mais pour un aliéné et un blasphémateur.
Faudra-t-il (227) ensuite nous enfler de notre science, chercher à passer pour
des maîtres, mendier auprès des hommes un nom creux et une gloire vide?
Il s’est
dépouillé de lui-même, en abdiquant jusqu’à la gloire d’être saint, juste et
innocent. Voici le mystère des mystères. II suivit une voie mystique tellement
en dehors de l’attente humaine, qu’au lieu de passer pour le Saint des saints,
il fut tenu pour un pécheur, ami des pécheurs, pour un traître, un séducteur,
un conspirateur, un ennemi public, un blasphémateur, condamné et exécuté entre
deux voleurs. Et cependant il pouvait faire notre salut.
Il eût pu
incliner le monde, Lui, le Saint des saints, devant la gloire de sa sainteté ;
Lui, l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples ; Lui, le Roi des vertus
et le Dieu des saints, au lieu de garder le nom de Saint, il le donna à
Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant qu’il le put sans blesser
Il s’est encore
dépouillé de lui-même, en se dépouillant de l’empire qui est à lui. Lui, le Roi
des rois, le Seigneur des seigneurs, dont le règne n’aura pas de fin, il vécut
au milieu des hommes comme esclave. Et, en effet, on l’a vendu, il s’est trouvé
des acheteurs. On lui a offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la mort
à de mauvais rois, payant le tribut, se soumettant aux jugements iniques. Et non
seulement les rois le trouvèrent sans défense, mais leurs plus vils ministres
et sujets purent l’accabler de coups et le coucher sur la croix ; et jusqu’à
l’âge de trente ans c’étaient- sa mère et son père putatif qu lui aVaient donné
leurs ordres. Parmi ses disciples, qu’il choisit rares et pauvres, au lieu de
se conduire comme un maître, il déclara qu’il n’était pas venu pour être servi,
mais pour servir ; enfin il donna sa vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu
de ces pauvres disciples, s’il fut roi et maître, ce fut en fait de misère,
dans la faim, dans la soif, dans la douleur; il fut jaloux et prima les autres
; ambitieux de la dernière place, il les servit à table, et leur lava les
pieds. O immensité de notre folie ! Après avoir vu ce Dieu fait domestique,
nous aspirons, sans ordre et sans amour, à de vaines grandeurs et de vaines
présidences ! (229)
Autre était ta
sagesse, autre était ta sagesse, ô Christ Emmanuel ! tu savais combien terrible
sera le destin des maîtres du monde, et que les puissants seront puissamment
torturés (Sap., VI, 7), et que de leur vie, de leur autorité, et des péchés de
leurs sujets, le compte le plus rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh que ce
livre vivant confonde notre orgueil Concevons donc enfin le désir de la dernière
place, pour l’amour de Celui qui la choisit, et par pitié pour nos amis, ne
supportons pas l’obéissance, mais désirons-la d’un immense désir.
Le Dieu à qui
tout appartient, pour nous donner l’amour de la pauvreté, fut donc pauvre
absolument, pauvre en fait, en esprit et en vérité, écrasant par sa pauvreté
les pensées des créatures, et sa pauvreté venait de son amour: c’est pourquoi
il fut mendiant. Pauvre d’argent, pauvre d’amis, pauvre de puissance, de
sagesse, et de réputation, et de dignité, pauvre de toutes choses, il prêcha la
pauvreté, il annonça qu’elle jugerait le monde. Il condamna les riches ; sa
vie, sa parole, son exemple, tout enseigna le mépris des richesses. Mais, ô
misère ! ô douleur ! la pauvreté d’esprit est chassée et rejetée de partout,
et, pour comble d’abomination, elle est en horreur à ceux-là mêmes (230) qui
lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui glorifient cette même pauvreté.
En fait, en esprit, en vérité, elle est repoussée et détestée.
Le monde la hait
; Jésus l’aime ; il l’a choisie pour lui et les siens ; il l’a proclamée
bienheureuse. Mais où est aujourd’hui l’homme, où est la femme, où est la
créature qui a adopté, comme Jésus-Christ, cette glorieuse compagne?
Bienheureux celui-là! Mais moi ! mais moi nous savons quel fut le partage
du Fils de Dieu, notre Créateur et Rédempteur, quant aux vêtements, quant aux
palais, quant aux festins, quant à la famille, quant aux amis, quant aux
honneurs rendus par la vie et la science. Et cependant nous osons prendrele nom
de chrétiens, nous qui avons horreur de ressembler au Christ ! En paroles nous
louons la pauvreté; mais nous détestons en fait l’état où a vécu le Christ. O
misérables ! après de telles leçons, nous repoussons le salut ! Errant loin de
Jésus, nous courons après des superfluités, qui, au dernier moment, nous
abandonnent, et alors nous restons seuls, seuls et vides.
Car, au lieu de
suivre la voie droite, nous avons dévié, et la honte nous attend.
Bienheureux, bienheureux en vérité,
suivant la parole de Dieu; bienheureux pour le temps et pour l’éternité celui
qui, réellement et en vérité, en esprit et en fait, veut l’universelle
pauvreté. S’il ne se dépouille de toutes choses, dans le sens matériel; qu’il
se dépouille en esprit; qu’il se dépouille dans son coeur. Voilà la vraie
beauté ; voilà la béatitude ; voilà la clef du royaume des cieux!
Mais l’autre,
celui qui prêche et qui n’agit pas, l’homme des sermons sans pratique. Ah! le
misérable, ah ! le maudit ! Il verra ce que c’est que la misère éternelle,
l’éternelle inanition qu’on a dans les enfers, l’éternelle faim, l’éternelle
soif ! Ni ami, ni frère, ni père, ni secours, ni rédemption ! Pas d’issue pour
sortir! pas un seul remède dans toute la sagesse humaine ! L’éternelle
privation des biens qu’on a désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture dans
tous les siècles des siècles ! (232)
DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : L’ABNÉGATION
La seconde compagne que Jésus-Christ ne quitta pas pendant sa vie
terreStre, ce fut la honte ; il porta continuellement le poids de l’opprobre
volontaire et parfait. Il vécut comme un esclave vendu et non racheté, non pas
seulement comme un esclave, mais comme un esclave méchant et vicieux. Il fut
chargé d’opprobres, de mépris, de chaînes, de coups, de soufflets, de
meurtrissures, sans procès, sans défenseur, comme un misérable qui ne vaut pas
la peine d’être jugé, que l’on envoie, entouré de voleurs, au plus honteux et
au plus cruel supplice. Si quelque mortel songea à l’honorer, il échappa
toujours, soit par un mot, soit par un fait, et prit le fardeau de la honte,
qu’il choisissait toujours, sans le mériter jamais. Sans cause, sans prétexte,
sans occasion, des hommes, à qui il n’avait fait que du bien, (233)
poursuivirent gratuitement le Maître du monde de leurs moqueries et de leurs
insultes.
Ils l’ont
persécuté depuis le berceau ; ils l’ont jeté sur une terre barbare. Le voilà
qui grandit; alors on lui donne les noms de Samaritain, d’idolâtre ; on le
prend pour un possédé, pour un gourmand, pour un séducteur, un faux prophète.
Les hommes disent. entre eux: «Voilà ce viveur, ce buveur; au lieu du prophète,
du juste, du thaumaturge, c’est un misérable qui chasse les démons au nom du
prince des démons. » On le poussait vers les montagnes, vers les abîmes, dans
l’intention de le précipiter; d’autres prenaient des pierres pour le lapider.
Tout cela était entremêlé de cris contradictoires et furieux, de moqueries, de
sourires, d’injures, de complots : « Il blasphème », disait-on. On tâchait de
le faire mentir, de le prendre à ses paroles comme un renard à un piège; on le
repoussait; toutes les portes se fermaient devant lui. Enfin, on le saisit
comme un animal; on le traîne, chargé de liens, de tribunaux en tribunaux;
voici les soufflets, les crachats, le roseau, la couronne d’épines; on
s’agenouille ironiquement; on lui frappe la tête, on lui voile la face ; on
entasse les moqueries les unes sur les autres. Voici la flagellation. Comme des
chiens qui ont faim, (234) les hommes grincent des dents, le condamnent, le
réprouvent comme un malfaiteur. On le conduit à
Ainsi le Fils de
Dieu s’est fait la forme, l’exemplaire, le maître et le docteur de cette
science inconnue, qui est le mépris de la gloire. Absente, ne la recherchons
pas. Présente, ne nous prêtons pas à elle ; car il n’a jamais cherché sa
gloire, mais la gloire de son Père. Il a à ce point repoussé et méprisé les
honneurs, qu’il s’est précipité du haut du ciel jusqu’aux pieds de ses
disciples ; il s’est anéanti jusqu’à prendre la livrée de l’esclave ; il a obéi
jusqu’à la mort, non pas à une mort quelconque, mais à une mort choisie, la
plus honteuse et la plus cruelle, celle de la croix. O misère !
Qui donc
aujourd’hui choisirait la société qu’il a choisie? Qui donc fuirait l’honneur
et aimerait le mépris, fils de la pauvreté, l’humble état, l’humble office, et
tout ce qui est humble? Qui voudrait le néant et le déshonneur? Qui ne désire
l’estime et la louange pour le bien qu’il a ou qu’il fait, en action et en
parole, ou qu’il croit avoir et faire? En vérité, chacun a dévié, et personne
n’est fidèle, personne, pas une âme. Si quelqu’un demeurait ferme, c’est que
celui-là serait un membre vivant uni à la tête du corps par un amour vivant. Il
verrait Jésus-Christ agir, et chercherait la ressemblance.
Il y en a qui
disent : « J’aime et je veux (236) aimer Dieu. Je ne demande pas que le monde
m’honore ; mais je ne veux pas non plus qu’il me méprise, qu’il me mette le
pied sur la tête je ne veux pas être confondu en sa présence. s Ceci indique
évidemment peu de foi, peu de justice, peu d’amour et beaucoup de tiédeur. Ou
vous avez commis ce qui mérite peine et confusion, et nous en sommes là à peu
près tous, ou vous ne l’avez pas commis. Dans le premier cas, si vous êtes
pénitent, et non pas innocent, supportez avec patience et avec joie les
conséquences de vos actes publics ou secrets, acquiescez corps et âme : cette
peine et cette confusion satisfont à Dieu et au prochain suivant l’ordonnance
de la divine justice. Dans le second cas, si votre coeur est innocent comme vos
mains, supportez le mépris, avec la permission de Dieu, et réjouissez-vous
mille fois plus dans le second cas que dans le premier cas ; toute votre
confusion, toute votre douleur va devenir un poids de grâce, et avec la grâce
croîtra la gloire. Cette acceptation de la honte, subie et non méritée, cette
acceptation de la pauvreté et des souffrances supportées en vue de Dieu
grandissent les âmes saintes. L’exemple de Jésus-Christ, fuyant ce qu’on
recherche, et recherchant cequ’on fuit, montre la route de la grandeur. Sa
seconde compagne lui fut (237)fidèle comme la première. Si nous voulons
pénétrer la vie du Christ Fils de Dieu dans son principe, son milieu et sa fin,
nous trouvons un ensemble qui s’appelle l’humilité. Etre méprisé, réprouvé du
monde et des amis du monde, tel fut son choix sur la terre. (238)
TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST
La troisième compagne de Jésus-Christ, plus assidue, plus intime
que les deux autres, ce fut cette souveraine douleur qui, depuis l’heure où son
âme fut unie à son corps, ne quitta plus le Fils de Dieu. Au premier instant de
l’union hypostatique, cette âme fut remplie de
Jésus-Christ
voyait d’avance les mouvements de ces langues infâmes, et chacun des sons que
produirait chacune d’elles, tous ses supplices, sa mort, la honte et la
douleur, toutes les tortures pour lesquelles il naissait, pour lesquelles il
entrait parmi nous, tout lui était présent d’une présence prophétique et
incessante, avec toutes les circonstances du temps marqué, de l’instrument
employé, et de la mesure indiquée. Il se voyait vendu, trahi, pris, renié,
abandonné, lié, souffleté, moqué, frappé, accusé, blasphémé, maudit, flagellé,
jugé, réprouvé, condamné, conduit au Golgotha, comme un voleur dépouillé, nu,
crucifié, mort, percé de la lance; Où habitait-il, sinon dans la douleur? Il
connaissait chaque coup de marteau, chaque coup de fouet, chaque trou, chaque
clou, chaque larme, chaque goutte de sang : il avait compté d’avance ses
soupirs, ses gémissements, ses plaintes et celles de sa mère. Dans cette
considération profonde et continuelle, comment la compagne do sa vie, comment
la douleur l’aurait-elle abandonné?
Outre les
douleurs de l’avenir, senties prophétiquement, celles du présent, furent
innombrables. A l’heure de sa naissance, il ne fut ni (240) déposé dans un
bain, ni couché sur la plume, ni enveloppé de fourrures. Il fut placé sur le
foin, entre deux bêtes, dans une étable sans douceur. Et lui, le plus tendre
des nouveau-nés, il commença à subir, en ouvrant les yeux, les rigueurs
matérielles. Immédiatement après la crèche, voici un long voyage entrepris par
cet enfant, un vieillard, puis une femme, la plus douce des mères, la plus délicate
des vierges. Il faut aller en Egypte à travers ce désert immense, où les fils
d’ Israël vécurent quarante ans sans moyens humains. Puis ce furent les voyages
au temple qu’il faisait régulièrement, suivant l’ordre établi. L’enfant faisait
la route à pied, et la distance était bien grande.
A l’âge d’homme,
aussitôt après son baptême, il entra au désert, où il souffrit de la faim et de
la soif, au point de donner au diable une espérance ; car c’est ici que se
place la première tentation. Jésus allait à pied à travers les campagnes, les
villes, supportant la faim, la soif, la pluie, la chaleur, la froidure, la
sueur, la fatigue, toutes les misères, et enfin la mort. Et, s’il porta son
fardeau, ce fut pour chasser Satan, pour le renverser, pour indiquer aux hommes
la voie vraie, pour leur annoncer la pénitence dans sa forme la plus humble,
pour les attirer à sa suite, pour donner l’exemple, (241) pour montrer où est
le bonheur et la gloire. Quant aux douleurs de
Parlons d’abord
de ses compassions. Sa compassion pour le genre humain, qu’il aimait d’un amour
immense, le remplit d’une douleur aiguë et déchirante. Ce n’était pas seulement
une compassion générale pour l’espèce humaine tombée et condamnée ; c’était une
compassion immense, particulière à chaque individu. Et il né voyait pas
seulement d’une vue générale les péchés de chaque individu ; il mesurait
exactement chaque péché et chaque châtiment, dans le passé et dans l’avenir.
