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Traité de l’Oraison et de la Méditation

par Saint Pierre d’Alcantara

 

 

CHAPITRE I : Du fruit qu’on retire de l’oraison et de la méditation

Comme ce court traité parle de l'oraison et de la méditation, il sera utile d'exposer en peu de paroles le fruit qu'on peut retirer de ce saint exercice, afin qu'on s'y livre de meilleur cœur.

Il est reconnu qu'un des plus grands obstacles que rencontre l'homme pour atteindre sa suprême félicité et le souverain bien, c'est la mauvaise inclination de son cœur, la difficulté et le dégoût qu'il éprouve à bien agir. S'il n'était point arrêté par là, il lui serait très facile de courir dans le chemin des vertus et d'atteindre la fin pour laquelle il fut créé. C'est ce qui a fait dire à l'Apôtre : « Je fais mes délices de la loi de Dieu, selon l'homme intérieur ; mais je sens une autre loi et une inclination dans mes membres, qui est contraire à la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché (1). » La voilà donc, la cause la plus universelle de tout le mal qui est en nous. Or, une des choses qui tendent le plus directement à nous enlever ce dégoût, cette difficulté, et à nous aplanir l'œuvre du salut, c'est la dévotion.
 
 

La dévotion, dit saint Thomas, n'est point autre chose qu'une certaine promptitude et une certaine facilité à bien agir (2) ; elle fait disparaître de notre âme toute cette difficulté, ce dégoût dont nous venons de parler, nous remplit d'ardeur et nous donne de l'aptitude pour tout ce qui est bien. Elle produit ces effets parce qu'elle est une nourriture spirituelle, un rafraichissement et une rosée du ciel, un souffle et une haleine du Saint-Esprit, un amour surnaturel qui règle, encourage et transforme tellement le cœur de l'homme, qu'il lui communique un nouveau goût et une nouvelle ardeur pour les choses spirituelles, ne lui laissant pour les sensuelles que du dégoût et de l'horreur. C'est là ce que nous montre l'expérience de chaque jour. Oui, c'est au sortir d'une profonde et dévote oraison qu'une âme chrétienne se sent toute renouvelée dans ses bons desseins : là s'allument les saintes ferveurs et les énergiques résolutions de bien faire ; là, le désir de contenter et d'aimer un Maître qui s'est montré à elle, dans ces heureux moments, si plein de bonté et de douceur ; là, la soif d'endurer de nouvelles souffrances, de se mortifier, de répandre même son sang pour son amour. C'est là, enfin, que reverdit et que se renouvelle toute la fraîcheur de notre âme.
 
 

Si vous me demandez maintenant comment s'acquiert ce pieux mouvement de dévotion, si puissant et si noble, le même saint docteur vous répond que c'est par la méditation et la contemplation des choses divines. C'est de là, en effet, de cette considération et de cette méditation approfondie, que naît dans la volonté ce mouvement pieux, ce sentiment que nous appelons dévotion, lequel nous excite et nous porte à tout ce qui est bien. Si l'on exalte, si l'on recommande tant ce saint et religieux exercice de tous les saints, c'est parce qu'il est le moyen d'acquérir la dévotion. Celle-ci, à la vérité, n'est en soi qu'une seule vertu, mais elle nous dispose et nous porte à l'exercice de toutes les autres, elle est comme un aiguillon général qui nous y excite. Pour vous convaincre de cette vérité, écoutez ces belles paroles de saint Bonaventure : « Si vous voulez souffrir avec patience les adversités et les misères de cette vie, soyez homme d'oraison. Si vous voulez acquérir la vertu et la force pour vaincre les tentations de l'ennemi, soyez homme d'oraison. Si vous voulez faire mourir votre volonté propre avec toutes ses affections et ses désirs, soyez homme d'oraison ; si vous voulez connaître les ruses de Satan et vous défendre de ses pièges, soyez homme d'oraison ; si vous voulez vivre, l’allégresse dans le cœur, et marcher avec suavité dans le chemin de la pénitence et du sacrifice, soyez homme d'oraison. Si vous voulez chasser de votre âme les mouches importunes des vaines pensées et des vains soucis, soyez homme d'oraison ; si vous voulez nourrir votre âme de la sève de la dévotion, et l'avoir toujours remplie de saintes pensées et de bons désirs, soyez homme d'oraison. Si vous voulez corroborer et affermir votre cœur dans la voie de Dieu, soyez homme d'oraison. Enfin, si vous voulez déraciner de votre âme tous les vices et planter à leur place les vertus, soyez homme d'oraison, parce que c'est dans ce saint exercice que l'on reçoit l'onction et la grâce de l'Esprit-Saint, laquelle enseigne, toutes choses. De plus, si vous voulez monter à la cime de la contemplation et jouir des doux embrassements de l'Époux, exercez-vous à l'oraison, car elle est le chemin par où l'âme s'élève à la contemplation et au goût des choses célestes. Voyez-vous maintenant combien est grande la vertu et la puissance de l'oraison ? En preuve de tout ce qui vient d'être dit, sans parler du témoignage des divines Écritures, il suffit pour le moment de citer ce que nous avons vu et entendu, et ce que nous voyons chaque jour : des personnes simples, en grand nombre, ont obtenu tous les biens que je viens d'énumérer et d'autres encore plus relevés ; par quel moyen ? Par l'oraison. » Tel est le langage de saint Bonaventure.
 
 

Où trouver, je le demande, un plus grand trésor que l'oraison ? Où rencontrer une mine plus riche et plus féconde ? Écoutez encore ce que dit un autre docteur très religieux et très saint, en traitant le même sujet :« Dans l'oraison, l'âme se purifie du péché, la charité se nourrit, la foi s'enracine, l'espérance se fortifie, l'esprit jubile, l'âme se fond de tendresse, le cœur s'épure, la vérité se découvre, la tentation est vaincue, la tristesse s'enfuit, les sens se renouvellent, la tiédeur disparaît, la rouille des vices est consumée ; de ce commerce naissent aussi de vives étincelles, des désirs ardents du ciel, et parmi ces étincelles brûle la flamme du divin amour. »
 
 

Elles sont grandes, il faut en convenir, les excellences de l'oraison, ils sont admirables ses privilèges ! À elle les cieux s'ouvrent, à elle se révèlent les secrets, à sa voix l'oreille de Dieu est toujours attentive. Je n'en dis pas davantage.

Ceci suffit pour que l'on ait une idée du fruit de ce saint exercice.
 
 

(1) Rom., VII, 23, 23

(2) 2. 2. q. 82 I, 0
 
 
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE II
 
 

De la matière de la méditation
 
 

Nous venons de voir le fruit immense que l'on retire de l'oraison et de la méditation ; voyons maintenant quels sont les sujets que nous devons méditer. Ce saint exercice ayant pour fin de créer et de développer dans nos cœurs l'amour et la crainte de Dieu, ainsi que la fidélité à observer ses commandements, le sujet le plus convenable de méditation sera celui qui nous fera le plus directement atteindre ce but. Or, quoiqu'il soit vrai que toutes les créatures tirées du néant, que toutes les choses spirituelles et sacrées, nous portent à l'amour et à la crainte de Dieu, néanmoins, généralement parlant, ce sont les mystères de notre foi contenus dans le Symbole, c'est-à-dire le Credo, qui nous y excitent avec le plus d'efficacité et le plus de fruit. La raison en est que le Symbole traite des bienfaits divins, du jugement dernier, des peines de l'enfer, de la gloire du paradis, vérités qui sont autant d'aiguillons très puissants pour porter le cœur à l'amour et à la crainte de Dieu. Il traite aussi de la vie et de la passion de Jésus-Christ notre Sauveur, qui sont pour nous la source de tous les biens : voilà les deux sujets dont parle spécialement le Symbole ; ce sont aussi ceux qui nous occupent le plus ordinairement dans la méditation.
 
 

Voilà pourquoi l'on dit avec beaucoup de raison que le Symbole est la matière la plus propre de ce saint exercice ; ajoutons néanmoins, ce qui est vrai, que le meilleur sujet de méditation pour chacun est celui qui porte le plus efficacement son cœur à l'amour et à la crainte de Dieu. Or, comme mon dessein est d'initier à cette vie d'oraison les nouveaux et les commençants, et qu'il faut leur donner la nourriture bien préparée et comme digérée, j'indiquerai ici brièvement pour tous les jours de la semaine deux sortes de méditations, tirées pour la plupart des mystères de notre foi ; les unes sont pour le matin, les autres pour le soir, afin que, comme nous donnons chaque jour deux réfections à notre corps, nous en donnions également deux à notre âme, dont la nourriture est la méditation et la considération des choses divines. Une partie de ces méditations sera sur la sainte passion et la résurrection du Sauveur ; l'autre, sur les mystères dont nous avons parlé plus haut. Celui qui n'aurait pas le temps de se recueillir deux fois le jour, pourra du moins, pendant une semaine, méditer la première série des mystères, et la semaine suivante, la seconde, ou bien se borner à ceux de la vie et de la passion de Jésus-Christ qui sont les plus importants. Toutefois, au commencement de la conversion, il ne convient point de laisser les autres, parce qu'ils vont mieux à l'âme dans un temps où elle doit s'attacher principalement à la crainte de Dieu, à la douleur et à la détestation des péchés.
 
 
 
 
 
 
 

PREMIÈRE SÉRIE DE MÉDITATIONS

Pour chaque jour de la semaine
 
 
 
 

LUNDI

Méditation sur les péchés et sur la connaissance de soi-même.
 
 

En ce jour vous pourrez vous occuper du souvenir des péchés et de la connaissance de vous-même ; la première considération vous montrera combien il y a de maux en vous, et la seconde, que vous ne possédez aucun bien qui ne vienne de Dieu : c'est le moyen d'acquérir l'humilité, mère de toutes les vertus.
 
 

Pour cela, il faut d'abord arrêter votre pensée sur la multitude des péchés de votre vie passée, spécialement sur ceux que vous avez commis quand vous connaissiez moins votre Dieu. Car si vous faites bien cette revue, vous trouverez qu'ils se sont multipliés au-dessus des cheveux de votre tête, et que vous avez alors vécu comme un païen qui ne sait point ce que c'est que Dieu. Parcourez en effet, mais brièvement, tous les commandements et les sept péchés capitaux, et vous verrez qu’il n'en est pas un où vous ne soyez tombé plusieurs fois par œuvre, ou par parole, ou par pensée.
 
 

En second lieu, arrêtez votre souvenir sur tous les bienfaits que vous avez reçus de Dieu, et, en parcourant toutes les époques de votre vie, voyez comment vous y avez répondu ; car vous devrez en rendre un compte exact au Seigneur. Eh bien, dites-moi maintenant, à quoi avez employé votre enfance ? Et votre adolescence ? Et votre jeunesse ? Et tous les jours, enfin, de votre vie passée ? À quoi avez-vous occupé les sens du corps et les puissances de l'âme que Dieu vous donna pour le connaitre et servir ? Quel usage avez-vous fait de vos yeux, si ce n'est pour voir la vanité ; de vos oreilles, si ce n’est pour ouïr le mensonge ; de votre langue, si ce n'est pour la souiller en mille manières par des jurements et des médisances ? Le goût, l'odorat, le tact, à quoi les avez-vous fait servir, si ce n'est à vous procurer des plaisirs et des douceurs sensuels ?

Quel profit avez-vous retiré des sacrements de l'Église, que Dieu institua pour être votre remède ? Comment avez-vous remercié le Seigneur de ses bienfaits ? Comment avez-vous répondu à ses inspirations ? À quoi avez-vous employé la santé, les forces, les talents naturels, les biens de la fortune, les excellentes dispositions qui étaient en vous et les facilités que vous aviez pour bien vivre ? Quel souci avez-vous eu du prochain que Dieu vous a recommandé, et de ces œuvres de miséricorde qu'il vous a prescrites à son égard ? Que répondrez-vous en ce jour où Dieu, vous faisant comparaître à son tribunal, vous dira : Rends-moi compte de ton administration et des biens que je te confiai ; je ne veux plus que tu en sois l'administrateur. Ô arbre sec, et déjà digne des tourments éternels, que répondrez-vous en ce jour, lorsqu'il vous sera demandé compte de toutes les années, que dis-je ? De toutes les minutes, de tous les instants de votre vie ?
 
 

En troisième lieu, pensez aux péchés que vous avez commis et que vous commettez encore depuis que vous avez commencé à connaître Dieu, et vous trouverez que le vieil Adam vit encore en vous par bien des racines et par beaucoup d'anciennes habitudes. Considérez votre peu de respect envers Dieu, combien vous êtes ingrat à ses bienfaits, rebelle à ses inspirations, et paresseux dans les choses de son service ; jamais vous ne les faites ni avec la promptitude, ni avec le soin, ni avec la pureté d'intention que vous devriez, mais bien pour des considérations étrangères à Dieu et pour les intérêts du monde.

Considérez, d'autre part, combien vous êtes dur envers le prochain, et plein de compassion pour vous-même ; combien vous êtes ami de votre propre volonté, de votre corps, de votre honneur et de tous vos intérêts. Voyez combien vous êtes encore superbe, ambitieux, colère, emporté, vain, envieux, pétri de malice, esclave de vos aises, changeant, léger, sensuel, ami de vos divertissements, de vos entretiens, de vos rires bruyants, de vos éternelles conversations. De plus, voyez combien vous êtes inconstant dans vos bons propos, inconsidéré dans vos paroles, négligent dans vos œuvres, lâche et pusillanime pour toute affaire importante et sérieuse.
 
 

En quatrième lieu, après avoir considéré sous ce point de vue la multitude de vos péchés, considérez-en la gravité, afin de découvrir sous toutes ses faces la grandeur de votre misère. Pour cela, vous devez d'abord peser ces trois circonstances dans les péchés de votre vie passée : Contre qui votre péché a-t-il été commis ? Pour quelle cause, et de quelle manière a-t-il été commis ? Si vous considérez celui contre lequel vous avez péché, vous trouverez que c'est un Dieu dont la bonté et la majesté sont infinies, dont les bienfaits et les miséricordes envers l'homme surpassent les grains de sable de la mer. Mais pour quelle cause avez-vous péché ? Pour un point d'honneur, pour un plaisir qui vous ravale au-dessous de la bête, pour le plus mince intérêt, souvent même sans intérêt, par pure coutume et par mépris de Dieu. Enfin, de quelle manière avez-vous péché ? Avec tant de facilité, tant d'audace, avec si peu de scrupule et de crainte !... Quelquefois même vous l'avez fait avec autant de facilité et de plaisir que si le Dieu outragé par vous était un Dieu de bois, qui ignore et ne voit pas ce qui se passe dans le monde. Était-ce là l'honneur qui était dû à une si haute majesté ? Était-ce là la manière de reconnaître de si grands bienfaits ? C'est donc ainsi que vous payez ce sang précieux qu'il a répandu sur la croix, et ces coups de verges, et ces soufflets qu'il a reçus pour vous ? Infortuné, que ta misère est grande, et par ce que tu as perdu, et beaucoup plus encore par ce que tu as fait, et infiniment plus encore par ton insensibilité, si, malgré tout cela, tu ne comprends pas l'excès de ton malheur !
 
 

Après cette considération, il sera très utile d'arrêter quelque temps la pensée sur votre néant ; creusant cette vérité, que de vous-même voue n'avez rien en propre que le néant et le péché, que tout le reste vient de Dieu. Il est clair que tous les biens de la nature et tous les biens de la grâce, qui sont les plus grands, lui appartiennent en propre, parce que c'est de lui que vient la grâce de la prédestination, source de toutes les autres grâces ; parce que c'est de lui que vient encore et la grâce de la vocation, et celle de la persévérance, et celle de la vie éternelle. Qu'avez-vous donc en propre ? De quoi pouvez-vous donc vous glorifier, si ce n'est du néant et du péché ? Que votre pensée s'arrête ainsi quelque temps sur la vue de l'un et de l'autre ; ce néant, ce péché seuls, prenez-les à votre compte, et tout le reste, mettez-le sur le compte de Dieu ; vous verrez par là d'une manière claire et palpable qui vous êtes et qui il est ; combien vous êtes pauvre et combien il est riche ; par conséquent combien peu vous devez vous confier en vous-même, vous estimer vous-même, et combien vous devez vous confier en lui, l'aimer, et vous glorifier en lui.
 
 

Après avoir considéré les divers points que je viens de dire, ayez de vous-même les plus bas sentiments qu'il vous sera possible. Pensez que vous n'êtes qu'un roseau sauvage, jeté à tous les vents, sans poids, sans vertu, sans rien de ferme, sans stabilité et sans aucune consistance. Pensez que vous êtes un Lazare mis dans le tombeau depuis quatre jours ; que vous n'êtes plus qu'un cadavre infect, horrible à la vue, rempli de vers, en sorte que tous ceux qui passent se détournent d'horreur pour ne pas respirer ces souffles mortels, et pour ne pas voir un si hideux spectacle. Imaginez-vous que c'est là l'odeur qui s'exhale de vous devant Dieu et devant ses anges, et tenez-vous pour indigne de lever les yeux au ciel, indigne que la terre vous porte, que les créatures vous servent, indigne même du pain que vous mangez et de l'air que vous respirez. Jetez-vous, comme cette pécheresse publique, aux pieds du Sauveur, et, le visage couvert de confusion, avec cette honte qu'éprouverait une femme en présence d'un époux dont elle aurait trahi l'honneur, le cœur brisé par la douleur et le repentir, demandez-lui pardon de vos égarements ; conjurez-le, au nom de son infinie bonté et de sa miséricorde, de daigner vous recevoir de nouveau dans sa maison.
 
 
 
 

MARDI

Méditation sur les misères de cette vie
 
 

En ce jour vous méditerez sur les misères de la vie humaine. Elles vous feront voir combien est vaine la gloire du monde, et combien elle est digne d'être méprisée, puisqu'elle repose sur un aussi frêle fondement que celui de cette misérable vie. Bien que les misères de cet exil soient presque innombrables, vous pouvez néanmoins en ce moment considérer plus particulièrement les sept suivantes.
 
 

Considérez d'abord combien courte est cette vie, puisque sa plus longue durée n'est que de soixante-dix ou quatre-vingts ans, et si elle s'étend au delà, ce reste d'existence n'est plus, selon l'expression du Prophète, que tribulation et douleurs. Retranchez de là le temps de l'enfance, qui est bien plus la vie de la bête que celle de l'homme ; retranchez le temps du sommeil pendant lequel nous ne faisons aucun usage de nos sens ni de la raison, qui est le caractère distinctif de la créature intelligente, et vous trouverez que cette vie est encore plus courte qu'elle ne le paraît. Si surtout vous la comparez avec l'éternité de la vie future, à peine vous paraîtra-t-elle un point. De là, vous pourrez juger de la démence de ceux qui, pour jouir de ce souffle de vie qui passe si vite, s'exposent à perdre le repos de celle qui doit durer sans fin.
 
 

Secondement, considérez combien incertaine est cette vie ; c'est là une nouvelle misère ajoutée à celle que je viens de dire. Non-seulement cette vie est très courte, mais ce peu de durée n'est pas sûr, il est incertain. Combien y en a-t-il qui arrivent à ces soixante-dix ou quatre-vingts ans dont j'ai parlé ? Pour combien le fil de la vie n'est-il pas tranché dès le berceau ! Combien qui sont moissonnés dans leur fleur, et emportés par une mort précoce ! Vous ne savez point, dit le Sauveur, quand viendra votre maître ; si ce sera au matin, ou au milieu du jour, au milieu de la nuit, ou au chant du coq. Pour vous mieux pénétrer de cette vérité, il vous sera utile de rappeler à votre souvenir la mort de plusieurs personnes que vous aurez connues dans le monde ; en particulier la mort de vos amis et de ceux avec qui vous viviez familièrement. Rappelez-vous encore la fin de certaines personnes illustres et admirées que la mort frappa à l'improviste à divers âges, renversant dédaigneusement tous leurs projets et toutes leurs espérances trompées.
 
 

Troisièmement, considérez attentivement combien cette vie est fragile et délicate, et vous trouverez qu'il n'est point de vase de cristal dont la fragilité égale la sienne. Il suffit d'un coup d'air, d'un coup de soleil, de l'haleine d'un malade, pour nous frapper à mort ; l'expérience de chaque jour ne le prouve que trop. Combien en effet de personnes qui, à la fleur de leurs plus belles années, succombent à une de ces causes dont je viens de parler !
 
 

Quatrièmement, considérez combien cette vie change, et comment elle ne reste jamais dans le même état. Pour cela, voyez d'abord d'un œil attentif le changement de nos corps, qui ne demeurent jamais dans un même état de santé ni dans une même disposition ; considérez ensuite le changement des esprits, qui est beaucoup plus grand ; car ils sont comme la mer, agités par des vents divers, par les vagues des passions, des désirs, des sollicitudes, qui nous troublent à chaque heure.

Voyez aussi quels grands changements s'opèrent dans ce qu'on appelle la fortune. Ils ne laissent pas longtemps dans un même état de prospérité et de bonheur, les choses de la vie humaine ; c'est une roue mobile qui tourne sans cesse. Considérez surtout le mouvement si continuel de notre vie ; ni jour, ni nuit, jamais il ne s'arrête, et va sans cesse perdant de sa durée. À ce point de vue, qu'est-ce que notre vie, sinon un flambeau qui se consume à tous les instants, et qui se consume d'autant plus qu'il jette plus de lumière et d'éclat ? Qu'est-ce que notre vie, sinon une fleur qui s'ouvre le matin, se flétrit à midi, et qui le soir tombe desséchée ?

C'est à cause de ce continuel changement que Dieu fait dire à Isaïe : « Toute chair n'est qu'un peu d'herbe, et toute sa gloire est comme la fleur des champs (1). » Saint Jérôme commente ces paroles : « Vraiment, quand on considère la fragilité de notre chair et comment, à tous les points et à tous les instants de notre durée, nous croissons et décroissons sans jamais demeurer dans le même état ; et comment ce qui, à cet instant même, fait l'objet de notre discours, de nos plans, ou de nos méditations, est autant de retranché de notre vie, on n'hésitera pas à appeler notre chair un peu d'herbe, et à comparer toute sa gloire à la fleur des champs. »

L'enfant aujourd'hui à la mamelle passe si vite à l'adolescence, de l'adolescence à la jeunesse, à l'âge mûr, et de là à la vieillesse ! Et il se trouve vieillard avant même de s'être étonné de n'être plus jeune ! La femme dont la beauté attirait les regards de tant de jeunes insensés, présente en bien peu de temps un front sillonné de rides, et celle qui auparavant était aimable, devient bien vite un objet de répulsion.
 
 

Cinquièmement, considérez combien cette vie est trompeuse ; peut-être ce qu'elle a de pire est d'égarer tant d'infortunés et de traîner à sa suite de si nombreux et si aveugles adorateurs. Elle est horrible de laideur, et elle nous paraît belle ; elle est amère, et elle nous paraît douce ; elle est courte, et elle paraît à chacun de longue durée ; elle est pleine d'innombrables misères, et elle paraît si aimable qu'il n'est péril ni sacrifice que les hommes n'affrontent pour elle, souvent même au détriment de leurs intérêts éternels, en faisant des choses qui les conduisent à la perte de la vie qui n'a point de fin.
 
 

Sixièmement, considérez combien cette vie, si courte, si incertaine, si fragile, si changeante, si trompeuse, est encore féconde en misères, tant pour l’âme que pour le corps. Non, elle n'est point autre chose qu'une vallée de larmes, et un océan de misères. Saint Jérôme écrit que Xerxès, ce roi si puissant, qui renversait les montagnes et comblait les mers, étant un jour monté à la cime d’une montagne élevée, pour voir de là une armée formée d'une infinité de peuples, la regarda fort attentivement et se mit ensuite à pleurer. Interrogé sur la cause de ces larmes ; il répondit : « Je pleure parce que d'ici cent ans, de tous ces hommes que je vois, pas un ne sera en vie. »
 
 

« Que ne nous est-il donné, dit saint Jérôme, de nous élever à quelque hauteur d'où nous puissions découvrir toute la terre à nos pieds ! De là vous verriez les chutes et les misères du monde entier, les nations détruites par les nations, et les royaumes par les royaumes. Vous verriez comment on tourmente les uns et comment on tue les autres ; ceux-ci trouvent leur tombeau dans les eaux de la mer ; ceux-là sont traînés en captivité. Ici le spectacle d'une noce, là celui du deuil ; ici les uns meurent de mort violente, là d'autres expirent paisiblement. Les uns sont dans l'abondance des richesses, les autres sont contraints de mendier. Enfin, vous verriez non-seulement l'armée de Xerxès, mais encore tous les hommes qui maintenant peuplent la terre, et qui d'ici à peu de jours auront disparu de cette vie. »

Parcourez toutes les infirmités et toutes les souffrances du corps humain, toutes les afflictions et toutes les cruelles anxiétés de l'esprit, en outre tous les dangers qui viennent nous assaillir dans tous les états comme à tous les âges, et vous verrez plus clairement encore le nombre et la grandeur des misères de cette vie. Connaissant à une lumière si vive combien tout ce que le monde peut donner est peu en soi, vous pourrez plus facilement n'avoir que du mépris pour tout ce qu'il renferme.
 
 

À toutes ces misères, succède la dernière qui est la mort ; elle est pour le corps comme pour l'âme la dernière des choses terribles qu'il y a à subir. Pour le corps, il sera en un instant dépouillé de tout ; et quant à l'âme, on prononcera, en ce moment suprême sur le sort qui l'attend pour une éternité. Tout cela vous fera comprendre combien est éphémère et misérable la gloire du monde, reposant, comme elle le fait, sur un aussi frêle fondement que cette lamentable vie des mondains, et par conséquent combien elle est digne de nos dédains et de nos mépris.
 
 
 
 

MERCREDI

Méditation sur la mort
 
 

En ce jour, vous méditerez sur la mort. Ce passage de la mort est une des plus utiles considérations tant pour acquérir la vraie sagesse, que pour fuir le péché, et pour commencer à se préparer à loisir à l'heure où il faudra rendre compte de toute sa vie. Considérez donc premièrement combien est incertaine cette heure où la mort doit vous frapper, puisque vous ne savez ni en quel jour, ni en quel lieu, ni en quel état elle vous prendra. Vous ne savez qu'une chose, c'est que vous devez mourir, tout le reste est incertain ; d'ordinaire cette dernière heure a coutume de venir au moment où l'homme y pense le moins et où il oublie qu'il doit mourir.
 
 

Secondement, pensez aux séparations qui auront lieu alors ; non-seulement vous vous verrez séparé de toutes les choses aimées dans cette vie, mais votre corps et votre âme se verront séparés, et la mort mettra un terme à cette compagnie mutuelle si ancienne et si chérie. On regarde comme un grand mal l'exil loin de la patrie, et loin de l'air qu'on a respiré dans son enfance, alors même que l'exilé peut amener avec lui tout ce qu'il aime ; mais quelle calamité tout autrement effroyable que cet exil universel qui vous éloigne de tout, qui vous bannit de votre maison, de vos domaines, qui vous enlève à vos amis, à un père, à une mère, à des enfants, à cette lumière, à cet air, enfin à tout ! Si le taureau mugit quand on le sépare d'un autre taureau avec lequel il labourait, quel ne sera pas le cri déchirant de vos entrailles lorsqu'on vous séparera de tous ceux qui vous aidèrent à porter les fardeaux de cette vie !
 
 

Considérez aussi la peine qu'éprouve l'homme quand il se représente la destinée qui attend son corps et son âme après le dernier soupir. Pour ce corps il sait bien que tout son meilleur partage va être une fosse creusée dans la terre, de sept pieds de long, dans la compagnie des autres morts. Mais pour son âme, il ne sait pas avec certitude son avenir, ni le sort qui l'attend. Oui, une des plus grandes angoisses de ce dernier passage, c'est de savoir qu'il y a une gloire et une peine qui n'auront point de fin, de se trouver si voisin de l'une et de l'autre, et d'ignorer laquelle de ces deux destinées si différentes va devenir la nôtre à jamais.
 
 

À cette angoisse en succède une autre non moindre, la vue du compte que l'on va rendre ; elle est telle, qu'elle fait trembler même les plus courageux.

On rapporte qu'Arsène étant sur le point de mourir commença à trembler. Ses disciples lui ayant dit :

— Quoi ? Vous craignez maintenant ?

— Mes enfants, leur répondit-il, cette crainte n'est pas nouvelle en moi, car je l'ai eue toute ma vie.

À ce moment, en effet, tous les péchés de la vie passée se représentent à l'homme, comme une armée ennemie qui vient fondre sur lui. Les plus grands, ceux qui lui apportèrent de plus coupables plaisirs, sont ceux qui, se représentent plus vivement à sa vue, et lui inspirent plus d'effroi. Oh ! qu'il est amer, en ce moment le souvenir de ces plaisirs passés, qui autrefois semblaient si doux ! Certes, c'est avec beaucoup de raison que le sage a dit : « Ne considérez pas le vin quand il est vermeil et que sa couleur brille dans la coupe ; quoiqu'il paraisse doux quand on le boit, il ne laisse pas ensuite de mordre comme la couleuvre, et de répandre son poison comme le basilic (2) »

Ces alarmes, voilà la lie de ce breuvage empoisonné de l'ennemi, voilà ce qui reste et ce que l'on savoure au fond de ce calice de Babylone, qui à l'extérieur est doré.
 
 

L'homme, se voyant alors environné de tant d'accusateurs, commence à craindre le jugement qui va suivre, et à dire en lui-même : Malheureux que je suis, dans quelle erreur j'ai vécu ! Et quelles coupables voies j'ai suivies ! Comment paraître, et que vais-je devenir à ce terrible jugement ? Si saint Paul dit que l'homme recueillera ce qu'il a semé (3), moi qui n'ai semé que des œuvres de la chair, que puis-je espérer recueillir, si ce n'est la corruption ? Si saint Jean dit que dans cette souveraine cité, qui est toute d'or pur, il n'entrera rien de souillé (4), que doit attendre celui qui a vécu d'une manière si souillée et si honteuse ?
 
 

Viennent ensuite les sacrements de Pénitence, l'Eucharistie, de l'Extrême Onction, dernier secours par lequel l'Église nous peut aider dans cette pénible lutte. Ici, comme dans les autres douleurs, considérez quels regrets et quelles angoisses éprouve le mourant d'avoir mal vécu, et combien il souhaiterait alors d'avoir suivi une autre route. Oh ! Quelle vie il mènerait désormais si on lui donnait du temps pour cela ! Dans cet état, il fera effort pour appeler Dieu à son secours ; mais les douleurs et la maladie qui se hâte le lui permettront à peine.
 