Chaque homme passé, présent ou futur, chaque péché de chacun de ces hommes,
perça d’une douleur sans mesure Celui qui nous aimait avec une miséricorde et
une compassion sans mesure. S’il était un regard capable d’entrer dans les
détails innombrables des péchés humains et des souffrances humaines, ce
regard-là verrait quelque chose de ce qu’a souffert le Christ pour nous. Il
aimait chacun de ses élus d’un amour ineffable. La profondeur de cet amour, mesuré
sur chacun d’eux, rendit continuellement présente à Jésus toute offense (242)
et toute peine passée, présente ou future, et telle était sa compassion pour
chaque douleur qu’il les prit toutes sur lui dans une douleur immense. Ce fut
cette compassion, immense, épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix,
vers la mort, vers l’abîme des tortures. Il voulait nous racheter! Il voulait
nous soulager !
Une des douleurs
les plus oubliées de Jésus-Christ fut sa compassion pour lui-même. Ses tortures
innombrables, et l’ineffable douleur dont il se voyait menacé, firent qu’en se
regardant lui-même, il eut le coeur déchiré. Voyant et considérant que la
mission qu’il tenait de son Père était de porter le poids de tous les péchés et
de toutes les douleurs des élus, sentant que ces choses terribles étaient
infaillibles, certaines, immanquables, et qu’il était dévoué corps et âme à
leur étreinte, il fut saisi, en se regardant, d’une pitié déchirante.
Imaginez l’état de l’homme qui verrait
d’une vue prophétique et infaillible la plus inouïe, la plus ineffable douleur
s’approcher de lui, avec la certitude d’être atteint, et qui aurait
continuellement devant les yeux lés détails de toutes ses tortures : il aurait
pitié de lui-même. Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur prévue
et imminente était sans proportion, (243) s’il était doué d’une intelligence et
d’une sensibilité effrayante, pour sonder d’avance l’abîme de ses tortures,
leur nature et leur qualité? Ces suppositions se sont réalisées dans le Christ,
et tout ce que je dis n’est rien près de la réalité de ses angoisses. Si je
descends, à ces comparaisons, c’est pour mettre quelque chose de son agonie à
la portée de cette grossière intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa vie
dans sa mémoire. Mais voici une des souffrances les plus inconnues de
Jésus-Christ. Ce fut sa compassion pour Dieu le Père, pour le Père des
miséricordes. L’amour de Jésus pour le Père, pour le Dieu de toute compassion,
dépasse les conceptions de l’homme. Voyant Dieu, l’objet de son immense amour,
à ce point blessé de compassion pour nous qu’il livrât son Fils unique, son
Bien-Aimé à la mort, et qu’il se fût livré lui-même, si cela eût été
convenable, il fut saisi d’une douleur immense, et eut pitié de cette pitié.
Pour inventer un remède, un soulagement au coeur de son Père, il s’humilia
jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. Mais la parole humaine ne peut
aborder les souffrances que j’entrevois. Je vais parler sans espérance de me
faire entendre. J’affirme que la douleur du Christ fut chose ineffable.
Ineffable, parce qu’elle fut une concession, une (244) permission, un don de
Et s’il est impossible à l’intelligence de
concevoir l’amour par lequel il nous racheta, il est également impossible de
concevoir la douleur dont il souffrit. Impossible, car cette douleur était
fille de la lumière. Elle provenait directement de la lumière donnée au Christ,
et cette lumière était ineffable. La divinité elle-même, lumière ineffable,
illuminait le Christ ineffablement, et, vivant en lui avec la dispensation dont
je parle, le transformait en douleur au sein de la lumière divine. Cette
douleur est un sanctuaire dont la parole n’approche pas.
Jésus-Christ voyait, dans la lumière
divine, l’ineffable immensité de la douleur qui faisait en lui des prodiges :
douleur cachée à toute créature par la vertu de l’Ineffable. Car cette douleur,
je veux dire cette lumière divine, eut (245) pour principe et pour origine la
dispensation de Dieu.
Parmi les
suprêmes douleurs fut la compassion de Jésus pour sa Mère, la très douce Marie.
Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle qu’il avait pris sa chair
virginale ; et elle partageait, par-dessus toute créature, les douleurs de son
Fils, car elle avait une capacité de coeur haute et profonde, par-dessus toute
créature. Jésus-Christ avait une immense compassion de cette immense compassion
qui du coeur, du corps et de l’âme, ne faisait qu’une seule douleur immense. Sa
Mère souffrait la douleur suprême, et Jésus portait en lui la douleur de sa
Mère, et cette douleur était fondée sur la dispensation divine.
Une autre
douleur fut l’offense du Père, objet de son immense amour. Jésus voyait quel
péché était sa mort, et ce que faisait l’homme quand il crucifiait Dieu. Sa
mort est le plus grand des crimes humains, passés, présents et futurs. L’injure
que sa mort faisait à Dieu fut pour l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur.
Percé de compassion pour le Dieu blasphémé, percé de compassion pour l’homme
déicide, la douleur lui arrache ce cri : «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne
savent ce qu’ils font!» (246)
A cause du crime
sans nom, à cause du déicide, peut-être Dieu le Père allait damner le genre
humain, si Jésus, comme s’il eût pour un instant oublié toute autre douleur,
n’eût crié et pleuré dans la mort, pour nous et vers Dieu.
La douleur de
compassion pour ses apôtres. et disciples pénétra Jésus-Christ. Les apôtres,
les disciples, les femmes qui l’avaient suivi, souffraient horriblement. Jésus,
qui les aimait d’un amour immense, porta en lui la douleur des disciples
dispersés. et persécutés.
Outre ces douleurs, le Christ en supporta
mille autres de mille natures. Je pourrais compter quatre glaives et quatre
flèches sur son corps crucifié.
D’abord la
cruauté scélérate de ces coeurs endurcis. Ils étaient là, tout le jour,
obstinés, studieux et diligents, inventant et machinant: c’était à qui
trouverait la calomnie la plus noire ou le supplice le plus atroce pour
exterminer le Sauveur, son nom et sa suite.
La malice et
l’abomination de cette colère implacable que les bourreaux portaient incessamment
en eux, chacune de leurs pensées, de leurs intentions, de leurs iniquités
intérieures, était un poignard pointu qui perçait l’âme de Jésus. (247)
Puis la
méchanceté et la duplicité des langues qui vociféraient. Chacune des
accusations, des calomnies, des résolutions injustes, des malédictions ; chacun
des blasphèmes, chacun des mensonges, chacun des faux témoignages, tomba sur
lui, lui faisant une meurtrissure spéciale.
Enfin l’oeuvre barbare de sa Passion, où
ils inventèrent des raffinements de cruauté qui épouvantent au premier regard.
Combien de tortures compterait l’oeil qui pourrait compter les violences qu’il
subit, les brutalités, les soufflets, les cheveux, les poils de barbe tirés,
les crachats, les coups de fouet ! Par-dessus tout, les clous. Ils étaient très
gros, carrés et si mal battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs faces mille
petits éclats qui lui percèrent les pieds, les mains qui le déchirèrent, qui le
torturèrent avec des souffrances épouvantables. Une douleur au-dessus de toute
douleur résulta de la forme de ces clous. Quand ses pieds et ses mains
n’eussent pas été ainsi cloués au bois,
Pour nous
manifester quelque chose de sa. souffrance insondable, pour nous avertir qu’il
la supportait pour nous, et non pour lui, pour apprendre à nos entrailles une
compassion inconnue, au point culminant de la douleur ineffable, il poussa le
cri suprême : « Mon Dieu, mon Dieu, m’avez-vous abandonné? » Mais il cria pour
nous ; il cria pour nous dire qui avait placé le fardeau sur sa tête, et quelle
compassion nous devons à ses douleurs. Et ne croyez pas que ses douleurs aient
commencé sur la croix ; depuis que son âme anima son corps, depuis l’heure
première de l’union hypostatique, la sagesse ineffable dont il était rempli
disait à Jésus tous les secrets du présent et tous les secrets de l’avenir.
Aussi, dès cette heure, il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute
douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis l’union de son âme et de son
corps, jusqu’à (249) leur séparation ; et c’est ce qu’il voulait dire quand il parlait
pendant sa vie de la croix qu’il portait d’avance, qu’il portait pour ses
disciples, non pour lui-même; et c’est ce qu’il voulait dire quand il prononça
cette parole terrible : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. »
Il nous
provoquait ; il nous demandait notre compassion.
Cette douleur,
comme toutes les douleurs, contracta une amertume particulière qui venait de la
noblesse immense de l’âme blessée. Plus l’âme est sainte, douce et noble, plus
cruelle, plus tendue était la douleur ; car cette âme, en raison de sa
noblesse, était incroyablement sensible à l’injure et à la souffrance. Et
toutes ces tortures, qui prenaient leur source dans la dispensation ineffable
de Dieu, rejaillirent de l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut savoir
quelle était la délicatesse et la sensibilité de ce corps. Aucun corps humain
formé dans le sein d’une femme ne fut plus noble. Aucun corps ne fut plus
sensible et ne reçut de la douleur une blessure plus cruelle. C’est pourquoi il
trouvait dans toute injure et dans tout
affront une incroyable matière à
souffrance.
Au milieu de ses
horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, Jésus-Christ, Sauveur du monde? Je
n’entends pas une menace, une malédiction, (250) une défense, une excuse, une
vengeance. On lui crache à la figure, il ne se cache pas la face on lui étend
sur la croix les mains et les bras, il ne les retire pas ; on le cherche pour
la mort, il ne se cache pas. Mais absolument et de toute manière, il se livre à
la volonté des hommes, et se sert de leur scélératesse pour les racheter malgré
eux. Au moment du crime, ineffable pensée !
Et puisque voilà
notre exemple, ne nous bornons pas à ne pas nous venger: rendons le (251) bien
pour le mal à cause du Rédempteur. Si un patriarche, un prophète, un ange, un
saint, nous eût offert ce modèle, il serait déjà acceptable, mais puisque c’est
l’éternelle Sagesse, l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible
que le mensonge, la négligence serait déplorable ; c’est la perfection qui est
demandée.
On dit, on
entend dire, on prêche toute la journée que le Fils de Dieu fut l’homme de
douleurs ; que non content de supporter patiemment celles qui se présentaient,
il les cherchait, lui, l’Innocent, il les trouvait, il les prenait, il les
aimait, en paroles, en actes ; il proclamait bienheureux ses imitateurs. Cette
proclamation ne fut pas une parole vaine. Il porta dans son âme et dans son
corps la souffrance inexplicable ; ce fut par elle et grâce à elle qu’il
déclara entrer dans son royaume. Il affirma qu’aucune autre route ne menait à
la vie éternelle ; et Dieu choisit la voie royale. Puisque c’est lui qui l’a
tracée, l’aveuglement est grand de ne pas suivre ce Guide infaillible, qui est
Créateur et Rédempteur.
C’est parce qu’il
savait la vertu cachée des souffrances qu’il les choisit, fuyant les voluptés,
détestant en paroles et en actes les plaisirs temporels où le ciel n’entre pas.
Avant ce choix de l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis (252) longtemps
indiqué ses prédilections par les Prophètes), les amis de la volupté humaine
avaient cependant une excuse. Mais depuis que le Fils de Dieu a fait son choix
lui-même, après une telle vérité si clairement montrée, si hautement prêchée et
manifestée au monde dans un si grand seigneur, quelqu’un doit-il hésiter encore
Quelque insensé peut-être, qui mérite tout blâme. Nous, misérables pécheurs,
dignes de toute condamnation, et de toute confusion, non seulement nous ne
demandons pas à la pénitence la souffrance volontaire, mais les souffrances que
Dieu nous envoie dans sa grande miséricorde et sagesse, pour nous sauver et
nous délivrer du mal, les souffrances voulues ou permises par lui, nous les
fuyons, nous les repoussons, nous murmurons contre elles, nous nous armons de
toutes nos armes pour les mettre en fuite et chercher le plaisir.
Nous sommes
vraiment malheureux. Non seulement nous ne nous soucions pas de la souffrance,
qui peut quelquefois remédier au péché, mais nous la refusons quand elle est
offerte par le très sage Médecin. Si, par la disposition de Dieu, une légère
impression de froid ou de chaud se faisait sentir, comme on cherche vite le
feu, le double vêtement, ou la fraîcheur! Si quelque impression
douloureuse(253) est à la tête ou à l’estomac, que de cris, que de plaintes,
que de soupirs, que de médecins, que de remèdes que de lits moelleux, que de
choses délicates, que de prières, que de voeux ! Et ce que nous faisons pour
ces inconvénients qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne le faisons
jamais pour la rémission de nos péchés et pour le bien de nos âmes. Si encore,
par la permission de Dieu, quelque homme nous fait un tort ou une injure, quel
trouble, quelle agitation, quelle colère, que de récriminations, que
d’invectives, que de malédictions ! Nous haïssons, nous saisissons avec
avidité, si elle s’offre à nous, la vengeance; nous refusons violemment ce qui
peut-être était un remède administré par le Médecin céleste.
Que d’efforts et
de dépenses pour échapper aux afflictions que Dieu envoie ! Et cependant elles
sont sans doute plus salutaires et plus méritoires que les pénitences
volontaires ; car Dieu sait mieux que nous de quoi notre âme a besoin pour être
lavée et purifiée. D’ailleurs les douleurs volontaires, les pénitences choisies
par l’homme, laissent le champ libre à son amour-propre. Mais celles qui nous
arrivent malgré nous, quoique supportées avec patience et avec joie, semblent
aux yeux des hommes des nécessités subies. Je vous engage donc, mes (254) fils,
à supporter le froid, le chaud, mille petits accidents, mille inconvénients
physiques, sans cependant nuire à la vie du corps. Ne cherchez de remèdes que
quand ils sont nécessaires. Mais il faut les chercher à l’instant où le mal
physique serait un obstacle au bien de l’âme.
Si nous sommes pauvres
d’amis, supportons aussi cette indigence. Si, par la volonté ou par la
permission de Dieu, des oppressions, des persécutions, des opprobres, des
violences, des rapines se produisent, ne les acceptons pas seulement avec
patience, mais avec joie, comme un bien que nous aurions conquis. Mais, pauvres
créatures, nous faisons tout le contraire, absolument tout le contraire : nous
passons nos jours et nos nuits à inventer, à méditer, à rechercher, à conquérir
de vaines joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la voie de Jésus-Christ.
Et comment cette malheureuse âme, qui ne recherche que les consolations de la
vie mondaine, pourra-t-elle aller à lui? L’âme sage qui veut pratiquer la
sagesse, ne doit en vérité chercher que la croix. Une âme qui aurait une étincelle
d’amour voudrait suivre au Calvaire Jésus-Christ.