 

Considérez aussi les derniers accidents de la maladie, qui sont comme les messagers de la mort, ils ont quelque chose de bien effrayant. La poitrine se soulève, la voix s'affaiblit, les pieds meurent, les genoux se glacent, les narines se contractent, le visage se couvre de la pâleur de la mort, et la langue demeure immobile ; par les efforts de l'âme qui aspire à se séparer ; tous les sens troublés perdent leur force et leur vertu. C'est l'âme surtout qui souffre, c'est pour elle un combat, une horrible agonie : d'un côté, elle se sent arrachée à ce corps ; de l'autre, elle s'y voit refoulée par l'effroi du compte qu'elle va rendre ; elle a naturellement horreur de la séparation ; elle aime son séjour, et elle redoute le tribunal où elle va paraître. Enfin, elle a brisé ses liens. Vous avez alors une double route à faire, l'une pour accompagner le corps jusqu'à la sépulture, l'autre pour suivre l'âme jusqu'à ce que sa cause soit jugée ; soyez témoin de ce qui va arriver de part et d'autre. Ce corps, dans quel état s'offre-t-il à votre vue depuis que l'âme l'a abandonné ? Voyez les nobles vêtements qu'on lui prépare pour l'enterrer, et combien l'on se hâte de l'emporter de la maison. Considérez les funérailles dans toutes leurs circonstances, le son des cloches, la surprise avec laquelle chacun dit : qui est mort ? Les offices, les chants douloureux de l'Église, la marche du convoi, la douleur des amis, enfin toutes les particularités jusqu'à l'instant où l'on dépose ce corps dans sa dernière demeure, et où il disparait sous cette terre de l'éternel oubli qui devient son tombeau.
 
 

Laissant le corps dans son sépulcre, allez sans tarder à la suite de l'âme, considérez la route qui s'ouvre devant elle dans cette nouvelle région, le terme où elle s'arrête, et le jugement qu'elle va subir. Imaginez-vous être présent devant ce tribunal, avec toute la cour céleste qui attend l'issue de la sentence. Là, tout ce que cette âme a reçu, jusqu'au moindre don, tout est mis dans la balance de la justice pour sa décharge ou pour sa condamnation ; là, il lui sera demandé compte de la vie, des biens, de la famille, des inspirations de Dieu, de tant de facultés qu'elle eut pour bien vivre, et surtout du sang de Jésus-Christ ; là, enfin, chacun sera jugé selon le compte qu'il rendra de ce qu'il a reçu.
 
 
 
 

JEUDI

Méditation sur le jugement dernier
 
 

En ce, jour vous penserez au jugement dernier, afin que cette considération réveille en vous ces deux sentiments si importants, qui doivent se trouver en tout fidèle chrétien, je veux dire la crainte de Dieu et l'horreur du péché.
 
 

Considérez d'abord combien sera terrible ce jour auquel s'examineront les causes de tous les enfants d'Adam, se termineront les procès de nos vies, et se prononcera la sentence définitive qui recevra son exécution dans l'éternité. Ce jour embrassera en lui seul tous les jours et tous les siècles. En ce jour Dieu répandra la colère et la fureur provoquée par les péchés de tous les siècles, Imaginez-vous donc avec quelle impétuosité s'élancera ce grand fleuve de l'indignation divine, recevant autant d'affluents de colère et d’indignation qu'il y aura de péchés commis puis le commencement du monde !
 
 

En second lieu, considérez les signes épouvantables qui précèderont ce jour ; car, comme dit le Sauveur, avant que ce jour vienne, il y aura des signes dans le soleil et dans la lune, et dans les étoiles, enfin, dans toutes les créatures du ciel et de la terre ; parce que toutes sentiront leur fin avant qu'elle arrive ; elles se troubleront et commenceront à trembler avant qu'elles tombent. Quant aux hommes, ajoute le Sauveur, ils sècheront de crainte, ils sentiront une défaillance mortelle en entendant les effroyables mugissements de la mer, en voyant les grandes vagues qu'elle soulèvera et les tourmentes dont elle sera agitée, pressentant, par ces signes si effrayants, les grandes calamités et les grandes misères qui menacent le monde. Ainsi on les verra frappés de stupeur, épouvantés, le visage pâle et défiguré, morts, en quelque sorte, avant de mourir, et condamnés avant le jugement,  mesurant les périls sur leurs propres terreurs, et chacun tellement occupé du péril qui le menace, qu'il ne fera point attention à celui des autres ; un père ne songera point à son fils ni un fils à son père. Nul ne pourra être de quelque secours pour un autre, parce que nul ne se suffira à lui-même.
 
 

En troisième lieu, représentez-vous ce déluge universel de feu qui précèdera la venue du Juge ; et entendez le son effroyable de cette trompette de l'archange qui appellera toutes les générations du monde, afin qu'elles s'assemblent en un même lieu, et qu'elles se trouvent présentes au jugement ! Considérez surtout la majesté terrible avec laquelle le juge doit venir !

Considérez ensuite combien rigoureux sera le compte qui sera demandé à chacun dans ce jugement. Véritablement, dit Job, je sais que l'homme, mis en regard de Dieu, ne peut être justifié, et que s'il veut disputer avec lui, sur mille accusations, à peine pourra-t-il se justifier sur une (5). Que se passera-t-il donc alors dans l'âme de chacun des méchants, quand Dieu entrera avec lui dans cet examen, et que, dans le fond de sa conscience, il lui dira : Viens ici, homme mauvais ; qu'as-tu vu en moi pour me mépriser de la sorte et pour passer dans le camp de mon ennemi ? Je te créai à mon image et à ma ressemblance, je te donnai la lumière de la foi, je te fis chrétien, je te rachetai de mon propre sang ; pour toi je jeûnai, je me fatiguai dans les voyages, je veillai, je vécus dans les travaux et les douleurs, je suai des gouttes de sang ; pour toi j'endurai persécutions, coups de fouet, blasphèmes, moqueries, soufflets, affronts, tourments, enfin la croix. Témoin cette croix et ces clous qui paraissent à tes yeux ; témoin ces plaies des pieds et des mains qui sont restées dans mon corps ; témoin le ciel et la terre devant lesquels j'endurai ces tourments. Eh bien ! Qu’as-tu fait de cette âme que j'achetai au prix de mon sang ? Au service de qui as-tu employé ce qui me coûta si cher ? Ô génération insensée et adultère ! Pourquoi as-tu mieux aimé servir ton ennemi avec angoisse, que moi, ton Créateur et ton Rédempteur, avec joie ? Je vous ai appelés tant de fois, et vous ne m'avez pas répondu ; j'ai frappé à vos portes, et vous ne vous êtes point éveillés ; j'ai étendu mes mains sur la croix, et vous ne les avez point regardées ; vous avez méprisé tous mes conseils, toutes mes promesses et toutes mes menaces. Parlez donc maintenant, anges bienheureux, soyez juges entre moi et ma vigne. Qu'ai-je dû faire pour elle que je n'aie fait ?
 
 

Que pourront répondre à cela les méchants, ceux qui se sont moqués des choses divines, ceux qui ont tourné en ridicule la vertu, ceux qui ont méprisé la simplicité, ceux qui ont préféré les lois du monde à celles de Dieu, ceux qui ont été sourds à toutes les voix, insensibles à toutes les inspirations, rebelles à tous les commandements, ingrats et endurcis à tous les châtiments et à tous les bienfaits ?

Que répondront ceux qui ont vécu comme s'ils croyaient qu'il n'y avait point de Dieu, et qui n'ont connu d'autre loi que leur intérêt ? « Que deviendrez-vous, dit Isaïe à tous ces contempteurs de Dieu, au jour de la visite, et de la calamité qui vous viendra de loin ? À qui demanderez-vous secours, et de quoi vous servira l'abondance de vos richesses (6) ? »
 
 

Enfin, après tout cela, considérez la terrible sentence que le Juge fulminera contre les méchants, et cette terrible parole qui fera trembler les oreilles de quiconque l'entendra. « Ses lèvres, dit Isaïe, sont pleines d'indignation, et sa langue est comme un feu qui dévore (7). » Y eut-il jamais un feu qui embrase autant que ces paroles : « Éloignez-vous de moi, maudits, allez au feu éternel qui a été préparé pour Satan et pour ses anges (8) ? »

Quelle source pour nous de sentiments et de réflexions que chaque parole de cette sentence ! Cet éloignement ! Cette malédiction ! Ce feu ! Cette compagnie ! Et par-dessus tout, cette éternité !
 
 
 
 

VENDREDI

Méditation sur les peines de l'enfer
 
 

En ce jour, vous méditerez sur les peines de l'enfer, afin que, par cette méditation, votre âme se confirme de plus en plus dans la crainte de Dieu et l'horreur du péché.
 
 

Nous devons, dit saint Bonaventure, nous représenter ces peines sous des figures et des ressemblances corporelles, que les saints nous ont enseignées. C'est pourquoi il sera à propos, dit ce même Père, de s'imaginer l'enfer comme un lac obscur et ténébreux placé sous terre, ou comme un abîme très profond plein de feu, ou comme une ville épouvantable et ténébreuse, qui est toute en flammes, et où l'on n'entend retentir de tous côtés que des voix de bourreaux qui tourmentent des victimes, et les cris, les gémissements des malheureux qui sont tourmentés ; et il faudra se les représenter tous avec ce pleur éternel et cet éternel grincement de dents dont parle l'Évangile.

Or, en cet effroyable séjour, on endure deux peines principales : l'une qu'on appelle du sens, et l'autre du dam.

Quant à la première, considérez comment il n'y aura là aucun sens intérieur ni extérieur de l'âme qui n'ait à endurer son propre tourment. En effet, comme les méchants ont offensé Dieu avec tous leurs membres et tous leurs sens, et qu'ils en ont fait des armes contre lui, pour servir au péché, l'ordre de sa justice exigera que chacun d'eux endure son propre tourment, et reçoive ce qu'il a mérité. Là, les yeux adultères déshonnêtes seront tourmentés par la vue horrible des démons. Là, les oreilles qui ont mis leur volupté à entendre des mensonges et des obscénités, entendront des blasphèmes et des gémissements éternels. Là, ceux dont l'odorat s'est délecté dans les parfums et les odeurs sensuelles, seront plongés dans une intolérable infection. Là, le goût, qui faisait ses délices de viandes délicates et de morceaux friands, sera tourmenté par une faim et une soif dévorantes. Là, la langue d'où sortaient la médisance, la calomnie et le blasphème, sentira éternellement l'amertume du fiel des dragons. Là, le tact, jadis idolâtre de délices et de douceurs, « passera tour à tour, dit Job, des eaux glacées de la neige, aux ardeurs consumantes du feu (9). » Là, l'imagination sera tourmentée par la vive appréhension des douleurs ; la mémoire, par le souvenir des plaisirs passés ; l'entendement, par la représentation des maux à venir ; et la volonté, par des colères effroyables et par la rage dont les méchants seront animés contre Dieu. Là, enfin, se trouveront réunis tous les maux et tous les tourments qui se peuvent imaginer, « parce que, comme dit saint Grégoire, là, il y aura un froid qu'on ne peut supporter, un feu qu'on ne peut éteindre, un ver qui ne meurt point, une infection intolérable, des ténèbres palpables, les coups déchargés par des bourreaux, la vue des démons, le désordre du péché, désespoir causé par la perte de tous les biens. »
 
 
 
 
 
 

Eh bien ! Dites-moi maintenant, si le moindre de tous ces maux qui sont là réunis, souffert durant un très petit espace de temps, serait si pénible à endurer, que sera-ce, d'endurer là, en même temps, toute cette multitude de maux dans tous les membres et dans tous les sens intérieurs et extérieurs ; et cela, non durant l'espace d'une nuit, ni de mille, mais durant une éternité sans fin ? Quel sentiment, quelles paroles, quel esprit y a-t-il au monde, capables de sentir ou d'exprimer ce supplice tel qu'il est ?

Mais cette peine n'est pas la plus grande de celles que les réprouvés endurent en enfer : il y en a une autre, incomparablement plus grande, qui les accable ; c'est celle que les théologiens appellent la peine du dam, et qui consiste dans le supplice qu'éprouve une âme en se voyant condamnée à ne jamais voir Dieu, et à être éternellement privée de sa glorieuse compagnie. En effet, une peine est d'autant plus grande qu'elle prive l'homme d'un plus grand bien ; or, Dieu est le plus grand de tous les biens ; donc, être éternellement privé de lui, sera le plus grand de tous les maux ; et tel est, dans la réalité, le mal de tous ceux qui sont dans cet abîme.
 
 

Voilà les peines que souffrent généralement tous les réprouvés. Mais, outre ces peines communes à tous, il y en aura d'autres particulières, que chaque réprouvé aura à souffrir, suivant la qualité de son délit. L'orgueilleux aura sa peine particulière, qui sera différente de celle de l'envieux ; celle de l'avare sera différente de celle de l'impudique ; et ainsi en sera-t-il de tous les autres. Là, la douleur se mesurera sur le plaisir goûté ; la confusion, sur la présomption et l'orgueil ; le dénuement, sur l'excès et l'abondance ; la faim et la soif, sur les délices et le rassasiement passés.

À toutes ces peines se joint l'éternité de la souffrance, qui en est comme le sceau et la clef. En effet, tout cela serait encore tolérable, s'il y avait une fin, parce que rien de ce qui finit ne saurait être appelé grand. Mais une peine qui n'a point de fin, qui n'a ni soulagement, ni trêve, ni diminution ; une peine où la victime n'a ni espoir de mourir un jour, ni de cesser de souffrir ; qui, au lieu de cette espérance, a la certitude de se voir dans un éternel bannissement, et dans une éternelle prison, c'est de quoi accabler l'esprit de quiconque le médite attentivement.

Cette peine est, sans contredit, le comble de toutes celles qu'on endure dans cet effroyable séjour. Car, si ces peines ne devaient durer qu'un temps limité, quand ce serait mille ans, cent mille ans, ou, comme dit un docteur, « s'ils pouvaient espérer de les voir finir après que l'on aurait épuisé toute l'eau de l'Océan, en en enlevant seulement une goutte tous les mille ans, ce serait encore pour eux une espèce de consolation. »
 
 

Mais il n'en est pas ainsi ; leurs peines égaleront l'éternité de Dieu, et la durée de leur misère, la durée de la gloire divine. Tant que Dieu vivra, ils mourront ; et quand Dieu cessera d'être ce qu'il est, ils cesseront d'être ce qu'ils sont.

Je vous en conjure donc, mon frère, méditez un peu sérieusement cette durée et cette éternité. Faites de cette méditation l'aliment de votre âme ; car l'éternelle Vérité vous crie dans son Évangile : « Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point (10). »
 
 
 
 

SAMEDI

Méditation sur le ciel
 
 

Ce jour, vous méditerez sur la gloire des bienheureux, afin d'exciter par là votre cœur au mépris du monde, et d'allumer en vous le désir d'être en leur compagnie.
 
 

Pour vous former quelque idée de la béatitude des saints, vous pourrez considérer cinq choses entre tant d'autres qui se rencontrent dans le divin séjour qu'ils habitent : l'excellence du séjour, la félicité de la compagnie, la vision de Dieu, la gloire des corps, enfin la parfaite réunion de tous les biens.

Considérez en premier lieu l'excellence du séjour, et d'abord quant à l'étendue. Qu'elle est admirable ! Quand l'homme réfléchit à ce fait, qu'il n'est pas une étoile du ciel qui ne soit incomparablement plus grande que toute la terre ; quand après cela, il lève les yeux au ciel, et qu'il y découvre une si étonnante multitude d'étoiles et de si vastes espaces vides qui en pourraient contenir un très grand nombre d'autres, il demeure immobile d'étonnement. Comment, en effet, ne resterait-il pas saisi, ravi hors de lui-même, en considérant l'immensité de ces espaces ? Et comment son ravissement ne redoublerait-il pas, quand il considère que tous ces mondes, que ce grand Dieu tira du néant, ne sont encore rien en comparaison de l'immensité du séjour qu'il nous destine ?

Quant à la beauté de ce séjour, il n'est pas de langage qui puisse la peindre. Si Dieu, dans cette vallée de larmes, dans ce lieu d'exil, créa des choses si admirables et d'une si grande beauté, que n'aura-t-il pas créé dans ce séjour qui est le sanctuaire de sa gloire, le trône de sa grandeur, le palais de sa majesté, la maison de ses élus, le paradis de toutes les délices ?
 
 

Après l'excellence du séjour, considérez la noblesse de ceux qui y habitent ; leur nombre, leur sainteté, leurs richesses, leur beauté, dépassent tout ce que la pensée peut en concevoir.

Saint Jean dit que la multitude des élus est si grande, que nul ne peut venir à bout de les compter. Saint Denis dit que le nombre des anges est si grand, qu'il dépasse, sans comparaison, celui de toutes les choses matérielles que renferme la terre. Saint Thomas, se conformant au sentiment de saint Denis, dit : De même que la grandeur des cieux l'emporte, sans proportion, sur celle de la terre ; de même la multitude de ces esprits glorieux l'emporte, avec la même supériorité, sur celle de toutes les choses matérielles qui sont renfermées en ce monde. Or, que peut-on concevoir de plus admirable ? Certes, c'est là une chose qui, bien approfondie, suffirait pour jeter tous les hommes dans le ravissement,
 
 

En outre, chacun de ces bienheureux esprits, même le moindre d'entre eux, est plus beau que tout ce monde visible. Que sera-ce donc de voir un nombre si prodigieux de ces esprits si beaux, de voir les perfections, les offices de chacun d'entre eux ? Là, les Anges portent les messages, les Archanges servent, les Principautés triomphent, les Puissances tressaillent d'allégresse les Dominations exercent l'empire, les Vertus resplendissent, les Trônes jettent des éclairs, les Chérubins envoient leurs lumières, les Séraphins brûlent, et tous chantent des cantiques de louanges à Dieu. Si la compagnie et le commerce des bons a tant de charme et de douceur, que sera-ce de traiter dans le ciel avec tant de saints, de s'entretenir avec les apôtres, de converser avec les prophètes, de communiquer avec les martyrs et tous les élus ? S'il y a tant de gloire à jouir de la compagnie des bons, que sera-ce de jouir de la compagnie et de la présence de Celui que louent les étoiles du matin, dont le soleil et la lune admirent la beauté, et devant qui se courbent de respect et d'amour les anges et tous ces esprits souverains ? Que sera-ce de voir ce bien universel en qui sont tous les biens, et ce monde supérieur en qui sont tous les mondes ? De voir Celui qui, étant un, est cependant toutes choses ; et qui, étant souverainement simple, embrasse toutes les perfections ? Si ce fut une si grande chose d'entendre et de voir le roi Salomon, que la reine de Saba disait : Bienheureux ceux qui vivent en votre présence et qui jouissent de votre sagesse ! Que sera-ce de voir ce grand Dieu dont Salomon ne fut que l'image, de contempler de ses propres yeux cette éternelle sagesse, cette infinie grandeur, cette inestimable beauté, cette bonté immense, et d'en jouir à jamais ? C'est là la gloire essentielle des saints ; c'est là la fin dernière, le terme suprême de tous nos désirs.
 
 

Considérez ensuite la gloire des corps. Ces quatre qualités feront leur éternel apanage : la subtilité, l'agilité, l'impassibilité, la clarté. Cette clarté sera si grande que le corps de chaque élu resplendira comme le soleil dans ce royaume de la gloire. Or, si un seul soleil placé au centre du ciel suffit pour donner la lumière et l'allégresse à tout cet univers, que feront tant de vivants soleils et tant de lampes inondant de leurs clartés ce divin séjour ?
 
 

Que dire maintenant de tous les autres biens qui s'y trouvent réunis ? Là, la santé, sans maladie ; la liberté, sans esclavage ; la beauté, sans ombre et sans défauts ; l'immortalité, sans atteinte de corruption ; l'abondance, sans besoins ; le repos, sans trouble ; la sécurité, sans crainte ; les connaissances, sans erreur ; le rassasiement, sans dégoût ; la joie, sans tristesse ; et l'honneur, sans contradiction. Là, nous dit saint Augustin, sera la véritable gloire, où nul ne sera loué par erreur ni par flatterie. Là, le véritable honneur, qui ne sera point refusé au digne, ni accordé à l'indigne. Là sera la véritable paix, où l'on n'aura rien à souffrir ni de soi ni des autres. La récompense de la vertu sera Celui qui donna la vertu, et se promit lui-même comme salaire et comme couronne de la vertu ; il sera éternellement contemplé face à face, il sera aimé d'un amour toujours nouveau et béni avec une ardeur toujours renaissante. Là, un séjour vaste, beau, resplendissant, sûr. Là, une compagnie parfaite et souverainement aimable. Là, un temps à souhait, et toujours le même, sans distinction de soir ni de matin ; c'est la durée simple de l'éternité qui persévère. Là, un perpétuel printemps qui, par la fraîcheur et l'haleine de l'Esprit-Saint, fleurit sans cesse. Là, tous sont dans l'allégresse ; là, tous bénissent et chantent ce souverain Bienfaiteur de qui émanent tous les dons, et par la largesse duquel ils vivent et règnent pour une éternité. Ô cité céleste, séjour sûr, terre, paradis de toutes les délices, peuple heureux, où l'on n'entend jamais aucune plainte, habitants paisibles, mortels fortunés à qui rien ne manque ! Ah ! Que ne puis-je en ce moment voir le terme de mon combat ! Oh ! Si mon exil touchait à sa fin ! Quand arrivera ce jour ? Quand viendrai-je, et quand me sera-t-il donné de paraître devant la face de mon Dieu ?
 
 
 
 

DIMANCHE

Méditation sur les bienfaits de Dieu
 
 

Ce jour, vous méditerez sur les bienfaits de Dieu pour lui en rendre grâces et pour vous embraser d'amour envers Celui qui vous a comblé de tant de biens. Quoique ces bienfaits soient innombrables, néanmoins il en est cinq principaux qui pourront être, d'une manière plus particulière, l'objet de votre méditation ; les voici : la création, la conservation, la rédemption, la vocation, enfin, les bienfaits particuliers et cachés.
 
 

Et d'abord, quant au bienfait de la création, considérez attentivement ce que vous étiez avant d'être tiré du néant, ce que Dieu fit pour vous, et ce qu'il vous donna avant aucun mérite de votre part. Ce corps avec ses membres et ses sens, cette âme si excellente avec ses trois nobles facultés, l'entendement, la mémoire, la volonté, c'est un pur don qu'il a fait à votre néant. Et remarquez bien que vous donner une âme de cette nature, c'était en même temps vous donner toutes choses ; car il n'y a aucune perfection, dans quelque créature que ce soit, que l'homme ne la possède à sa manière ; par où l'on voit qu'en nous dotant seulement de cette âme immortelle, Dieu, d'un seul coup, nous donnait le monde entier en apanage.
 
 

Quant au bienfait de la conservation, considérez combien votre être tout entier dépend de la providence divine, comment vous ne pourriez ni vivre un instant, ni faire un pas, si Dieu n'intervenait. Embrassant d'un regard toutes les choses de ce monde, admirez comment, dans sa bonté, Dieu les créa pour votre service, la mer, la terre, les oiseaux, les poissons, les animaux, les plantes, et jusqu'aux anges du ciel. Ce n'est pas tout : c'est lui qui vous donne la santé, les forces, la vie, la nourriture, avec tous les autres secours temporels. En outre, pesez avec beaucoup de réflexion les misères et les désastres où vous voyez chaque jour tomber d'autres hommes ; vous auriez pu, vous aussi, y tomber, si Dieu, dans sa bonté, ne vous en eût préservé.

Quant au bienfait de la rédemption, vous pouvez considérer deux choses : la première, le nombre et la grandeur des biens dont Dieu nous enrichit par ce mystère ; la seconde, le nombre et la grandeur des maux que ce divin Rédempteur souffrit en son corps et en son âme très sainte pour nous gagner ces biens. Afin de mieux sentir ce que vous devez à ce Seigneur, vous pouvez considérer ces quatre principales circonstances dans le mystère de sa sainte passion : Quel est celui qui souffre ? Que souffre-t-il ? Pour qui souffre-t-il ? Pour quelle cause souffre-t-il ?

— Quel est celui qui souffre ? C'est un Dieu. Que souffre-t-il ? Les plus grands tourments, les plus grandes ignominies que l'on endura jamais. Pour qui souffre-t-il ? Pour des créatures dignes de l'enfer, exécrables, et, par leurs œuvres, semblables aux démons eux-mêmes. Pour quelle cause souffre-t-il ? Ce n'est ni son profit, ni nos mérites qui lui font embrasser la croix, mais uniquement les entrailles de sa charité et de sa miséricorde.

Venons au bienfait de la vocation. Voyez combien est grande la grâce que Dieu vous a faite en vous mettant au nombre des chrétiens, en vous appelant à la foi par le baptême, et en vous donnant part aux autres sacrements. Si, après une vocation si sainte, vous avez eu le malheur de perdre l'innocence, et si alors il vous a retiré du péché, rendu à sa grâce et rétabli dans l'état de justice, comment pourrez-vous jamais lui témoigner assez de reconnaissance et d'amour pour un tel bienfait ? Quelle n'a pas été sa miséricorde à votre égard de vous attendre si longtemps, de supporter tant de péchés, de vous envoyer tant d'inspirations, et de ne pas trancher le fil de votre vie comme il l'a tranché pour d'autres qui étaient dans le même état que vous ! Au lieu de céder à sa justice, c'est lui, c'est ce Dieu de clémence qui vous a appelé du tombeau du péché par un cri si puissant de sa grâce, que vous vous êtes vu ressuscité de la mort à la vie, et que vous avez ouvert les yeux à la lumière. Comment enfin reconnaître la miséricorde dont il a usé envers vous depuis l'heureux moment de votre conversion, en vous donnant la grâce de ne pas revenir au péché, de vaincre l'ennemi et de persévérer dans le bien ?
 
 

Ce sont là des bienfaits publics et connus ; il en est d'autres qui sont secrets, et dont celui qui les a reçus possède seul la connaissance ; il y en a même qui sont tellement secrets, qu'ils se dérobent à la connaissance de celui qui les reçoit, et ne sont connus que de Celui de la main duquel ils partent. Combien de fois n'auriez-vous pas, en ce monde, mérité par votre orgueil ou par votre négligence, ou par votre ingratitude, que Dieu vous abandonnât comme il en a peut-être abandonné un grand nombre pour quelqu'une de ces causes ? Et cependant il ne l'a pas fait. Qui pourra dire combien de maux, combien d'occasions de péché le Seigneur a daigné prévenir par sa providence, en détruisant les trames de l'ennemi, en lui coupant le chemin, en empêchant ses menées et ses conseils ? Combien de fois n'aura-t-il pas fait pour chacun d'entre nous ce qu'il dit à saint Pierre : « Vois, Satan a souhaité avec ardeur de vous broyer tous par la tentation, pour vous passer au crible comme du froment ; mais j'ai prié pour toi, afin que ta foi ne succombe point. » Or, de tels secrets, qui peut les connaitre, sinon Dieu seul ?
 
 

Les bienfaits positifs, l'homme peut bien parfois les connaître ; mais les bienfaits privés, qui ne consistent point à nous enrichir de biens, mais à nous délivrer des maux, qui en aura la connaissance ? Pour ces bienfaits inconnus, comme pour les autres, il est juste que nous ne cessions jamais de rendre grâces au Seigneur, et que nous comprenions combien nous sommes insolvables à son égard, combien ce que nous pouvons lui payer est peu de chose en comparaison de nos dettes, puisque nous ne pouvons pas même comprendre ce que nous lui devons.
 
 

(1) Isaie, XL, 6

(2) Prov., XXIII, 21 et 32

(3) Gal., VI, 8

(4) Apoc., XXI, 21 ; 27

(5) Job, IX, 2, 3

(6) Isaie, X, 3

(7) Isaie, XXX, 27

(8) Matth., XXV, 41

(9) Job, XXIV, 19

(10) Luc., XXI, 33
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE III
 
 

Du temps que l’on doit donner aux méditations précédentes,

et du fruit qu’on en retire
 
 
 
 

Voilà, lecteur chrétien, les sept premières méditations dans lesquelles vous pouvez vous occuper et vous entretenir chaque jour de la semaine. Ce n'est pas que vous ne puissiez prendre d'autres sujets que ceux que je propose ; car, comme nous l'avons déjà dit, tout ce qui porte notre cœur à l'amour et à la crainte de Dieu, et à l'observation de ses commandements, est une excellente matière de méditation. Mais il y a deux raisons de signaler les méditations précédentes.

La première, parce qu'elles nous font approfondir les principaux mystères de notre foi et que ce sont les sujets qui, de leur nature, nous portent le plus efficacement aux sentiments que je viens de dire.

La seconde, afin que ceux qui commencent, et qui comme des enfants ont besoin de lait, trouvent ici toutes préparées et en ordre les choses qu'ils peuvent méditer ; et afin qu'ils ne marchent pas comme des étrangers dans des régions inconnues, incertains de la route à suivre, prenant tantôt un sujet de méditation, tantôt un autre, sans se fixer à aucun.
 
 

Il est encore bon de savoir que les méditations de cette première semaine sont très convenables, comme nous l'avons déjà dit, pour le commencement de la conversion, c'est-à-dire, lorsque l'homme revient à Dieu, parce qu'aIors il est très utile de commencer par toutes les choses qui peuvent nous exciter à la douleur, à l'horreur du péché, à la crainte de Dieu et au mépris du monde, qui sont les premiers pas à faire dans ce chemin. Pour cette raison, ceux qui commencent à servir Dieu, doivent s'exercer durant quelque temps dans la considération de ces sujets, afin qu'ils se fondent ainsi d'une manière plus solide dans les vertus et dans les sentiments dont nous avons parlé.
 
 
 
 
 
 
 

DEUXIÈME SÉRIE DE MÉDITATIONS

Pour chaque jour de la semaine
 
 

CHAPITRE IV
 
 

Manière de méditer la Passion
 
 

Voici maintenant sept méditations sur la passion, la résurrection et l'ascension de Notre-Seigneur, auxquelles on pourra ajouter les autres principaux mystères de sa très sainte vie.