Ce que je dis
des consolations temporelles, je le dis des consolations spirituelles. Il s’en
trouve (255) dans le service de Dieu, mais ce n’est pas là qu’il faut viser
par-dessus tout. Marie, sur le Calvaire, voyant ce qu’elle voyait, a-t-elle
cherché le goût de la suavité divine? Non ; elle a accepté l’angoisse,
l’amertume et la croix. Imitez-la ; il y a un peu d’amour, et souvent beaucoup
de présomption, à demander autre chose. L’âme enrichie de douceur sensible, qui
court à Dieu pleine de joie, a moins de mérite que celle qui fait le même
service sans consolation, dans la douleur. La lumière qui sort de la vie de
Jésus me montre, ce me semble, que c’est la douleur qui mène à Dieu, et que là
où a passé la tête, là doivent passer la main, le bras, le pied et tous les
membres. Par la pauvreté temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles ;
par le mépris, à la gloire ; par une légère pénitence, à la possession du
souverain bien, à la douceur infinie, à la consolation sans limites. Qu’à Dieu
soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il
a plu de nous tirer du néant pour nous faire à son image et ressemblance.
Honneur, puissance et gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a triomphé
la bonté, et qui a ouvert aux misérables, aux pécheurs, aux condamnés, les
portes de son royaume, sans exclure aucun de ceux (256) qui ne veulent pas être
exclus. Mais gloire et honneur soient aussi au Dieu très doux qui a voulu
donner son royaume, sa société, sa jouissance, aux pauvres, aux petits, aux
méprisés. S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de l’or, de l’argent, des
diamants, des ressources de toute espèce, comme la plupart d’entre nous sont destitués
de tous ces trésors, son royaume n’eût pas été l’héritage universel. Mais comme
tout le monde peut pratiquer, au moins dans le coeur, la pauvreté et la
pénitence, l’occasion est offerte à tous de conquérir le royaume de Dieu. Béni
soit Dieu, qui n’a pas ,mis son royaume au prix d’une longue patience, mais qui
a fait cette vie très courte auprès de l’éternité. Si pour l’amour de Dieu et
de son royaume éternel il fallait porter pendant mille milliers d’années la
plus rude épreuve, il faudrait encore accepter avec joie et rendre grâce les
mains jointes ; mais il nous est accordé et octroyé par la miséricorde divine
de ne supporter qu’une lutte d’un instant. En vérité, la vie ne dure rien.
Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre par sa parole, montrer par son
exemple, et confirmer par la réalité visible de sa chair pure ses voies et
notre récompense. Nous savons qu’il est possible et nécessaire d’obtenir ce
qu’il a promis par la route d’un court travail (257) dont lui-même n donné
l’exemple. Lui-même n’a voulu posséder sou propre royaume qu’au prix des
douleurs dont nous avons parlé.
Venez donc, fils
de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. Transformez-vous de toutes vos forces en
lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il donne, et sa mort, et notre rédemption.
Car le signe qui marque les enfants de Dieu est l’amour de Jésus et l’amour du
prochain : voilà la perfection. Le Christ nous a aimés d’un amour parfait ;
sans rien réserver de lui-même, il s’est livré tout entier. Il veut que ses
enfants légitimes correspondent suivant leurs forces à sa générosité. J’entends
la voix de ce Dieu crucifié. Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous conjurer
sans me lasser jamais, et je Vous conjure d’être fidèles comme il est fidèle,
et d’aimer vos frères d’un amour sans défaut, sans faiblesse et sans trahison.
Si vous êtes fidèles à Dieu, vous serez fidèles aux hommes.
Quant à la
pureté et à la fidélité de l’amour, l’Homme-Dieu a fait ses preuves : voyez sa
vie et sa Mort.
Mais parce que
flous sommes infidèles, nous ne voyons ni la pauvreté de sa naissance, ni les
horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, ni les douceurs de sa doctrine.
Parce que nous ne la contemplons pas avec les yeux du cœur, (258) mort ne nous
empêche de vivre ni au monde, ni au péché. Quel est l’homme qui réponde à cette
fidélité éternelle et divine par un peu de réciprocité?
Votre
reconnaissance n’a pas été parfaite. Votre vie n’a pas été sans tache, votre
pureté n’a pas été infinie ; pleurez donc tous, et que tous les yeux de tous
les coeurs regardent la croix ! C’est dans la vue de la croix que l’âme trouve
l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison continuelle qui donne à l’homme la
lumière, par laquelle on voit le péché. Par la lumière, vous recevrez la
douleur et la contrition. Quand l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés
dans leur ensemble et dans leur détail, et sa(259) victime expirante, l’esprit
de contrition s’émeut en elle pour châtier et réformer sa vie.
Regardez
l’exemplaire vivant, et que la forme de la divine perfection s’imprime sur
vous. Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de Jésus qui conduit à
l’abîme de la lumière, de la douleur et de l’humilité. La vue de la croix ouvre
la porte de l’abîme. L’âme voit et connaît la multitude de ses péchés, et
comment elle y a employé tous les membres de son corps puis elle voit les
entrailles de la miséricorde divine qui s’ouvrent ineffablement pour
l’engloutir dans leurs abîmes. Pour les péchés de chacun des membres de son
corps, elle voit comment fut traité chacun des membres du Christ.
Voyez la tête de
l’homme, et les péchés dont elle est l’occasion. Comptez les recherches de la
toilette, et comment nous nous déshonorons la face pour plaire à la créature et
pour déplaire à Dieu ; comptez les vanités qui se déploient autour de la figure
humaine.
Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert
dans sa tête. Au lieu de nos délicatesses efféminées, de nos onguents et de nos
raffinements, comptez les cheveux arrachés, comptez les blessures faites par la
couronne d’épines, comptez les coups de roseau, comptez les gouttes de (260)
sang. Ainsi tous les membres de Dieu et tous les membres de l’homme pourraient
comparaître en face les uns des autres, dans une vision, et à chaque nouvelle
apparition d’un instrument nouveau de torture ou de plaisir, nous entendrions
quelle plainte sortirait des lèvres de Jésus-Christ.
Après la
multitude des crimes, l’homme voit leur gravité. L’âme, qui regarde la croix,
mesure l’énormité du crime à l’énormité de
la rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour le racheter, a pris sur ses
épaules le poids qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des paroles.
Le livre de vie montre à l’âme comment le
péché ne peut demeurer impuni. Elle voit comment Dieu le Père a préféré le
supplice de son Fils à l’impunité du crime humain. Elle voit cette bonté
infinie de Dieu, qui, nous voyant insolvable et toute créature avec nous, a
payé lui-même notre rédemption. Elle voit l’infinie volonté de sauver le monde,
cette volonté qui réside en Dieu ; elle voit que la mort et une telle mort ne
le fait pas reculer, tant il veut nous rendre l’héritage perdu et sa société
éternelle.
Dans le même
miroir, l’âme voit sa sagesse infinie. Sa justice et sa miséricorde se sont
(261) embrassées dans l’oeuvre de notre salut et de notre exaltation ; mais le
mode est ineffable, Le mode défie les pensées de toute créature. Dieu a su nous
exalter par sa mort, sans qu’il en coûtât rien à l’immensité de la nature divine.
Le jour où l’homme mangea le fruit défendu, le séducteur, homicide du genre
humain, avait trompé par le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a
sauvés par le bois. Il a tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. Il a
su détruire la mort universelle par sa mort particulière, et tout vivifier
quand l’haleine lui manquait. Il a su par les tourments, les douleurs et le
mépris, préparer au genre humain les délices sans amertume et la gloire qui ne
finira pas, il a su par la mort de la croix, c’est-à-dire par le procédé le
plus radicalement fou aux yeux des hommes, confondre la sagesse humaine, et
manifester la sagesse divine.
Quand j’ai
montré les douleurs de Jésus, l’humilité, la miséricorde, le Roi de gloire
portant la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, l’exemple, la
sagesse, la force, la joie éternelle, et tout le reste, ne croyez pas, mes
enfants, que je vous aie donné la moindre idée de Jésus-Christ. La vérité est
ineffable ; pour lire à haute voix le livre de vie, il faudrait exprimer et
révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, (262)mais je n’ai pas dit ce qui
échappe. Au regard du contemplateur, si la grâce se place entre le Calvaire et
l’oeil qui regarde, toutes choses sont manifestées dans la croix, toutes
choses, ai-je dit..., j’ajoute maintenant.., et beaucoup d’autres, mais elles
sont ineffables.
Qu’à
Jésus-Christ soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen.
(263)
La connaissance du Dieu éternel et de l’Homme-Dieu crucifié, qui
est absolument nécessaire à la transformation spirituelle de l’homme, suppose
la lecture assidue du livre de vie, du livre où sont écrites la vie et la mort
de Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être intelligente, suppose une oraison
dévouée, pure, humble, violente, profonde et assidue. Je ne parle pas seulement
de la prière vocale, je parle de la prière mentale, celle qui part du coeur et
de toutes les puissances de l’âme réunies. Après avoir parlé du livre de vie,
parlons de l’oraison.
L’oraison est la
force qui attire Dieu, et le Sanctuaire où il se trouve. Il y a trois sortes
d’oraisons au fond desquelles on rencontre le Seigneur : l’oraison corporelle,
l’oraison vocale, l’oraison surnaturelle.
L’oraison
corporelle suppose le concours de la voix et des membres ; on parle, on
articule, on (264) fait le signe de la croix les génuflexions ont leur place
dans cette prière. Cette oraison, je ne l’abandonne jamais. J’ai voulu
autrefois la sacrifier entièrement à l’oraison mentale. Mais que1quefois le
sommeil et la paresse intervenaient, et je perdais l’esprit de prière. C’est
pourquoi je ne néglige plus l’oraison corporelle : elle est la route qui mène
aux autres. Mais il faut la faire avec recueillement. Si vous dites : Notre
Père, considérez ce que vous dites. N’allez pas vous hâter pour répéter la
prière un r certain nombre de fois. Je vous prie seulement de ne pas imiter ces
pauvres petites bonnes femmes qui croient avoir bien prié, quand elles ont prié
longtemps. On dirait qu’elles ont un certain ouvrage à faire, qui sera payé
suivant la longueur et la quantité.
Il y a oraison
mentale quand la pensée de Dieu possède tellement l’esprit que l’homme ne se
souvient plus de rien en dehors de son Seigneur. Et si quelque pensée qui ne
soit pas la pensée de Dieu entre dans l’esprit, ce n’est plus l’oraison
mentale. Cette oraison coupe la langue, qui ne peut plus remuer. L’esprit est
tellement plein de Dieu, qu’il n’y a pas place en lui pour la pensée des
créatures.
L’oraison
mentale mène à l’oraison surnaturelle. Il y a oraison surnaturelle quand l’âme,
(265) ravie au-dessus d’elle-même par la pensée et la plénitude divine, est
transportée plus haut que sa nature, entre dans la compréhension divine plus
profondément que ne le comporte la nature des choses, et trouve la lumière dans
cette compréhension, Mais les connaissances qu’elle puise aux sources, l’âme ne
peut pas les expliquer, parce que tout ce qu’elle voit et sent est supérieur à
sa nature.
Dans ces trois
genres d’oraison, l’âme obtient une certaine connaissance d’elle-même et de
Dieu, Elle aime dans la mesure où elle connaît; elle désire dans la mesure où
elle aime ; et le signe de l’amour ce n’est pas une transformation partielle,
c’est une transformation absolue.
Mais cette
transformation n’est pas continuelle. Aussi l’âme s’applique tout entière à
chercher une transformation nouvelle, et à
rentrer dans l’union divine.
La loi de
l’oraison c’est l’unité. Il exige la totalité de l’homme, et non une partie de
lui. L’oraison demande le coeur tout entier ; et si on lui donne une partie du
coeur, on n’obtient rien de lui, Le contraire arrive dans les actes de la vie
humaine; s’il s’agit de boire ou de manger, ou
d’accomplir quoi que ce soit, il faut réserver son intérieur. Mais, dans
l’oraison, il faut donner tout son coeur, si l’on veut goûter le fruit de cet
arbre; car la tentation vient d’une division du coeur. Priez et priez
assidûment. Plus vous prierez, plus vous serez illuminé ; plus profonde, plus
évidente, plus sublime sera votre contemplation du souverain bien. Plus
profonde et sublime sera la contemplation, plus ardent sera l’amour; plus
ardent sera l’amour, plus délicieuse sera la joie, et plus immense la
compréhension. Alors vous sentirez augmenter en vous la capacité intime de
comprendre, ensuite vous arriverez à la plénitude de la lumière, et vous
recevrez les connaissances dont votre nature n’était pas capable, les secrets
au-dessus de vous. (267)
De cette
glorieuse oraison nous trouvons la science, l’exemplaire et la forme en
Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui a enseigné par la parole et enseigné
par le fait. Il nous a enseigné la prière, quand il a dit aux disciples: «
Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en tentation. »
Dans mille
endroits de l’Évangile, il a recommandé l’oraison à tous nos respects. Il a
montré qu’elle était l’aliment de son coeur, Elle nous est conseillée par Celui
qui nous aime sans mensonge, et qui nous souhaite tout bien. Pour enlever toute
excuse à qui refuse la grâce, ayant posé sur notre prière la promesse de la
toute-puissance : «Demandez, et vous recevrez »; il a voulu prier lui-même pour
nous attirer là où il est, pour régler sur le sien notre amour.
L’Évangéliste nous dit qu’au fort d’une
longue oraison, la sueur de sang sortit de son corps et coula sur la terre.
Placez ce spectacle devant vos yeux : regardez l’exemplaire de l’oraison, et
souvenez-vous qu’il priait, non pour lui, mais pour vous : « Père, s’il est
possible, que ce calice s’éloigne de moi. Cependant que votre volonté soit
faite, et non la mienne. » Voyez et imitez la soumission de cette prière.
Il a prié quand
il a dit : « Père, je remets mon esprit entre vos mains.» (268) En un mot, son
oraison dura autant que sa vie, qui fut prière, science, et révélation.
Pensez-vous que
le Christ ait prié en vain? Pourquoi négligez-vous la chose sans laquelle tout
est impossible? Puisque Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, a prié pour vous
donner l’exemple, si vous voulez quelque chose de lui, priez, priez, priez,
sinon rien. Si le vrai Dieu n’a voulu recevoir qu’en demandant humblement,
vous, misérable créature, recevrez-vous sans demander et sans demander à
genoux? Ainsi, priez.