Il faut remarquer ici qu'il y a six choses à méditer principalement dans la Passion de Jésus-Christ. La grandeur de ses souffrances, afin de nous émouvoir à la compassion ; la gravité de notre péché, qui est cause de ces souffrances, afin de l'avoir en horreur ; la grandeur du bienfait, afin d'en remercier le divin Maître ; l'excellence de la bonté et de la charité divines qui éclatent en ce mystère, afin de les aimer ; la convenance du mystère, afin de l'admirer ; enfin, les vertus de Jésus-Christ qui resplendissent dans le cours de sa passion, afin de les imiter.
 
 

Suivant cet enseignement, nous devons donc, lorsque nous allons méditer, exciter tour à tour notre cœur aux divers sentiments que nous venons de dire. Tantôt nous devons l'exciter à compatir aux douleurs de Jésus-Christ qui ont été les plus grandes du monde, tant à cause de la délicatesse de son corps et de l'excès de son amour, qu'à cause de l'absence de toute consolation où il les a endurées, comme nous l'avons dit plus haut. Tantôt nous devons tirer de la vue du divin Maître des motifs de douleur de nos péchés, en considérant qu'ils furent cause des tourments extraordinaires qu'il endura. Tantôt nous devons en tirer des motifs d'amour et de reconnaissance, en considérant la grandeur de l'amour qu'il nous manifesta, et la grandeur du bienfait par lequel il nous releva, nous rachetant d'une manière si surabondante, au prix de tant de souffrances pour lui, et avec un si ineffable avantage pour nous.
 
 

D'autres fois nous devons admirer la convenance du moyen que Dieu a pris pour guérir notre misère ; c'est-à-dire pour payer nos dettes pour nous secourir dans nos nécessités, pour nous mériter sa grâce, pour humilier notre orgueil, et pour nous porter au mépris du monde à l'amour de la croix, de la pauvreté, de la pénitence, des injures, et de toutes les peines qu’accompagnent d'ordinaire la vertu et la vie chrétiennes.
 
 

D'autres fois, il nous faut jeter les yeux sur les exemples des vertus qui resplendissent en sa très sainte vie et en sa très sainte mort, sur sa douceur, sur sa patience, sur son obéissance, sur sa miséricorde, sur sa pauvreté, sur sa pénitence, sur sa charité, sur son humilié, sur sa bénignité, sur sa modestie, et sur toutes les autres vertus, qui resplendissent dans toutes ses œuvres et toutes ses paroles, plus que les étoiles dans le firmament, afin d'imiter en quelque petite chose ce divin modèle ; de cette sorte, nous ferons fructifier l'esprit et la grâce qu'il lui a plu de nous donner pour cela, et nous irons ainsi de lui à lui. C'est là la plus haute et la plus utile manière de méditer la passion de Jésus-Christ, j'entends de la méditer par voie d'imitation. Car par là, nous pourrons arriver à la transformation, et nous pourrons dire avec l'Apôtre : « Je vis, non, ce n'est plus moi qui vis, c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » (Gal., II, 20.)

Mais de plus, il convient dans tous ces mystères, d'avoir toujours Jésus-Christ présent devant nos yeux, et de nous considérer nous-mêmes comme présents devant lui. Non-seulement nous devons méditer chacun des mystères de sa passion, mais nous devons encore en peser toutes les circonstances, et spécialement les quatre suivantes : Qui est celui qui souffre ? Pour qui souffre-t-il ? Comment souffre-t-il ? Pour quelle cause souffre-t-il ?

Qui est celui qui souffre ? C'est un Dieu tout-puissant, infini, immense, un Dieu en un mot qui possède toutes les perfections. Pour qui souffre-t-il ? Pour la créature la plus ingrate et la plus méconnaissante qui fut jamais. Comme souffre-t-il ? Avec une humilité, une charité, une bénignité, une douceur, une miséricorde, une patience, une modestie toutes divines. Pour quelle cause souffre-t-il ? Ce n'est pour aucun intérêt propre, ni parce que nous l'avons mérité, mais uniquement à cause de l'infinie bonté et de l'infinie miséricorde de son cœur.

Enfin l'on ne doit pas se contenter de méditer ses douleurs extérieures, il faut encore méditer, et avec beaucoup plus de soin, celles qu'il endure au dedans de lui-même ; parce que l'âme de Jésus-Christ offre à la contemplation un bien plus vaste champ que son corps sacré, soit sous le rapport du sentiment des souffrances, soit sous le rapport des autres sentiments qui remplissaient cette âme, et des pensées qui l'occupaient.

Après ce petit préambule, commençons à reprendre et à mettre par ordre les mystères de la sainte Passion.
 
 

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MÉDITATIONS SUR LA PASSION

LA RÉSURRECTION ET L'ASCENSION DE NOTRE-SEIGNEUR
 
 
 
 

LUNDI

Méditation sur le lavement des pieds et l'institution du Très-Saint-Sacrement
 
 

En ce jour, après le signe de croix et la préparation déjà indiquée, vous méditerez sur Notre-Seigneur lavant les pieds à ses disciples, et instituant le très-saint Sacrement.

Considère, ô mon âme, dans cette cène la ravissante douceur, l'ineffable bonté de ton Jésus ; vois l'inestimable exemple d'humilité qu'il te donne, en se levant de table et en lavant les pieds à ses disciples.
 
 

Ô bon Jésus, que faites-vous ? Ô doux Jésus, pourquoi votre majesté s'abaisse-t-elle à un tel point ! Ô mon âme, qu'aurais-tu senti si tu avais vu ton Dieu à genoux devant les pieds des hommes, surtout devant les pieds de Judas ? Cruel, comment ton cœur ne s'amollit-il pas en présence d'une si grande humilité ? Comment tes entrailles ne se brisent-elles pas en présence d'une si touchante mansuétude ? Est-il possible que tu aies résolu de vendre ce très doux agneau ? Est-il possible que la componction ne pénètre pas ton âme à la vue de cet exemple ? Ô blanches et belles mains, comment pouvez-vous toucher des pieds si souillés et si abominables ? Ô très pures mains, comment ne reculez-vous pas d'horreur en lavant ces pieds dégoûtants de la boue du crime, et qui ont couru les chemins de la trahison pour trafiquer de votre sang ? Ô apôtres bienheureux, comment ne tremblez-vous pas en voyant cet excès d'humilité ? Pierre, que fais-tu ? Consentiras-tu par hasard que le Seigneur de la majesté te lave les pieds ? Saisi d'étonnement et comme hors de lui-même, dès qu'il a vu le Seigneur à genoux devant lui, il commence à lui dire : « Eh ! Quoi, Seigneur, c'est vous qui me lavez les pieds ? N'êtes-vous pas le Fils du Dieu vivant ? N'êtes-vous pas le Créateur du monde ? N'êtes-vous pas la beauté du ciel ? Le paradis des anges ? Le salut des hommes ? La splendeur de la gloire du Père ? La fontaine de la sagesse de Dieu, dans les hauteurs du ciel ? Et c'est vous qui voulez me laver les pieds ! Vous, Seigneur de tant de majesté et de gloire, vous voulez me rendre un office si humiliant et si bas ! »
 
 

Considérez aussi comment cet adorable Maître, en achevant de laver les pieds, les essuie avec ce linge dont il était ceint ; pénétrez plus avant avec les yeux de l'âme, et dans ce mystère vous verrez représenté au vif le témoignage de notre rédemption. Voyez comme ce linge prenant tout ce qu'avaient d'immonde ces pieds souillés, ils demeurèrent propres, tandis que le linge mystérieux, après cet office, gardait toutes les taches et toutes les souillures. Quoi de plus souillé que l'homme conçu dans le péché ? Et quoi de plus pur et de plus beau que le Christ conçu de l'Esprit-Saint ?
 
 

Mon Bien-Aimé est blanc, mais il a aussi l'éclat vermeil de la rose, dit l'Épouse des Cantiques, et il est choisi entre mille. C'est ce Bien-Aimé si beau et si pur qui a voulu recevoir en lui toutes les taches et toutes les souillures de nos âmes ; mais ce qu'il enlève à ces âmes, qu'il laisse pures et affranchies, il le garde sur la croix, et c'est ce qui le fait paraître à nos yeux si flétri et si défiguré.

Méditez ensuite ces paroles par lesquelles le Sauveur met fin à cette histoire : Je vous ai donné l'exemple, afin que vous fassiez comme vous m'avez vu faire. Il ne faut pas seulement rapporter ces paroles à ce mystère et à cet exemple d'humilité, mais encore à toutes les œuvres et à la vie entière de Jésus-Christ ; car elle est le modèle le plus accompli de toutes les vertus, et en particulier de celle qui se montre si bien à nous dans ce mystère.
 
 
 
 

De l’institution du Très-Saint Sacrement
 
 

Pour comprendre quelque chose de ce mystère, il faut présupposer qu'il n'y a point de langue sur la terre qui puisse exprimer la grandeur de l'amour que Jésus-Christ porte à l'Église, son épouse, et par conséquent à chacune des âmes qui sont en état de grâce, parce que chacune d'elles est aussi son épouse. Étant donc sur le point de quitter cette vie et de priver de sa présence l'Église, son épouse, ce très doux Époux, de crainte que cette séparation ne fût pour elle une cause d'oubli, lui laissa pour mémorial ce très saint Sacrement, dans lequel il restait lui-même, ne voulant pas qu'entre lui et elle, il y eût, pour le rendre sans cesse présent à son souvenir, d'autre gage d'amour que lui-même. Le céleste Époux voulait aussi, durant une si longue absence, laisser à son épouse une compagnie, afin qu'elle ne demeurât pas seule ; il lui laissa celle de ce sacrement où il réside lui-même, lui donnant ainsi la meilleure compagnie qu'il pût lui laisser.

Il voulait aussi, en ce moment, aller souffrir la mort pour son épouse, la racheter et l'enrichir du prix de son sang ; et afin qu'elle pût à son gré jouir de ce trésor, il lui en laissa les clefs dans ce sacrement ; « car, comme dit saint Chrysostome, toutes les fois que nous nous en approchons , nous devons penser que nous portons nos bouches au côté de Jésus-Christ, que nous nous abreuvons à la source de son précieux sang, et que nous nous rendons participants de ce divin trésor. » Ce céleste Époux désirait aussi d'être aimé d'un grand amour par son épouse ; et, dans ce dessein, il institua cette mystérieuse nourriture, consacrée par des paroles telles, que quiconque la reçoit dignement, est aussitôt touché et blessé de cet amour.
 
 

Il souhaitait, de plus, rassurer son épouse, et lui donner des gages de la possession éternelle de son royaume, afin que, par l'espérance de ce bonheur, elle traversât avec allégresse toutes les tribulations et toutes les souffrances de cette vie. Et, voulant que l'épouse vécût dans une espérance certaine de ces biens éternels, il lui en laissa pour gage sur la terre cet ineffable trésor, qui vaut autant que tout ce qu'elle espère dans le ciel, afin qu'elle ne doutât jamais que son Dieu ne lui donnât un jour, dans la gloire où elle vivra en esprit, ce même trésor dont il l'avait enrichie dans cette vallée de larmes, où elle vit dans l'infirmité de la chair.

Il voulait aussi, à l'heure de sa mort, faire un testament, et léguer à son épouse quelque don signalé qui fût sa consolation en cet exil ; et il lui laissa cet adorable sacrement comme le don le plus précieux et le plus avantageux dont il pût l'enrichir, puisque, avec ce don, il lui laissait son Dieu.
 
 

Enfin il voulait laisser à nos âmes un aliment pour les soutenir et les faire vivre, parce qu'elles n'ont pas moins besoin de nourriture pour vivre d'une vie spirituelle, que le corps pour vivre d'une vie corporelle. C'est pour ce sujet que ce sage médecin, qui connaissait bien notre faiblesse, institua ce sacrement sous forme de nourriture, afin que la forme même sous laquelle il l'instituait nous déclarât hautement l'effet qu'il opérait, et le besoin qu'en avaient nos âmes, qui ne peuvent pas plus vivre sans ce divin aliment, que le corps sans la nourriture qui lui est propre.
 
 
 
 

MARDI

Méditation sur l'oraison du jardin, sur la prise de notre Seigneur

et son entrée dans la maison d’Anne
 
 

En ce jour, vous méditerez sur l'oraison du jardin, sur la prise de Notre-Seigneur, sur son entrée dans la maison d'Anne, et sur l'affront qu'il y reçut.

Considérez comment le divin Maitre, après avoir terminé cette mystérieuse cène, s'en alla avec ses disciples à la montagne des Oliviers, pour prier avant d'entrer dans le combat de sa passion. Par là, il voulait nous enseigner, que, dans toutes les peines et les tentations de cette vie, nous devons toujours recourir à la prière, comme à une ancre assurée au milieu de la tempête. Par son efficacité, ou bien nous serons délivrés du poids de la tribulation, ou bien nous recevrons des forces pour le soutenir, ce qui est une nouvelle grâce plus grande. Le Seigneur, pour avoir une compagnie durant le chemin, prit avec lui les trois disciples qu'il chérissait le plus, saint Pierre, saint Jacques, saint Jean ; comme ils avaient été témoins de sa glorieuse transfiguration, il voulait qu'ils vissent de même la figure si différente que son amour pour les hommes allait faire prendre à Celui qui leur avait apparu si resplendissant de gloire au Thabor. Afin de leur faire comprendre que les souffrances de son âme n'étaient pas moindres que celles qui commençaient à paraître au dehors, il leur dit ces paroles empreintes d'une si profonde douleur : « Mon âme est triste jusqu'à la mort. Attendez ici, et veillez avec moi (1). » Ayant dit ces paroles, il s'éloigna des disciples à la distance d'un jet de pierre, et, prosterné contre terre, avec un très grand respect, il commença à prier, disant : « Mon Père, s'il est possible, que ce calice passe loin de moi ; cependant qu'il soit fait, non selon ma volonté, mais selon la vôtre (2). » Ayant fait cette prière trois fois, à la troisième, il entra dans une telle agonie, qu'il commença à suer des gouttes de sang qui coulaient avec abondance de son corps sacré, et tombaient à terre. Considérez attentivement ce bon Maître, dans ce mystère si douloureux. Là, il se représente tous les tourments qu'il va souffrir ; il voit de la manière la plus distincte les douleurs si cruelles que l'on prépare au plus délicat de tous les corps ; il voit tous les péchés du monde pour lesquels il souffrait, et en même temps l'ingratitude de tant d'âmes qui ne devaient ni reconnaître un tel bienfait, ni profiter d'un remède si grand et qui coûtait si cher. À cette vue, son âme est brisée par de telles angoisses, ses sens, son organisation si délicate, reçoivent une secousse si profonde, que les forces et toute l'harmonie de ce corps en demeurent troublées. Cette chair bénie s'ouvre de toutes parts, donne un libre passage au sang qui, de tous les membres, coule en telle abondance, qu'il ruisselle jusqu'à terre.
 
 

Si la chair, qui n'endurait que par contrecoup ces douleurs, en était là, que devait-il se passer dans l'âme qui les endurait directement ! Quand la prière du jardin est terminée, arrive ce faux ami, à la tête d'une infernale cohorte. Après avoir abdiqué l'apostolat, il s'est fait le chef et le capitaine de l'armée de Satan. Considérez comment il marche sans honte le premier, et comment, arrivé près du bon Maître, il le vend par un perfide baiser. À cette heure, le Seigneur dit à ceux qui venaient pour le prendre : « Vous êtes venus à moi, comme à un voleur, avec des épées et des lances ; j'étais au milieu de vous, chaque jour, dans le temple, et vous n'avez pas mis la main sur moi ; mais cette heure est la vôtre, et celle de la puissance des ténèbres (3). » C'est là un mystère qui doit jeter l'âme dans une bien grande admiration. Quoi de plus étonnant que de voir le Fils de Dieu prendre la ressemblance, non-seulement d'un pécheur, mais encore celle d'un réprouvé ? « Celle-ci est votre heure, dit-il, et celle de la puissance des ténèbres. » L'on infère de ces paroles que, pendant cette heure, ce très innocent Agneau fut livré au pouvoir des princes des ténèbres, qui sont les démons, pour qu'ils lui fissent subir, par le moyen de leurs ministres, tous les tourments et toutes les cruautés qu'ils voudraient. Vous qui méditez ceci, mesurez maintenant du regard jusqu'où voulut descendre, par amour pour vous, cette haute majesté d'un Dieu, puisqu'il descendit jusqu'au dernier de tous les maux, qui est d'être livré au pouvoir des démons. C'était la peine que méritaient vos péchés ; pour vous en délivrer, il voulut s'y soumettre et l'endurer.
 
 

Après ces paroles, cette troupe de loups affamés fond sur ce doux Agneau : les uns le saisissent d'un côté, les autres d'un autre, chacun comme il peut. Avec quelle inhumanité ils le traitent ! Quelles paroles insultantes ils lui adressent ! Que de coups ils déchargent sur lui ! Avec quelle violence ils l'entrainent ! Quels cris ils jettent ! Quelles horribles clameurs ! On dirait des vainqueurs qui ont saisi leur proie. Ils prennent ces saintes mains, qui un peu auparavant avaient opéré tant de miracles, et les attachent par des nœuds si forts, que la chair des bras en est déchirée et que le sang jaillit. C'est ainsi qu'ils le mènent par les voies publiques, lié et couvert d'ignominie. Considérez bien attentivement comment il parcourt ce chemin, abandonné de ses disciples, accompagné de ses ennemis, forcé de hâter le pas, manquant d'haleine, les traits altérés, le visage enflammé et rouge par la précipitation de la marche. Au milieu de traitements si indignes, contemplez la modestie de sa figure, la dignité de son regard, et ce visage divin qui, au milieu de toutes les insultes du monde, ne put jamais être obscurci.

Suivez le divin Maître à la maison d'Anne. Là, répondant avec respect à la demande que lui adresse le pontife, sur ses disciples et sur sa doctrine, un de ces misérables qui étaient présents lui décharge un grand soufflet au visage, en lui disant : « Est-ce ainsi que tu réponds au pontife ? » Le Sauveur se contente de lui dire : « Si j'ai mal parlé, montrez en quoi ; et si j'ai bien parlé, pourquoi me frappez-vous (4) ? »
 
 

Ô mon âme ! Considère bien ici, non-seulement la douceur de cette réponse, mais encore ce visage meurtri et coloré par la violence du coup, la modestie de ces yeux si sereins, ce front si calme, et, à l'intérieur, cette âme très-sainte, si humble et si disposée à présenter l'autre joue, si le bourreau le demandait.
 
 
 
 

MERCREDI

Méditation sur les outrages faits à Notre-Seigneur dans la maison de Caïphe,

sur le reniement de saint Pierre et sur la flagellation
 
 

En ce jour vous considérerez le Seigneur en présence de Caïphe, ce qu'il endura cette nuit, le reniement de saint Pierre, et la flagellation à la colonne.

Considérez d'abord comment le Seigneur est conduit de la maison d'Anne à celle du pontife Caïphe, où il est juste que vous le suiviez. Là, vous verrez éclipsé le Soleil de justice, et couvert de crachats ce visage divin que les anges ne se rassasient pas de contempler. Adjuré au nom de son Père de dire qui il était, le Sauveur répond d'une manière digne de lui ; mais ces malheureux, qui ne méritaient pas d'entendre une si haute réponse, s'aveuglent à l'éclat d'une si vive lumière. Se tournant contre le Sauveur comme des bêtes féroces, ils font éclater contre lui toute leur colère et leur rage : là, tous à l'envi déchargent sur ses joues les plus rudes soufflets, et les coups les plus violents sur sa tête. Ils osent, avec leurs bouches infernales, cracher sur ce visage divin. Ils lui couvrent les yeux avec un bandeau, et lui donnant de cruels soufflets, ils se jouent de lui, disant : Devine qui t'a frappé. Ô humilité ! Ô admirable patience du Fils de Dieu ! Ô beauté des anges ! Était-ce donc là un visage sur qui dussent tomber des crachats ? C'est vers le coin le plus vil que les hommes se tournent quand ils veulent cracher, et dans tout ce palais, il ne se trouve donc pas un endroit plus vil que le visage de mon Dieu, pour être ainsi souillé par le dernier des outrages ? Comment ne t'humilies-tu pas à cet exemple, toi qui n'es que cendre et que poussière ?
 
 

Considérez ensuite les tourments qu'endura le Sauveur durant toute cette nuit si douloureuse. Les soldats qui le gardaient se faisaient un jeu sacrilège de sa personne, au rapport de saint Luc ; et, pour vaincre le sommeil de la nuit, ils ne cessaient de l'accabler des plus amères dérisions, et de se jouer du Seigneur de la gloire.

Vois, ô mon âme, comme ton très doux Époux sert là de but pour recevoir les flèches de tant de coups et de soufflets qu'on lui donne. Ô nuit cruelle ! Ô nuit accablante et sans repos ! Durant ces longues heures, ô mon doux Jésus, vous ne dormiez point, et vos bourreaux ne dormaient pas non plus : les cruels, ils mettaient leur repos à multiplier vos tourments. La nuit a été faite pour que toutes les créatures prissent leur repos, afin que les sens et les membres fatigués des travaux du jour, trouvassent dans le sommeil une vigueur nouvelle ; et ce temps de la nuit, ces pervers le prennent, ô mon tendre Maître, pour tourmenter tous vos membres et tous vos sens, en blessant votre corps, en affligeant votre âme, en liant vos mains, en souffletant vos joues, en crachant sur votre visage, en torturant votre ouïe par l'insulte et le blasphème ; ils veulent, les inhumains, que dans le temps où tous les membres ont coutume de se reposer, tous en vous aient leurs souffrances et leurs tortures ! Que ces chants du matin étaient différents de ceux que les chœurs des anges, à la même heure, vous faisaient entendre dans le ciel ! Là ils disent : Saint ! Saint ! Saint ! Ici l'on dit : Qu'il meure ! Qu’il meure ! Crucifiez-le ! Crucifiez-le ! Ô anges du paradis qui entendiez ces deux voix, que devait-il se passer en vous, en voyant si maltraité sur la terre Celui que vous traitez avec un souverain respect dans le ciel ? Qu'éprouviez-vous en voyant que Dieu souffrait de tels tourments pour ceux-là mêmes qui les lui faisaient souffrir ? Qui jamais entendit parler d'un tel excès de charité, qui fait que l'on meurt pour arracher à la mort celui de qui l'on reçoit le coup mortel ?

Les tourments de cette nuit douloureuse s'accrurent encore par le reniement de saint Pierre. Cet ami qui vivait dans une si intime familiarité avec le Sauveur, ce disciple choisi pour être témoin de la gloire de la transfiguration ; lui, honoré par-dessus tous les autres, par la primauté dans l'Église ; c'est lui qui, le premier de tous, non pas une, mais trois fois, en présence du Seigneur lui-même, jure et atteste par un faux serment qu'il ne le connaît point, et qu'il ne sait point qui il est. Ô Pierre, est-il donc un si méchant homme, Celui qui est là, que ce soit à tes yeux une si grande honte même de l'avoir connu ? Entends-le bien ! Par une telle conduite, le premier, tu portes contre lui la sentence de condamnation, avant les pontifes eux-mêmes, car tu fais naître la pensée que ton Maître est tel, que c'est un déshonneur pour toi seulement de le connaître. Peut-il y avoir une plus grande injure que celle-là ? Ce fut alors que le Sauveur se tourna, qu'il regarda Pierre, et que ses yeux rappelèrent cette brebis qui s'était perdue. Ô regard de mystérieuse puissance ! Ô regard silencieux, mais divinement expressif ! Pierre sut entendre ce langage et cette voix : le chant du coq n'avait pu le réveiller ; mais, à la voix de ce regard, il sort de son sommeil. Non-seulement les yeux de Jésus-Christ parlent, mais ils opèrent ; les larmes de Pierre en sont la preuve, larmes fortunées qui ne coulèrent pas tant des yeux de Pierre que des yeux de Jésus-Christ.

Après toutes ces injures, considérez les coups de verge que le Sauveur endura à la colonne. Le juge, voyant qu'il ne pouvait apaiser la furie de ces bêtes féroces possédées de la haine de l'enfer, résolut de faire subir à ce très doux Agneau un si effroyable châtiment, que la rage de ces cœurs si cruels en fût enfin satisfaite ; il espérait que, contents de cela, ils ne demanderaient plus sa mort. Entre maintenant, ô mon âme, entre en esprit dans le prétoire de Pilate. Prépare-toi à répandre des larmes, car il en faut, et beaucoup, pour ce que tu vas voir et entendre. Regarde comme ces cruels et vils bourreaux dépouillent le Sauveur de ses habits, avec la dernière inhumanité, et comme il se les laisse enlever avec une ineffable humilité, sans ouvrir la bouche ni répondre une seule parole à tant d'insultants traitements dont il était l'objet. Regarde comment bientôt ils attachent ce saint corps à une colonne, afin de pouvoir le blesser à plaisir, là où ils voudraient, et de la manière qu'ils voudraient. Vois combien était seul le Seigneur des anges au milieu de si cruels bourreaux, n'ayant ni protecteurs, ni défenseurs qui se déclarassent pour lui, ne rencontrant pas même des yeux dans lesquels il pût lire un sentiment de compassion. Regarde comment ils commencent, sans perdre un moment, et de la manière la plus cruelle, à frapper avec leurs verges et leurs cordes hérissées de nœuds, ces chairs infiniment délicates ; comment les coups succèdent aux coups, comme les plaies s'ajoutent aux plaies, et les blessures aux blessures. Quel spectacle ! Bientôt ce corps très saint se couvre de tumeurs livides, les chairs se déchirent, le sang jaillit et s'échappe en ruisseaux de toutes parts. Mais que sera-ce surtout de voir cette grande plaie qui s'est ouverte entre les épaules, parce que c'était là principalement que tombaient tous les coups !

Cette sanglante flagellation terminée, considérez comment le Sauveur couvre son corps, comment il va dans tout ce palais, cherchant ses habits en présence de ces cruels bourreaux, sans que personne le serve ni vienne à son secours ; sans que personne lui présente ni eau rafraîchissante, ni remède pour ses blessures, comme on a coutume de le faire pour ceux qui sont ainsi couverts de plaies.

Tous ces tourments du divin Maître sont faits pour exciter en nous une grande douleur et une vive reconnaissance ; ils doivent être aussi l'objet d'une profonde méditation.
 
 
 
 

JEUDI

Méditation sur le couronnement d'épines, sur l’Ecce Homo,

sur Notre-Seigneur portant sa croix et rencontrant sa sainte Mère
 
 

En ce jour, vous méditerez sur le couronnement d’épines, sur l'état où était le Seigneur lorsque Pilate dit aux Juifs : Voilà l'Homme ! Vous le considérerez ensuite portant sa croix, et rencontrant sa très sainte Mère.

Les paroles de l'Épouse dans le livre des Cantiques nous invitent à la considération de ces mystères si douloureux : « Sortez, dit-elle, filles de Jérusalem, et voyez le roi Salomon avec la couronne dont le couronna sa mère au jour de ses fiançailles et au jour de l'allégresse de son cœur (5). »
 
 

Ô mon âme, que fais-tu ? Ô mon cœur, que penses-tu ? Et toi, ma langue, comment es-tu muette ? Ô mon très-doux Sauveur, lorsque j'ouvre les yeux et que j'aperçois le tableau si douloureux que me présente ce mystère, je sens mon cœur se briser. Eh quoi ! Seigneur, n'était-ce donc pas assez des coups de fouet de la colonne, de votre mort prochaine, et de tant de sang répandu ? Fallait-il encore que les épines fissent violemment couler le sang qu'avait épargné la flagellation ! Ô mon âme, pour sentir un peu ce mystère de douleur, rappelle-toi d'abord l'image de cet adorable Maître avant sa passion, la souveraine excellence de ses vertus, et considère ensuite l'état où il est ici réduit. Oui, commence par contempler la grandeur de sa beauté, la modestie de ses yeux, la douceur de ses paroles, son autorité, sa mansuétude, sa sérénité et cet air divin qui commande tant de respect ; puis, quand tu auras ainsi reposé tes regards sur une figure si achevée, et que tu te seras enivrée de cette vue, viens considérer ton adorable Maître tel qu'il se montre ici, couvert de ce lambeau dérisoire de pourpre, le roseau pour sceptre royal à la main, cet horrible diadème sur la tête ; contemple ces yeux presque éteints, ce visage d'un mort, cette figure toute couverte de sang et salie par les crachats que ces misérables n'ont pas eu horreur de vomir contre lui. Considère-le bien tout entier, et au dedans et au dehors, le cœur traversé par les douleurs comme par un glaive, et le corps partout sillonné de blessures. Vois ton doux Maître abandonné de ses disciples, poursuivi par les Juifs, servant de jouet aux soldats, méprisé des pontifes, renvoyé avec dédain par un roi inique, accusé injustement, et destitué de tout appui humain. Ne considérez point cela comme une chose passée, mais comme présente, non comme une douleur étrangère, mais comme votre propre douleur. Mettez-vous vous-même à la place de celui qui souffre, et faites-vous une idée de ce que l'on vous ferait souffrir si, à un endroit aussi sensible que la tête, on enfonçait des épines nombreuses et aiguës qui pénétrassent jusqu'aux os. Que dis-je, des épines ? Quand ce ne serait qu'une piqûre d'épingle, à peine pourriez-vous l'endurer. Que devait donc souffrir cette tête de la plus délicate organisation qui fut jamais, quand on lui faisait endurer un tel genre de tourment ? Après que les épines ont été ainsi enfoncées autour de la tête du Sauveur, après qu'il a servi de jouet, le juge le prend par la main, et, dans l'horrible état où il est réduit, il le montre aux yeux du peuple transporté de fureur, et leur dit : Ecce Homo, voilà l'Homme, comme s'il disait : Si c'est par envie que vous demandiez sa mort, le voilà maintenant dans un état qui n'excite plus la jalousie, mais la compassion ; vous aviez peur qu'il ne se fît roi : le voilà si défiguré, qu'à peine il paraît un homme. Qu'avez-vous à craindre de ces mains liées ? Cet homme a été battu de verges, que demandez-vous de plus de lui ?
 
 

Par là tu peux te former une idée, ô mon âme, de l'état dans lequel parut alors le Sauveur, puisque le juge crut qu'il suffisait de le montrer pour briser le cœur de pareils ennemis. Comprends aussi combien il est indigne qu'un chrétien n'ait pas compassion des douleurs de Jésus-Christ, puisqu'elles étaient si grandes, qu'au jugement de Pilate, elles devaient amollir des cœurs si endurcis.