Vous savez, cher
enfant, que sans lumière et sans grâce le salut n’est pas possible. La lumière
divine est le principe, le milieu,, et le centre de toute perfection.
Voulez-vous
commencer la route? priez. Voulez-vous grandir? priez. Voulez-vous la montagne?
priez. La perfection? priez. Voulez-vous monter plus haut que la lumière?
priez. Voulez-vous la foi ? priez. L’espérance? priez.
Quand l’âme veut
prier, il lui faut conquérir la pureté pour elle et pour le corps. Il faut
qu’elle approfondisse ses intentions, bonnes on mauvaises, qu’elle descende au
fond de ses prières, de ses jeûnes et de ses larmes pour les scruter dans leurs
secrets ; qu’elle interroge ses bonnes oeuvres ; qu’elle considère ses
négligences dans le service de Dieu, ses irrévérences et ses absences. Qu’elle
entre dans la contemplation profonde, attentive et humiliée de ses misères,
qu’elle confesse son péché, qu’elle le reconnaisse ; qu’elle s’abîme dans le
repentir. Dans cette confession, dans ce brisement, elle trouvera la pureté. O
mes enfants, allez à la prière comme le publicain, et non pas comme le
pharisien.
Voulez-vous
recevoir le Saint-Esprit? priez. Les apôtres priaient quand il est descendu.
Priez et gardez-vous, et ne donnez pas
prise à l’ennemi, qui est toujours en observation. Vous ouvrez la place à
l’ennemi, dès épie vous cessez de prier. Plus vous serez tenté, plus il faut
persévérer dans la prière. La tentation vient quelquefois à raison même de la
prière, tant les démons désirent l’empêcher. Ne vous en (270) souciez que pour redoubler
! C’est elle qui délivre, c’est elle qui illumine, n’est elle qui purifie,
c’est elle qui unit à Dieu. L’oraison est la manifestation de Dieu et de
l’homme. Cette manifestation est l’humilité parfaite, qui réside dans la
connaissance de Dieu et de soi. L’humilité profonde est la source d’où sort la
grâce divine pour se verser dans l’âme où elle veut entrer et grandir. Suivez
cet enchaînement. Plus la grâce creuse l’abîme de l’humilité, plus elle grandit
elle-même, s’élançant du fond de cet abîme, d’autant plus haute qu’il est plus
profond: plus la grâce grandit, plus l’âme creuse l’abîme de l’humilité, et
elle s’y couche comme dans un lit, et elle s’enfonce dans l’oraison, et la
lumière divine grandit dans l’âme, et la grâce creuse l’abîme, et la hauteur et
la profondeur s’enfantent l’une l’autre.
Tels sont les
fruits du livre de vie.
Connaître le
tout de Dieu et le rien de l’homme, telle est la perfection. Je viens de dire
la route qui y mène. Repoussez donc, cher fils, toute paresse et négligence.
J’ai encore un
conseil à vous donner. Si la grâce de la ferveur sensible vous est soustraite,
soyez aussi assidu à la prière et à l’action qu’aux jours des grandes ardeurs.
Vos prières, vos soins, vos travaux, vos oeuvres sont très (271) agréables au Seigneur,
quand son amour vous embrase. Mais le sacrifice le plus parfait et le plus
agréable à ses yeux, c’est de suivre la même route avec sa grâce, quand cette
grâce n’embrase plus. Si la grâce divine vous pousse à la prière et à l’acte,
suivez-la, tant que vous avez le feu. Mais si par votre faute, car c’est ainsi
que les soustractions d’amour arrivent le plus souvent; si, par votre faute, ou
par quelque dessein plus grand de la miséricorde éternelle qui vous prépare à
quelque chose de sublime, l’ardeur sensible vous est un moment retirée,
insistez dans la prière, dans la surveillance, insistez dans la charité ; et si
la tribulation, si la tentation surviennent avec leur force purificatrice,
continuez, continuez, ne vous relâchez pas ; résistez, combattez, triomphez, à
force d’importunité et de violence : Dieu vous rendra l’ardeur de sa flamme ;
faites votre affaire, il fera la sienne. La prière violente qu’on arrache de
ses entrailles en les déchirant, est très puissante auprès de Dieu. Persévérez
dans la prière et si vous commencez à sentir Dieu plus pleinement que jamais,
parce que votre bouche vient d’être préparée pour une saveur divine, faites le
vide, faites le vide ; laissez-lui toute la place : car une grande lumière va
vous être donnée pour vous voir et pour le voir. (272)
Ne vous livrez à
personne avant d’avoir appris à vous séparer de tout le monde.
Surveillez vos ardeurs, éprouvez l’esprit
qui vous les donne. Prenez garde de vous abandonner à celui qui fait les
ruines. Examinez d’où part le feu, où il vous mène, où il vous mènera. Comparez
vos inspirations au livre de vie ; suivez-les tant qu’il les autorise, non pas
plus loin.
Défiez-vous des personnes à l’air dévot
qui n’ont à la bouche que paroles mielleuses. Promptes à mettre en avant les communications
divines dont elles sont favorisées, elles vous tendent un piège pour vous
attirer à elles, et l’esprit de malice est là.
Défiez-vous, oh
! défiez-vous des apparences de la sainteté ; défiez-vous, défiez-vous des
étalages de bonnes oeuvres. Prenez garde qu’on ne vous entraîne dans la voie
indigne des apparences. Regardez, regardez encore ; éprouvez toutes choses,
comparez au livre de vie, et ne marchez que quand il le permet.
Défiez-vous de
ceux qui prétendent avoir l’esprit de liberté, mais dont la vie est la
contradiction vivante du christianisme. Fondateur de la loi, Jésus-Christ s’est
soumis à elle. Libre, il s’est fait serviteur : ses disciples ne doivent pas
chercher la liberté dans la licence qui brise la loi divine. (273)
Cette illusion
est’ fréquente. Soyez docile à la loi, aux préceptes, et ne méprisez pas les
conseils. Il y a de grands chrétiens qui font un cercle autour d’eux, et un
ordre sublime est inscrit dans ce cercle. Cet ordre vient du Saint-Esprit, qui
les fait vivre; qui les conduit par la main. Il ne s’agit pas pour eux de
savoir si cette chose est permise ou défendue. Il y a telle chose permise en
elle-même dont le Saint-Esprit les écarte, parce qu’elle n’est pas comprise
dans l’ordre immense inscrit dans le cercle. (274)
Vaine est la prière sans l’humilité ; après la prière, l’humilité
est le premier besoin de l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez dans le
Christ crucifié le type de l’humilité, et que la forme de toute perfection se
grave en vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine; elle n’est pas appuyée sur de
vaines paroles, mais fondée sur des oeuvres et confirmée par des miracles. De
toute la force de votre âme suivez Celui qui, étant dans le sein du Père, s’est
anéanti, a pris le rôle de serviteur, s’est humilié jusqu’à la mort, et a obéi
jusqu’à la croix.
Il a posé en lui
le type suprême et l’humilité ; c’est là qu’il a mis son coeur, et il nous a
demandé d’attacher sur lui nos regards, quand il a dit : « Apprenez de moi que
je suis doux et humble de coeur.»
O mes enfants,
regardez, voyez l’importance, la nécessité de cette chose, voyez sa racine,
(275) voyez ses fondements. Par une profonde et savoureuse contemplation,
descendez dans cet abîme, et jetez vos regards vers cette sublimité. Ecoutez
bien. Il ne dit pas : « Apprenez l’humilité des apôtres ; apprenez-la des
anges. » Non. Il dit : «Apprenez-la de moi. Ma majesté seule est assez haute
pour que mon humilité soit au fond de l’abîme.»
Il ne dit pas : « Apprenez de moi à jeûner
», malgré l’exemple des quarante jours et des quarante nuits. Il ne dit pas : «
Apprenez de moi le mépris du monde ; apprenez de moi la pauvreté s, quoiqu’il
ait fait et conseillé ces choses. Il ne dit pas ; « Apprenez de moi comment
j’ai créé le ciel. » Il ne dit pas : « Apprenez de moi à faire des miracles »,
quoiqu’il en ait fait par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné aux
disciples d’en faire en son nom. Il ne dit jamais : « Apprenez ceci de moi. Il
ne le dit que dans une occasion : « Apprenez l’humilité. » En d’autres termes :
« Si je ne suis pas en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi
comme un menteur. » Et il revient sur ce sujet d’une manière étonnante, pour
forcer notre attention. Après avoir lavé de ses mains, de ses mains à lui, les
pieds de ses disciples «Savez-vous, dit-il, ce que je viens de faire? Si moi,
Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, (276) faites suivant ce modèle : j’ai
donné l’exemple pour qu’il soit suivi. Je vous le dis en vérité, le serviteur n’est
pas plus grand que le maître. Vous serez bienheureux si, sachant ces choses,
vous les accomplissez. »
En vérité, en
vérité, le Sauveur du monde a posé la douceur et l’humilité à la base des
vertus. Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté intérieure ou extérieure, bonnes
oeuvres, miracles, tout n’est rien sans l’humilité du coeur. Mais toutes ces
choses reprendront vie et recevront bénédiction, si l’humilité les soutient
l’humilité du coeur est la force génératrice des vertus, La tige et les
branches ne procèdent que de la racine. Parce que son prix est infini, parce
qu’elle est le fondement sur lequel s’élève toute perfection spirituelle, le
Seigneur n’a voulu confier qu’à lui-même le soin de nous dire : «Soyez humbles.
» Et
«Parce qu’il a
regardé l’humilité de sa servante.»
C’est pour cela,
et non pas pour autre chose, (277) que s’est élevé le cri des générations qui
l’ont proclamée bienheureuse.
O mes fils,
c’est dans la même humilité qu’il faut prendre substance et racine, comme des membres
unis à la tête, par une union naturelle et vraie, si vous désirez le repos de
vos âmes. O mes enfants, où trouver le repos et la paix, sinon dans Celui qui
est le repos et la paix substantiels? La condition de la paix est l’humilité.
Sans l’humilité, toute vertu, toute course vers Dieu, est vraiment un néant.
Cette humilité du coeur, que Dieu vous demande et vous enseigne, est une
lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le néant de
l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté immense, plus
vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant et votre dénuement
propre, plus s’élèvera dans votre âme la louange de l’ Ineffable; l’humilité
contemple la bonté divine, elle fait couler de Dieu les grâces qui font fleurir
les vertus.
La première
d’entre elles est l’amour de Dieu et du prochain, et c’est la lumière de
l’humilité qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant son néant, et Dieu
penché sur ce néant, et les entrailles de Dieu étreignant ce néant, l’âme
s’enflamme, se transforme et adore. L’âme (278) transformée aime toute créature
comme Dieu aime toute créature ; car dans toute créature c’est Dieu qu’elle
voit, c’est le nom de Dieu qu’elle lit. Aussi elle partage les joies et les
douleurs du prochain. Les fautes des hommes n’enflent pas l’âme et ne
l’inclinent pas vers le mépris ; car la lumière qui l’éclaire lui montre
qu’elle est aussi coupable ou plus coupable. Si elle est innocente, elle sait
qu’elle ne l’est pas par elle-même, qu’elle a été tenue par la main, fortifiée,
que la tentation a été diminuée ; et, au lieu de l’enfler, les fautes des
autres hommes l’aident à rentrer dans son propre abîme, et là, voyant ses
défauts à la clarté de l’abîme, elle voit qu’elle serait tombée avant tout
autre dans le précipice, sans la main qui la tenait. Elle sent aussi les maux
que le prochain souffre dans son corps, et compatit comme l’Apôtre : « Qui est
malade, disait-il, sans que je le sois aussi? »
Comme
Je désire, je
désire, j’ai faim et soif, mes enfants ; j’ai faim et soif que vous vous
abîmiez dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans la profondeur de votre
néant et dans la hauteur de l’immensité divine. Si cela est, si vous êtes
solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne seront plus promptes aux
querelles. Semblables au Crucifié, vous serez comme des sourds qui n’entendent
pas, comme des muets qui ne peuvent plus remuer les lèvres. Vous serez les
membres véridiques, les membres authentiques du Seigneur, du Dieu de gloire.
Lisez l’Ecriture, vous verrez s’il a jamais eu la moindre complaisance pour les
misérables vanités, pour les rivalités qui s’agitaient autour de lui.
Nul ne sait
jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit d’elle-même les âmes
pacifiques, les vases d’élection où Dieu se complaît ; car la profondeur de
leur paix intérieure arme les humbles contre le dehors. S’ils entendent
l’injure les attaquer ou attaquer la vérité, ils ne peuvent se justifier que
brièvement et sans emphase. La calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur
ignorance et à se retirer, qu’à entrer en discussion ils n’ont pas cette
complaisance.
Quand je cherche
la source du silence, je ne la trouve que dans le double abîme, où (281) l’
Immensité divine est en tête à tête avec le néant de l’homme. Et la lumière du
double abîme, cette lumière, c’est l’humilité.
Humilité,
lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route indiquée? C’est la
prière qui vous trouve, prière ardente, pure, continuelle, prière fille des
entrailles. C’est aussi le livre de vie, c’est la croix qui, en nous montrant
nos crimes, nous ouvre les portes de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je
vous le demande, et je me le demande à moi-même : soyons unis dans la même
sagesse, bien loin, bien loin de toute discorde. Oh cette paix, cette paix,
cette paix qui fait l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite
ardemment. La force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous
le posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le sens
naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés, et si vous
querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit d’enfance ignore les
questions de préséance ; il ignore la lourdeur, la pesanteur de l’homme qui
dispute.
Je désire, ô mes
enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un miroir où les adversaires
de la vérité contemplent son image dans l’esprit d’enfance, dans l’esprit de
zèle, dans (282) l’esprit «le compassion discrète. O mes enfants, si
j’apprenais que vous n’avez qu’un coeur et qu’une âme, et que l’esprit
d’enfance est descendu sur vous, je seraistranquille sur votre vie et
tranquille sur votre mort; car je vois dans la lumière vraie que sans unité
vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes enfants, pardonnez-moi mon orgueil ;
c’est donc moi qui ose engager les autres à être humbles ! C’est votre désir et
votre amour qui m’ont contrainte à parler. (283)
L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut
rien ; sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est
sans fruit sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le livre de
vie, écoutez Jésus-Christ : « Si au moment de déposer votre présent sur
l’autel, etc. » Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est offert dans le
lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale « Pardonnez-nous nos offenses,
comme nous pardonnons, etc. »
Il vous sera pardonné comme vous aurez
pardonné. Posez-vous donc dans l’état de la plus intime, de la plus unitive
charité.
Sachez, mes
enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien, et le centre où
est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni chose, ni homme, ni démon,
qui soit redoutable comme l’amour, parce qu’aucune (284) puissance ne pénètre,
comme celle-là l’âme, la pensée, le coeur ; et si cette force n’est pas réglée,
l’âme se précipite, comme quelque chose de léger, dans tous les pièges, et son
amour est sa ruine. Je ne parle pas seulement de l’amour absolument mauvais,
dont l’infernal danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous
dit d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour de
Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement, il va à la
mort ou à l’illusion ; s’il n’est discret, il court à une catastrophe : ce qui
commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup se croient dans l’amour,
qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié de ses ennemis. Celui qui aime
Dieu uniquement pour être préservé de telle ou telle douleur accidentelle n’est
pas dans un ordre parfait ; car il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui
cependant doit être aimé avant tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu dé
lui-même, et n’aime Dieu qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les
choses à cause de lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps,
dont il a fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit
; il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en espère
pour lui-même; il aime (285) les aptitudes qui peuvent faire briller devant
quelqu’un ses qualités extérieures ; il aime la science pour la parade ; il
veut raisonner, et non pas aimer; il veut reprendre avec orgueil, afin de
passer pour quelque chose.
Il y en a
d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour infime et
imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du paradis, mais ils
ne se soucient pas de lui-même ; ils l’aiment uniquement pour qu’il les garde
du péché et de l’enfer. D’autres l’aiment pour avoir des consolations et des
douceurs spirituelles ; d’autres, pour être aimés de lui d’autres désirent la
sainteté de leurs parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit
sur eux ; d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la
science et l’intelligence de l’Ecriture ; parmi les illettrés, pour savoir
parler des choses de l’esprit ; mais ils ne songent ni à la gloire de Dieu ni à
leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les considère ; ils aiment la
spiritualité afin de prendre place parmi, ses héros, et de gagner le coeur de
ses amis ; ils ne songent qu’au profit et à la réputation ; ils aiment
l’obéissance, la pauvreté, la patience, l’humilité extérieure et toutes les
vertus, afin de dépasser les autres, afin d’être les premiers ; ils ressemblent
à (286) Lucifer, qui fit tout ce qu’il fit pour avoir la première place.
D’autres, afin d’étendre partout la réputation de leur sainteté, admirent la
sainteté de toutes les âmes, saintes ou non, afin de paraître charitables
envers tous, et absolument incapables d’un jugement téméraire.
Il y en a qui
aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel, parfait et divin;
mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut s’il n’est armé d’une
profonde discrétion. Il devient charnel, inutile et nuisible ; il perd son
temps en conversations vaines ; les coeurs sont collés l’un contre l’autre, et
la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour augmente, il se procure ce qu’il veut
la présence de la personne aimée. Loin d’elle il languit ; près d’elle il
augmente par une transformation dangereuse et une conformité de goûts qui n’a
pas sa source dans la vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme : il
grandit jusqu’au désordre. Si lapersonne aimée est blessée de la même flèche,
le danger augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient
continuellement de son amour; on se dit l’un à l’autre : «Personne au monde ne
m’est aussi cher ; je te porte dans mon coeur. » Ils parlent ainsi pour donner
un
corps à leurs sentiments ; car ils veulent
les palper. Ces deux âmes s’appellent l’une l’autre; (287) elles se désirent
dans l’intérêt de leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient
rencontrer dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la
raison intervient et contredit ; car elle n’est pas encore suffoquée par
l’amour.
Mais voici que
la tendresse augmente un nuage passe sur la raison, une infirmité passe sur
l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit aucun danger. Que peut-il
faire à l’âme? On se donne des permissions qui entraînent une déchéance
intérieure, et la perfection souffre, la raison décline : l’amour la serre à la
gorge, et l’âme, comptant pour rien ce qui n’est pas dangereux, l’âme se dit :
« Allons toujours, je n’ai pas de mauvaise intention ; il n’y a pas grand mal
dans tout cela. » Le nombre des choses permises va toujours en augmentant.
Bientôt les deux volontés n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force
d’élever la voix. Chacun suit l’autre, là où il va Comme le désordre est
intervenu, si une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la
force de dire : Non; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est lui qui
la fait ; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire: l’âme est
arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique désert, arrachée à
l’antique (288) habitude d’être forte sur elle-même, et l’amour, qui était
divin, devient une passion entre deux misérables. Il augmente toujours ; tout à
l’heure la présence et la parole de la personne aimée suffisaient, à présent
elles ,ne suffisent plus. Voici que l’une des deux victimes de cet amour
toujours croissant veut absolument savoir si l’autre est blessée au même degré
qu’elle-même et par la même flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si
elle le peut, le danger devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute
a disparu, quand chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être
partagée, la présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction
réclamée, les deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute
dépravation.
Voilà pourquoi
l’amour m’est suspect pardessus tout. Il contient tout mal. Donc prenez garde
au serpent.
Je suspecte
l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui était bon peut
devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans l’armure du discernement.
L’armure est donnée à l’homme dans l’acte sublime de la transformation. Or la
transformation de l’âme en Dieu a trois modes d’accomplissement. (289)
La première
transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde l’unit avec Dieu, la
troisième en Dieu et Dieu en elle.
La première
transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la croix est une
manifestation de la volonté divine.
La seconde
transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus seulement alors un
acte de sa volonté ; car la source est ouverte, la source des sentiments
immenses, la source des immenses délices; cependant il y a encore place ici
pour la parole et la pensée.
La troisième
transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en elle, qu’à la hauteur
immense où le mystère s’accomplit, les paroles, meurent avec les pensées :
celui-là sait ces choses qui les sent.
La première
transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est insuffisante et
laisse place à l’illusion.
La seconde
transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa vraie direction.
La troisième
transformation habite les sommets où réside le gouvernement de l’amour.
La seconde et la
troisième sont les dons de la grâce. La seconde, dans le domaine de
l’imperfection, la troisième, dans le domaine de la perfection, peuvent
s’appeler la sagesse. C’est (290) elle qui enseigne à l’âme le gouvernement de
l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les mouvements du feu divin, lui
assurant la durée, la persévérance et le secret. Elle interdit au visage et au
corps toute indiscrétion dans la tenue et dans le geste. C’est elle qui
enseigne à l’amour du prochain la maturité, réglant les lois, la mesure et les
heures de la condescendance. C’est l’union divine qui fournit la sagesse, la
maturité, la gravité, la discrétion savoureuse, et cette lumière révélatrice
qui protège l’amour contre la précipitation et l’illusion.
Si vous ne vous
sentez pas en vous l’infusion de cette sagesse, défiez-vous de vos entrailles
au moment où elles vous emportent vers un ami, ou vers une amie ; la bonne
intention qui vous a unis pour la prière, en vue de Dieu, n’est pas une
garantie pour tous les périls.
Celui-là seul
peut s’unir sans crainte qui a conquis la science et la puissance de se séparer
de tout, à l’instant, s’il le veut.
Pour comprendre
les lois de la sagesse appliquées au gouvernement de l’amour, il faut connaître
les différentes propriétés de celui-ci.
Au commencement
de l’amour, l’âme subit un attendrissement, puis une faiblesse, ensuite la
force.
Quand l’âme
commence à sentir le feu divin, (291) il s’élève de son fond une clameur et une
rumeur. C’est à peu près ce qui arrive aux pierres dans la fournaise, quand on
veut les réduire en chaux. Au premier contact du feu, elles crient ; mais quand
la réduction est opérée, elles s’apaisent et se taisent. Ainsi l’âme cherche au
commencement les consolations divines ; à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie
contre Dieu, et se lamente : « Pourquoi me traitez-vous ainsi? Oh! pourquoi
cette langueur? etc. L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète qu’elle tire
du Dieu qu’elle accuse.
Dans cet état
les consolations la contentent. Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble, à un
amour créé ; il lui prodigue, avec ses caresses, d’étonnantes et ineffables
consolations que l’âme ne doit pas demander avec importunité. Ne les méprisez
pas, si Dieu les donne; car elles sont votre nourriture, elles vous excitent à
le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. C’est par elles, que l’âme est
portée vers la transformation, vers la recherche incessante du Bien-Aimé ;
quelquefois aussi l’amour croît pas leur absence, et commence à chercher le
Bien-Aimé lui-même Si elle ne l’a pas, elle sent sa faiblesse, et ne se
contentant plus des consolations, elle cherche la substance de Celui qui les
donne, et plus elle s’abîme dans les joies qui (292) viennent de lui, plus elle
languit et gémit dans son amour croissant, parce que ce qu’il lui faut, c’est
la présence de Dieu lui-même.
Mais quand l’âme
unie à Dieu est établie sur la vérité, qui est son siège, on n’entend plus ni
cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni affaiblissement. L’âme se sentant
indigne de tout bien et de tout don, et digne d’un enfer plus affreux que celui
qui existe, est établie dans une maturité, dans une sagesse admirable, dans
l’ordre, dans la solidité, dans une force qui affronterait la mort par la vertu
de l’amour, et elle possède dans toute la plénitude dont elle est capable.
C’est Dieu
lui-même alors qui grandit l’âme, pour la rendre capable de ce qu’il veut poser
en elle.
Et elle voit que
Dieu seul est, et que tout n’est rien, excepté en lui et par lui.
Alors, par
comparaison, elle regarde comme rien les magnificences qu’elle a dépassées, et
toute créature, et la mort, et la faiblesse, et l’honneur, et le blâme, et dans
l’énormité de sa paix suprême, perdant les désirs tels qu’elle les avait, et
son action propre, celle qu’elle exerçait, elle se tient fondue en Dieu.
Et alors elle
voit si profondément, dans la lumière divine, la majesté de l’ordre, que rien (293)
ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu.
Et, à force
d’être conforme à lui, elle ne le cherche plus s’il s’absente ; mais, contente
de; lui, elle remet entre ses mains l’ordre universel. Mais à l’instant où
cesse la vision, qui n’est pas habituellement continuelle, un désir de feu
surgit au fond de l’âme, et ce feu la pousse à faire sans peine les oeuvres de
pénitence, avec une puissance qu’elle ne se connaissait pas car cet état est
plus sublime que tout ce qu’elle, a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse
l’âme à l’imitation de Jésus crucifié, qui est la perfection de la perfection.
Sa Passion a duré autant que sa vie. Elles ont commencé, continué et fini
ensemble. Il fut toujours sur la croix de douleur, de pauvreté, de mépris,
d’obéissance et de pénitence. Et, parce que l’amour, veut ressembler et plaire,
celui qui aime l’Homme-Dieu Jésus-Christ veut lui ressembler et lui plaire, et
s’assimiler sa vie.
Plus la
perfection grandit, plus l’âme veut suivre ses exemples et ses préceptes, et
éviter entre elle et lui tout désaccord. Et il faut continuer toujours, car
l’Homme-Dieu n’a jamais quitté la croix de la pénitence. Sa mesure doit être la
vôtre : il vous demande toute votre vie. Quant à la grandeur de votre
pénitence, c’est la direction qui doit la déterminer. La (294) transformation
de l’âme en volonté divine ne se prouve pas par des paroles, mais par des actes
et ressemblances.
Mais quand l’âme
transformée en Dieu même habite dans son sein, quand elle a atteint l’union
parfaite et la plénitude de la vision, alors elle se repose dans la paix qui
passe tout sentiment. Puis quand l’âme revient à elle-même, elle fait un nouvel
effort pour opérer une nouvelle transformation qui la ramène à la volonté
divine, et celle-ci à la vision.
Tant qu’elle est
dans les actes de pénitence, dans le domaine crucifiant de la transformation
volontaire, elle imite Jésus-Christ.
La vision dont
j’ai parlé est la force qui dirige l’amour de Dieu et du prochain. C’est là que
l’âme voit l’être de Dieu, et comment toute créature tire son être de Celui qui
est l’Etre. Et elle voit que rien n’existe qui ne tire de lui son existence.
Introduite dans la vision, l’âme puise à la source vive une sagesse admirable,
une science supérieure aux paroles, une gravité forte ; elle arrache à la
vision son secret ; elle voit la perfection de tout ce qui vient de Dieu, et
perd la faculté de contredire, parce qu’elle voit dans le miroir sans mensonge
la sagesse qui créa. Elle voit que le mal vient de la créature, qui a détruit ce
qui était bien. Cette vision (295) de l’Essence très haute excite dans l’âme un
amour de correspondance, et l’Essence nous invite à aimer tout ce qui tient
d’elle l’existence, toute vérité, toute justice, toute créature raisonnable ou
irraisonnable pour l’amour d’elle-même ; l’Essence nous pousse à aimer tout ce
qu’elle aime, tout ce à quoi elle ordonne d’être. Avant tout, les créatures
raisonnables, et, parmi celles-ci, les bien-aimées de l’Essence. Et quand elle
voit l’Essence s’incliner par amour vers les créatures, l’âme imite ce
mouvement, s’inclinant comme elle s’incline, dans la même mesure et du même
côté.
Les amis du Père
portent un signe, c’est qu’ils suivent son Fils unique. Les yeux de leur âme
sont tendus vers le Bien-Aimé ; ils sont en quête de leur transformation ; tout
entiers et totalement ils veulent être fondus dans la volonté de Celui qu’ils
aiment, et c’est le Fils unique du Père.
Quand l’amour de
l’âme est une création de l’Essence souveraine, quand il est né de cette
contemplation, alors il sait monter vers l’Essence d’où il tire son origine. Il
sait aussi descendre vers les créatures, respectant toutes les harmonies,
s’inclinant plus ou moins suivant le mouvement régulateur que fait l’Essence
pour s’incliner. Dès lors il ne -peut plus passer (296) la mesure, et tout
amour devient suspect à l’âme, s’il n’est un don direct de Dieu. Quand l’âme
qui a vu l’être de Dieu possède au degré suffisant l’amour de correspondance,
elle devient forte jusqu’à l’immutabilité. Rien, pas même les visions d’un
autre genre ni les ravissements, rien ne l’ébranle. A défaut de la vision
ineffable, une réflexion profonde qui pèse l’être de Dieu, peut suffire et
suffit pour ‘purifier tout amour, et pour émousser toute pointe mauvaise.
Quant à la
vision ineffable, outre l’amour créé qu’elle produit dans l’âme, parce qu’elle
porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans l’homme un amour de même nature.
Totalement absorbée par là vision, l’âme ne sait comment répondre à Celui qui
vient en elle. Mais cet amour illustre fait ses opérations.