Voyant cependant que tous les supplices qu'on avait fait subir à ce très-doux Agneau ne suffisaient pas pour adoucir la fureur de ses ennemis, le juge rentre au prétoire et s'assied sur son tribunal pour prononcer la sentence définitive sur cette cause.
 
 

Déjà, aux portes, était la croix, instrument du supplice ; déjà commençait à se déployer en l'air ce redoutable étendard menaçant la tête du Sauveur. La cruelle sentence est enfin prononcée, elle est promulguée ; soudain les ennemis ajoutent cruauté à cruauté ; ils chargent sur ses épaules si meurtries, si déchirées par les coups de verge, le bois pesant de la croix. Ce tendre Sauveur ne refuse pas néanmoins de se courber sous ce fardeau qui n'était autre que celui de tous nos péchés ; que dis-je ? Par amour pour nous, il embrasse la croix avec une charité et .une obéissance infinies.
 
 

L'innocent Isaac s'achemine donc vers le lieu du sacrifice avec ce fardeau si accablant sur ses épaules si affaiblies. Une grande multitude le suit ; là sont aussi plusieurs pieuses femmes qui l'accompagnent de leurs larmes. Et qui aurait pu ne pas verser des pleurs à la vue du Roi des anges gravissant la montagne du Calvaire avec une charge si pesante, les genoux tremblants, le corps incliné, les yeux modestes, le visage ensanglanté, avec cette guirlande à la tête, au milieu de ces honteuses clameurs et de ces vociférations que l'on proférait contre lui ?

Cependant, ô mon âme, détourne quelques instants tes regards de ce cruel spectacle ; va en toute hâte, navrée de douleur, exhalant tes gémissements et tes plaintes, va à la demeure de la Vierge ; dès que tu seras en sa présence, tombe à ses pieds, et dis-lui avec l'accent de la plus amère douleur :« Ô Souveraine des Anges, Reine du ciel, Porte du paradis, Avocate du monde et Refuge des pécheurs, Salut des justes, Allégresse des saints, Maîtresse des vertus, Miroir de pureté, Gardienne de la chasteté, Modèle de patience et vivant abrégé de toute perfection ! Grâce, grâce, ma Souveraine ! Pourquoi ma vie a-t-elle été conservée jusqu'à cette heure ? Comment puis-je vivre, ayant vu de mes yeux ce que j'ai vu ? Pourquoi en dire davantage ? Je viens de quitter votre Fils unique et mon Maître ; il est entre les mains de ses ennemis, il porte sur ses épaules une croix sur laquelle il va être immolé. »
 
 

Qui pourrait jamais comprendre jusqu'où alla en ce moment la douleur de la Vierge ? Elle sentit son âme défaillir ; son visage et son corps virginal se couvrirent d'une sueur mortelle qui aurait dû lui ôter la vie, si Dieu, par un miracle ne l'eût réservée à un plus grand martyre, comme aussi à une plus grande couronne.

La Vierge se lève donc pour aller à la recherche de son Fils : le désir de le voir lui rend les forces que la douleur lui enlevait. Elle entend de loin le bruit des armes, le tumulte de la multitude, le cri des hérauts publics qui annonçaient la marche de la victime. Bientôt elle aperçoit les fers des lances et des piques qui brillaient en l'air ; elle trouve des gouttes et une trace de sang : c'en est assez pour suivre les pas de son Fils, elle n'a pas besoin d'autre guide. Elle approche de plus en plus de ce Fils bien-aimé, elle lève ses yeux obscurcis par la douleur et l'ombre de la mort, et cherche à découvrir ce Bien-Aimé de son âme. Ô amour, ô crainte du cœur de Marie ! D’un côté elle désirait de le voir, mais d'un autre, elle ne pouvait se résoudre à le voir dans un si lamentable état. Enfin, elle arrive à un endroit d'où elle peut découvrir son Fils ; leurs yeux se rencontrent, et ce regard d'ineffable compassion et d'ineffable amour perce leurs cœurs, et fait à leurs âmes mourantes la plus profonde blessure. Les langues étaient muettes, mais les cœurs se parlaient, et celui de ce très doux Fils disait à celui de sa Mère : « Pourquoi êtes-vous venue ici, ô ma Colombe, ô ma Bien-Aimée et ma Mère ? Votre douleur accroît la mienne, et vos tourments percent mon cœur. Retournez, mère chérie, retournez à votre demeure. Il ne convient pas à votre modestie et à votre pureté virginale de se trouver dans la compagnie d'homicides et de voleurs. »

Voilà les paroles, et d'autres plus touchantes encore, que durent s'adresser ces deux cœurs si remplis de compassion l'un pour l'autre. De cette manière, se fit ce cruel chemin jusqu'au lieu où l'on allait dresser la croix.
 
 
 
 

VENDREDI

Méditation sur le crucifiement et les sept dernières paroles de Notre-Seigneur
 
 

En ce jour, vous contemplerez le mystère de la Croix, et vous méditerez les sept dernières paroles de Notre-Seigneur.

Réveille-toi maintenant, ô mon âme, et commence à penser au mystère de la sainte Croix dont le fruit a réparé le mal que nous avait fait le fruit empoisonné de l'arbre défendu. Vois d'abord ce qui se passe dès que le Sauveur est arrivé au lieu du supplice. Afin de rendre sa mort plus honteuse, ses pervers ennemis le dépouillent de tous ses vêtements, lui enlevant jusqu'à sa tunique intérieure, laquelle depuis le haut jusqu'en bas n'était qu'un seul tissu, sans aucune couture. Considère avec quelle douceur ce très innocent Agneau se laisse déchirer sans ouvrir la bouche ni dire une seule parole contre ceux qui le traitent ainsi ; c'était au contraire de bon cœur qu'il consentait à être dépouillé de ses vêtements, et à subir toutes les hontes de la nudité, afin de couvrir par ses propres vêtements, bien mieux qu'avec les feuilles du figuier, la nudité où nous étions tombés par le péché de nos premiers pères.

Quelques docteurs disent que pour enlever au Seigneur cette tunique, on commença par lui arracher avec une grande cruauté la couronne d'épines qu'il avait à la tête, et que quand on l'eut dépouillé, on la lui remit en enfonçant une seconde fois les épines jusqu'au cerveau, ce qui dut lui causer une indicible souffrance. Il est à croire que ses bourreaux usèrent envers lui de cette cruauté, eux qui lui en firent subir tant d'autres et de si inhumaines dans le cours de sa passion ; que ne nous donne pas à entendre l'Évangéliste quand il dit qu'ils firent de lui tout ce qu'ils voulurent ? Comme la tunique était collée aux plaies reçues à la colonne, que le sang en était déjà glacé et ne formait qu'un même tissu avec elle, quand ils voulurent l'en dépouiller, ces cruels, sans entrailles, sans compassion, la lui arrachèrent d'un coup et avec tant de violence, qu'ils rouvrirent et renouvelèrent toutes les plaies de la flagellation ; de telle sorte que le saint corps resta de toutes parts ouvert, privé de son harmonie naturelle, et changé tout entier en une grande plaie qui, de tous côtés, laissait couler du sang.
 
 

Considère ici, ô mon âme, la hauteur de la bonté et de la miséricorde de Dieu, qui dans ce mystère, resplendissent d'une manière si visible. Vois comment celui qui revêt le ciel de nuages, et les champs de fleurs et de beauté, se trouve ici dépouillé de tous ses vêtements. Imagine quel froid dut souffrir ce saint corps, étant, comme il était, tout sillonné de blessures. Non-seulement ses habits lui ont été arrachés avec violence, mais sa chair même a volé en lambeaux sous les coups redoublés des verges. De la tête aux pieds, ce ne sont que des plaies ouvertes. Saint Pierre, avec ses vêtements et sa chaussure, avait souffert du froid la nuit précédente ; combien plus dut le sentir ce corps si délicat, entr'ouvert par tant de blessures, et sans aucun vêtement !
 
 

Considère ensuite, ô mon âme, comment le Seigneur fut attaché à la croix avec des clous, et la douleur qu'il devait ressentir pendant qu'on faisait entrer ces clous si forts et si acérés dans les plus sensibles et les plus délicates parties du corps le plus délicat qui fut jamais. Considère aussi le martyre que devait endurer la Vierge, quand elle voyait de ses yeux, qu'elle entendait de ses oreilles, ces coups cruels et redoublés qui tombaient sur ces membres divins ; car il est vrai de dire que ces mêmes clous qui perçaient les mains du Fils, perçaient en même temps le cœur de la Mère.
 
 

Considère comment ils se hâtèrent d'élever la croix en haut, et comment ils allèrent l'enfoncer dans l'endroit qu'ils avaient creusé pour cela ; comment ces cruels bourreaux, lorsqu'ils voulurent la planter, la laissèrent tomber tout d'un coup, en sorte que ce saint corps suspendu en l'air en ressentit une effroyable secousse, et que les blessures faites par les clous s'agrandirent, ce qui dut causer au divin Maître d'intolérables douleurs.
 
 

Ô mon Sauveur, ô mon très doux Rédempteur, peut-il y avoir quelque cœur, si dur qu'il soit, qui ne se fende de douleur (car en ce jour les rochers même se fendirent) s’il considère ce que vous endurez sur cette croix ? « Les douleurs de la mort vous ont environné ; et tous les vents et tous les flots de la mer se sont déchaînés contre vous (6). Vous avez été submergé au plus profond des abîmes, et vous ne trouvez pas sur quoi vous appuyer (7). » Le Père vous a abandonné ; et en cet état, Seigneur, que pouvez-vous espérer des hommes ? Vos ennemis jettent des cris contre vous, vos amis vous brisent le cœur, votre âme est affligée, et par amour pour moi, vous ne voulez point recevoir de consolation. Mes péchés ont été véritablement bien grands, et il n'en faut point d'autre preuve que la pénitence que vous avez voulu en faire. Je vous vois, ô mon souverain Maître, attaché à un bois. Pour soutenir votre corps béni, il n'y a que trois clous ; eux seuls le tiennent suspendu, sans autre adoucissement. Quand vous voulez vous appuyer sur les pieds, les clous qui les traversent en élargissent les plaies ; et quand vous vous appuyez sur les mains, le poids du corps en élargit également les blessures. Et votre sainte tête, tourmentée et affaiblie par la couronne d'épines, quel oreiller a-t-elle pour la soutenir ? Oh ! Que vos bras, divine Vierge, lui rendraient bien cet office ! Mais ce n'est pas aux vôtres, c'est à ceux de la croix que cet office est réservé. C'est sur eux que s'appuiera la tête sacrée de votre Fils quand elle voudra chercher quelque repos ; et le soulagement qu'elle en retirera, sera d'enfoncer plus profondément les épines dans le cerveau.

Un surcroît de douleur pour le Fils, ce fut la présence de sa divine Mère ; par cette vue, il endura dans son cœur un crucifiement non moins douloureux que celui qu'il endurait extérieurement dans son saint corps.
 
 

Ô bon Jésus ! Il y a en ce jour deux croix pour vous, l'une pour le corps, l'autre pour l'âme ; l'une vient des tourments, l'autre de la compassion ; l'une transperce votre corps avec des clous de fer, l'autre votre âme très sainte avec les pointes de la douleur. Qui pourra dire, ô bon Jésus, ce que vous ressentiez, lorsque vous considériez les angoisses de cette très-sainte âme que vous saviez si certainement être attachée avec vous à la croix ! Quand vous voyiez ce cœur si maternel percé et traversé par le glaive de la douleur ! Quand vous tourniez vers elle vos yeux baignés de sang, et que vous contempliez ce divin visage couvert de la pâleur de la mort ! Quand vous étiez témoin de ces agonies de son âme qui, sans mourir, était déjà plus que morte ! Quand vous voyiez ces torrents de larmes qui coulaient de ses yeux très-purs, et quand vous entendiez les soupirs qu'arrachait à son cœur très saint l'excès de son incomparable douleur !

Enfin, vous pourrez méditer les sept paroles que Notre-Seigneur fit entendre sur la croix. La première : Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font (8). La seconde, qui fut dite au larron : Aujourd'hui vous serez avec moi dans le paradis (9). La troisième, à sa très sainte Mère : Femme, voilà votre fils (10). La quatrième : J'ai soif (11) La cinquième : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné (12). La sixième : Tout est consommé (13). La septième : Mon Père, je remets mon âme entre vos mains (14).
 
 

Regarde, ô mon âme, avec quel excès de charité il recommanda dans ces paroles ses ennemis à son Père ; avec quelle miséricorde il reçut le larron qui confessait sa divinité ; avec quelle tendresse filiale il recommanda sa très aimante Mère au disciple bien-aimé ; vois quelle soif et quel ardent désir il montra du salut des hommes ; avec quelle voix douloureuse il répandit sa prière, et exprima sa tribulation en présence de la très-sainte majesté de son Père ; comment il persévéra, jusqu'à la dernière heure, dans l'obéissance qu'il lui avait vouée ; et comment, enfin, il lui recommanda son âme, et se remit tout entier entre ses divines mains.
 
 

Il est facile de voir que chacune de ces paroles renferme une admirable leçon de vertu. Dans la première, le divin Maître nous recommande la charité envers les ennemis ; dans la seconde, la miséricorde envers les pécheurs ; dans la troisième, l'amour envers les parents ; dans la quatrième, le désir du salut du prochain ; dans la cinquième, la prière dans les tribulations et dans les délaissements de Dieu ; dans la sixième la vertu de l'obéissance et la persévérance ; enfin dans la septième, la parfaite résignation entre les mains de Dieu, qui est l'abrégé et le comble de toute notre perfection.
 
 
 
 

SAMEDI

Méditation sur le coup de lance donné au Sauveur, sur la descente de la croix,

sur les douleurs de la Vierge, et sur la sépulture de Notre-Seigneur
 
 

Vous considérerez en ce jour comment Notre-Seigneur eut le côté percé par une lance, comment il fut descendu de la croix, reçu dans les bras de la Vierge, et porté au tombeau.

Considérez donc comment le Sauveur ayant rendu le dernier soupir sur la croix, et ses plus cruels ennemis ayant exécuté le dessein qu'ils avaient de le faire mourir, leur fureur néanmoins n'est pas encore assouvie. Ils veulent pousser plus loin leur vengeance : ils s'acharnent sur le corps inanimé du divin Maître ; ils tirent au sort et se partagent ses vêtements, et ils percent sa poitrine sacrée d'un coup de lance.

Ô cruels bourreaux ! Ô cœurs de fer ! Ce corps a-t-il donc, à votre gré, si peu souffert étant vivant, que vous ne vouliez pas lui faire grâce, même après sa mort ? Est-il inimitié, si implacable qu'elle soit, qui ne s'apaise en voyant devant elle son ennemi mort ? Inhumains, levez un peu votre regard vers la croix, et voyez cette figure où la mort est peinte, ces yeux éteints, cette pâleur, cette ombre du trépas ; et, quoique vous soyez plus durs que le fer, que le diamant, vous-mêmes, à cette vue, vous vous adoucirez.

Le soldat, ministre de leur vengeance, arrive donc la lance à la main, et la plonge avec force dans la poitrine nue du Sauveur. La croix fut ébranlée en l'air par la violence du coup, et du côté entr'ouvert du Sauveur, il sortit de l'eau et du sang qui guérissent les péchés du monde. Ô fleuve qui sors du paradis et qui arroses de tes eaux toute la surface de la terre ! Ô plaie du précieux côté du Sauveur, faite bien plus par son amour pour les hommes que par le fer de la lance cruelle ! Ô porte du ciel, entrée du paradis, lieu de rafraîchissement, tour inexpugnable, sanctuaire des justes, sépulture des pèlerins, nid des colombes simples, et lit fleuri de l'épouse des Cantiques ! Je te salue, plaie du précieux côté, qui t'imprimes dans les cœurs dévots, blessure qui blesses les âmes des justes, rose d'ineffable beauté, rubis d'inestimable valeur, entrée du cœur de Jésus-Christ, témoignage de son amour et gage de l'éternelle vie !

Considérez ensuite comment, ce même jour, au soir, arrivèrent ces deux saints personnages, Joseph et Nicodème, et comment, ayant appliqué leurs échelles contre la croix, ils descendirent entre leurs bras le corps du Sauveur. Dès que la Vierge vit que ce corps sacré, qui venait d'essuyer la tourmente de la passion, était près de toucher à terre, elle se prépara aussitôt à lui offrir sur son sein un port assuré, et à le recevoir des bras de la croix dans les siens. Elle demande donc avec une grande humilité à ces nobles disciples qu'ils lui permettent maintenant de s'approcher de son Fils, puisqu'elle n'avait pu lui dire un dernier adieu, ni recevoir ses derniers embrassements quand il était sur le point d'expirer sur la croix ; qu'ils ne souffrent pas que sa douleur s'accroisse de toutes parts ; et que, si ses ennemis l'ont privée de cette consolation pendant que son Fils était vivant, ses amis du moins la lui accordent après sa mort. Mais quelle langue pourrait dire ce que la Vierge sentit lorsqu'elle le tint dans ses bras ? Ô anges de paix ! Pleurez avec cette divine Vierge ; cieux, pleurez ; pleurez, étoiles du ciel, et vous toutes, créatures de l'univers, unissez vos larmes à celles de Marie.

Cette très sainte Mère embrasse ce corps qui n'est plus qu'une plaie ; elle le serre étroitement contre son cœur, car il ne lui restait de forces que pour cela ; elle met sa tête entre les épines de sa tête sacrée, et colle son visage à celui de son Fils. La figure de la très-sainte Mère se teint du sang du Fils, et celle du Fils est arrosée des larmes de la Mère.

Ô douce Mère, est-ce donc là votre très doux Fils ? Est-ce là Celui que vous avez conçu avec tant de gloire, et enfanté avec tant d'allégresse ? Où sont donc maintenant vos joies passées ? Que sont devenues vos anciennes jubilations ? Où est ce miroir de beauté où vous vous regardiez ?
 
 

Tous ceux qui étaient présents pleuraient ; ces saintes femmes pleuraient ; ces nobles vieillards pleuraient ; le ciel et la terre pleuraient, et toutes les créatures mêlaient leurs larmes à celles de la Vierge. Saint Jean l'Évangéliste pleurait aussi amèrement, et, tenant embrassé le corps de son bon Maître, il disait : « Ô mon Seigneur et mon cher Maître ! Qui m'enseignera désormais ? À qui irai-je dans mes doutes ? Sur la poitrine de qui reposerai-je ? Qui me découvrira les secrets du ciel ? Ô quel étrange changement ! Hier soir vous me teniez sur votre cœur, répandant en moi l'allégresse et la vie ; et maintenant je vous paye une faveur si extraordinaire, en vous tenant mort sur mon cœur ! Est-ce là ce visage que je vis transfiguré sur la montagne du Thabor ? Est-ce là cette figure plus resplendissante que le soleil en son midi ? »
 
 

Magdeleine, la sainte pécheresse, fondait aussi en larmes, et, tenant embrassés les pieds du Sauveur, elle disait : « Ô lumière de mes yeux et remède de mon âme, si le souvenir de mes péchés m'accable, qui me recevra ? Qui guérira mes blessures ? Qui prendra la parole en ma faveur ? Qui me défendra contre les Pharisiens ? Oh ! Que ces pieds étaient différents de ce qu'ils sont maintenant, quand vous me permîtes de m'en approcher, et que je les lavai de mes larmes ! Ô Amour de mon cœur, que ne m'est-il donné en ce moment de mourir avec vous ! Ô Vie de mon âme, comment puis-je dire que je vous aime, puisque je suis vivante et que je vous vois mort devant mes yeux ? »
 
 

Ainsi pleurait et se lamentait toute cette sainte compagnie, arrosant et lavant de ses larmes le corps sacré. Mais l'heure de la sépulture étant arrivée, ils enveloppent ce saint corps d'un linceul blanc ; ils enveloppent sa tête d'un suaire, et, l'ayant placé sur un brancard, ils s'acheminent vers le monument qui lui était préparé, et ils y déposent ce précieux trésor. Le sépulcre fut fermé par une pierre. À ce moment, le cœur de la divine Mère est plongé dans un abîme de tristesse. Là, elle se sépare une seconde fois de son Fils ; là, elle commence de nouveau à sentir sa solitude ; là, elle se voit dépossédée de Celui qui est tout son bien ; là, son cœur demeure enseveli avec Celui qui est son trésor.
 
 
 
 

DIMANCHE

Méditation sur la descente de Notre-Seigneur aux limbes,

sur ses apparitions à la très-sainte Vierge et aux disciples,

et sur le mystère de sa triomphante ascension
 
 

En ce jour, vous pourrez vous occuper de la descente du Seigneur aux limbes, de ses apparitions à Notre-Dame, à sainte Magdeleine et aux disciples, enfin du mystère de sa glorieuse ascension.

Considérez d'abord combien grande dut être l'allégresse de ces saints patriarches des limbes, le jour où ils reçurent la visite de leur libérateur, où ils jouirent de sa présence. Par quels cantiques d'actions de grâce, par quelles louanges, quelles bénédictions, ils exaltent Celui qui a fait lever sur eux ce jour de la délivrance si désiré et si attendu ! On dit que ceux qui reviennent des extrémités de l'Orient se trouvent bien payés de tous les ennuis de la navigation par la joie qu'ils éprouvent le jour où ils foulent le sol de leur chère patrie. Si, après la traversée, après un ou deux ans d'exil, l'aspect de la patrie cause tant de bonheur, quel torrent d'allégresse ne dut pas inonder les habitants des limbes, le jour où, après trois ou quatre mille ans d'exil, ils voyaient briller la bannière de la délivrance, et touchaient au port dans la terre des vivants !
 
 

Considérez ensuite la joie dont le cœur de la très sainte Vierge tressaille en ce jour, à la vue de son Fils ressuscité : de même que c'est elle qui, sans nul doute, a le plus ressenti les douleurs de sa passion ; de même aussi c'est elle qui participe le plus à l'allégresse de sa résurrection. Que se passe-t-il dans son cœur, quand elle voit devant elle son Fils vivant, resplendissant de gloire, accompagné de tous ces justes qui ressuscitèrent avec lui ? Que fait-elle ? Que dit-elle ? Avec quel élan d'amour elle se jette dans les bras de ce Fils bien-aimé ! Avec quelle tendresse de mère elle l'embrasse ! De quelles larmes de bonheur ses yeux l'inondent ! Oh ! Comme elle voudrait ne plus se séparer de lui, si cette grâce lui était accordée !
 
 

Après l'allégresse de la divine Vierge, considérez celle de ces saintes Maries, et en particulier l'allégresse de cette Marie qui persévérait à pleurer près du sépulcre, attendant le moment où elle verrait le Bien-Aimé de son âme, et se jetterait à ses pieds. Quel moment pour elle, quand tout à coup elle voit ressuscité et vivant Celui qu'elle cherchait et qu'elle désirait si ardemment de voir, ne serait-ce que mort ! Pesez ceci bien attentivement : après la divine Mère, c'est à Marie-Magdeleine que Notre-Seigneur se montre d'abord, c'est-à-dire à celle qui l'aima le plus, qui persévéra le plus, qui pleura le plus, qui le chercha avec le plus de sollicitude. Cette conduite du divin Sauveur vous apprend que si vous cherchez votre Dieu avec ces mêmes larmes et ces mêmes sollicitudes, vous le trouverez, vous aussi.
 
 

Considérez comment il apparut sous la forme d'un voyageur aux disciples qui allaient à Emmaüs ; remarquez avec quelle affabilité il leur parle, avec quelle familiarité il les accompagne, avec quelle douceur il se cache, et ensuite avec quel amour il se fait connaître ; enfin comment il laisse ces heureux disciples ravis de sa présence, et le cœur inondé de joie. Comme eux, entretenez-vous avec douleur et un vif sentiment de compassion des souffrances et des travaux de Jésus-Christ, et tenez pour certain qu'en gardant fidèlement ce souvenir, vous aurez le bonheur de jouir de la présence et de la compagnie de ce bon Maître.
 
 

Quant au mystère de l'ascension, considérez d'abord comment Notre-Seigneur différa de remonter à la droite de son Père, l'espace de quarante jours, pendant lesquels il apparaît à différentes reprises à ses disciples, les instruisant et parlant avec eux du royaume de Dieu. Ce bon Maître ne voulut monter au ciel ni se séparer de ses chers disciples qu'après les avoir rendus capables de s'élever en esprit avec lui et de le suivre par le cœur, jusqu'au séjour de sa gloire. Vous apprendrez par là que la présence corporelle de Jésus-Christ, c'est-à-dire la douceur sensible de la consolation, abandonne très souvent ceux qui ont assez de force pour prendre leur vol en esprit jusqu'aux régions élevées, et s'y maintenir plus à l'abri du danger. C'est en cela que resplendit merveilleusement la providence de Dieu, et la manière dont il traite les siens en divers temps. Il accorde des douceurs aux faibles, et il exerce les forts ; il donne du lait aux tout petits, et il sèvre les grands ; il console les uns, et il éprouve les autres ; il traite chacun suivant le degré de vertu où il est arrivé. C'est pourquoi celui qui reçoit des douceurs n'a point à s'enorgueillir, puisque ces douceurs sont une preuve de sa faiblesse ; et celui qui est désolé ne doit point perdre courage, puisque ces désolations sont très souvent l'indice de la force.
 
 

Notre-Seigneur monta au ciel en présence de ses disciples et sous leurs yeux, parce qu'ils devaient être témoins de ces mystères ; et nul n'est meilleur témoin des œuvres de Dieu que celui qui les connaît par expérience. Si vous voulez véritablement savoir combien Dieu est bon, combien il est doux et suave envers les siens, combien grande est la puissance et l'efficacité de sa grâce, de son amour, de sa providence et de ses consolations, demandez-le à ceux qui en ont fait l'épreuve ; c'est à eux qu'il appartient d'en rendre témoignage. Le divin Maître voulut aussi que ses disciples le vissent monter au ciel afin qu'ils le suivissent de leurs regards et de leurs cœurs, qu'ils fussent sensibles à son départ, qu'ils se trouvassent, par son absence, dans une cruelle solitude, parce que c'était là la meilleure disposition pour recevoir sa grâce. Élisée demanda à Élie son esprit : le bon maître lui fit cette réponse : « Si tu me vois quand je prendrai mon essor en me séparant de toi, c'est la preuve que ta demande est accordée (15). » Disons-le donc, les vrais héritiers de l'esprit de Jésus-Christ seront ceux que leur amour pour ce divin Maître rendra sensibles à son départ, et qui, inconsolables de son absence, ne cesseront, tant qu'ils seront dans cet exil, de soupirer après sa présence. Tels étaient les sentiments de ce saint homme qui disait : « Tu nous as quittés, ô tendre consolateur, et tu ne m'as pas dit un dernier adieu ; en suivant cette route lumineuse qui te conduisait à la patrie, tu as béni les tiens, et moi je ne l'ai point vu ; les anges promirent que tu reviendrais, et moi je ne l'ai point entendu ! » etc.
 
 

Mais quelles paroles pourraient peindre la solitude, la douleur, les soupirs, les larmes de la très sainte Vierge, du disciple bien-aimé, de sainte Magdeleine, et de tous les apôtres, quand ils virent s'élever dans les airs et disparaître à leurs yeux Celui qui emportait leurs cœurs si bien ravis par son amour ! Il est dit cependant qu'ils retournèrent à Jérusalem avec une grande joie, tant ils aimaient cet adorable Maître. Ce même amour qui leur faisait si cruellement sentir son départ, les inondait de joie à la pensée de sa gloire, parce que le véritable amour ne se cherche point lui-même, mais uniquement son Bien-Aimé.
 
 

Il reste à considérer avec quelle gloire, quelle allégresse, quels accents, quelles louanges, ce divin triomphateur dut être reçu dans la Cité souveraine. Quelle fête ! Quel accueil ! Quel spectacle ! Les hommes, ne faisant qu'un avec les anges, s'avançant dans cette noble cité, et allant peupler ces places désertes depuis tant d'années ; et cette humanité très-sainte du Christ, s'élevant au-dessus des hommes comme au-dessus des anges, et allant s'asseoir à la droite du Père ! Tout mérite ici les plus profondes réflexions ; on voit le prix et la couronne des souffrances endurées pour l'amour de Dieu ; on voit comment Celui qui s'est plus anéanti et qui a plus souffert que toutes les créatures, est maintenant exalté et infiniment élevé au-dessus d'elles. Par là, les amateurs de la véritable gloire apprennent quel chemin ils doivent suivre pour l'obtenir : ce chemin, c'est de descendre pour monter, c'est de se mettre au-dessous de tous pour être élevé au-dessus de tous.
 
 

(1) Matth., XXVI, 38

(2) Matth., XXVI, 39

(3) Luc., XXII, 52, 53)

(4) Joan., XVIII, 23

(5) Cant., III, 11

(6) Ps. XVII, 5

(7) Ps. LXVIII, 3

(8) Luc., XXIII, 34

(9) Luc. , XXIII, 43

(10) Joan., XIX, 26

(11) Joan. XIX, 28

(12) Matth., XXVII, 46

(13) Joan., XIX, 30

(14) Luc., XXIII, 46

(15) IV. Reg. II, 10
 
 
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE V
 
 

De six parties dont peut se former l’exercice de l’oraison
 
 

Telles sont, lecteur chrétien, les méditations dans lesquelles vous pouvez vous exercer, aux divers jours de la semaine ; vous y trouverez, je crois, une abondante matière de réflexions. Mais il faut remarquer ici que la méditation peut être précédée et suivie de certains actes qui s'y rattachent par une liaison intime.
 
 

Et d'abord, avant d'entrer dans la méditation, il est nécessaire de préparer le cœur à ce saint exercice ; c'est comme qui accorde un instrument avant que d'en jouer.

Après la préparation, vient la lecture du sujet ou du mystère qu'on doit méditer en ce jour, suivant l'ordre indiqué plus haut pour tous les jours de la semaine. Cette lecture, sans aucun doute, est nécessaire dans les commencements jusqu'à ce que l'homme sache ce qu'il doit méditer.

Le sujet ainsi présent à l'esprit, la méditation commence ; après la méditation peut suivre une dévote action de grâces à Dieu pour ses bienfaits, et une offrande de toute notre vie et de celle de Jésus-Christ notre Sauveur, que nous lui présentons en retour de ses bienfaits.

Le dernier acte c'est la demande, qui à proprement parler est la prière, dans laquelle nous demandons tout ce qui nous convient, tant pour notre salut que pour celui du prochain et de toute l'Église.

Ces actes, qui peuvent précéder et suivre la méditation, indépendamment des autres avantages, ont celui de fournir à l'homme une matière abondante de réflexion. Dans ce banquet spirituel, il a devant lui tous ces mets divers ; s'il ne peut manger de l'un, il mangera de l'autre. Si la méditation s'épuise sur un point, il passe soudain à un autre où il trouve de nouvelles choses.

Je sais très bien que toutes ces parties de la méditation et l'ordre que je viens d'indiquer ne sont pas toujours nécessaires ; mais cela servira du moins à ceux qui commencent, afin qu'ils suivent un certain ordre, et qu'ils tiennent en main comme un fil à l'aide duquel ils puissent se conduire dans les commencements. C'est pourquoi il n'y a rien dans tout ce que je dis ici dont je veuille faire une loi perpétuelle, ni une règle générale. Je ne le donne que comme une simple introduction pour mettre les nouveaux dans cette voie du ciel ; dès qu'ils y seront entrés, l'usage et l'expérience, et beaucoup plus encore le Saint-Esprit, leur enseigneront le reste.
 
 
 
 
 

CHAPITRE VI
 
 

De la préparation qui est requise avant de commencer l’oraison
 
 

Il sera utile que nous traitions maintenant en particulier de chacune des choses dont nous venons de parler, et que nous commencions par la préparation, qui est la première.

Étant dans l'endroit où vous devez prier, et vous tenant à genoux, ou debout, ou les bras en croix, ou prosterné, ou assis, si vous ne pouvez vous tenir autrement, vous commencerez d'abord par faire le signe de la croix ; cela fait, vous recueillerez votre imagination, vous la séparerez de toutes les choses de cette vie, et vous élèverez votre esprit en haut, considérant que Notre-Seigneur regarde ce que vous allez faire ; et vous vous tiendrez là avec autant d'attention et de respect que si vous le voyiez réellement présent devant vos yeux. Puis, si c'est l'oraison du matin, vous ferez un acte de contrition de tous vos péchés et vous direz le Confiteor ; si c'est celle du soir, vous examinerez votre conscience sur tout ce que vous aurez pensé, dit, fait, entendu en ce jour ; sur l'oubli où vous avez été de Notre-Seigneur, et vous repentant des fautes de ce jour comme de toutes celles de la vie passée, vous humiliant devant la divine Majesté en présence de qui vous êtes, vous direz ces paroles du saint patriarche : « Je parlerai à mon Seigneur, quoique je ne sois que poussière et que cendre (1). » Vous direz ensuite avec le Psalmiste :
 
 

Je lève mes yeux vers vous, ô vous qui habitez dans les cieux ;

Comme les yeux des serviteurs sont attentifs à tous les gestes de leurs maîtres ;

Comme les yeux d'une servante sont fixés sur tous les signes que fait sa maîtresse ; ainsi nos yeux se portent sans cesse vers le Seigneur notre Dieu, en attendant qu'il ait compassion de nous.

Ayez pitié de nous, Seigneur, ayez pitié de nous ; car nous sommes couverts de confusion

Oui, notre âme en est remplie : nous sommes l'opprobre des riches et l'objet du mépris des orgueilleux.

Gloire soit au Père, au Fils, et au Saint-Esprit, comme dans le principe, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. (Ps. CXXII)
 
 

Et comme nous ne sommes pas capables d'avoir de nous-mêmes une seule bonne pensée, et que toute notre suffisance vient de Dieu ; comme nul ne peut invoquer comme il faut le saint nom de Jésus, s'il n'est assisté de la faveur du Saint-Esprit, pour cette raison, dites avec l'Église :
 
 

Venez, Esprit-Saint, et envoyez-nous du ciel un rayon de votre lumière ;

Venez, père des pauvres, venez distributeur des dons, venez, lumière des cœurs ;

Venez, doux consolateur, venez, hôte divin de nos âmes, venez, vous qui seul êtes leur suave rafraîchissement.

Vous êtes notre repos dans le travail, notre rafraîchissement dans les ardeurs du jour, notre consolation dans les pleurs.

Ô lumière infiniment heureuse, remplissez le fond du cœur de vos fidèles.

V. Envoyez-nous votre Esprit, et nos cœurs seront comme créés de nouveau ;

R. Et vous renouvellerez la face de la terre.
 
 
 
 

ORAISON
 
 

Ô Dieu, qui avez instruit vos fidèles en remplissant leurs cœurs des lumières du Saint-Esprit, faites que cet Esprit nous fasse aimer et goûter la justice et la sainteté, et qu'il soit toujours lui-même notre consolation et notre joie. Par Jésus-Christ Notre-Seigneur qui vit et règne dans tous les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
 
 

Cela étant dit, vous supplierez aussitôt Notre-Seigneur qu'il vous fasse la grâce de vous tenir là, avec l'attention, la dévotion, le recueillement intérieur, la crainte, le respect dus à la présence d'une si haute Majesté, et de passer de telle sorte ce temps de l'oraison, que vous en sortiez avec de nouvelles forces et une nouvelle ardeur, pour vous employer à son divin service ; car l'oraison qui ne produit pas immédiatement ce fruit, est fort imparfaite et de peu de valeur.
 
 

(1) Gen., XVIII, 27
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE VII
 
 

De la lecture
 
 

À la préparation, succède la lecture du sujet qu'on doit méditer. Elle ne doit point être faite à la hâte ni à la légère, mais elle doit être attentive et calme ; il faut que l'entendement s'applique à saisir ce qu'il lit, et que la volonté, beaucoup plus encore, s'applique à le goûter. Quand on arrive à un mystère, à une circonstance, enfin à un endroit de la lecture qui donne de la dévotion, qu'on s'y arrête un peu plus, afin de s'en pénétrer plus profondément. Que la lecture ne soit pas très longue, afin de donner plus de temps à la méditation ; car le profit que l'âme en retire est d'autant plus grand, qu'elle scrute et pèse davantage les choses, et que sa volonté s'y attache avec plus d'ardeur. Néanmoins, lorsque le cœur sera distrait, et qu'on ne pourra entrer dans la méditation, qu'on donne alors un peu plus de temps à la lecture, ou plutôt que des deux exercices on n'en fasse qu'un, en lisant un point et en le méditant, puis un autre, en le méditant de la même manière, et ainsi successivement. Les paroles de la lecture enchaînent l'entendement, et il lui est moins facile de se dissiper que s'il était libre et dégagé de tout lien. Le mieux pourtant serait de combattre pour mettre en fuite ces pensées importunes, de persévérer et de lutter, comme un autre Jacob, toute la nuit, dans le labeur de l'oraison ; car, à la fin, la victoire couronne ce noble combat, et Notre-Seigneur accorde pour prix la dévotion, ou une autre grâce plus grande encore, sans jamais la refuser à ceux qui combattent fidèlement.
 
 
 
 
 

CHAPITRE VIII
 
 

De la méditation
 
 

Après la lecture, vient la méditation du mystère qu'on vient de lire. Parmi les sujets que l'on médite, il en est que l'on peut se représenter à l'aide de l'imagination, comme, par exemple, tous les mystères de la vie et de la passion de Notre-Seigneur, le jugement dernier, l'enfer, le paradis ; il en est d'autres qui appartiennent plus à l'entendement qu'à l'imagination, comme, par exemple, la considération des bienfaits de Dieu, de sa bonté, de sa miséricorde ou de quelque autre de ses perfections. Dans le premier cas, méditer c'est considérer des yeux intérieurs de l'âme un mystère, et dans le second, c'est approfondir une vérité à l'aide du raisonnement. Nous avons coutume, dans ces exercices, de nous servir de ces deux manières de méditer, suivant la nature des sujets.
 
 

Quand nous méditons sur un mystère, nous devons nous représenter chaque chose de la manière dont elle est, ou de la manière dont elle doit se passer, et nous figurer aussi que tout se passe dans l'endroit même où nous sommes, et en notre présence. Cette représentation des choses fera que la considération sera plus vive, et le sentiment plus profond. Il faut même nous imaginer que ces choses se passent au dedans de notre cœur, ce qui vaut encore mieux. Puisque des cités et des royaumes tiennent à l'aise dans ce cœur, il lui sera bien plus facile de contenir la représentation de ces mystères. Cette méthode aidera beaucoup l'âme à se tenir recueillie, ou à s'occuper au dedans d'elle-même, semblable à l'abeille qui, renfermée dans sa ruche, fait son rayon de miel ; car, de s'en aller par la pensée à Jérusalem, pour méditer ces mystères, et aux lieux mêmes où ils s'accomplirent, c'est une chose qui d'ordinaire fatigue les têtes, et leur est nuisible. C'est pourquoi l'homme ne doit pas attacher excessivement l'imagination à ce qu'il médite, pour ne pas fatiguer la nature par cette violente manière de saisir les choses.
 
 
 
 
 

CHAPITRE IX
 
 

De l’action de grâces
 
 

Après la méditation, vient l'action de grâces. L'âme doit la faire d'après ce qu'elle vient de méditer, remerciant Notre-Seigneur des bienfaits particuliers qu'il lui a accordés dans ce mystère. Si elle a médité sur la passion, elle doit adresser de vives actions de grâces à Notre-Seigneur, de ce qu'il nous a rachetés au prix de tant de souffrances. Si c'est sur ses péchés, elle doit le remercier de ce qu'il l'a si longtemps attendue à pénitence. Si elle a médité sur les misères de cette vie, elle le remerciera de ce qu'il lui en a épargné un si grand nombre ; si c'est sur la mort, de ce qu'il l'a délivrée de ses dangers, et lui a donné du temps pour se repentir ; enfin, si c'est sur la gloire du paradis, de ce qu'il l'a créée pour un si grand bien ; et ainsi des autres vérités ou des autres mystères.

À ces bienfaits particuliers, elle joindra tous les autres dont nous avons parlé plus haut, c'est-à-dire les bienfaits de la création, de la conservation, de la rédemption, de la vocation, etc. Ainsi elle remerciera Notre-Seigneur de l'avoir faite à son image et à sa ressemblance, de lui avoir donné la mémoire pour se souvenir de lui, l'entendement pour le connaître, la volonté pour l'aimer. Elle le remerciera aussi de lui avoir donné un ange pour la garder de tant de peines, de tant de périls, de tant de péchés mortels, de la mort même, quand elle vivait dans leurs chaînes, ce qui n'a pas été moins que de la délivrer d'une mort éternelle. Le chrétien remerciera Jésus-Christ de ce qu'il a daigné prendre notre nature et mourir pour nous, de ce qu'il l'a fait naître de parents chrétiens, de ce qu'il lui a accordé la faveur du saint baptême, de ce que, dans ce sacrement, il lui a donné sa grâce, promis sa gloire, et de ce qu'il l'a reçu pour son fils adoptif. Combien d'autres bienfaits qui réclament les plus vives actions de grâces !

Après l'avoir adopté pour son fils, Notre-Seigneur lui a donné, dans le sacrement de confirmation, des armes pour combattre contre le monde, contre le démon et la chair. Dans le sacrement de l'autel, il s'est donné lui-même à lui, pour être sa nourriture. Il a établi le sacrement de pénitence, afin qu'il puisse recouvrer la grâce perdue par le péché mortel. Qui pourrait compter les bonnes inspirations qu'il lui a envoyées à toutes les époques de sa vie, et qu'il ne cesse de lui envoyer encore ? Que dire de tous les secours que ce bon Maitre lui a prodigués pour prier, pour bien agir, pour persévérer dans le bien commencé ! À tous ces bienfaits, que l'âme qui médite joigne les autres, généraux et particuliers, qu'elle connaît avoir reçus de Notre-Seigneur ; que pour ceux-là, ainsi que pour tous les autres, tant publics que secrets, elle offre à Dieu le plus magnifique tribut d'actions de grâces qui sera en son pouvoir. Qu'elle convie toutes les créatures du ciel et de la terre à chanter avec elle le saint cantique de l'action de grâces. Dans cet esprit, elle pourra dire, si elle veut, ce cantique : Benedicite, omnia opera Domini, Domino ; laudate et superexaltate ;etc. ,ou bien le psaume : Benedic, anima mea, Domino : et omnia quœ intra me sunt, nomini sancto ejus.
 
 

PSAUME 102
 
 

Bénissez, mon âme, le Seigneur, et que tout ce qui est en moi rende hommage à son saint nom.

Bénissez, mon âme, le Seigneur, et ne perdez point la mémoire de tous ses bienfaits.

Il vous pardonne toutes vos iniquités, il guérit toutes vos infirmités.

Il rachète votre vie de la mort, il vous couronne dans sa miséricorde et dans sa compassion.

Il comble de biens vos désirs ; il fera que votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l'aigle.

Le Seigneur exerce sa miséricorde, et il rend justice à tous ceux qui sont opprimés.

Il a fait connaître ses voies à Moïse, il a fait connaître ses volontés aux enfants d'Israël.

Le Seigneur est plein de compassion, il est miséricordieux, plein de patience, et sa bonté est infinie.

Il ne se fâchera pas pour toujours ; et il ne menacera pas éternellement.

Il ne nous a pas traités selon nos péchés, et il ne nous a pas rendu ce qu'il pouvait nous rendre pour nos iniquités.

Car autant que le ciel est élevé au-dessus de la terre, autant a-t-il signalé sa miséricorde à l'égard de ceux qui le craignent.

Autant que l'orient est loin de l'occident, autant a-t-il éloigné de nous nos iniquités.

Comme un père use de miséricorde envers ses enfants, Dieu a été miséricordieux à l'égard de ceux qui le craignent, parce qu'il connaît le limon dont nous avons été formés.

Il s'est ressouvenu que nous sommes poussière. Les jours de l'homme sont comme l'herbe ; sa fleur n'est que comme celle des campagnes ;

Car sa vie est passagère, et elle ne sera pas de longue durée ; l'homme ne reconnaîtra plus son séjour sur la terre.

Mais la miséricorde du Seigneur est de toute éternité, et subsistera éternellement sur ceux qui le craignent.

Sa justice s'étend sur les enfants de leurs enfants, sur ceux qui gardent sa loi ;

Et sur ceux qui se souviennent de ses commandements pour les observer.

Le Seigneur a établi son trône dans le ciel, et sa domination s'étend à tout.

Bénissez le Seigneur, ô vous tous qui êtes ses anges, qui êtes revêtus de force, qui exécutez ses ordres, pour qu'on se rende docile à la voix de ses commandements.

Bénissez le Seigneur, ô vous tous qui êtes sa milice, qui êtes ses ministres, qui accomplissez ses volontés.

Bénissez le Seigneur, ô vous tous qui êtes son ouvrage ; bénissez-le dans tous les lieux de sa domination ; et vous, mon âme, bénissez le Seigneur.
 
 
 
 
 

CHAPITRE X
 
 

De l’offrande
 
 

Après avoir ainsi donné au Seigneur les plus vives actions de grâces, le cœur, par un naturel élan, s'élève à ce sentiment du prophète David : « Que rendrai-je au Seigneur pour tous les biens qu'il m'a faits ? » L'homme satisfait à ce désir d'une certaine manière, en donnant et en offrant à Dieu tout ce qu'il possède et tout ce qu'il peut lui offrir. Pour cela, il doit d'abord s'offrir lui-même pour être à jamais son esclave, se mettant et s'abandonnant entre ses mains, afin qu'il fasse de lui tout ce qu'il voudra dans le temps et dans l'éternité. Il doit lui offrir en même temps toutes ses paroles, ses œuvres, ses pensées, ses souffrances, c'est-à-dire tout ce qu'il fera et endurera, afin que tout soit à la gloire et à l'honneur de son saint nom.

Secondement, qu'il offre au Père les mérites et les services de son Fils, toutes les douleurs qu'il a endurées, par obéissance, dans ce monde, depuis la crèche jusqu'à la croix ; car tous ces mérites et toutes ces douleurs sont notre propriété, notre héritage, qu'il nous a laissé dans le Nouveau Testament par lequel il nous a faits héritiers de tout ce grand trésor. De même que ce qui m'est donné par la grâce ne m'appartient pas moins que ce qui est acquis par mes efforts, de même les mérites et le droit qu'il m'a donnés ne sont pas moins ma propriété que si je les avais acquis par mes sueurs et par mes souffrances. C'est pourquoi l'homme peut présenter cette seconde offrande avec non moins de droit que la première, comptant par ordre et faisant valoir devant Dieu tous les services de son Fils bien-aimé, toutes les souffrances et toutes les vertus de sa très-sainte vie, son obéissance, sa patience, son humilité, sa fidélité, sa charité, sa miséricorde, en un mot toutes ses vertus ; car cette offrande est la plus riche et la plus précieuse que nous puissions lui faire.
 
 
 
 

CHAPITRE XI
 
 

De la demande
 
 

Après avoir présenté une si riche offrande, nous pouvons en toute assurance demander en retour différentes grâces. Et d'abord, demandons avec la charité la plus tendre et le zèle le plus ardent pour la gloire de Notre-Seigneur, que tous les peuples et toutes les nations du monde le reconnaissent, le bénissent et l'adorent comme leur unique et vrai Dieu, comme leur souverain Maître, disant du plus intime de notre cœur ces paroles du Prophète : « Que tous les peuples, Seigneur, vous adorent, que tous les peuples vous rendent honneur et gloire (33) »

(33) Ps. LXV, 4
 
 

Prions ensuite pour les têtes de l'Église, qui sont le Pape, les cardinaux, les évêques, et puis pour tous les autres ministres et prélats inférieurs, afin que Dieu les dirige et les éclaire de telle façon, qu'ils conduisent tous les hommes à la connaissance de leur Créateur et à l'observation de ses lois. Nous devons également prier, comme saint Paul le conseille, pour les rois et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que, par la prudence de leur conduite, nous menions une vie tranquille et paisible. Une telle prière est agréable à Dieu, notre Seigneur, lequel veut que tous les hommes se sauvent et arrivent à la connaissance de la vérité.

Prions aussi pour tous les membres de son corps mystique ; demandons pour les justes que le Seigneur les conserve en sa grâce ; pour les pécheurs, qu'il les convertisse et pour les défunts, qu'il les délivre miséricordieusement de si grandes souffrances, et les conduise au repos de la vie éternelle.

Prions pour tous les pauvres infirmes, les prisonniers, les captifs, etc. Demandons à Dieu, par les mérites de son Fils, qu'il les assiste et les délivre de tout mal.
 
 

Après avoir prié pour le prochain, prions pour nous-mêmes. Chacun, s'il se connaît bien lui-même, sera averti par ses propres besoins de ce qu'il doit demander ; néanmoins, pour suivre un chemin plus facile et plus sûr, nous pouvons demander les grâces suivantes :

Premièrement, demandons, par les mérites et les souffrances de Notre-Seigneur, le pardon de tous nos péchés et la grâce de ne plus les commettre. Demandons un secours spécial contre ces passions et ces vices vers lesquels nous avons plus de pente, et qui sont pour nous la source de plus de tentations, en découvrant toutes ces plaies à ce céleste médecin, afin qu'il les guérisse et nous les enlève par l'onction de sa grâce.

Secondement, demandons, ces hautes et nobles vertus qui sont l'abrégé de toute la perfection chrétienne : la foi, l'espérance, l'amour, la crainte, l'humilité, la patience, l'obéissance, le courage pour toute espèce de sacrifices, la pauvreté d'esprit, le mépris du monde, la discrétion, la pureté d'intention, et autres vertus semblables qui sont au sommet de cet édifice spirituel. La foi est la première racine de la piété. L'espérance est comme un levier qui la soulève de la terre au ciel, et un remède contre les tentations de cette vie. La charité est la fin de toute la perfection chrétienne. La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. L'humilité est le fondement de toutes les vertus. La patience est l'armure qui nous protège contre les coups et les attaques de l'ennemi. L'obéissance est une très agréable offrande, par laquelle l'homme s'offre lui-même en sacrifice à Dieu. La discrétion est comme l'œil de l'âme qui lui découvre ses voies, et la dirige dans toutes ses démarches ; la force est comme le bras qui exécute toutes ses bonnes œuvres ; la pureté d'intention les rapporte et les dirige à Dieu.

Troisièmement, demandons ces autres vertus qui, très importantes par elles-mêmes, ont encore l'avantage d'être un rempart pour celles qui leur sont supérieures : la tempérance dans le boire et le manger ; la modération ou la retenue de la langue, la garde des sens ; la modestie et la composition de l'homme extérieur, la douceur et le bon exemple à l'égard du prochain, la rigueur et la sévérité envers soi-même, et autres vertus semblables. Après toutes ces demandes, on terminera par celle de l'amour de Dieu ; que ce soit celle sur laquelle on insiste le plus, et laquelle on emploie la plus grande partie du temps. Qu'on demande au Seigneur cette vertu du plus intime de l'âme, et avec les plus ardents désirs, puisqu'en elle consiste tout notre bien Ainsi, on pourra faire cette demande en ce termes.
 
 

DEMANDE SPIRITUELLE DE L'AMOUR DE DIEU
 
 

Par-dessus toutes ces vertus, Seigneur, donne-moi ta grâce pour que je t'aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces et de toutes mes entrailles, ainsi que tu me le commandes. Ô Dieu de mon cœur, toute mon espérance, toute ma gloire, tout mon refuge, mon allégresse ! Ô Bien-Aimé des bien-aimés ! Ô mon glorieux et ravissant Époux, Époux suave, Époux qui fais savourer à mon âme un miel si pur ! Ô délices de mon cœur ! Ô vie de mon âme ! Ô joyeux repos de mon esprit ! Ô beau jour, ô jour pur de l'éternité, ô lumière sereine des plus intimes profondeurs de mon être, ô paradis verdoyant et fleuri de mon cœur ! Ô aimable principe de mes joies, et suprême rassasiement de mon âme ! Prépare, Dieu que j'aime, prépare en moi, ô tendre Maître, une demeure agréable à tes yeux, afin que, selon la promesse de ta sainte parole, tu viennes vers moi, tu viennes prendre en moi ton repos. Fais mourir en moi tout ce qui déplaît à tes yeux, et daigne m'accorder d'être en tout selon ton cœur. Blesse, Seigneur, le plus intime de mon âme avec les flèches de ton amour, et enivre-la avec le vin de ta parfaite charité. Oh ! Quand viendra ce fortuné moment ? Quand me sera-t-il donné de te plaire en toutes choses ? Quand sera mort en moi tout ce qui t'est contraire ? Quand serai-je entièrement à toi ? Quand cesserai-je d'être à moi ? Quand, ô mon Bien-Aimé, seras-tu mon unique vie ? Quand t'aimerai-je du cœur le plus enflammé ? Quand m'embrasera toute la flamme de ton amour ? Quand serai-je tout liquéfié, tout transformé en toi par ta toute puissante suavité ? Quand ouvriras-tu à ce pauvre mendiant ? Quand lui découvriras-tu ton royaume, ce beau royaume qui est au dedans de moi, et qui n'est autre que toi-même avec toutes tes richesses, quand me raviras-tu, quand, ô mon Bien-Aimé, m'enlevant, me transportant tout entier en toi, me cacheras-tu dans ton cœur de manière que je ne paraisse plus jamais ? Quand, brisant tous les obstacles et toutes les chaînes, me feras-tu un esprit avec toi, de manière que je ne puisse plus me séparer de toi ?

Ô Bien-Aimé, Bien-Aimé, Bien-Aimé de mon âme ! Ô délices, délices de mon cœur ! Exauce-moi, Seigneur, non à cause de mes mérites, mais à cause de ton infinie bonté. Sois mon maître, ma lumière, mon guide, mon secours en toutes choses, afin que je ne fasse, que je ne dise rien qui ne soit agréable à tes yeux. Ô Dieu, ô mon Bien-Aimé, ô mon cœur, ô bien de mon âme ! Ô mon doux amour, ô mon inénarrable plaisir, ô ma force, viens à mon aide ; ô ma lumière, daigne me guider.

Ô Dieu de mon cœur, pourquoi ne te donnes-tu pas au pauvre ? Tu remplis le ciel et la terre, et mon cœur, tu le laisses vide ? Toi qui revêts les lis des champs, qui prépares la pâture aux petits oiseaux, qui nourris les vers de terre, pourquoi m'oublies-tu, moi qui pour toi ai oublié tous les mortels ? Je t'ai connue trop tard, Bonté infinie ; je t'ai aimée trop tard, Beauté si ancienne et si nouvelle ! Qu’il est digne de larmes, le temps où je ne t'ai point aimée ! Que j'étais à plaindre, puisque je ne te connaissais pas ! Que j'étais aveugle, puisque je ne te voyais pas ! Tu étais au dedans de moi, et j'allais te chercher dehors. Mais puisque enfin je t'ai trouvé, ne permets pas, Seigneur, par ta divine clémence, que je t'abandonne jamais ! Et s'il est vrai qu'une des choses qui te charment le plus, et qui font à ton cœur une plus grande blessure, c'est d'avoir des yeux pour savoir te regarder ; je t'en conjure, Seigneur, donne-moi de tels yeux pour te voir ; je veux dire les yeux simples de la colombe, des yeux chastes et purs, des yeux humbles et amoureux, des yeux remplis de dévotion et de larmes, des yeux attentifs et clairvoyants pour connaître ta volonté et l'accomplir. Exauce-moi, Seigneur ; que je te regarde ainsi, afin qu'en retour tu me regardes de ces yeux, avec lesquels tu regardas saint Pierre, quand tu lui fis pleurer son péché ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas l'enfant prodigue, quand tu allas le recevoir, et que tu lui donnas le baiser de paix ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas le publicain, quand il n'osait élever les siens au ciel ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas Magdeleine, quand, avec les larmes qui coulaient des siens, elle lavait tes pieds ; enfin, de ces yeux, avec lesquels tu regardas l'Épouse dans les Cantiques, quand tu lui dis : « Tu es belle, ô ma bien-aimée, tu es belle, tes yeux sont ceux de la colombe. » Seigneur, cette grâce, je te la demande, afin que, satisfait des yeux et de la beauté de mon âme, tu lui donnes ces ornements de vertus et ces grâces qui te la fassent trouver toujours belle.

Ô très haute, très clémente, très bénigne Trinité, Père, Fils, et Saint-Esprit, un seul vrai Dieu, sois, Seigneur, ma lumière, mon guide, mon aide en tout ! Ô Père tout-puissant, par la grandeur de ton infini pouvoir, arrête et fixe ma mémoire en toi, et daigne la remplir de saintes et dévotes pensées. Ô Fils très-saint, par ton éternelle sagesse, illumine mon entendement et orne-le de la connaissance de la souveraine vérité et de mon extrême bassesse. Ô Esprit-Saint, amour du Père et du Fils, par ton incompréhensible bonté, fais passer en moi toute ta volonté, et embrase-moi d'un si grand feu d'amour que les plus grandes eaux ne puissent l'éteindre. Ô Trinité sainte, mon unique Dieu et tout mon bien, oh ! si je pouvais te louer et t'aimer comme te louent et te bénissent tous les anges ! Oh ! Si j'avais l'amour de toutes les créatures, que de bon cœur je te le donnerais, et m'en dépouillerais pour toi ! Ce serait encore trop peu pour t'aimer comme tu le mérites ! Toi seul te peux dignement aimer et dignement louer, parce que toi seul comprends ton incompréhensible bonté ; et ainsi toi seul la peux aimer autant qu'elle le mérite, de manière que dans ton cœur seul, ô grand Dieu, s'observe la justice de l'amour.

Ô Marie, Marie, Marie, Vierge très sainte, Mère de Dieu, Reine du ciel, Souveraine du monde, sanctuaire de l'Esprit-Saint, lis de pureté, rose de patience, paradis de délices, miroir de chasteté, modèle d'innocence, prie pour ce pauvre exilé, pour ce pauvre pèlerin, et fais-lui part des surabondantes richesses de ta charité. Ô vous, bienheureux saints et saintes, et vous, bienheureux esprits qui brûlez ainsi des flammes de l'amour de votre Créateur, et vous en particulier, séraphins qui embrasez les cieux et la terre de votre amour, n'abandonnez pas ce pauvre et misérable cœur, mais purifiez-le comme les lèvres d'Isaïe, de tous ses péchés, et embrasez-le de la flamme de votre très-ardent amour, afin que je n'aime que ce Seigneur, que je ne cherche que lui, que je me repose et demeure en lui dans les siècles des siècles. Amen.
 
 
 
 

CHAPITRE XII
 
 

De quelques avis qui doivent nous diriger

dans le saint exercice de l’oraison et de la méditation
 
 

Tout ce qui a été dit jusqu'ici est destiné à fournir de la matière à la considération, ce qui est une des principales parties de l'affaire qui nous occupe, et une des choses les plus nécessaires à ceux qui veulent s'adonner à l'oraison : car ce n'est que le petit nombre qui ont une matière suffisante pour méditer ; et ainsi c'est faute d'avoir des sujets de méditation, que bien des personnes manquent à cet exercice.

Maintenant nous dirons en peu de mots la manière et la méthode qu'on y pourra garder. Et, bien que dans cette matière, le maître principal soit le Saint-Esprit, l'expérience a néanmoins montré que quelques avis étaient nécessaires, parce que le chemin pour aller à Dieu est difficile, et qu'on ne peut y marcher sans guide. Si tant de personnes s'égarent et marchent longtemps en pure perte, c'est qu'elles manquent de ce secours.
 
 
 
 

Premier avis

Liberté qu'on doit garder dans l'exercice de l'oraison.

À quels sujets on doit s'attacher.

Raisons de passer d'un sujet, ou d'un point, à un autre.
 
 

Lorsque nous nous mettrons à méditer un des sujets indiqués plus haut, aux temps et aux exercices déterminés, nous ne devons pas tellement nous attacher à ce sujet, que nous tenions pour mauvais de passer à un autre, quand nous y trouvons plus de dévotion, de goût, ou de profit. Car, comme la fin de tous ces exercices est la dévotion, ce qui nous fait atteindre le plus efficacement cette fin, doit être regardé comme le meilleur. Toutefois, ce n'est pas pour des causes légères qu'on doit ainsi changer de sujet, mais seulement lorsqu'on y voit un avantage manifeste.

De même, lorsque dans un point de l'oraison ou de la méditation, quelqu'un sent plus de goût ou de dévotion que dans un autre, qu'il s'y arrête tout le temps que durera cette affection, quand bien même le reste de l'exercice se passerait à cela. En effet, comme la fin de tout ce commerce avec Dieu est la dévotion, ainsi que nous l'avons dit, ce serait se tromper que de chercher ailleurs, avec une espérance douteuse, ce que nous tenons déjà entre les mains d'une matière certaine.
 