Remarquez ceci:
Au moment où la vision fut donnée à l’âme, l’âme opérait et se recueillait dans
un immense désir pour approfondir son union. Mais ensuite c’est l’amour incréé
qui agit dans l’âme ; c’est lui qui la pousse à se retirer de toute créature,
pour augmenter l’union intime. C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même les
opérations de l’amour. Or le principe des opérations de cet amour est
l’illumination et le don d’un désir nouveau. (297)
C’est un certain
amour fort et nouveau, que l’âme serait incapable de se donner. Or l’amour
incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains. Sans lui, nous sommes
capables de tout mal. Tout bien vient de lui. La véritable humilité consiste à
voir en vérité quel est l’opérateur du bien ; quiconque à cette vue possède
l’Esprit de vérité. L’amour de Dieu n’est jamais oisif. Il pousse à suivre
réellement la voie de. la croix. Cet amour offre la ,croix à l’âme ; c’est une
pénitence, longue, grave, austère, mais sa mesure et sa forme doivent dépendre
toujours de l’harmonie universelle. L’ordre a sa commodité, qu’il faut suivre
en toutes choses. Cet amour véritable arrête toute espèce de désordre dans
l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il exclut la vivacité vaine ; au
lieu de résister à l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve pas.
Et quand
l’amour, pendant toute la vie de l’homme, et dans la mesure de ce qu’il faut,
aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les fruits de pénitence dans
l’austérité, c’est alors qu’il commencera à comprendre qu’il est un serviteur
inutile, un serviteur mauvais. Il verra deux parts : en Dieu tout amour, en lui
toute haine, et cette vue l’introduira dans une pénitence à laquelle il ne
voudra pas que le corps (298) reste étranger. Que la pénitence soit légère, ou
non, c’est l’amour incréé qui la fait, et il la diversifie immensément suivant
les besoins de
chaque âme. Que la pénitence et la pensée
de’ la pénitence ne soit jamais un poids pour vous
car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer
votre volonté et obtenir votre consentement, Jésus-Christ a donné l’exemple.
Ceux qui sont
élevés à la vision de l’Essence incréée s’abîment dans ce repos immense, et,
ayant puisé le feu à la source, sont poussés par lui vers de plus grandes
entreprises ; car leur flamme est renouvelée.
Ceux qui n’ont
pas l’esprit de vérité, s’attribuant la gloire à eux-mêmes, deviennent des
idolâtres qui adorent leurs bonnes oeuvres.
Ils changent en
idoles les dons de Dieu, leur lumière devient leur idole, leur science devient
leur idole ; ils changent en idole jusqu’à leur prudence, qui leur était donnée
pour discerner. Car tout bien vient de l’amour, de l’amour incréé, qui brûle
éternellement, et ne s’éteint jamais au fond de lui-même.
Qu’à Lui soit
honneur et gloire dans les siècles des siècles. Amen!
La route qui mène à cet amour est la
lecture du livre de vie, et il n’y en a pas d’autre. O mes enfants chéris, que
notre amour soit parfait ! Que notre transformation soit entière ! car il est
tout amour, cet Homme-Dieu, ce Dieu incréé, ce Dieu incarné ; il nous aime tout
entier, il veut que tout entier nous l’aimions. Il veut que Lui, et nous par
l’amour, nous fassions un. J’appelle enfants de l’Esprit ceux qui, par la grâce
de la charité, vivent en Dieu, dans la perfection de l’amour transformé. Nous
sommes tous fils de Dieu par la création, mais ceux-la sont les vases de
l’élection et les fils de l’Esprit, en qui Dieu a posé son amour, et dans
lesquels il se repose, attiré par sa propre ressemblance. C’est sa grâce et son
amour qui a formé son image dans l’âme. J’appelle parfait celui qui a
transformé sa vie en la ressemblance de l’Homme-Dieu. (300)
Or, sachez que
Dieu, noble par nature, nous demande notre coeur tout entier et non la moitié
de notre coeur; il ie veut sans intermédiaire, sans partage, saris
contestation. On dirait que Dieu fait la cour à l’âme humaine. Si elle se donne
toute, il prend tout ; si elle se donne à moitié, il la ‘reçoit à moitié ; mais
c’est la première de ces deux choses qui fait sa joie car l’amour parfait est
un amour jaloux. L’Époux, dans son amour, ne peut souffrir chez l’Épouse
l’ombre d’un partage, ni en public, ni en secret. Or, notre Dieu est un Dieu
jaloux. Je sais, du reste, je sais parfaitement que s’il existait un homme qui
eût goûté l’amour de Jésus crucifié, de Jésus souverain bien, cet homme-là ne
s’arracherait pas seulement aux créatures, il s’arracherait à lui-même pour se
donner plus absolument, et que toutes les puissances n’en feraient plus qu’une
pour le transformer tout entier en Celui qui est notre Sauveur et notre amour,
Jésus-Christ, Jésus-Christ!
Si l’âme veut se
dégager et s’élever vers la perfection de l’amour qui se donne tout entier, qui
se consacre non pas seulement en vue de la récompense temporelle ou éternelle,
mais aussi en vue de l’être de Dieu, qui est
Le premier pas
qu’elle doit faire dans cette voie, c’est de connaître Dieu en vérité, non pas
par la surface, par le dehors, par la science des livres. Il faut connaître
profondément. Car l’homme aime, comme l’homme connaît. Si notre connaissance
est bornée, vague, superficielle, si nous pensons à Dieu, comme quelqu’un qui
s’acquitte de sa fonction, notre amour sera misérable. Relisez ce que j’ai déjà
dit sur ce sujet.
Mais l’amour a
des propriétés et des signes qui permettent de le reconnaître.
Première
propriété. L’amour transforme l’un en l’autre, quant à la volonté.
Or, la volonté du Christ est, ce me
semble, la vie dont il a donné l’exemple, vie pleine de pauvreté, de mépris,
d’obéissance et de douleur ; l’exercice de ces choses est un rempart contre le
mal et contre la tentation.
Seconde
propriété. L’amour transforme l’un dans l’autre, quant aux qualités
constitutives de l’Etre. Je n’en citerai que trois : L’amour s’incline vers les
créatures, suivant les lois de l’universelle harmonie. L’amour est humble et
doux. L’amour est immuable. Plus l’âme est voisine de Dieu, plus elle est
inaccessible au changement. La honte consiste à être ébranlé (302) par quelque
chose de petit; c’est là que nous sentons notre misère.
La troisième qualité de l’amour est la
transformation parfaite de l’âme en Dieu. Alors elle est inaccessible aux
tentations ; car elle ne réside plus en elle, mais en Lui.
Quand nous
revenons à notre misère, défions-nous de toute créature, défions-nous de
nous-mêmes ; je vous en supplie, restez en possession de vos âmes, ne vous
donnez à aucune créature ; mais gardez-vous pour Celui qui a dit «Vous aimerez
le Seigneur votre Dieu de tout votre coeur, de tout votre esprit, de toute
votre âme et de toutes vos forces.»
Voici
quelques-uns des signes de l’amour. D’abord la soumission de la volonté.
Ensuite l’exclusion absolue de toute
amitié contraire ; fallût-il quitter père, trière, frère,
soeur, et tout ce qui ferait obstacle à la
volonté de l’amour.
Puis l’amour
porte en lui une force révélatrice des secrets qui oblige à montrer le fondde
soi ; ce troisième signe me paraît capital. Il est le complément nécessaire des
actes de l’amour.
Enfin l’amour
possède un désir d’assimilation qui fait chérir la pauvreté, si le Bien-Aimé
est pauvre ; le mépris, s’il est méprisé : l’amour (303) veut partager les
douleurs. Il ne semble pas qu’entre le riche et le pauvre, entre l’homme des
douleurs et l’homme des délices, l’amitié puisse ne rien laisser à désirer : la
distance des conditions est en général un obstacle au partage de la vie.
Or, l’amour
n’est pas seulement une force d’assimilation, mais une force d’unité qui fait
partout des semblables.
Jésus-Christ,
l’éternel amour, a réuni ces signes. Il s’est soumis à la volonté de l’homme,
et Lui, qui d’un signe eût pu tout écraser, il a obéi jusqu’à la mort. Il a
renoncé à sa mère et à sa chair, se livrant à la mort et les quittant sur la
croix. Il nous a dit ses secrets : « Je ne vous appellerai plus mes serviteurs
; car le serviteur ne sait ce que fait son maître ; je vous ai appelés amis. »
Il s’est rendu semblable à l’homme, la faute exceptée. Il a été vraiment homme
et vraiment mortel. Imitons-le pour ne pas faire injure à l’amour de ses
entrailles. Cherchons-le comme il nous a cherchés. Imitons-le comme il nous a
imités. Si un seul homme faisait toutes les pénitences du monde réuni, ce
serait trop peu pour reconnaître une seule goutte de la sueur du Christ, ou
pour mériter la moindre des joies du paradis, ou pour expier le moindre des
péchés mortels, ou pour offrir (304) seulement à Dieu la satisfaction de la
créature. Aussi chacun devrait s’efforcer de faire pénitence en secret, dans la
mesure convenable, et de désirer ce qu’il ne peut pas faire, et même de faire
pénitence -publiquement, pourvu que ce ne soit pas pour chercher les regards ;
car s’abstenir du bien par crainte d’être vu, c’est tiédeur et lâcheté. Le
Maître a donné l’exemple. Il a fait beaucoup de choses qui n’ont été ni
écrites, ni connues ; mais il n’a pas négligé les actes publics par respect
humain. Si la pénitence nous paraît dure, la patience ne pourrait-elle nous
être agréable dans ces sortes d’afflictions, qui de la part de Dieu, sont des
signes d’amour? Ne pourrions-nous faire, de nécessité, vertu?
Ce que le Père a
donné au Fils, souvent le Fils le donne aux siens. Dieu le Père a choisi pour
son Fils la pauvreté et la dou,leur, l’angoisse du dedans, l’angoisse du
dehors, une
amertume au-dessus des paroles et
au-dessus des pensées. C’est pourquoi plusieurs reçoiventla tribulation non pas
seulement avec patience, mais avec joie, comme un signe d’amitié et comme les
arrhes d’un héritage. Dans vos douleurs, contemplez celles du Fils de Dieu, et
cette vue sera votre remède. La tribulation produit quelquefois d’excellents
effets que nous (305)ignorons. Quelquefois elle tourne l’homme vers Dieu et le
fait adhérer à lui. Quelquefois elle le fait grandir, semblable à la pluie qui
féconde la terre. Quelquefois elle lui donne la force, la pureté et la paix. Ce
genre de tribulation est précieux, sa valeur nous est inconnue, et je porte
envie à ceux qui l’éprouvent. Si nous savions son prix, nous nous la
disputerions : chacun arracherait à son voisin les moyens de se la procurer. Je
souhaite que vous soyez toujours consolés sous le fardeau de cette vie par
Celui qui est la lumière et la joie des affligés. Qu’à Lui soit la gloire dans
les siècles des siècles. Amen.
Connaissance de
Dieu, connaissance de soi-même, voilà la perfection de l’homme. Cette double
vue produit grâce sur grâce, lumière sur lumière, vision sur vision. Plus
grandira votre connaissance de Dieu, plus grandira votre amour, et avec lui
votre force d’action. Votre pratique sera la preuve et la mesure de votre amour
; ordinairement l’amour cherche la ressemblance du Bien-Aimé dans l’action et
la passion. Le Christ a supporté la pauvreté, le mépris et la douleur. Le choix
de la sagesse révèle la valeur des choses. (306)
SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE
LES DONS DE DIEU.
Voici quelques dons très doux qui indiquent chez celui qui les possède
la plénitude et la perfection de l’amour consommateur. Ils peuvent servir de
mesure à l’âme pour connaître le point où elle est arrivée dans la voie de la
transformation.
D’abord l’amour de la pauvreté, qui délivre l’âme des attaches de
la créature, de toute possession qui ne serait pas celle de Jésus-Christ, de
toute espérance qui serait fondée sur un autre. Cet amour ne doit pas seulement
vivre dans le cœur, il doit se prouver par les actes.
Un autre don,
c’est le désir d’être méprisé par toute créature, et de ne trouver de
compassion nulle part, et de vivre dans le cœur de Dieu seul, et de compter
pour rien partout ailleurs.
Je ne pourrai
citer encore le désir d’être accablé et inondé dans son cœur et dans son corps
(307) de toutes les douleurs de Jésus et de Marie, et que toute créature vous
les fasse subir sans relâche.
Celui qui n’a
pas ces trois désirs ne possède pas la ressemblance bienheureuse du Christ, car
ils l’ont accompagné, sa mère et lui, en tout temps et en tout acte.
Si vous possédez
ces trois dons, le quatrième sera de vous en sentir indigne, d’être persuadé
que vous ne les avez pas par votre vertu propre, et plus vous les aurez, plus
vous croirez qu’ils vous manquent; car celui-là perd l’amour, qui se déclare
satisfait de ses dons.
Sachez donc que
jamais vous n’êtes arrivé; regardez-vous comme quelqu’un qui va commencer, qui
n’a jusqu’ici rien fait et rien reçu.
Puis par une
méditation incessante, par une oraison savoureuse, vous chercherez ces choses
dans l’intérieur de Jésus-Christ, et vous crierez vers Dieu, lui demandant le
manteau du nouvel Elie, et vous ne réclamerez que la transformation parfaite de
vous en lui, et vous vous plongerez dans cette joie des joies, dans la joie de
votre vie terrestre, et vous gravirez l’échelle de la contemplation pour
chercher la plénitude de Jésus, et vous y puiserez les surabondances infinies
que sa vie extérieure n’a pas manifestées, Alors vous fuirez comme la peste
tout ce (308) qui vous séparerait de votre amour. Toute affection charnelle ou
spirituelle, toute chose hostile ou contraire que la terre vous présentera,
vous fera le dégoût et l’horreur d’un serpent sur lequel vous auriez posé le
pied.
Enfin, vous ne
jugerez personne, et vous ne vous soustrairez au jugement de personne, vous regardant,
suivant la parole de l’Evangile, comme la dernière des créatures et la plus
indigne des dons de Dieu.
Ceux qui
posséderont ces choses de la vie présente, dans le combat d’aujourd’hui,
ceux-là, posséderont Dieu dans la patrie. Ceux à qui Dieu donne pour les
transformer en lui la croix de Jésus dans la vie présente, seront transformés
plus tard en Dieu lui-même. C’est pourquoi l’âme ne doit chercher en cette vie
les consolations spirituelles que pour soutenir sa faiblesse et réchauffer sa
froideur. (309)
LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL.
Parlons un moment du sacrement de l’amour, parlons de
l’Eucharistie.