 

Deuxième avis

Le cœur doit plus agir que l'esprit dans l'exercice de l'oraison.
 
 

Que ceux qui s'appliquent à cet exercice tâchent d'éviter de trop donner à la spéculation de l'entendement, et qu'ils prennent soin de traiter cette affaire plutôt avec les affections et les sentiments de la volonté qu'avec les discours et les considérations de l'esprit. Ceux-là se trompent certainement de chemin, qui dans l'oraison, se mettent à méditer les divins mystères, comme s'ils les étudiaient pour les prêcher ; car cela sert plutôt à dissiper l'esprit qu'à le recueillir, et à nous porter hors de nous, qu'à nous renfermer au dedans de notre âme. Il arrive de là, qu'à la fin de l'oraison ils demeurent seuls et sans esprit de dévotion, aussi faciles et aussi prompts à toute sorte de légèreté qu'ils étaient auparavant ; parce qu'en effet ils n'ont pas prié, ils ont parlé, ils ont étudié, ce qui est chose bien différente. Ceux qui se trouvent ainsi disposés devraient considérer que dans cet exercice nous nous approchons de Dieu beaucoup plus pour écouter que pour parler. Ainsi donc, s'ils veulent réussir dans cette affaire, qu'ils se présentent à l'oraison avec les dispositions intérieures d'une femme simple et droite, ignorante mais humble, et plutôt avec un cœur disposé et préparé à sentir et à aimer les choses de Dieu, qu'avec un esprit actif et avide de les approfondir ; car ceci est le propre de ceux qui étudient pour savoir, et non de ceux qui prient et qui pensent à Dieu, pour pleurer.
 
 

Troisième avis

Dans quelle mesure le cœur doit agir dans l'exercice de l'oraison.
 
 

L'avis précédent nous enseigne comment nous devons calmer l'entendement et remettre toute cette affaire entre les mains de la volonté. L'avis présent fixe à la volonté elle-même sa règle et sa mesure, afin qu'elle n'excède point, et ne soit pas trop véhémente dans son office. Pour cela, il faut savoir que la dévotion que nous prétendons acquérir n'est pas une chose qui se doive obtenir à force de bras, comme beaucoup de gens se le persuadent. Ils se figurent qu'avec des efforts excessifs, des tristesses forcées et comme artificielles, ils vont obtenir des larmes et des sentiments de compassion lorsqu'ils méditent la passion de Notre-Seigneur. Il n'en est pas ainsi : cela d'ordinaire ne fait que dessécher le cœur, et le rendre moins propre à recevoir la visite du Seigneur, comme Cassien l'enseigne. En outre, ces choses sont nuisibles à la santé corporelle, et souvent laissent l'esprit tellement effrayé du dégoût qu'il a ressenti dans cet exercice, qu'il appréhende d'y revenir, sachant par expérience tout ce qu'il lui coûte de peine. Que chacun donc se contente de faire bonnement ce qui est en son pouvoir, c'est-à-dire qu'il se rende présent en esprit à ce que Notre-Seigneur a souffert, regardant d'une vue simple et paisible, avec un cœur tendre et compatissant, prêt à recevoir le sentiment qu'il plaira au divin Maître de lui envoyer, tout ce que son amour lui a fait endurer pour nous. Il faut qu'il soit plus disposé à recevoir l'affection que sa miséricorde voudra lui donner, qu'à l'exprimer à force de bras ; et cela fait, qu'il ne s'attriste pas pour le reste, lorsqu'il ne plaira pas à Dieu de le lui donner.
 
 

Quatrième avis

Du genre d'attention qu'on doit apporter à l'exercice de l'oraison.
 
 

De tout ce qui vient d'être dit, nous pouvons conclure quelle doit être l'attention que nous devons apporter à l'exercice de l'oraison. C'est là surtout qu'il convient de n'avoir ni le cœur abattu ni lâche, mais de le tenir ferme, attentif et élevé en haut. Mais s'il est nécessaire d'y être avec cette attention et ce recueillement de cœur, d'un autre côté, il convient que cette attention soit tempérée et modérée, afin qu'elle ne nuise point à la santé, et qu'elle n'empêche pas la dévotion. Car il est des personnes qui fatiguent leur tête par les trop grands efforts qu'elles font pour être attentives à ce qu'elles pensent, comme nous l'avons dit plus haut ; et il en est d'autres qui, pour éviter cet inconvénient, se tiennent là, avec beaucoup de lâcheté, de laisser-aller, et avec beaucoup de facilité à se laisser emporter à tous les vents. Pour fuir ces extrémités, il faut se tenir dans un juste milieu, de telle sorte qu'on ne se fatigue point la tête par une attention excessive, et que, par trop de négligence et de lâcheté, on ne laisse point voltiger l'imagination où bon lui semble.
 
 

Cinquième avis

Constance qu'on doit montrer dans l'oraison. - Conduite à tenir dans les sécheresses.
 
 

Mais entre tous ces avis, voici le principal : que celui qui prie ne perde pas courage, et qu'il n'abandonne pas son exercice, lorsqu'il ne sent pas tout de suite cette douceur de dévotion qu'il désire. Il faut attendre avec longanimité et persévérance la visite du Seigneur ; car la gloire de ce souverain Maître, la bassesse de notre condition et la grandeur de l'affaire que nous traitons, demandent que nous attendions souvent, et que nous nous tenions en suppliants aux portes de son palais sacré.

Quand vous aurez donc ainsi attendu un peu de temps, si le Seigneur vient, rendez-lui des actions de grâces de sa visite ; et s'il vous semble qu'il ne vient pas, humiliez-vous devant lui, reconnaissez que vous ne méritez pas la faveur qui vous est refusée. Contentez-vous d'avoir fait là le sacrifice de vous-même, d'avoir renoncé à votre volonté, d'avoir crucifié votre désir naturel, d'avoir lutté contre le démon et contre vous-même, et d'avoir fait au moins ce qui dépendait de vous. Que si vous n'avez pas adoré le Seigneur d'une adoration sensible, il doit vous suffire de l'avoir adoré en esprit et en vérité, attendu que c'est ainsi qu'il veut être adoré. Croyez-moi, c'est là, sans contredit, le pas le plus périlleux de cette navigation, et l'endroit où l'on reconnaît les véritables dévots ; et si vous en sortez heureusement, tenez-vous pour assuré que le reste de la course sera prospère.

Enfin, si après avoir fait tout ce qui dépend de vous, il vous semblait encore que c'est temps perdu de persévérer dans l'oraison, et que c'est fatiguer votre tête sans profit, alors vous pourriez sans inconvénient prendre quelque livre de dévotion et changer l'oraison en lecture. Vous observerez toutefois de ne point lire à la hâte ni en courant, mais d'une manière posée, en vous pénétrant profondément de ce que vous lisez, et en mêlant souvent la prière à la lecture. Cette pratique est très profitable aux âmes, plus facile pour toutes sortes de personnes, à la portée même des plus ignorantes surtout en ce qui regarde le chemin de l'oraison.
 
 

Sixième avis

Du temps à consacrer à l'oraison, suivant les états et les personnes.

Consolante doctrine pour ceux qui ont peu de temps à donner à cet exercice.
 
 

Cet avis ne diffère point du précédent, mais il le complète. Il est nécessaire que le serviteur de Dieu sache bien qu'il ne doit pas se contenter de quelque petit goût qu'il trouve dans l'oraison, ainsi que le font certaines personnes ; elles n'ont pas plus tôt répandu une petite larme, ou senti quelque tendresse de cœur, qu'elles pensent avoir terminé leur exercice. Cela ne suffit point pour la fin que nous nous proposons. Pour que la terre porte des fruits, il ne suffit pas d'un peu de rosée ni d'une légère pluie, qui ne fait qu'abattre la poussière et mouiller la superficie. Il faut une quantité d'eau telle, qu'elle pénètre le sol et l'humecte de manière à le féconder. De même, dans l'oraison, il nous faut non quelques gouttes, mais abondance de cette rosée et de cette eau céleste, afin que nos âmes donnent les fruits des bonnes œuvres. C'est pourquoi l'on nous conseille avec beaucoup de raison de consacrer à ce saint exercice le plus de temps qu'il nous sera possible. Il vaudrait mieux y employer d'un trait un long espace, que d'y revenir deux fois et de n'y consacrer que de courts intervalles. Si l'on n'a que peu de temps, il se passe en quelque sorte tout entier à apaiser l'imagination, à calmer le cœur ; et à peine notre âme est-elle en paix, que nous nous levons de l'exercice, quand nous devrions le commencer.

Pour préciser plus en détail la limite de ce temps, il me semble que tout ce qui est moins qu'une heure et demie ou deux heures, est un espace court pour l'oraison : car souvent une demi-heure se passe à accorder l'instrument, c'est-à-dire à mettre l'imagination en repos ; et ce n'est pas trop de tout le temps qui reste, pour jouir du fruit de l'oraison. Il est bien vrai que quand l'oraison se fait à la suite d'autres saints exercices, comme après Matines, après avoir dit ou entendu la messe, après quelque dévote lecture, ou quelque oraison vocale, le cœur se trouve bien plus disposé pour s'entretenir avec Dieu ; car, de même que le feu prend vite au bois sec, de même le feu céleste s'allume bien plus vite dans un cœur bien préparé. Il est vrai encore que le temps du matin permet d'abréger l'exercice, parce qu'il n'en est point de plus favorable pour vaquer à l'oraison. Mais que celui qui sera pauvre de temps, à cause de ses nombreuses occupations, ne laisse pas d'offrir son denier, comme la veuve dans le temple. Pourvu qu'il n'y ait pas de négligence de sa part, Celui qui dispense à toutes les créatures ce qui leur est nécessaire, selon leur besoin et leur nature, ne manquera pas non plus de donner à son âme tout ce qui lui est nécessaire pour avancer dans son saint service.
 
 

Septième avis

Comment on doit recevoir les visites de Notre-Seigneur,

soit dans l'oraison, soit hors de l'oraison.
 
 

Voici un autre avis qui a du rapport avec le précédent. Lorsque l'âme, dans l'oraison ou hors de l'oraison, reçoit quelque visite particulière du Seigneur, qu'elle ne la laisse point passer inutilement ; mais qu'elle profite de l'occasion qui lui est offerte : car il est certain qu'à l'aide de ce vent, on naviguera plus en une heure qu'on n'aurait fait sans lui en plusieurs jours.

On dit que saint François en usait ainsi ; et saint Bonaventure écrit de lui, qu'il était tellement fidèle à cette pratique, que lorsque dans les voyages, il voyait qu'il allait recevoir de Notre-Seigneur quelque visite particulière, il priait ses compagnons de prendre un peu le devant, et il demeurait ainsi seul et en repos jusques à ce qu'il eût bien savouré et digéré cet aliment qui lui venait du ciel. Ceux qui n'en usent pas de la sorte, en sont d'ordinaire châtiés par cette peine : qu'ils ne trouvent point Dieu lorsqu'ils le cherchent, parce que Dieu, quand il les cherchait, ne les a point trouvés.
 
 

Huitième avis

Comment, dans ce saint exercice, il faut joindre la méditation à la contemplation.
 
 

Enfin, le dernier et le plus important des avis, est qu'on doit tâcher de joindre, en ce saint exercice, la méditation à la contemplation, faisant de l'une un degré pour monter à l'autre. On doit savoir que l'office de la méditation est de considérer avec soin et avec attention les choses divines, s'appliquant à les approfondir les unes après les autres, par la voie du raisonnement, afin d'émouvoir le cœur et d'exciter en lui quelque affection ou quelque sentiment de ces choses. C'est comme qui frappe la pierre avec le briquet pour en tirer une étincelle. Dans la contemplation, cette étincelle est déjà obtenue ; en d'autres termes, l'on a obtenu cette affection et ce sentiment que l'on cherchait, et l'âme en jouit en repos et en silence, non à l'aide de raisonnements multipliés et des spéculations de l'entendement, mais par une simple vue de la vérité. C'est ce qui fait dire à un saint docteur : « La méditation travaille avec peine et avec fruit, la contemplation sans peine et avec fruit ; l'une cherche, l'autre trouve ; l'une prépare l'aliment, l'autre se l'incorpore ; l'une s'occupe à discourir et à faire des considérations, l'autre se contente d'une simple vue des choses, parce qu'elle en a déjà l'amour et le goût. Pour conclure, l'une est comme le moyen, l'autre comme la fin ; l'une est comme le chemin et le mouvement, l'autre est comme le terme de ce chemin et de ce mouvement. »

De là on tire une conclusion fort commune, qui est enseignée par tous les maîtres de la vie spirituelle, et qui cependant est peu entendue de ceux qui la lisent. La voici : de même que les moyens cessent dès que la fin est obtenue, et que la navigation se termine dès que le vaisseau est arrivé au port ; de même aussi, quand l'homme, au moyen du travail de la méditation, est une fois arrivé au repos et au goût de la contemplation, il doit pour lors cesser cette pieuse, mais laborieuse recherche. Se contentant d'une simple vue et de la pensée de Dieu, comme s'il le voyait présent, il doit jouir en repos du sentiment d'amour, ou d'admiration, ou de joie, ou de quelque autre sentiment semblable, qu'il plaît à Dieu de lui donner. La raison de ce conseil et de cette conduite, la voici : Comme la fin du commerce de l'âme avec Dieu dans l'oraison consiste bien plus dans l'amour et dans les affections de la volonté, que dans la spéculation de l'entendement ; lorsque la volonté est déjà prise et possédée de cette affection, nous devons, autant qu'il nous est possible, éviter tous les discours et toutes les spéculations de l'entendement, afin que notre âme s'emploie tout entière à goûter ce sentiment dont nous venons de parler, sans se déterminer par les actes des autres puissances. C'est pourquoi un docteur s'exprime ainsi à ce sujet : « Dès que l'homme se sentira enflammé de l'amour de Dieu, qu'il laisse aussitôt toutes ces spéculations et toutes ces pensées, quelque sublimes qu'elles paraissent ; non pas qu'elles soient mauvaises en soi, mais parce qu'alors elles empêchent un plus grand bien. Agir de la sorte, ce n'est point autre chose que cesser le mouvement, parce qu'on est arrivé au terme, et laisser la méditation pour l'amour de la contemplation. » Or, cela peut se faire à la fin de tout l'exercice de l’oraison, c'est-à-dire après la demande de l'amour de Dieu, qui termine l'exercice, et dont nous avons parlé plus haut. En voici deux raisons : la première, parce qu'on présuppose alors que le travail de l'exercice passé aura produit quelque affection et quelque sentiment de Dieu, attendu que, comme dit le Sage, la fin de l'oraison vaut mieux que le commencement (34) ; la seconde, parce qu'après le travail de la méditation et de l'oraison, il est juste que l'homme donne un peu de relâche à l'entendement, et le laisse reposer dans les bras de la contemplation. Ainsi donc, que durant ce temps il rejette toutes les imaginations qui s'offrent à lui, qu'il apaise l'entendement, qu'il calme la mémoire et la fixe en Notre-Seigneur, considérant qu'il est en sa présence. Qu'il laisse de côté pour lors toute considération particulière des choses de Dieu, et qu'il se contente de la connaissance que la foi lui donne de lui, qu'il applique la volonté et l'amour, puisque c'est l'amour seul qui s'embrase, et qu'en lui seul est le fruit de toute la médita

(34) Eccl., VII, 9
 
 
 
 
 
 

tion. Car ce que l'entendement peut connaître de Dieu n'est presque rien, tandis que la volonté peut beaucoup aimer. Que l'homme s'enferme au dedans de lui-même dans le centre de son âme, où est l'image de Dieu, et que là il soit attentif à ce grand Dieu, comme s'il écoutait quelqu'un qui lui parlerait du haut d'une tour, ou comme s'il le possédait au dedans de son cœur, ou comme si, dans tout cet univers, il n'y avait que son âme seule avec Dieu seul. Il devrait même perdre le souvenir de soi et de ce qu'il fait, parce que, comme le disait un Père : « La parfaite oraison est celle dans laquelle celui qui prie ne se souvient pas qu'il est en prière. »

Ce n'est pas seulement à la fin de l'exercice, mais encore au milieu, et en quelque endroit que ce sommeil spirituel nous prenne, c'est-à-dire que l'entendement soit comme endormi par la volonté, que nous devons faire cette halte, et jouir en paix de ce bienfait de Dieu. Ensuite, quand nous avons achevé de nous nourrir de cette délicieuse nourriture, nous devons retourner à notre travail. Nous devons imiter en cela le jardinier quand il arrose une partie de son jardin. Dès qu'il l'a remplie d'eau, il en arrête le cours, il laisse cette eau pénétrer et amollir le fond de cette terre ; cela fait, il ouvre de nouveau le canal, afin qu'elle reçoive encore de l'eau, et qu'ainsi elle demeure parfaitement arrosée.

Mais ce que l'âme sent alors, les délices qui l'inondent, la lumière, le rassasiement, la charité, la paix qu'elle reçoit, c'est ce qu'on ne peut expliquer avec des paroles, parce que c'est là cette paix qui surpasse tout sentiment, et le bonheur le plus élevé que l'on puisse goûter en cette vie.

Il y a quelques personnes tellement possédées de l'amour de Dieu, qu'à peine ont-elles commencé à penser à lui, que soudain le souvenir de son doux nom leur fait fondre le cœur. Ces personnes ont peu besoin de discours et de considérations pour l'aimer ; elles n'en ont pas plus besoin qu'une mère et une épouse pour se réjouir au souvenir d'un fils et d'un époux, quand on leur parle d'eux.

Il y en a d'autres qui, non-seulement dans l'exercice de l'oraison, mais encore hors de ce temps, sont tellement absorbées et ravies en Dieu, qu'oubliant toutes choses et elles-mêmes, elles ne s'occupent que de lui. Si le transport d'un amour terrestre et coupable produit quelquefois un pareil effet, à combien plus forte raison l'amour de cette Beauté infinie devra-t-il le produire ! Car la grâce n'est pas moins puissante que la nature et que la faute. Ainsi donc, quand l'âme sentira cette action de Dieu en elle, en quelque endroit de l'oraison que ce soit, elle ne doit en nulle façon la combattre, quand même cela devrait lui prendre tout le temps de l'exercice. Pour s'y livrer, qu'elle laisse de côté les prières vocales et les considérations qu'elle était résolue de faire, à moins que ce ne soient des prières d'obligation. Car, comme dit saint Augustin, « de même qu'on doit quelquefois abandonner la prière vocale, quand elle est un obstacle à la dévotion, de même aussi on doit abandonner la méditation quand elle est un obstacle à la contemplation. »

Une autre observation très importante sur ce sujet, c'est que s'il convient quelquefois de laisser la méditation pour l'affection, pour monter du moins au plus, de même aussi, par la raison du contraire, il conviendra quelquefois de laisser l'affection pour la méditation. Il y aurait lieu de le faire, par exemple, lorsque l'affection serait si véhémente, qu'elle ferait craindre, si l'on y persévérait, de ruiner la santé ; ce qui arrive souvent à ceux qui, sans cette sage précaution, s'adonnent à ces exercices et s'y livrent sans discrétion, attirés qu'ils sont par la force de la divine suavité. Lorsque cela arrive, il est bon, dit un docteur, de se porter à quelque sentiment de compassion, en méditant un peu la passion de Notre-Seigneur ou les péchés et les misères du monde, afin de donner au cœur quelque soulagement et quelque repos.
 
 

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TRAITÉ DE LA DÉVOTION
 
 
 
 

CHAPITRE I
 
 

De la nature de la dévotion
 
 

La plus grande peine qu'endurent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, est le manque de dévotion qu'il leur arrive souvent d'y sentir ; car lorsqu'elle ne manque pas, il n'y a rien de plus doux ni de plus facile que de prier. C'est pourquoi, après avoir traité de la matière de l'oraison et de la méthode qu'on y peut suivre, il sera bon de traiter maintenant des choses qui favorisent la dévotion, et de celles qui l'empêchent ; ensuite, des tentations les plus ordinaires aux personnes dévotes ; enfin, de quelques avis nécessaires pour se bien conduire dans l'exercice de l'oraison. Mais avant tout, il importe de donner une notion exacte de la dévotion, afin que nous connaissions à l'avance le prix de la perle pour la conquête de laquelle nous entrons en lice.

« La dévotion, dit saint Thomas, est une vertu qui rend l'homme prompt et disposé à la pratique de toutes les vertus, qui l'excite à bien agir, et lui en facilite le moyen (35). » Cette définition montre clairement la nécessité et la grande utilité de cette vertu ; et elle nous fait voir en même temps que la dévotion comprend plus que certaines personnes ne sauraient penser.

Pour entendre ceci, il est nécessaire de savoir que le plus grand empêchement que nous trouvons en nous pour bien vivre, est la corruption de la nature qui nous a été transmise par le péché. De là procèdent une grande inclination que nous avons pour le mal, et une grande difficulté, un grand dégoût, que nous avons pour le bien. Ces deux dispositions nous rendent le chemin de la vertu très difficile, quoique la vertu par

(35)  2. 2, q. 82, 1, 0
 
 
 
 

elle-même soit la chose du monde la plus douce, lu plus belle, la plus aimable et la plus noble. Or, contre cette difficulté et ce dégoût, la divine sagesse nous a préparé un remède excellemment convenable, je veux dire la vertu et le secours de la dévotion. En effet, de même que le zéphyr dissipe les nuages et laisse le ciel pur et serein, de même la véritable dévotion dissipe dans notre âme cet ennui, cette difficulté, et la laisse disposée et libre pour toute sorte de bien. En voici la raison : c'est que cette vertu est vertu de telle sorte, qu'en même temps elle est un don spécial du Saint-Esprit, une rosée du ciel, un secours et une visite de Dieu obtenus par l'oraison, et dont la nature est de combattre cette difficulté et cet ennui, de bannir cette lâcheté, de communiquer cette promptitude, dont nous avons parlé, de remplir l'âme de bons désirs, d'éclairer l'entendement, de fortifier la volonté, d'allumer l'amour de Dieu, d'éteindre les flammes des mauvais désirs, d'inspirer le dégoût du monde et l'horreur du péché, enfin, de donner pour lors à l'homme une nouvelle ferveur, un nouvel esprit, un nouveau courage et une nouvelle ardeur pour faire le bien. On peut dire que cette vertu est à l'âme ce que les cheveux étaient à Samson. Quand il les avait, il surpassait en force tous les hommes ; mais quand ils lui manquaient, il était aussi faible que les autres. De même, quand l'âme du chrétien a cette dévotion, elle est supérieure à tout ; et elle devient faible, quand elle lui manque. Voilà donc ce que saint Thomas a voulu nous faire entendre par la définition qu'il a donnée de la dévotion. Ce que l'on peut dire de plus beau à la louange de cette vertu, c'est que n'étant qu'une en nombre, elle est néanmoins comme un stimulant et un aiguillon pour toutes les autres. C'est pourquoi quiconque a un vrai désir de marcher dans le chemin des vertus, ne doit point entreprendre de le faire sans ce puissant secours ; car, s'il manque, on ne se tirera jamais des grandes difficultés qu'on y rencontrera.

On voit clairement, par ce qui vient d'être dit, quelle est l'essence de la véritable dévotion. Elle ne consiste donc pas dans cette tendresse de cœur ou dans cette douce consolation que ressentent quelquefois ceux qui prient, mais dans cette promptitude et dans cette ardeur, que l'on met à faire le bien. Il résulte de là que souvent l'un se trouve sans l'autre, lorsqu'il plaît au Seigneur d'éprouver les siens. À la vérité, cette dévotion et cette promptitude répandent très souvent dans l'âme cette douce consolation ; et, à leur tour, cette consolation et ce goût spirituel augmentent la dévotion essentielle qui consiste dans cette promptitude et cette ardeur à faire le bien. C'est pourquoi les serviteurs de Dieu peuvent avec beaucoup de raison désirer et demander ces joies et ces consolations, non pour le goût qu'ils y trouvent, mais parce qu'elles accroissent cette dévotion qui nous rend propres à faire le bien. C'est ce que le Prophète nous fait entendre lorsqu'il dit : « J'ai couru dans la voie de vos commandements, ô mon Dieu, lorsque vous avez dilaté mon cœur (36) », c'est-à-dire, quand vous y avez versé cette allégresse de vos consolations qui a rendu ma course si légère et si rapide.

La nature de la dévotion étant connue, nous allons maintenant traiter des moyens de l'acquérir. Comme cette vertu est inséparable de toutes celles qui ont une familiarité spéciale avec

(36) Ps. CXVIII, 32
 
 
 
 
 
 

Dieu, il s'ensuit que traiter des moyens d'acquérir la dévotion, c'est traiter en même temps des moyens d'acquérir la parfaite oraison et la contemplation, les consolations de l'Esprit-Saint, l'amour de Dieu, la sagesse du ciel, et cette union de notre esprit avec Dieu, qui est le but de toute la vie spirituelle ; enfin, c'est traiter des moyens d'arriver à la possession de Dieu lui-même en cette vie, en quoi consiste ce trésor de l'Évangile et cette précieuse perle, pour l'acquisition de laquelle le sage marchand vendit avec joie tous les autres biens qu'il avait. Vous voyez donc que c'est là une très haute théologie, puisqu'elle nous enseigne le chemin qui conduit au souverain bien, et qu'elle dresse devant nous une échelle, par les degrés de laquelle nous montons pour atteindre le fruit de la félicité, et pour en jouir autant qu'il est possible d'en jouir en cette vie.
 
 

CHAPITRE II
 
 

De neuf choses qui nous aident à acquérir la dévotion
 
 

Les choses qui nous aident à acquérir la dévotion sont en grand nombre ; nous n'en signalerons que neuf.

La première, et l'une des plus importantes, c'est d'embrasser ces saints exercices avec beaucoup de résolution et de courage, avec un cœur déterminé et préparé à tout ce qui sera nécessaire pour acquérir cette précieuse perle, quelque ardu et difficile que cela soit. Il n'y a point de grande chose en ce monde qui ne soit difficile, et celle-ci est du nombre, du moins dans les commencements.

La deuxième, c'est de préserver le cœur de toutes sortes de pensées vaines et inutiles, de toute affection et de tout attachement étranger, de tous les troubles et de tous les mouvements passionnés ; car il est clair que chacune de ces choses empêche la dévotion, et qu'il n'est pas moins nécessaire d'accorder le cœur avant de prier, que le luth avant de le toucher.

La troisième, c'est la garde des sens, spécialement des yeux, des oreilles et de la langue, parce que, par la langue le cœur se dissipe, et par les yeux et les oreilles il se remplit de divers objets et de diverses images qui troublent la paix et le repos de l'âme. C'est pourquoi l'on dit avec raison que le contemplatif doit être sourd, aveugle et muet, parce que moins il se répand au dehors, plus il sera recueilli au dedans de lui-même.

La quatrième, c'est la solitude, parce que, non-seulement elle retranche, pour les sens et le cœur, les occasions des distractions et celles des péchés, mais encore parce qu'elle convie l'homme à demeurer au dedans de lui, à entrer avec Dieu et avec lui-même dans son intérieur ; ce à quoi il se sent porté par la nature même de l'endroit solitaire où il est, lequel n'admet point d'autre compagnie que celle-là.

La cinquième, c'est la lecture des livres spirituels et dévots. Ils donnent des sujets de considération, ils recueillent le cœur, ils réveillent la dévotion, et font que l'homme pense avec plaisir à ce qu'il a le plus goûté dans une lecture ; car ce qui se représente avant tout à la mémoire, c'est toujours ce qui abonde dans le cœur.

La sixième, c'est le souvenir continuel de Dieu, le soin de marcher toujours en sa présence, et l'usage de ces courtes oraisons que saint Augustin appelle jaculatoires. Ces oraisons gardent la maison du cœur et conservent la chaleur de la dévotion, dans le sens où nous l'avons dit plus haut ; et ainsi l'homme se trouve prêt, à toute heure, à entrer en oraison. C'est là un des principaux documents de la vie spirituelle, et un des plus puissants remèdes pour ceux qui n'ont ni temps ni endroit favorable pour faire oraison. Celui qui sera toujours fidèle à cette pratique, avancera beaucoup en peu de temps.

La septième est l'assiduité et la persévérance dans les bons exercices, aux endroits et aux temps marqués pour cela, principalement la nuit ou le matin, qui sont les temps les plus convenables pour l'oraison, comme toute l'Écriture nous l'enseigne.

La huitième, ce sont les austérités et les abstinences corporelles, la table pauvre, le lit dur, le cilice et la discipline, et autres mortifications de ce genre. Car, de même que toutes ces choses sont inspirées par un principe de dévotion, de même aussi elles fortifient, elles conservent et elles fécondent la racine d'où elles naissent.

La neuvième, ce sont les œuvres de miséricorde. Elles nous donnent de la confiance pour paraître devant Dieu : comme elles joignent quelques petits services à nos oraisons, celles-ci ne peuvent plus s'appeler de simples demandes sèches ; et elles méritent que la prière qui part d'un cœur miséricordieux soit miséricordieusement entendue.
 
 

CHAPITRE III
 
 

De dix choses qui empêchent la dévotion
 
 

Comme il y a des choses qui favorisent la dévotion, de même aussi il y en a qui l'empêchent. De ces dernières, nous allons en indiquer dix.

La première, celle qui forme le plus grand obstacle à la dévotion, ce sont les péchés, non seulement les mortels, mais encore les véniels ; car, quoique ceux-ci ne fassent pas perdre la charité, ils font, néanmoins, perdre la ferveur de la charité, qui est presque la même chose que la dévotion. C'est pourquoi il faut les éviter avec un très grand soin : et quand ce ne serait pas à cause du mal qu'ils nous font, du moins faudrait-il le faire à cause du grand bien qu'ils nous empêchent d'acquérir.

La deuxième, c'est le remords de la conscience qui procède de ces mêmes péchés, quand ce remords est excessif ; car il rend l'âme inquiète, abattue, et lui enlève le courage et la force pour tous les bons exercices.

La troisième, ce sont les scrupules ; comme le remords, et pour la même cause, ils troublent et abattent l'âme ; car ils sont comme des épines qui piquent la conscience, qui l'inquiètent, qui ne lui laissent point de trêve, et enfin qui l'empêchent de se reposer en Dieu et de jouir de la véritable paix.

La quatrième, c'est toute amertume, tout dégoût du cœur, et toute tristesse désordonnée ; car il est très difficile que l'âme, dans un pareil état, puisse goûter les délices de la bonne conscience et de l'allégresse spirituelle.

La cinquième, ce sont les soucis excessifs ; comme les moucherons d'Égypte, ils inquiètent l'âme et ne lui permettent pas de prendre ce doux sommeil spirituel que l'on goûte dans l'oraison ; au contraire, c'est là, plus qu'ailleurs, qu'ils l'inquiètent et la détournent de son exercice.

La sixième, ce sont les occupations excessives, parce qu'elles absorbent le temps et étouffent l'esprit, et ainsi laissent l'homme sans loisir et sans cœur pour vaquer à Dieu.

La septième, ce sont les délices et les consolations sensuelles, quand l'homme s'y livre avec excès. « Celui qui s'adonne beaucoup aux consolations du monde, ne mérite pas celles de l'Esprit-Saint », nous dit saint Bernard.

La huitième, ce sont les plaisirs de la table, l'excès dans le boire et dans le manger, surtout les longs repas ; car ils sont une très mauvaise préparation pour les exercices spirituels et pour les veilles sacrées, attendu qu'avec un corps appesanti et chargé de nourriture, l'esprit est très mal disposé pour prendre son vol vers les hauteurs.

La neuvième, c'est le vice de la curiosité, tant des sens que de l'esprit, qui fait que l'on désire entendre, voir, et savoir une multitude de choses ; que l'on souhaite posséder celles qui sont artistement travaillées, recherchées et vantées dans le monde. Tout cela occupe le temps, embarrasse les sens, inquiète l'âme, la répand sur divers objets, et ainsi met obstacle a la dévotion.

Enfin la dixième, c'est l'interruption de tous ces saints exercices, à moins qu'on ne les quitte pour un motif de charité envers le prochain, ou pour une juste nécessité. Car, comme dit un docteur, l'esprit de la dévotion est fort délicat ; lorsqu'il s'en est allé, ou il ne revient plus, ou s'il revient, ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté. De même que les arbres demandent à être arrosés en leur saison, et que les corps humains réclament tout ce qui est nécessaire à leur entretien, et que si ces secours viennent à leur manquer, on les voit bientôt décroître et périr ; de même aussi voit-on la dévotion diminuer et périr, dès qu'elle manque de l'eau vivifiante et du soutien qu'elle tire de la considération.

Tout ceci a été dit en peu de mots, afin que chacun puisse mieux le graver dans sa mémoire. L'expérience et le long exercice feront voir à quiconque le voudra, qu'il n'y a rien de plus assuré ni de plus véritable.
 
 

CHAPITRE IV
 
 

Des tentations qui le plus communément fatiguent ceux qui s’adonnent à l’oraison, et de leurs remèdes
 
 
 
 

Il sera bien de traiter maintenant des tentations qui, le plus communément, fatiguent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, et des remèdes qu'il y faut apporter. Le plus souvent ces tentations sont les suivantes : le défaut de consolations spirituelles ; la guerre des pensées importunes ; les pensées de blasphème et d'infidélité ; la crainte désordonnée ; l'excès dans le sommeil ; la défiance et le découragement dans le service de Dieu ; la présomption d'être déjà très avancé ; le désir désordonné de savoir ; le zèle indiscret pour l'avancement du prochain.

Voilà les tentations les plus ordinaires dans ce chemin de l'oraison ; nous allons indiquer les moyens de les combattre et de les faire tourner au profit de l'âme.
 
 

Premier avis

Remède contre les sécheresses, la persévérance dans le saint exercice de l'oraison.

Mérite de cette persévérance.

Ressemblance avec Jésus-Christ qui a voulu souffrir sans consolation.
 
 

Lorsque les consolations spirituelles manquent à quelqu'un, la manière d'y remédier est celle-ci : qu'il ne laisse pas pour cela l'exercice ordinaire de l'oraison, quoiqu'elle lui paraisse sans goût et de peu de fruit ; mais qu'il se mette en la présence de Dieu comme un coupable et comme un criminel, qu'il examine sa conscience, et qu'il voie si ce n'est point par sa faute qu'il a perdu cette grâce ; qu'il supplie le Seigneur, avec une entière confiance, de lui pardonner, et de faire éclater les richesses inestimables de sa patience et de sa miséricorde en le supportant, et en accordant le pardon à qui ne sait que l'offenser. De cette manière, il tirera du profit de sa sécheresse, prenant occasion de s'humilier davantage à la vue de ses nombreux péchés, et d'aimer Dieu d'un plus grand amour à la vue de cette bonté infinie qui les lui pardonne. Et quoiqu'il ne trouve pas de goût dans ces exercices, qu'il se garde bien de les quitter, parce qu'il n'est pas nécessaire que ce qui doit nous être avantageux, soit toujours accompagné de goût et de consolation. Du moins constate-t-il par l'expérience que toutes les fois que l'homme persévère dans l'oraison avec un peu d'attention et de soin, faisant bonnement le peu qu'il peut, il en sort à la fin consolé et joyeux, voyant que de son côté il a fait quelque petite chose de ce qui était en son pouvoir. Celui-là fait beaucoup, aux yeux de Dieu, qui fait tout ce qu'il peut, quoiqu'il puisse peu. Notre-Seigneur ne regarde pas tant les richesses de l'homme, que son pouvoir et sa volonté. Celui-là donne beaucoup, qui désire donner beaucoup, qui donne tout ce qu'il a, et qui ne se réserve rien pour lui. Ce n'est pas beaucoup que de rester longtemps en oraison, lorsqu'on y trouve de grandes consolations. Ce qui est vraiment beaucoup, c'est que, lorsque la dévotion est petite, l'oraison soit longue, et qu'elle soit accompagnée de beaucoup plus d'humilité, de patience et de persévérance dans les bonnes œuvres.

Il est également nécessaire, durant ce temps, de veiller sur soi avec plus de soin et de sollicitude que dans les autres, ne se perdant point de vue, et examinant avec grande attention ses pensées, ses paroles et ses œuvres. L'essentiel alors, c'est que la joie de l'esprit qui, dans cette navigation, est la principale rame, ne nous manque pas ; et quant à ce qui nous manque du côté de la grâce, il faut y suppléer par nos soins et notre diligence. Lorsque vous vous verrez dans cet état, vous devez penser, comme dit saint Bernard, que les sentinelles vigilantes qui vous gardaient se sont endormies , que les murailles qui vous défendaient sont tombées, et que par conséquent toute l'espérance de votre salut est dans les armes, attendu que ce ne sont plus les murailles, mais l'épée et l'adresse à combattre qui doivent vous défendre. Oh ! Qu’elle est grande la gloire d'une âme qui combat de cette manière, qui sans bouclier se défend, qui sans armes soutient l'attaque, qui sans force se montre forte, et qui, se trouvant seule dans le combat, prend pour compagnons d'armes sa résolution et son courage !

Il n'y a pas de plus grande gloire au monde, que d'imiter le Sauveur dans les vertus. Or, entre ses vertus, une de celles qui tiennent un rang très éminent, c'est d'avoir enduré tout ce qu'il a souffert, sans admettre dans son âme aucun genre de consolation. Ainsi, quiconque souffrira et combattra de la sorte, sera un imitateur d'autant plus insigne de Jésus-Christ, qu'il se verra plus complètement privé de tout genre de consolation. C'est là boire le calice de l'obéissance tout pur, sans mélange d'aucune autre liqueur. C'est l'épreuve principale, où se révèle la fidélité des amis, et où l'on voit s'ils sont véritables ou non.
 
 

Deuxième avis

Remède contre les pensées importunes,

la constance à les combattre courageusement et l'humilité devant Dieu.
 
 

Le remède contre les tentations des pensées importunes qui ont coutume de nous assaillir dans l'oraison, est de les combattre avec courage et avec persévérance. Toutefois cette résistance ne doit pas se faire avec trop de fatigue et d'angoisse d'esprit, parce que ce n'est pas tant une œuvre de la force que de la grâce et de l'humilité. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un se trouve dans cet état, attendu qu'en cela il n'y a point de sa faute, ou qu'elle est très légère, il doit sans scrupule et sans abattement se tourner vers Dieu, et lui dire en toute humilité et dévotion : « Vous voyez ici, ô Seigneur de mon âme, ce que je suis. Que pouvait-on attendre de ce fumier, sinon de semblables odeurs ? Que pouvait-on espérer de cette terre que vous avez maudite, sinon des ronces et des épines ? Voilà, Seigneur, le fruit qu'elle peut produire, si vous n'avez la bonté de la purifier. » Et cela dit, qu'il reprenne le fil de son oraison comme auparavant, et qu'il attende avec patience la visite du Seigneur, qui jamais ne manque aux humbles. Si cependant les pensées continuent de vous inquiéter, et si de votre côté vous leur résistez avec persévérance, faisant ce qui dépend de vous, vous devez tenir pour certain que vous avancez beau coup plus par cette résistance, que si vous étiez à jouir de Dieu, le cœur tout inondé de délices.
 
 

Troisième avis

Remède contre les tentations de blasphème.
 
 

Pour vous délivrer des tentations de blasphème, vous devez savoir que s'il n'en est point qui donnent plus de peine, de même il n'en est point qui offrent moins de danger. Ainsi, le remède contre ces tentations, c'est de n'en point faire de cas, attendu que le péché n'est pas dans le sentiment, mais dans le consentement et dans le plaisir ; et quant au plaisir, loin de se rencontrer ici, c'est plutôt le contraire. Ainsi cela peut plutôt s'appeler peine que faute, parce qu'autant l'homme est éloigné de recevoir du plaisir de ces tentations, autant est-il éloigné de commettre de faute, quand elles arrivent. C'est pourquoi le meilleur remède, comme je l'ai dit, est de les mépriser et de ne pas les craindre. Car quand on les craint avec excès, la seule crainte les réveille et les soulève.
 
 

Quatrième avis

Remède contre les tentations d'infidélité.
 
 

Pour vaincre les tentations d'infidélité, que l'homme, se souvenant d'un côté de sa petitesse, et de l'autre de la grandeur de Dieu, s'occupe de ce que Dieu lui commande, et n'ait pas la curiosité d'approfondir ses œuvres, puisque nous voyons que la plupart d'entre elles surpassent infiniment tout ce que nous pouvons comprendre. Ainsi donc, celui qui a dessein d'entrer dans ce sanctuaire des œuvres divines, doit le faire avec beaucoup d'humilité et de respect ; il doit le regarder avec des yeux simples, comme ceux d'une colombe, et non pas avec ceux d'un serpent plein de malice, avec le cœur d'un disciple, et non pas d'un juge téméraire. Qu'il se fasse petit enfant, parce que c'est à ceux qui sont tels que Dieu enseigne ses secrets. Qu'il ne se mette point en peine de savoir le pourquoi des œuvres divines ; qu'il ferme l'œil de la raison, et qu'il ouvre seulement celui de la foi, parce qu'il est l'instrument avec lequel se doivent mesurer les œuvres de Dieu. Pour examiner les œuvres humaines, l'œil de la raison humaine est excellent ; mais pour examiner les œuvres divines, il n'y a rien de plus disproportionné que lui.

Mais parce que d'ordinaire cette tentation est pour l'homme un très grand sujet de peine, le remède est celui que nous avons indiqué pour la tentation de blasphème, c'est-à-dire qu'il ne faut point en faire cas, et qu'il faut plutôt considérer cela comme une peine que comme une faute, attendu qu'il ne peut y avoir de faute en une chose que la volonté combat, ainsi que nous l'avons expliqué dans l'avis précédent.
 
 

Cinquième avis

Remède contre la tentation d'une crainte désordonnée.
 
 

Il est quelques personnes qui sont saisies de grandes frayeurs quand, la nuit, elles s'éloignent des autres pour prier. Le remède contre cette tentation, c'est de se faire violence et de persévérer dans ce saint exercice. Car la crainte s'augmente en fuyant, et le courage en combattant. Il est encore utile de considérer que ni le démon, ni aucune autre chose, quelle qu'elle soit, ne peuvent nous nuire sans la permission de Notre-Seigneur. Une autre considération également propre à dissiper ces frayeurs, c'est de penser que nous avons un ange gardien à côté de nous, et que dans l'oraison, il est plus près de nous que partout ailleurs : car il s'y trouve présent pour nous aider, pour porter nos prières au ciel, pour nous défendre contre l'ennemi et l'empêcher de nous faire du mal.
 
 

Sixième avis

Remède contre la tentation du sommeil.
 
 

Le remède contre le sommeil excessif est de considérer que quelquefois il provient de la nécessité, et en ce cas, il ne faut point refuser au corps ce qui lui est nécessaire, afin qu'il laisse à l'âme la liberté d'agir. D'autres fois il vient de quelque infirmité ; et alors nous ne devons pas nous en affliger, puisqu'il n'y a pas de notre faute. Nous ne devons pas non plus céder entièrement, mais faire bonnement de notre côté tout ce qui sera en notre pouvoir, afin de ne pas perdre entièrement l'oraison, sans laquelle nous n'avons ni assurance ni véritable joie en cette vie.

D'autres fois, le sommeil vient de la paresse et du démon qui l'excite. En ces cas, le remède est le jeûne, de ne pas boire de vin, de boire de l'eau pure, de se tenir à genoux, ou debout, ou les bras en croix, et sans être appuyé, de prendre quelque discipline, ou de pratiquer quelque autre pénitence qui réveille et qui mortifie la chair. Enfin, l'unique et général remède pour ce mal comme pour tous les autres, est de le demander à Celui qui est toujours disposé à donner, dès qu'il rencontre des cœurs qui ne se lassent pas de prier.
 
 

Septième avis

Remède contre les tentations de défiance et de présomption.
 
 

Pour surmonter les tentations de défiance et de présomption, qui sont des vices contraires, il faut de toute nécessité employer des remèdes différents. Pour la défiance, le remède est de considérer que, dans l'affaire de la perfection chrétienne, le succès ne dépend pas seulement de nos efforts, mais encore de la grâce divine, laquelle s'obtient d'autant plus vite que l'homme se défie plus de sa propre vertu, et se confie davantage en la seule bonté de Dieu, à qui tout est possible.

Quant à la présomption, le remède est de considérer qu'il n'y a point d'indice plus clair que l'homme est éloigné du terme, que de s'en croire très proche, parce que, dans le chemin de la vie spirituelle, ceux qui découvrent plus de terre, sont ceux qui se hâtent davantage, excités qu'ils sont par la vue du grand espace qui leur reste a parcourir. Pour cette raison, ils ne font jamais cas de ce qu'ils possèdent, en comparaison de ce qu'ils désirent. Considérez-vous donc dans le miroir de la vie des saints, et de tant de personnes de vertu insigne qui sont encore sur la terre ; vous verrez que vous n'êtes devant elles que comme un nain en présence d'un géant, et vous ne serez pas tenté de présumer de vous-même.
 
 

Huitième avis

Remède contre la tentation du désir immodéré de savoir.
 
 

Le premier remède contre la tentation du désir immodéré de savoir et d'étudier, est de considérer combien la vertu est plus excellente que la science, et combien la sagesse divine surpasse la sagesse humaine, afin que l'homme voie par là avec combien plus de cœur il doit travailler et s'exercer à acquérir l'une plutôt que l'autre. Que la science du monde ait toute la gloire et toutes les couronnes qu'elle peut souhaiter ; à la fin, cette gloire et ces couronnes s'en vont avec la vie. Qu'y a-t-il donc de plus misérable que d'acquérir, au prix d'un si grand labeur, ce dont on doit jouir si peu de temps ? Tout ce que tu peux savoir ici-bas n'est rien. Et si tu t'exerces dans l'amour de Dieu, tu iras bientôt le contempler face à face, et en lui tu verras toutes choses. Au jour du jugement, on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait ; ni si nous avons bien parlé ou prêché, mais si nous avons fait de bonnes actions.
 
 

Neuvième avis

Remède contre la tentation du zèle indiscret pour l'avancement du prochain.
 
 

Le principal remède contre la tentation qui nous porte à travailler avec un zèle indiscret au bien des autres, est de nous appliquer de telle sorte à l'avancement du prochain, que cela ne tourne point à notre préjudice ; et de nous occuper de la direction des consciences, de telle sorte, que nous prenions aussi du temps pour la nôtre. Ce temps doit être tel, qu'il suffise pour maintenir continuellement notre cœur dévot et recueilli, parce que c'est là, comme dit l'Apôtre, marcher en esprit, ce qui veut dire que l'homme marche plus en Dieu qu'en lui-même. Et puisque c'est un point qui doit être la racine et le principe de tout notre bien, c'est à nous d'employer toutes nos forces et tout notre travail pour nous tenir dans unetelle union avec Dieu, qu'elle suffise pour conserver toujours notre cœur dans cette sorte de solitude et de dévotion. Or, pour le mettre en cet heureux état, toute sorte de recueillement ne suffit pas ; mais il faut une oraison longue et profonde.
 
 

CHAPITRE V
 
 

De quelques avis nécessaires aux personnes qui s’adonnent à l’oraison.
 
 

Une des choses les plus ardues et les plus difficiles qui se rencontrent dans la vie spirituelle, est de savoir aller à Dieu et de traiter familièrement avec lui. C'est pourquoi, pour marcher dans ce chemin sans s'y égarer, il faut d'abord à l'âme un bon guide ; et il lui faut ensuite quelques avis. C'est ce qui nous détermine à en donner ici quelques-uns avec notre brièveté accoutumée.
 
 

Premier avis

De la fin que nous devons nous proposer dans tous nos exercices,

et en quoi consiste notre avancement spirituel.
 
 

Entre ces avis, le premier est relatif à la fin que nous devons nous proposer dans ces exercices.

Pour bien comprendre quelle est cette fin, il faut se rappeler que cette communication avec Dieu étant une chose pleine de douceur et de délices, comme le dit le Sage, il en résulte que plusieurs personnes attirées par la force de cette merveilleuse suavité, qui surpasse tout ce que l'on en peut dire, s'approchent de Dieu et s'adonnent à tous les exercices spirituels, à la lecture des bons livres, à l'oraison, à l'usage des sacrements, à cause du goût extraordinaire qu'elles y trouvent ; de telle sorte que la principale fin qui les porte à ces exercices est le désir de cette merveilleuse suavité. Or, c'est là une très grande erreur, dans laquelle malheureusement l'on voit tomber un grand nombre de personnes. La fin principale de toutes nos œuvres devant être d'aimer Dieu et de chercher Dieu, ces âmes montrent par leur conduite qu'elles s'aiment et se cherchent elles-mêmes plutôt que Dieu, c'est-à-dire qu'elles cherchent leur propre goût et leur contentement, ce qui est la fin que les philosophes se proposaient dans leur contemplation. Cette conduite, comme dit un docteur, est une espèce d'avarice, d'incontinence, et de gourmandise spirituelle, qui n'est pas moins dangereuse que celle des sens.

Ce qui est encore plus grave, c'est que de cette erreur il en suit une autre qui n'est pas moindre, et qui fait que l'homme juge de lui-même et des autres par ces goûts et par ces sentiments, croyant que chacun a plus ou moins de perfection, selon qu'il a plus ou moins de goût de Dieu, ce qui est se tromper de la manière la plus grossière. Or, contre ces deux erreurs, un remède efficace sera cet avis et cette règle générale : Que chacun comprenne bien que la fin de tous ces exercices, et de toute la vie spirituelle, est l'obéissance aux commandements de Dieu, et l'accomplissement de la divine volonté ; et que pour cela, il est nécessaire que la volonté propre, qui lui est si contraire, meure, afin que de cette manière la volonté divine vive et règne en nous.

Mais comme une si grande victoire ne peut se remporter sans de grandes faveurs et de grandes consolations de Dieu, une des fins principales pour lesquelles on doit s'exercer dans l'oraison, est d'obtenir ces faveurs et de sentir ces délices qui nous feront réussir dans cette entreprise. Quand on se conduit de cette manière, et que c'est pour une pareille fin qu'on demande et qu'on recherche les délices de l'oraison, cela est très permis, comme nous l'avons dit plus haut ; et c'est ainsi que David les demandait, quand il disait. « Rendez-moi, Seigneur, la joie de votre salut, et confirmez-moi par votre esprit principal (37). » C'est donc à la lumière de cette vérité que l'homme comprendra la fin qu'il doit se proposer dans ces exercices ; et c'est encore à la lumière de cette vérité qu'il entendra par où il doit estimer et mesurer son avancement et celui des autres : que ce ne doit point être sur les goûts qu'il aura reçus de Dieu, mais sur ce qu'il aura souffert pour l'amour de lui, tant en

(37) Ps. L, 14
 
 
 
 

faisant la volonté divine qu'en renonçant à la sienne propre.

Que ce doive être là la fin de toutes nos lectures et de toutes nos oraisons, je n'en veux point d'autre preuve que cette divine oraison contenue dans le psaume Beati immaculati in via. Ce psaume, composé de cent soixante-seize versets, et le plus long du psautier, ne renferme pas un verset qui ne parle de la loi de Dieu, et de l'observation exacte de ses commandements. Le Saint-Esprit a voulu qu'il en fût ainsi, afin que les hommes vissent clairement par là comment toutes leurs oraisons et leurs méditations devaient se rapporter en tout et en partie à cette fin, c'est-à-dire à la garde et à l'accomplissement de la loi de Dieu. Tout ce qui s'écarte de ce principe est un des plus subtils et des plus spécieux artifices de l'ennemi, à l'aide duquel il fait croire aux hommes qu'ils sont quelque chose, n'étant véritablement rien. C'est pourquoi les saints disent très bien que la véritable preuve de l'avancement spirituel de l'homme n'est pas le goût de l'oraison, mais la patience dans la tribulation, le renoncement à soi-même, et l'accomplissement de la loi divine, bien que pour tout cela, l'oraison, ainsi que les goûts et les consolations qui s'y rencontrent, soient d'un très grand secours.

Conformément à cette vérité, que celui qui veut connaître combien il a avancé dans ce chemin spirituel, considère combien il avance chaque jour dans l'humilité intérieure et extérieure ; comment il souffre les injures que les autres lui peuvent faire ; comment il sait excuser les faiblesses d'autrui ; avec quelle affection il va au secours des nécessités du prochain ; comment il est ému de compassion, au lieu de s'indigner des défauts des autres ; comment il sait espérer en Dieu dans le temps de la tribulation ; comment il gouverne sa langue, comment il garde son cœur, comment il tient sa chair domptée avec tous ses appétits et ses sentiments ; comment il sait tirer profit des prospérités et des adversités ; de quelle manière, avec quelle gravité et quelle discrétion, il se conduit en toutes choses ; par-dessus tout, qu'il considère s'il est mort à l'amour de l'honneur, du plaisir et du monde ; qu'il considère jusqu'à quel point il a avancé ou reculé en tout cela : et qu'il se juge là dessus, et non sur ce qu'il sent ou ce qu'il ne sent pas de Dieu. Pour ce sujet, il doit toujours tenir un œil, et le principal, fixé sur la mortification, et l'autre sur l'oraison, parce que cette même mortification ne peut parfaitement s'obtenir sans le secours de l'oraison.
 
 

Deuxième avis

Nous ne devons pas désirer les faveurs extraordinaires.
 
 

Que si nous ne devons pas désirer des consolations et des délices spirituelles, pour nous y arrêter uniquement, mais à cause des avantages qu'elles nous procurent, beaucoup moins encore devons-nous désirer des visions, des révélations, des ravissements, et choses semblables, qui peuvent être plus dangereuses pour ceux qui ne sont pas fondés dans l'humilité. Que l'homme ne craigne pas d'être désobéissant à Dieu en ce point : car quand Dieu veut révéler quelque chose, il sait le découvrir par des voies qui triomphent de toutes les résistances de l'homme, et il le lui fait connaître avec une telle évidence, qu'il lui est impossible, quand il le voudrait, de concevoir le moindre doute.
 
 

Troisième avis

Tenir secrètes les faveurs que nous recevons dans l'oraison.
 
 

De même, il est très à propos de tenir secrètes les faveurs et les consolations que Notre-Seigneur nous fait dans l'oraison, et de ne nous en ouvrir qu'au maître spirituel qui nous dirige. C'est ce qui fait dire à saint Bernard que l'homme dévot doit avoir ces paroles écrites dans sa cellule : « Mon secret est à moi, mon secret est à moi. Secretum meum mihi, secretum meum mihi. »
 
 

Quatrième avis

Avec quelle humilité et quel respect nous devons nous comporter envers Dieu.
 
 

L'homme doit encore être fidèle à se comporter envers Dieu avec la plus grande humilité et le plus grand respect possible. Ainsi, que l'âme, alors même qu'elle reçoit de Pieu les plus grandes faveurs et les plus grandes délices, ne manque jamais de tourner les yeux sur son intérieur, de considérer sa bassesse, de replier ses ailes, et de s'humilier devant une si haute Majesté, comme le faisait saint Augustin, de qui il est dit : qu'il avait appris à se réjouir avec crainte en la présence du Seigneur.
 
 

Cinquième avis

Outre les exercices quotidiens,

nous devons prendre de temps en temps quelques jours pour la retraite.
 
 

Nous avons dit plus haut que le serviteur de Dieu doit travailler à avoir ses temps réglés pour s'entretenir avec lui dans l'oraison. Mais indépendamment du temps qu'il consacre chaque jour à ce commerce, il doit à certaines époques se délivrer de toute espèce d'affaires, même de celles qui seraient saintes, pour se livrer entièrement aux exercices spirituels, et pour donner à son âme une nourriture abondante à l'aide de laquelle il puisse réparer ce qui se perd par les défauts de chaque jour, et prendre de nouvelles forces pour passer plus avant. Et, bien que ceci doive se faire en d'autres temps, on doit, néanmoins, le pratiquer plus spécialement aux principales fêtes de l'année, dans les temps de tribulations et de peines, après de longs voyages, et, après avoir été occupé d'affaires qui ont distrait et dissipé le cœur, afin de le faire rentrer dans le recueillement.
 
 

Sixième avis

De la mesure et de la discrétion dans les exercices spirituels.
 
 

Il se rencontre des personnes qui ont peu de mesure et de discrétion dans leurs exercices quand elles sont bien avec Dieu, et à qui leur prospérité même devient une occasion de danger. En effet, ces personnes se figurent que cette grâce leur est donnée à pleines mains ; et comme elles trouvent tant de suavité dans la communication avec le Seigneur, elles s'y abandonnent si fort, elles prolongent tellement l'oraison et les veilles, et augmentent de telle sorte les austérités corporelles, que la nature ne pouvant souffrir la continuité d'une si rude charge, vient à tomber par terre avec elle.

Il arrive de là que plusieurs personnes viennent à se gâter l'estomac et la tête, et par suite se rendent inhabiles, non-seulement pour les autres travaux corporels, mais encore pour ces mêmes exercices de l'oraison. C'est pourquoi il convient d'user de beaucoup de mesure et de discrétion dans les exercices de la vie spirituelle, surtout dans les commencements, où les ferveurs et les consolations sont plus grandes, et où l'expérience et la discrétion n'abondent pas, afin de nous accoutumer à marcher de telle sorte, que nous ne demeurions pas au milieu du chemin.

Il y a une autre extrémité contraire à celle-ci, et c'est celle des délicats qui, sous couleur de ménagements, dérobent leur corps au travail et à la souffrance. Cette extrémité, quoique très nuisible pour toute espèce de personnes, l'est cependant beaucoup plus pour ceux qui commencent. Et saint Bernard en donne ainsi la raison : « Il est impossible, dit-il, que celui-là persévère longtemps dans la vie religieuse qui étant novice se ménage déjà, qui ne faisant que de commencer, veut être prudent, et qui, étant encore nouveau et tout jeune, commence à se traiter et à se soigner comme un vieillard. » Il n'est pas facile de juger laquelle de ces deux extrémités est la plus dangereuse. Ce qui est vrai, comme le dit très bien Gerson, c'est que l'indiscrétion est plus incurable, parce que tant que le corps est sain, il y a espérance qu'on pourra apporter remède au mal ; mais lorsqu'il est déjà ruiné par l'indiscrétion, il est bien malaisé de trouver un remède.
 
 

Septième avis

Qu'avec l'oraison, nous devons faire marcher de front la pratique des vertus.
 
 

Il y a encore un autre danger dans le chemin de la vie spirituelle, et plus grand peut-être que tous ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. Je m'explique. Bien des personnes ayant diverses fois expérimenté la vertu inestimable de l'oraison, et vu par expérience comment tout le concert de la vie spirituelle dépend d'elle, se figurent qu'elle seule est tout, et qu'elle seule suffit pour les mettre en sûreté ; et ainsi elles viennent à oublier la pratique des autres vertus, et à se relâcher en tout le reste. Il arrive de là que comme toutes les autres vertus concourent à affermir cette vertu, dès que le fondement croule, tout l'édifice vient à tomber aussi ; et ainsi, plus l'homme s'efforce d'acquérir cette vertu, moins il y peut réussir.

C'est pourquoi le serviteur de Dieu ne doit point fixer ses regards sur une vertu seule, quelque grande qu'elle soit, mais sur toutes les vertus. Car, comme dans un luth une seule corde, sans le concours de toutes les autres, ne fait point d'harmonie ; ainsi, une seule vertu, sans le concours de toutes les autres, ne suffit point pour faire cette consonance spirituelle. Et comme dans une horloge, s'il y a un seul ressort qui soit embarrassé, tout le reste s'arrête ; ainsi en arrive-t-il dans l'horloge de la vie spirituelle, si une seule vertu vient à manquer.
 
 

Huitième avis

Qu'il faut considérer les choses de la vie spirituelle non comme une œuvre d'art,

mais comme une œuvre de la grâce.
 
 

Il convient d'avertir ici que toutes les choses que nous venons de signaler comme favorables à la dévotion, doivent être regardées comme de simples préparatifs par lesquels l'homme se dispose à l'action de la grâce divine, et qu'ainsi, tout en les mettant soigneusement en pratique, il ne doit pas établir en eux sa confiance, mais en Dieu seul. Je dis ceci, parce qu'il y a quelques personnes qui font comme un art de toutes ces règles et de tous ces enseignements. Il leur semble que, de même que celui qui apprend un métier, s'il en garde bien les règles, doit, en vertu de ces règles, devenir promptement un habile ouvrier ; de même aussi, celui qui observera fidèlement ces règles de la vie spirituelle, doit en vertu de cela' acquérir en peu de temps ce qu'il désire. Mais ces personnes ne considèrent pas que c'est là faire un art de la grâce, et attribuer à des règles et à des industries humaines, ce qui est un pur don et une miséricorde du Seigneur.
 