C’est lui qui
provoque dans l’âme la prière ardente , c’est lui qui réveille la vertu
d’impétration, et la puissance d’arracher à Dieu. C’est lui qui creuse l’abîme
de l’humilité ; c’est lui qui allume les flammes de l’amour. J’ai non la pensée
vague, mais la certitude absolue, que si une âme voyait et contemplait
quelqu’une des splendeurs intimes du sacrement de l’autel, elle prendrait feu,
car elle verrait l’amour divin. Ilme semble que ceux qui offrent le sacrifice,
ou qui y prennent part, devraient méditer profondément sur la vérité profonde
du mystère trois fois saint, qu’il ne faut pas marcher au pas de course dans cette
contemplation, mais demeurer immobile, fixe, enfoncé, absorbé, abîmé. Quoique
les mystères du sacrement soient absolument ineffables, je vais tâcher de
présenter (310) sept considérations qui doivent être méditées en détail et une
à une.
Ce mystère est
absolument nouveau, absolument admirable, absolument supérieur à la raison. Il
fut annoncé d’avance, comme nous le voyons dans l’Ecriture ; mais s’il est
ancien quant à la figure, il est nouveau quant à l’accomplissement, quant à la
réalité. Il est certain que par la vertu des paroles consécratrices,
l’Homme-Dieu changea le pain et le vin en son corps et en son sang ; il est
certain que le prêtre son ministre, accomplit à l’autel, en vertu du pouvoir
qu’il a reçu, le même acte de puissance.
Quand il prononce
sur le pain et le vin les paroles de la consécration, ces matières sont
transubstantiées dans le vrai corps et le vrai sang de l’Homme-Dieu. Il este la
couleur du pain et du vin, leur saveur, leur apparence, leurs accidents ; mais
ces accidents ne portent pas sur le corps de Jésus-Christ, ils portent sur
eux-mêmes, la puissance divine leur ayant donné des ordres supérieurs à leur
nature. La couleur est donc ici en elle-même, la saveur en elle-même, la
blancheur en elle-même : chaque qualité détachée de toute substance porte sur
elle-même. Voilà en vérité la grande innovation qu’a faite le bras de la
sagesse, armé de puissance et de bonté : le corps et le sang du (311) Christ
poursuit dans ses élus, après la communion, la grande nouveauté, et accomplit l’inconnu.
Or, en face du sacrement, que nul ne s’étonne : avez-vous mesuré la
toute-puissance? Sur tant d’autels à la fois, en deçà et au delà de la mer, ici
et là, ailleurs encore ! Oh ! que personne, mes enfants, n’ait l’audace de
s’étonner, car il a dit lui-même:
« Je vous suis
incompréhensible ; je suis Dieu, j’agis sans vous, et le mot impossible n’a pas
de sens pour moi. J’aurais pu vous faire capables de comprendre ; j’ai mieux
aimé vous laisser le mérite de la foi : croyez et ne doutez pas. »
Secondement, le
sacrement est souveraine-nient aimable, et plein de vertu pour allumer le feu.
Ni la crainte ni l’intérêt ne l’a institué : il est l’acte d’une force dont je
ne sais pas le nom, à moins que ce ne soit un amour sans mesure. Jésus-Christ
l’a institué, parce que son amour dépasse les paroles. Comme ses entrailles
criaient vers nous, il s’est jeté là tout entier, tout entier et pour toujours,
jusqu’à la consommation des siècles. Ce n’est pas seulement en mémoire ,de sa
mort qu’il institua l’Eucharistie ; non, c’est pour rester tout entier avec
nous, tout entier et pour toujours.
Si vous voulez
pénétrer dans cet abîme et (312) regarder devant vous, la première condition
est d’avoir de bons yeux. Pressentant au moment de
En troisième lieu, ce sacrement renferme
des mystères de compassion : il provoque l’âme. Jésus-Christ l’institua au
milieu d’une douleur mortelle et ineffable : il allait quitter ses disciples,
Et cependant il n’eut pas de repos qu’il
n’eût institué le mystère qui le donne, et une des propriétés de ce mystère,
c’est de renouveler mystérieusement la mémoire de
En quatrième lieu, ce sacrement est une
montagne sans sommet ; il a la vertu de creuser l’abîme d’où l’humilité lance
au ciel l’adoration la moins indigne. Celui qui l’a institué, c’est
l’Homme-Dieu, c’est le Seigneur incréé. L’âme, dans sa contemplation, doit
regarder à la fois le sacrement dans
Cinquièmement,
ce sacrement possède une vertu de sublimité qui élève l’âme vers les choses du
ciel.
Si vous suivez
par le regard d’une contemplation profonde ce mouvement du Seigneur, qui
s’incline du haut des cieux et’ vient vous prendre par la main pour vous sauver
de (316) l’ennemi terrestre, il vous sera difficile de ne pas être entraîné par
lui.
En sixième lieu,
ce sacrement est d’une valeur suprême : il est le don des dons et la grâce des
grâces. Quand le Dieu tout-puissant et éternel vient à nous avec toute la
perfection de l’humanité trois fois sainte de la divinité, il ne vient pas les
mains vides. Pourvu que vous ayez fait l’épreuve que demande l’Apôtre, et que
vous ne soyez pas dans l’intention de pécher, il vous fait remise des peines
temporelles, vous fortifie contre les tentations, restreint la puissance de vos
ennemis, et augmente vos mérites. C’est pourquoi je vous recommande à la fois,
dans la réception du sacrement de l’autel, la fréquence et le respect. Saint
Augustin dit quelque part, il est vrai : « Quant à la communion quotidienne, je
ne la blâme ni ne la loue ». Mais lui-même dit ailleurs : « Vivez de façon à
communier tous les jours ». Quelle était donc sa pensée quand il a dit la
première parole? Voyant que dans l’Eglise les bons sont mêlés aux mauvais, il
n’a pas blâmé la communion quotidienne, dans la crainte d’en écarter les bons,
et s’il a dit qu’il ne la louait pas, c’était uniquement dans la crainte
d’autoriser les mauvais.
Les autres
bienfaits du sacrement dignement (317) reçu sont absolument au-dessus des
paroles. Il est impossible de mesurer l’océan de grâces qu’apporte avec elle
une seule communion, si l’homme n’oppose pas de résistance.
Enfin, ce
sacrement est le sacrement des louanges, digne d’admiration au delà des mots et
des pensées. Toute bonté, toute beauté, toute sainteté, sont en lui.
Il renferme le
souverain Bien incréé et le souverain Bien créé, l’essence divine et l’humanité
de Jésus-Christ. Pourquoi la louange de la terre n’est-elle pas comme celle des
cieux, superbe, ininterrompue ? Les anges chantent l’éternel Sanctus ,
et leur chant ne s’arrête pas : les saints et les bienheureux voient et sentent
le sacrement sublime. Enveloppés dans le sacrifice de louanges comme dans les
plis d’un manteau de gloire, ils vivent dans l’Essence infinie qui fait leur
béatitude. Toujours en présence du souverain Bien, du Dieu incréé et du Dieu
incarné, ils le reconnaissent et l’adorent dans le sacrement de l’autel. Ils
reçoivent de notre sacrement une nouvelle douceur, une nouvelle joie, une
nouvelle puissance d’adorer, qui tient à l’universelle harmonie, à
l’universelle communion. Ils communient à la fois à la tête et aux membres du
corps mystique. Ils voient, sentent et savent que le mystère très haut est une
des (318) joies de Jésus-Christ, une des manifestations de sa bonté, une des
manifestations de sa bonté, une des complaisances de son amour unitif.
C’est pourquoi
les anges et les saints jouissent du mystère qui leur ouvre une source de
louange ; ils partagent la complaisance de Jésus-Christ ; ils jouissent de ses
délices. Les bienheureux de l’Eglise triomphante voient avec des transports de
joie les grâces qui coulent sur l’Eglise militante par le canal du sacrement de
l’autel. Que le ciel et la terre se répondent, que toute lèvre s’ouvre pour la
même adoration !
Quand l’homme
approche de l’Eucharistie, je l’engage à se demander quel est celui qui
approche, quel est Celui vers qui il approche, comment il approche, pourquoi il
approche. Il approche d’un Bien qui est le souverain Bien et la cause de tout
bien, le Bien unique, sans lequel rien ne participe à sa bonté. C’est le Bien
suffisant et remplissant, qui rassasie de grâce et de gloire les saints et les
esprits, les âmes et les corps. Il s’approche pour recevoir le Dieu incarné, le
souverain Bien, qui, dans la créature, rassasie, surpasse et glorifie ; qui, en
dehors des créatures, se déploie sans borne et sans mesure ; souverain Bien que
la créature ne peut ni connaître ni posséder que dans la mesure où (319) il se
livre pour être connu et possédé, et il se livre dans la mesure ou chaque
créature est capable de lui.
Chaque créature,
suivant la quantité d’être qu’elle a reçue de l’essence infinie, est plus ou
moins capable de Celui qui est l’Etre et qui est la source de l’Etre, et qui
est supersubstantiel. Il s’approche du Bien, hors duquel il n’y a pas de bien.
O souverain Bien ! ô Bien non considéré, non connu, non aimé, trouvé par
ceux-là seuls qui donnent tout pour avoir tout ! O mon Dieu! si l’homme regarde
la bouchée de pain qu’il va manger, comment fait-il pour ne pas considérer,
dans le plus profond recueillement de son âme et de son corps, cet Éternel, cet
Infini, qui va devenir pour lui, suivant ses dis-positions intimes, ou la mort,
ou la vie ? Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, si vous ne buvez
pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Oh ! approchez donc d’un tel
Bien et d’une telle table avec un grand tremblement resplendissant d’amour !
Allez dans votre blancheur, allez dans votre splendeur; car vous allez au Dieu
de toute beauté, au Dieu de gloire, qui est la sainteté par excellence, la
félicité, la béatitude et l’altitude, la noblesse, l’éternelle joie de l’amour
sans mensonge : allez donner et recevoir l’hospitalité trois fois sainte ;
(320) allez, dans la blancheur de votre pureté, pour être purifié ; allez dans
la force de votre vie, pour être vivifié; allez, dans l’éclat de votre justice,
pour être justifié ; portez à l’autel l’intimité de l’union divine pour
recevoir l’unité plus intime, pour être incorporés à Celui qui vous attend.
O Dieu incréé,
et doucement incarné, l’homme a mangé votre chair, il a bu votre sang : qu’il
ne fasse plus qu’un avec vous dans les siècles des siècles. Amen.
Voici la dernière lettre que nous écrivit, avant sa maladie
mortelle, notre mère Angèle de Foligno ; voici les dernières lignes que sa main
a tracées. Elle nous avait prévenus elle-
même : « Mes
enfants, avait dit notre mère, voici nia dernière lettre. » Car elle connut
longtemps d’avance le bienheureux moment où elle, passerait du temps à
l’éternité.
A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait
pour la dernière fois, celui qui tenait la plume pour avoir le courage
d’écrire, eut besoin d’être forcé par elle.
Avant de dicter,
elle poussa un grand cri:
«O mon Dieu !
faites-moi digne de connaître quelque chose du mystère de la hauteur, quelque
chose de cette incarnation, que vous avez faite, de cette incarnation, principe
et source du salut. O incarnation ineffable ! c’est elle qui apporte à l’homme,
avec le (322) rassasiement de l’amour, la certitude du salut. Cette charité est
au-dessus des paroles ; mais au-dessus d’elle il n’y a rien : le Verbe s’est
fait chair, afin de me faire Dieu ! O secret des entrailles de Dieu! Vous vous
êtes anéanti et dépouillé pour faire de moi quelque chose ; vous avez pris
l’habit du. dernier des esclaves pour me donner la manteau d’un roi et d’un
Dieu ! Et, prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien diminué de votre
substance, vous n’avez fait tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme de
votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache les cris : « O
incompréhensible, fait compréhensible à cause de moi ! O incréé, vous voilà
créé ! O inaccessible aux esprits et aux corps, vous voilà, par un prodige de
puissance, vous voilà palpable aux pensées et aux doigts ! O Seigneur, touchez
mes yeux, pour que je voie la profondeur et la hauteur de la charité que vous
nous avez communiquée dans cette in carnation! O heureuse faute! non pas
heureuse en elle-même, mais par la vertu de la. miséricorde divine. Heureuse
faute qui a découvert les profondeurs sacrées et cachées des abîmes de l’amour!
En vérité une charité plus haute rie peut pas être conçue. O Très-Haut, faites
mon intelligence capable de ,votre charité très haute et ineffable ! (323)
«Seigneur,
j’aperçois cinq mystères. Agrandissez mon intelligence, car la capacité manque.
Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le mystère de la science, de
l’exemple, de la pénitence et de la douleur. Voici la mort terrible, soufferte
pour nous ! Voici la gloire de
« Le mystère de
sa mort met devant nos yeux, avec notre rédemption, le but de la naissance de
Jésus ; cinq considérations me frappent en ce moment dans cette mort. D’abord
la déclaration et l’accomplissement de notre (324) salut. Puis la force et le
triomphe. Puis la manifestation de l’amour divin dans sa plénitude et sa
surabondance. Puis la vérité très haute, très cordiale et très profonde dont il
nous a rassasiés ; car nous avons vu dans ce miroir sous quel aspect le Père
nous a présenté le Fils. Enfin nous avons vu comment le Fils nous a manifesté
le Père. Cette manifestation fut l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et
jusqu’à la mort de la croix; par elle il a répondu pour tout le genre humain. O
Dieu incréé, faites-moi digne de connaître la profondeur de cet amour et
l’abîme de cette miséricorde Faites-moi digne de comprendre cette charité
ineffable, dont la communication nous a été faite quand le Père nous a
manifesté Jésus-Christ comme son Fils, quand le Fils nous a manifesté son Père
comme notre Père ? O admirable amour ! éternelle joie de mon âme ! O amour,
c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité, toute délectation, et la
contemplation qui arrache l’âme au monde d’en bas, qui lui donne le repos et la
paix, la transporte plus haut qu’elle-même, et elle se dresse sur elle-même.
« Dans la
résurrection, j’aperçois deux points de vue : d’abord la ferme espérance de la
nôtre puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la connaissance de la résurrection
spirituelle, qui est (325) donnée par la grâce, quand d’un infirme elle fait un
fort, quand d’un mort elle fait un vivant.
«Mystère de la
hauteur, inénarrable, inconnu et ineffable, perfection de la perfection ! O
Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, pour voir, pour sonder. La
plénitude du salut est dans votre ascension, Seigneur. Faites-moi capable de
l’abîme, pour que j’y plonge et que je regarde ! O Jésus-Christ, c’est par
l’ascension que vous nous avez mis en possession de votre Père et du nôtre ! Il
faut une perpétuelle oraison pour lire dans le livre des cinq mystères. Charité
de la création ! charité de la rédemption ! Seigneur, faites-moi capable de
sonder’ la charité d’en haut. O Incompréhensible ! donnez-moi l’intelligence de
l’amour sans prix, de l’amour inestimable, pour que je voie dans vos entrailles
la flamme qui les dévore Car de toute éternité vous avez appelé le genre humain
à la vision de vous-même. Et vous, ô Très-Haut, vous avez daigné désirer la
vision de nous-même. Oh! que je voie donc mon péché! que j’évite donc les
châtiments épouvantables dont vous avez menacé ceux que le bienfait sans mesure
et le mystère sans parole trouvent ingrats sur la terre !» (326)
Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits en particulier,
et voici en quels termes:
«O très doux
Seigneur, parmi la multitude innombrable de vos dons, faites-moi capable d’en
comprendre sept. D’abord la création mystérieuse. Puis l’élection admirable qui
nous donne rendez-vous dans la gloire. Puis le don de Jésus-Christ, qui naquit
et mourut pour nous donner la vie. Puis le don très haut de la raison. Car, au
lieu de créer une femme, vous auriez pu créer une bête. Oraison admirable!
c’est par elle que je vous connais, par elle que je connais mes péchés ; par
elle que, votre grâce aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible !
vos mains ont fait un chef-d’oeuvre. Vous nous avez créés à votre image et
ressemblance ; puis vous nous avez revêtus de votre lumière, comme d’un
manteau. Puis vous nous avez donné l’intelligence. Faites-moi capable (327) de
comprendre la grandeur de cette intelligence, grâce à laquelle mes lèvres
peuvent vous appeler mon Dieu ! Puis vous m’avez donné la sagesse. O Seigneur,
faites-moi savourer cet amour qui m’a donné la sagesse, la sagesse, la joie des
joies, par laquelle en vérité je goûte Dieu ; je le sens, je le goûte. Le
septième don est l’amour. O Essence pure! Faites-moi comprendre l’amour,
puisque les anges n’ont pas d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment et
d’aimer Celui qu’ils contemplent! O don qui est au-dessus de tout don, puisque
l’amour c’est vous !
«O souverain
Bien, qui nous avez fait capables de connaître et d’aimer l’amour, tous ceux
qui arrivent devant votre face sont jugés d’après les lois de l’amour. L’amour
est la seule puissance qui conduise les contemplateurs à la contemplation. O
Admirable, que vos oeuvres sont admirables dans vos enfants ! O souverain Bien
! Bonté incompréhensible et charité très ardente ! O Divinité, vous avez daigné
nous substantifier au milieu de votre substance (Ceci se rapporte à
l’Eucharistie. )
«Au milieu de votre substance ! Prodige
des prodiges, admirable au-dessus des prodiges ! O mystère des mystères !
Mystère de la (328), à votre approche, l’entendement créé tombe en défaillance.
Mais avec la grâce et la lumière divine, nous sentons ce que nous ne comprenons
pas, nous goûtons la substance, et elle est le gage de ceux qui vivent dans le
désert, dans le désert en esprit, dans le désert en vérité, et tous les choeurs
des anges sont occupés de cette merveille ; et que tous les hommes du désert
soient occupés de la même
occupation, que tous les hommes du désert
contemplent la même contemplation, et c’est alors qu’ils deviendront véritablement
les hommes du désert, et la main de la puissance les séparera des créatures, et
leur conversation est dans les cieux. Gloire à Dieu. Amen ». (329)
SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER
Quand notre mère Angèle se sentit près de la mort, Angèle qui, sur
terre, vécut loin de la terre, elle fit son testament, et enseigna pour la
dernière fois ses fils, et leur dit : «Mes chers enfants, je vous parle pour
l’amour de Dieu, suivant la promesse que j’ai faite : je ne veux rien emporter
avec moi, rien vous cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu a dit à l’âme
: « Tout ce qui est à moi est à toi ». Par quelle vertu peut-il se faire que
tout ce qui est à Lui soit à nous ; je vous le dis, en vérité, c’est la charité
qui fait cela. Les paroles que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles sont
de Dieu.
«Car il a plu au Seigneur de me donner l’amour et la sollicitude
de tous ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe,
en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j’ai pu, et j’ai souffert
pour eux (330)les douleurs que personne ne sait. O mon Dieu, je les remets
aujourd’hui entre vos mains, vous suppliant par votre ineffable charité de les
préserver de tout mal, et de las affermir dans tout bien, dans l’amour de la
pauvreté, du mépris et de la douleur, de transformer leur vie en votre vie, et
de les introduire dans la perfection dont vos paroles et vos actions nous ont
donné le modèle quand vous viviez dans la vie humaine.
« O mes fils
chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de l’adieu. Voici
cette parole : « Mes enfants, soyez humbles mes enfants, soyez doux ! » Je ne
parle pas de l’acte extérieur ; je parle des profondeurs du coeur ; mes
enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en vérité les disciples de Celui qui a
dit : «Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur. » Ne vous inquiétez
ni des honneurs ni des dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ
vous exalte dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre
néant soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont
vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les ! car elles sont dangereuses ; mais
écoutez ! écoutez ! elles sont moins dangereuses que les vanités spirituelles.
Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre (331) l’Ecriture, accomplir des
prodiges, faire parade de son coeur abîmé dans le divin, voilà vanité des
vanités, et les vanités temporelles sont après cette vanité suprême de petits
défauts vite corrigés. Oh ! comptez-vous pour rien ! O Rien inconnu ! ô Rien
inconnu ! En vérité l’âme ne peut avoir une science pli profonde ni une vision
plus haute que de voir son Rien et de s’y tenir.
«O mes enfants,
efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut n’est pas, ni le mérite.
O mes chers enfants, et mes pères, et mes frères, aimez-vous les uns les autres
! Voilà la condition de l’héritage promis ; et que votre amour ne soit pas
borné à vous, qu’il embrasse toutes les nations. Je vous le dis, mon âme plus
reçu de Dieu, quand j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que
pour les miens. Le monde rirait, si je disais que j’a pleuré les péchés des
autres plus que les miens car cela n’est pas naturel. Mais la charité n’es pas
née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas; et si vous voyez un homme
pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez pas l’homme, et ne
méprisez personne car vous ne savez pas les jugements de Dieu Beaucoup semblent
damnés qui sont sauvé devant Dieu. Beaucoup semblent sauvés qui (332) sont
damnés devant Dieu. Je puis vous dire que, parmi ceux que vous méprisez, il en
est à qui je crois que Dieu tendra la main.
«Je ne vous
laisse pas d’autre testament : Aimez-vous les uns les autres, et que votre
humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je possède, tout ce que je
tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre et la douleur, en un mot la vie
de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront mon héritage seront mes enfants ; car ce
sont les enfants de Dieu, et’ la vie éternelle les attend. »
Elle fit
silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit : « Soyez bénis, mes
enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui êtes présents, soyez
bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du Seigneur, je donne aux
présents et aux absents ma bénédiction pour l’éternité, et que Jésus-Christ
vous la donne en même temps ; soyez bénis par la main qu’ a été élevée sur la
croix.»
Angèle, brisée
par la mort qui venait, et plus profondément absorbée qu’à l’ordinaire dans
l’abîme sans fond de
Elle mourut vers le temps de Noël, vers la
(333) dernière heure: « Le Verbe s’est fait chair », dit-elle. Puis après un
long silence, comme une personne qui revient d’un long voyage
« Oh ! toute créature est en défaut,
l’intelligence des anges ne suffit pas. »
Quelqu’un lui demanda : « Pourquoi toute
créature est-elle en défaut? Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle
pas? »
Angèle répondit:
«Pour comprendre.»
Et puis plus
tard : « Oh ! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a dit. Jésus-Christ
me présente au Père. » Un instant auparavant elle venait de dire : « Vous savez
que pendant la tempête Jésus-Christ était dans le navire? En vérité, il est
ainsi dans l’âme quand il permet les tentations, quand il semble dormir. Et il
ne met fin aux tentations et aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé.
Telle est sa conduite vis-à-vis de ses enfants véritables. »
Puis dans un
autre moment:
«O mes enfants,
je vous dirais quelques paroles, si j’étais certaine de n’être pas trompée. »
Elle pensait à
la certitude actuelle de sa mort, et craignait de la voir encore retarder.
Angèle désirait.
Elle ajouta :
« Je vous parle,
mes enfants, uniquement (334) pour vous engager à. poursuivre ce que je n’ai
pas poursuivi. »
Et un instant
après :
«Mon âme a été
lavée et purifiée dans le sang du Christ, qui était chaud comme au moment de sa
mort. Et il fut dit à mon âme
«Voici le
purificateur. e Et mon âme répondit : « O mon Dieu, serai-je trompée ?» Et il
me répondit: «Non.»
Puis elle ajouta
:
« Jésus-Christ,
Fils de Dieu, m’a présentée au Père, et j’ai entendu ces paroles :
«O mon épouse et
mon amour ! O celle que j’ai aimée en vérité, je ne veux pas que tuvienne à moi
chargée de douleurs, mais parée de la joie inénarrable. Que la reine revête
lemanteau royal, puisque voici le jour de ses noces ! »
Et on me montra
un manteau, semblable au cadeau de noces, gage d’un long et grand amour ; il
n’était ni de pourpre ni d’écarlate, mais de lumière et capable de vêtir une
âme.
«Et alors Dieu me montra son Verbe, de
sorte que maintenant je sais ce que c’est que le Verbe, je sais ce que c’est que
de proférer le Verbe, le Verbe qui voulut être incarné pour moi. Et le Verbe
passa par moi, me toucha, m’embrassa et me dit : «Venez, ma bien-aimée, (335)
que je n’ai pas aimée d’un amour trompeur. Venez : car dans la joie tous les
saints vous attendent. »
Et il ajouta: «
Je ne vous confierai ni aux anges, ni aux saints ; je viendrai en personne, et
je vous enlèverai moi-même. Vous êtes telle qu’il faut pour paraître devant
La veille de sa mort, elle disait à chaque
instant «Père, je remets mon âme et mon esprit dans vos mains »
Une fois elle
ajouta :
«Je viens
d’entendre cette réponse : « Ce qui fut imprimé pendant ta vie sur ton coeur,
il est impossible que tu ne possèdes pas cela dans ta mort. »
— Et nous ! Vous
voulez donc, mère, partir et nous quitter? »
Mais elle :
«Je vous l’ai
caché ; mais je ne vous le cache plus, mes enfants, je vais mourir »
Le même jour toute douleur cessa. Les
souffrances, depuis quelques jours, étaient nombreuses et horribles.
Mais le corps
entra dans un repos profond, et l’âme dans un océan de délices, et Angèle
semblait goûter d’avance la joie promise.
Quelqu’un lui
demanda s’il en était ainsi: (336)
« Oui »,
répondit-elle.
Dans cette paix
du corps, dans cette joie de l’esprit, Angèle demeura le samedi soir, entourée
des frères, qui lui montraient l’office du jour.
Ce jour-là même,
octave de la fête des saints innocents, à la dernière heure de la soirée, comme
quelqu’un qui s’endort d’un sommeil léger, Angèle, notre mère, s’endormit dans
la paix.
Dégagée des
liens de la chair, son âme très pure, absorbée dans l’abîme de
Par la vertu de
la croix, par les mérites de
La servante de Jésus-Christ, Angèle de
Foligno, sauvée du naufrage de ce monde, s’envola vers les joies célestes,
depuis longtemps promises à ses désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, dans les
premiers jours de janvier, sous le pontificat du pape Clément V.
Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti
Francisci Patrum Minorum honorifice tumulatum,
ibique miraculis coruscans, summâ fidelium
religione colitur.
Deus, dulcedo
cordium et lumen Beatorum, qui B. Angelam famulam tuam mirâ rerum coelestium
contemplatione recreasti ; concede ut, ipsius mentis et intercessione, ita te
cognoscamus in terris, ut in revelatione sempiternae gloriae tuae gaudere
mereamur in coelis.
(Extrait du Bréviaire romain à l’usage des
Frères Mineurs).
FIN
LE LIVRE DES
VISIONS ET DES INSTRUCTIONS DE
PREMIER PAS
ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS
DEUXIÈME PAS
TROISIÈME PAS
QUATRIÈME PAS
CONSIDÉRATION DE
CINQUIÈME PAS
CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME
SIXIÈME PAS
ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES
SEPTIÈME PAS
VUE DE
HUITIÈME PAS
CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST
NEUVIÈME PAS
DIXIÈME PAS
LARMES
0NZIÈME PAS
PÉNITENCE
DOUZIÈME PAS
TREIZIÈME PAS
LE COEUR
QUATORZIÈME PAS
AGRANDISSEMENT DE
QUINZIÈME PAS
MARIE ET JEAN
SEIZIÈME PAS
L’ORAISON DOMINICALE
DIX-SEPTIÈME PAS
L’ESPÉRANCE
DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS
LE SENTIMENT DE DIEU
DIX-NEUVIÈME CHAPITRE
TENTATIONS ET DOULEUR.
VINGTIÈME CHAPITRE
PÈLERINAGE
VINGT ET UNIÈME CHAPITRE
VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE
VINGT-TROISIÈME CHAPITRE
VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE
VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE
L’AMOUR
VINGT-SIXIÈME CHAPITRE
VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE
L’INEFFABLE
VINGT-HUITIÈME CHAPITRE
VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE
L’ONCTION
TRENTIÈME CHAPITRE
JÉSUS-CHRIST
TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE
LE CALVAIRE
TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE
LES CLOUS
TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR
TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE
TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LES VOIES DE
TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE
TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE
LES TRONES
TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE
LES ANGES
TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE
MARIE
QUARANTIÈME CHAPITRE
PLÉNITUDE
QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE
L’AUTEL DES ANGES
QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
DOUZE ANS
QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE
SPLENDEUR
QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LE 2 FÉVRIER
QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE.
L’EMBRASSEMENT
QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
LES DEGRÉS
QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE
QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
LES MORTS
CINQUANTIÈME CHAPITRE
L’INVITATION
CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE
CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
LES SIGNES
CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’HOSPITALITÉ
CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LES ILLUSIONS
CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE
L’EXTASE
CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI
CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE
LE LIVRE DE VIE
CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST
SOIXANTIÈME CHAPITRE
DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST : L’ABNÉGATION
TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST
SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
L’ORAISON
SOIXANTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’HUMILITÉ
SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LES VOIES DE L’AMOUR
SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE LES DONS DE DIEU.
SOIXANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL.
SOIXANTE-HUITIÈME CHAPITRE
L’INCARNATION
SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
PRIÈRE
SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER
LE TESTAMENT ET
ORAISON