 

C'est pourquoi il convient de considérer ces affaires de la vie spirituelle, non comme une chose d'art, mais comme une chose de la grâce. En les regardant ainsi, l'homme saura que le principal moyen pour obtenir des dons si précieux, est une profonde humilité et une parfaite connaissance de sa propre misère, avec une confiance entière en la miséricorde de Dieu. De cette vue de la misère et de la miséricorde, naîtront de continuelles larmes et de ferventes oraisons ; et l'homme, entrant ainsi par la porte de l'humilité, obtiendra par l'humilité ce qu'il désire, et le conservera avec humilité, sans se confier d'aucune manière ni en la méthode de ses exercices, ni en quoi que ce soit qui vienne de lui.
 
 
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE XI
 
 

De la demande
 
 

Après avoir présenté une si riche offrande, nous pouvons en toute assurance demander en retour différentes grâces. Et d'abord, demandons avec la charité la plus tendre et le zèle le plus ardent pour la gloire de Notre-Seigneur, que tous les peuples et toutes les nations du monde le reconnaissent, le bénissent et l'adorent comme leur unique et vrai Dieu, comme leur souverain Maître, disant du plus intime de notre cœur ces paroles du Prophète : « Que tous les peuples, Seigneur, vous adorent, que tous les peuples vous rendent honneur et gloire (1) »
 
 

Prions ensuite pour les têtes de l'Église, qui sont le Pape, les cardinaux, les évêques, et puis pour tous les autres ministres et prélats inférieurs, afin que Dieu les dirige et les éclaire de telle façon, qu'ils conduisent tous les hommes à la connaissance de leur Créateur et à l'observation de ses lois. Nous devons également prier, comme saint Paul le conseille, pour les rois et pour tous ceux qui sont constitués en dignité, afin que, par la prudence de leur conduite, nous menions une vie tranquille et paisible. Une telle prière est agréable à Dieu, notre Seigneur, lequel veut que tous les hommes se sauvent et arrivent à la connaissance de la vérité.

Prions aussi pour tous les membres de son corps mystique ; demandons pour les justes que le Seigneur les conserve en sa grâce ; pour les pécheurs, qu'il les convertisse et pour les défunts, qu'il les délivre miséricordieusement de si grandes souffrances, et les conduise au repos de la vie éternelle.

Prions pour tous les pauvres infirmes, les prisonniers, les captifs, etc. Demandons à Dieu, par les mérites de son Fils, qu'il les assiste et les délivre de tout mal.
 
 

Après avoir prié pour le prochain, prions pour nous-mêmes. Chacun, s'il se connaît bien lui-même, sera averti par ses propres besoins de ce qu'il doit demander ; néanmoins, pour suivre un chemin plus facile et plus sûr, nous pouvons demander les grâces suivantes :
 
 

Premièrement, demandons, par les mérites et les souffrances de Notre-Seigneur, le pardon de tous nos péchés et la grâce de ne plus les commettre. Demandons un secours spécial contre ces passions et ces vices vers lesquels nous avons plus de pente, et qui sont pour nous la source de plus de tentations, en découvrant toutes ces plaies à ce céleste médecin, afin qu'il les guérisse et nous les enlève par l'onction de sa grâce.
 
 

Secondement, demandons, ces hautes et nobles vertus qui sont l'abrégé de toute la perfection chrétienne : la foi, l'espérance, l'amour, la crainte, l'humilité, la patience, l'obéissance, le courage pour toute espèce de sacrifices, la pauvreté d'esprit, le mépris du monde, la discrétion, la pureté d'intention, et autres vertus semblables qui sont au sommet de cet édifice spirituel. La foi est la première racine de la piété. L'espérance est comme un levier qui la soulève de la terre au ciel, et un remède contre les tentations de cette vie. La charité est la fin de toute la perfection chrétienne. La crainte de Dieu est le commencement de la sagesse. L'humilité est le fondement de toutes les vertus. La patience est l'armure qui nous protège contre les coups et les attaques de l'ennemi. L'obéissance est une très agréable offrande, par laquelle l'homme s'offre lui-même en sacrifice à Dieu. La discrétion est comme l'œil de l'âme qui lui découvre ses voies, et la dirige dans toutes ses démarches ; la force est comme le bras qui exécute toutes ses bonnes œuvres ; la pureté d'intention les rapporte et les dirige à Dieu.
 
 

Troisièmement, demandons ces autres vertus qui, très importantes par elles-mêmes, ont encore l'avantage d'être un rempart pour celles qui leur sont supérieures : la tempérance dans le boire et le manger ; la modération ou la retenue de la langue, la garde des sens ; la modestie et la composition de l'homme extérieur, la douceur et le bon exemple à l'égard du prochain, la rigueur et la sévérité envers soi-même, et autres vertus semblables. Après toutes ces demandes, on terminera par celle de l'amour de Dieu ; que ce soit celle sur laquelle on insiste le plus, et laquelle on emploie la plus grande partie du temps. Qu'on demande au Seigneur cette vertu du plus intime de l'âme, et avec les plus ardents désirs, puisqu'en elle consiste tout notre bien Ainsi, on pourra faire cette demande en ce termes.
 
 

DEMANDE SPIRITUELLE DE L'AMOUR DE DIEU
 
 

Par-dessus toutes ces vertus, Seigneur, donne-moi ta grâce pour que je t'aime de tout mon cœur, de toute mon âme, de toutes mes forces et de toutes mes entrailles, ainsi que tu me le commandes. Ô Dieu de mon cœur, toute mon espérance, toute ma gloire, tout mon refuge, mon allégresse ! Ô Bien-Aimé des bien-aimés ! Ô mon glorieux et ravissant Époux, Époux suave, Époux qui fais savourer à mon âme un miel si pur ! Ô délices de mon cœur ! Ô vie de mon âme ! Ô joyeux repos de mon esprit ! Ô beau jour, ô jour pur de l'éternité, ô lumière sereine des plus intimes profondeurs de mon être, ô paradis verdoyant et fleuri de mon cœur ! Ô aimable principe de mes joies, et suprême rassasiement de mon âme ! Prépare, Dieu que j'aime, prépare en moi, ô tendre Maître, une demeure agréable à tes yeux, afin que, selon la promesse de ta sainte parole, tu viennes vers moi, tu viennes prendre en moi ton repos. Fais mourir en moi tout ce qui déplaît à tes yeux, et daigne m'accorder d'être en tout selon ton cœur. Blesse, Seigneur, le plus intime de mon âme avec les flèches de ton amour, et enivre-la avec le vin de ta parfaite charité. Oh ! Quand viendra ce fortuné moment ? Quand me sera-t-il donné de te plaire en toutes choses ? Quand sera mort en moi tout ce qui t'est contraire ? Quand serai-je entièrement à toi ? Quand cesserai-je d'être à moi ? Quand, ô mon Bien-Aimé, seras-tu mon unique vie ? Quand t'aimerai-je du cœur le plus enflammé ? Quand m'embrasera toute la flamme de ton amour ? Quand serai-je tout liquéfié, tout transformé en toi par ta toute puissante suavité ? Quand ouvriras-tu à ce pauvre mendiant ? Quand lui découvriras-tu ton royaume, ce beau royaume qui est au dedans de moi, et qui n'est autre que toi-même avec toutes tes richesses, quand me raviras-tu, quand, ô mon Bien-Aimé, m'enlevant, me transportant tout entier en toi, me cacheras-tu dans ton cœur de manière que je ne paraisse plus jamais ? Quand, brisant tous les obstacles et toutes les chaînes, me feras-tu un esprit avec toi, de manière que je ne puisse plus me séparer de toi ?
 
 

Ô Bien-Aimé, Bien-Aimé, Bien-Aimé de mon âme ! Ô délices, délices de mon cœur ! Exauce-moi, Seigneur, non à cause de mes mérites, mais à cause de ton infinie bonté. Sois mon maître, ma lumière, mon guide, mon secours en toutes choses, afin que je ne fasse, que je ne dise rien qui ne soit agréable à tes yeux. Ô Dieu, ô mon Bien-Aimé, ô mon cœur, ô bien de mon âme ! Ô mon doux amour, ô mon inénarrable plaisir, ô ma force, viens à mon aide ; ô ma lumière, daigne me guider.
 
 

Ô Dieu de mon cœur, pourquoi ne te donnes-tu pas au pauvre ? Tu remplis le ciel et la terre, et mon cœur, tu le laisses vide ? Toi qui revêts les lis des champs, qui prépares la pâture aux petits oiseaux, qui nourris les vers de terre, pourquoi m'oublies-tu, moi qui pour toi ai oublié tous les mortels ? Je t'ai connue trop tard, Bonté infinie ; je t'ai aimée trop tard, Beauté si ancienne et si nouvelle ! Qu’il est digne de larmes, le temps où je ne t'ai point aimée ! Que j'étais à plaindre, puisque je ne te connaissais pas ! Que j'étais aveugle, puisque je ne te voyais pas ! Tu étais au dedans de moi, et j'allais te chercher dehors. Mais puisque enfin je t'ai trouvé, ne permets pas, Seigneur, par ta divine clémence, que je t'abandonne jamais ! Et s'il est vrai qu'une des choses qui te charment le plus, et qui font à ton cœur une plus grande blessure, c'est d'avoir des yeux pour savoir te regarder ; je t'en conjure, Seigneur, donne-moi de tels yeux pour te voir ; je veux dire les yeux simples de la colombe, des yeux chastes et purs, des yeux humbles et amoureux, des yeux remplis de dévotion et de larmes, des yeux attentifs et clairvoyants pour connaître ta volonté et l'accomplir. Exauce-moi, Seigneur ; que je te regarde ainsi, afin qu'en retour tu me regardes de ces yeux, avec lesquels tu regardas saint Pierre, quand tu lui fis pleurer son péché ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas l'enfant prodigue, quand tu allas le recevoir, et que tu lui donnas le baiser de paix ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas le publicain, quand il n'osait élever les siens au ciel ; de ces yeux, avec lesquels tu regardas Magdeleine, quand, avec les larmes qui coulaient des siens, elle lavait tes pieds ; enfin, de ces yeux, avec lesquels tu regardas l'Épouse dans les Cantiques, quand tu lui dis : « Tu es belle, ô ma bien-aimée, tu es belle, tes yeux sont ceux de la colombe. » Seigneur, cette grâce, je te la demande, afin que, satisfait des yeux et de la beauté de mon âme, tu lui donnes ces ornements de vertus et ces grâces qui te la fassent trouver toujours belle.
 
 

Ô très haute, très clémente, très bénigne Trinité, Père, Fils, et Saint-Esprit, un seul vrai Dieu, sois, Seigneur, ma lumière, mon guide, mon aide en tout ! Ô Père tout-puissant, par la grandeur de ton infini pouvoir, arrête et fixe ma mémoire en toi, et daigne la remplir de saintes et dévotes pensées. Ô Fils très-saint, par ton éternelle sagesse, illumine mon entendement et orne-le de la connaissance de la souveraine vérité et de mon extrême bassesse. Ô Esprit-Saint, amour du Père et du Fils, par ton incompréhensible bonté, fais passer en moi toute ta volonté, et embrase-moi d'un si grand feu d'amour que les plus grandes eaux ne puissent l'éteindre. Ô Trinité sainte, mon unique Dieu et tout mon bien, oh ! si je pouvais te louer et t'aimer comme te louent et te bénissent tous les anges ! Oh ! Si j'avais l'amour de toutes les créatures, que de bon cœur je te le donnerais, et m'en dépouillerais pour toi ! Ce serait encore trop peu pour t'aimer comme tu le mérites ! Toi seul te peux dignement aimer et dignement louer, parce que toi seul comprends ton incompréhensible bonté ; et ainsi toi seul la peux aimer autant qu'elle le mérite, de manière que dans ton cœur seul, ô grand Dieu, s'observe la justice de l'amour.
 
 

Ô Marie, Marie, Marie, Vierge très sainte, Mère de Dieu, Reine du ciel, Souveraine du monde, sanctuaire de l'Esprit-Saint, lis de pureté, rose de patience, paradis de délices, miroir de chasteté, modèle d'innocence, prie pour ce pauvre exilé, pour ce pauvre pèlerin, et fais-lui part des surabondantes richesses de ta charité. Ô vous, bienheureux saints et saintes, et vous, bienheureux esprits qui brûlez ainsi des flammes de l'amour de votre Créateur, et vous en particulier, séraphins qui embrasez les cieux et la terre de votre amour, n'abandonnez pas ce pauvre et misérable cœur, mais purifiez-le comme les lèvres d'Isaïe, de tous ses péchés, et embrasez-le de la flamme de votre très-ardent amour, afin que je n'aime que ce Seigneur, que je ne cherche que lui, que je me repose et demeure en lui dans les siècles des siècles. Amen.
 
 

(1) Ps. LXV, 4
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE XII
 
 

De quelques avis qui doivent nous diriger

dans le saint exercice de l’oraison et de la méditation
 
 

Tout ce qui a été dit jusqu'ici est destiné à fournir de la matière à la considération, ce qui est une des principales parties de l'affaire qui nous occupe, et une des choses les plus nécessaires à ceux qui veulent s'adonner à l'oraison : car ce n'est que le petit nombre qui ont une matière suffisante pour méditer ; et ainsi c'est faute d'avoir des sujets de méditation, que bien des personnes manquent à cet exercice.

Maintenant nous dirons en peu de mots la manière et la méthode qu'on y pourra garder. Et, bien que dans cette matière, le maître principal soit le Saint-Esprit, l'expérience a néanmoins montré que quelques avis étaient nécessaires, parce que le chemin pour aller à Dieu est difficile, et qu'on ne peut y marcher sans guide. Si tant de personnes s'égarent et marchent longtemps en pure perte, c'est qu'elles manquent de ce secours.
 
 
 
 

Premier avis

Liberté qu'on doit garder dans l'exercice de l'oraison.

À quels sujets on doit s'attacher.

Raisons de passer d'un sujet, ou d'un point, à un autre.
 
 

Lorsque nous nous mettrons à méditer un des sujets indiqués plus haut, aux temps et aux exercices déterminés, nous ne devons pas tellement nous attacher à ce sujet, que nous tenions pour mauvais de passer à un autre, quand nous y trouvons plus de dévotion, de goût, ou de profit. Car, comme la fin de tous ces exercices est la dévotion, ce qui nous fait atteindre le plus efficacement cette fin, doit être regardé comme le meilleur. Toutefois, ce n'est pas pour des causes légères qu'on doit ainsi changer de sujet, mais seulement lorsqu'on y voit un avantage manifeste.

De même, lorsque dans un point de l'oraison ou de la méditation, quelqu'un sent plus de goût ou de dévotion que dans un autre, qu'il s'y arrête tout le temps que durera cette affection, quand bien même le reste de l'exercice se passerait à cela. En effet, comme la fin de tout ce commerce avec Dieu est la dévotion, ainsi que nous l'avons dit, ce serait se tromper que de chercher ailleurs, avec une espérance douteuse, ce que nous tenons déjà entre les mains d'une matière certaine.
 
 
 
 

Deuxième avis

Le cœur doit plus agir que l'esprit dans l'exercice de l'oraison.
 
 

Que ceux qui s'appliquent à cet exercice tâchent d'éviter de trop donner à la spéculation de l'entendement, et qu'ils prennent soin de traiter cette affaire plutôt avec les affections et les sentiments de la volonté qu'avec les discours et les considérations de l'esprit. Ceux-là se trompent certainement de chemin, qui dans l'oraison, se mettent à méditer les divins mystères, comme s'ils les étudiaient pour les prêcher ; car cela sert plutôt à dissiper l'esprit qu'à le recueillir, et à nous porter hors de nous, qu'à nous renfermer au dedans de notre âme. Il arrive de là, qu'à la fin de l'oraison ils demeurent seuls et sans esprit de dévotion, aussi faciles et aussi prompts à toute sorte de légèreté qu'ils étaient auparavant ; parce qu'en effet ils n'ont pas prié, ils ont parlé, ils ont étudié, ce qui est chose bien différente. Ceux qui se trouvent ainsi disposés devraient considérer que dans cet exercice nous nous approchons de Dieu beaucoup plus pour écouter que pour parler. Ainsi donc, s'ils veulent réussir dans cette affaire, qu'ils se présentent à l'oraison avec les dispositions intérieures d'une femme simple et droite, ignorante mais humble, et plutôt avec un cœur disposé et préparé à sentir et à aimer les choses de Dieu, qu'avec un esprit actif et avide de les approfondir ; car ceci est le propre de ceux qui étudient pour savoir, et non de ceux qui prient et qui pensent à Dieu, pour pleurer.
 
 
 
 

Troisième avis

Dans quelle mesure le cœur doit agir dans l'exercice de l'oraison.
 
 

L'avis précédent nous enseigne comment nous devons calmer l'entendement et remettre toute cette affaire entre les mains de la volonté. L'avis présent fixe à la volonté elle-même sa règle et sa mesure, afin qu'elle n'excède point, et ne soit pas trop véhémente dans son office. Pour cela, il faut savoir que la dévotion que nous prétendons acquérir n'est pas une chose qui se doive obtenir à force de bras, comme beaucoup de gens se le persuadent. Ils se figurent qu'avec des efforts excessifs, des tristesses forcées et comme artificielles, ils vont obtenir des larmes et des sentiments de compassion lorsqu'ils méditent la passion de Notre-Seigneur. Il n'en est pas ainsi : cela d'ordinaire ne fait que dessécher le cœur, et le rendre moins propre à recevoir la visite du Seigneur, comme Cassien l'enseigne. En outre, ces choses sont nuisibles à la santé corporelle, et souvent laissent l'esprit tellement effrayé du dégoût qu'il a ressenti dans cet exercice, qu'il appréhende d'y revenir, sachant par expérience tout ce qu'il lui coûte de peine. Que chacun donc se contente de faire bonnement ce qui est en son pouvoir, c'est-à-dire qu'il se rende présent en esprit à ce que Notre-Seigneur a souffert, regardant d'une vue simple et paisible, avec un cœur tendre et compatissant, prêt à recevoir le sentiment qu'il plaira au divin Maître de lui envoyer, tout ce que son amour lui a fait endurer pour nous. Il faut qu'il soit plus disposé à recevoir l'affection que sa miséricorde voudra lui donner, qu'à l'exprimer à force de bras ; et cela fait, qu'il ne s'attriste pas pour le reste, lorsqu'il ne plaira pas à Dieu de le lui donner.
 
 
 
 

Quatrième avis

Du genre d'attention qu'on doit apporter à l'exercice de l'oraison.
 
 

De tout ce qui vient d'être dit, nous pouvons conclure quelle doit être l'attention que nous devons apporter à l'exercice de l'oraison. C'est là surtout qu'il convient de n'avoir ni le cœur abattu ni lâche, mais de le tenir ferme, attentif et élevé en haut. Mais s'il est nécessaire d'y être avec cette attention et ce recueillement de cœur, d'un autre côté, il convient que cette attention soit tempérée et modérée, afin qu'elle ne nuise point à la santé, et qu'elle n'empêche pas la dévotion. Car il est des personnes qui fatiguent leur tête par les trop grands efforts qu'elles font pour être attentives à ce qu'elles pensent, comme nous l'avons dit plus haut ; et il en est d'autres qui, pour éviter cet inconvénient, se tiennent là, avec beaucoup de lâcheté, de laisser-aller, et avec beaucoup de facilité à se laisser emporter à tous les vents. Pour fuir ces extrémités, il faut se tenir dans un juste milieu, de telle sorte qu'on ne se fatigue point la tête par une attention excessive, et que, par trop de négligence et de lâcheté, on ne laisse point voltiger l'imagination où bon lui semble.
 
 
 
 

Cinquième avis

Constance qu'on doit montrer dans l'oraison. - Conduite à tenir dans les sécheresses.
 
 

Mais entre tous ces avis, voici le principal : que celui qui prie ne perde pas courage, et qu'il n'abandonne pas son exercice, lorsqu'il ne sent pas tout de suite cette douceur de dévotion qu'il désire. Il faut attendre avec longanimité et persévérance la visite du Seigneur ; car la gloire de ce souverain Maître, la bassesse de notre condition et la grandeur de l'affaire que nous traitons, demandent que nous attendions souvent, et que nous nous tenions en suppliants aux portes de son palais sacré.

Quand vous aurez donc ainsi attendu un peu de temps, si le Seigneur vient, rendez-lui des actions de grâces de sa visite ; et s'il vous semble qu'il ne vient pas, humiliez-vous devant lui, reconnaissez que vous ne méritez pas la faveur qui vous est refusée. Contentez-vous d'avoir fait là le sacrifice de vous-même, d'avoir renoncé à votre volonté, d'avoir crucifié votre désir naturel, d'avoir lutté contre le démon et contre vous-même, et d'avoir fait au moins ce qui dépendait de vous. Que si vous n'avez pas adoré le Seigneur d'une adoration sensible, il doit vous suffire de l'avoir adoré en esprit et en vérité, attendu que c'est ainsi qu'il veut être adoré. Croyez-moi, c'est là, sans contredit, le pas le plus périlleux de cette navigation, et l'endroit où l'on reconnaît les véritables dévots ; et si vous en sortez heureusement, tenez-vous pour assuré que le reste de la course sera prospère.

Enfin, si après avoir fait tout ce qui dépend de vous, il vous semblait encore que c'est temps perdu de persévérer dans l'oraison, et que c'est fatiguer votre tête sans profit, alors vous pourriez sans inconvénient prendre quelque livre de dévotion et changer l'oraison en lecture. Vous observerez toutefois de ne point lire à la hâte ni en courant, mais d'une manière posée, en vous pénétrant profondément de ce que vous lisez, et en mêlant souvent la prière à la lecture. Cette pratique est très profitable aux âmes, plus facile pour toutes sortes de personnes, à la portée même des plus ignorantes surtout en ce qui regarde le chemin de l'oraison.
 
 
 
 

Sixième avis

Du temps à consacrer à l'oraison, suivant les états et les personnes.

Consolante doctrine pour ceux qui ont peu de temps à donner à cet exercice.
 
 

Cet avis ne diffère point du précédent, mais il le complète. Il est nécessaire que le serviteur de Dieu sache bien qu'il ne doit pas se contenter de quelque petit goût qu'il trouve dans l'oraison, ainsi que le font certaines personnes ; elles n'ont pas plus tôt répandu une petite larme, ou senti quelque tendresse de cœur, qu'elles pensent avoir terminé leur exercice. Cela ne suffit point pour la fin que nous nous proposons. Pour que la terre porte des fruits, il ne suffit pas d'un peu de rosée ni d'une légère pluie, qui ne fait qu'abattre la poussière et mouiller la superficie. Il faut une quantité d'eau telle, qu'elle pénètre le sol et l'humecte de manière à le féconder. De même, dans l'oraison, il nous faut non quelques gouttes, mais abondance de cette rosée et de cette eau céleste, afin que nos âmes donnent les fruits des bonnes œuvres. C'est pourquoi l'on nous conseille avec beaucoup de raison de consacrer à ce saint exercice le plus de temps qu'il nous sera possible. Il vaudrait mieux y employer d'un trait un long espace, que d'y revenir deux fois et de n'y consacrer que de courts intervalles. Si l'on n'a que peu de temps, il se passe en quelque sorte tout entier à apaiser l'imagination, à calmer le cœur ; et à peine notre âme est-elle en paix, que nous nous levons de l'exercice, quand nous devrions le commencer.
 
 

Pour préciser plus en détail la limite de ce temps, il me semble que tout ce qui est moins qu'une heure et demie ou deux heures, est un espace court pour l'oraison : car souvent une demi-heure se passe à accorder l'instrument, c'est-à-dire à mettre l'imagination en repos ; et ce n'est pas trop de tout le temps qui reste, pour jouir du fruit de l'oraison. Il est bien vrai que quand l'oraison se fait à la suite d'autres saints exercices, comme après Matines, après avoir dit ou entendu la messe, après quelque dévote lecture, ou quelque oraison vocale, le cœur se trouve bien plus disposé pour s'entretenir avec Dieu ; car, de même que le feu prend vite au bois sec, de même le feu céleste s'allume bien plus vite dans un cœur bien préparé. Il est vrai encore que le temps du matin permet d'abréger l'exercice, parce qu'il n'en est point de plus favorable pour vaquer à l'oraison. Mais que celui qui sera pauvre de temps, à cause de ses nombreuses occupations, ne laisse pas d'offrir son denier, comme la veuve dans le temple. Pourvu qu'il n'y ait pas de négligence de sa part, Celui qui dispense à toutes les créatures ce qui leur est nécessaire, selon leur besoin et leur nature, ne manquera pas non plus de donner à son âme tout ce qui lui est nécessaire pour avancer dans son saint service.
 
 
 
 

Septième avis

Comment on doit recevoir les visites de Notre-Seigneur,

soit dans l'oraison, soit hors de l'oraison.
 
 

Voici un autre avis qui a du rapport avec le précédent. Lorsque l'âme, dans l'oraison ou hors de l'oraison, reçoit quelque visite particulière du Seigneur, qu'elle ne la laisse point passer inutilement ; mais qu'elle profite de l'occasion qui lui est offerte : car il est certain qu'à l'aide de ce vent, on naviguera plus en une heure qu'on n'aurait fait sans lui en plusieurs jours.

On dit que saint François en usait ainsi ; et saint Bonaventure écrit de lui, qu'il était tellement fidèle à cette pratique, que lorsque dans les voyages, il voyait qu'il allait recevoir de Notre-Seigneur quelque visite particulière, il priait ses compagnons de prendre un peu le devant, et il demeurait ainsi seul et en repos jusques à ce qu'il eût bien savouré et digéré cet aliment qui lui venait du ciel. Ceux qui n'en usent pas de la sorte, en sont d'ordinaire châtiés par cette peine : qu'ils ne trouvent point Dieu lorsqu'ils le cherchent, parce que Dieu, quand il les cherchait, ne les a point trouvés.
 
 
 
 

Huitième avis

Comment, dans ce saint exercice, il faut joindre la méditation à la contemplation.
 
 

Enfin, le dernier et le plus important des avis, est qu'on doit tâcher de joindre, en ce saint exercice, la méditation à la contemplation, faisant de l'une un degré pour monter à l'autre. On doit savoir que l'office de la méditation est de considérer avec soin et avec attention les choses divines, s'appliquant à les approfondir les unes après les autres, par la voie du raisonnement, afin d'émouvoir le cœur et d'exciter en lui quelque affection ou quelque sentiment de ces choses. C'est comme qui frappe la pierre avec le briquet pour en tirer une étincelle. Dans la contemplation, cette étincelle est déjà obtenue ; en d'autres termes, l'on a obtenu cette affection et ce sentiment que l'on cherchait, et l'âme en jouit en repos et en silence, non à l'aide de raisonnements multipliés et des spéculations de l'entendement, mais par une simple vue de la vérité. C'est ce qui fait dire à un saint docteur : « La méditation travaille avec peine et avec fruit, la contemplation sans peine et avec fruit ; l'une cherche, l'autre trouve ; l'une prépare l'aliment, l'autre se l'incorpore ; l'une s'occupe à discourir et à faire des considérations, l'autre se contente d'une simple vue des choses, parce qu'elle en a déjà l'amour et le goût. Pour conclure, l'une est comme le moyen, l'autre comme la fin ; l'une est comme le chemin et le mouvement, l'autre est comme le terme de ce chemin et de ce mouvement. »
 
 

De là on tire une conclusion fort commune, qui est enseignée par tous les maîtres de la vie spirituelle, et qui cependant est peu entendue de ceux qui la lisent. La voici : de même que les moyens cessent dès que la fin est obtenue, et que la navigation se termine dès que le vaisseau est arrivé au port ; de même aussi, quand l'homme, au moyen du travail de la méditation, est une fois arrivé au repos et au goût de la contemplation, il doit pour lors cesser cette pieuse, mais laborieuse recherche. Se contentant d'une simple vue et de la pensée de Dieu, comme s'il le voyait présent, il doit jouir en repos du sentiment d'amour, ou d'admiration, ou de joie, ou de quelque autre sentiment semblable, qu'il plaît à Dieu de lui donner. La raison de ce conseil et de cette conduite, la voici : Comme la fin du commerce de l'âme avec Dieu dans l'oraison consiste bien plus dans l'amour et dans les affections de la volonté, que dans la spéculation de l'entendement ; lorsque la volonté est déjà prise et possédée de cette affection, nous devons, autant qu'il nous est possible, éviter tous les discours et toutes les spéculations de l'entendement, afin que notre âme s'emploie tout entière à goûter ce sentiment dont nous venons de parler, sans se déterminer par les actes des autres puissances. C'est pourquoi un docteur s'exprime ainsi à ce sujet : « Dès que l'homme se sentira enflammé de l'amour de Dieu, qu'il laisse aussitôt toutes ces spéculations et toutes ces pensées, quelque sublimes qu'elles paraissent ; non pas qu'elles soient mauvaises en soi, mais parce qu'alors elles empêchent un plus grand bien. Agir de la sorte, ce n'est point autre chose que cesser le mouvement, parce qu'on est arrivé au terme, et laisser la méditation pour l'amour de la contemplation. » Or, cela peut se faire à la fin de tout l'exercice de l’oraison, c'est-à-dire après la demande de l'amour de Dieu, qui termine l'exercice, et dont nous avons parlé plus haut. En voici deux raisons : la première, parce qu'on présuppose alors que le travail de l'exercice passé aura produit quelque affection et quelque sentiment de Dieu, attendu que, comme dit le Sage, la fin de l'oraison vaut mieux que le commencement (1) ; la seconde, parce qu'après le travail de la méditation et de l'oraison, il est juste que l'homme donne un peu de relâche à l'entendement, et le laisse reposer dans les bras de la contemplation. Ainsi donc, que durant ce temps il rejette toutes les imaginations qui s'offrent à lui, qu'il apaise l'entendement, qu'il calme la mémoire et la fixe en Notre-Seigneur, considérant qu'il est en sa présence. Qu'il laisse de côté pour lors toute considération particulière des choses de Dieu, et qu'il se contente de la connaissance que la foi lui donne de lui, qu'il applique la volonté et l'amour, puisque c'est l'amour seul qui s'embrase, et qu'en lui seul est le fruit de toute la méditation. Car ce que l'entendement peut connaître de Dieu n'est presque rien, tandis que la volonté peut beaucoup aimer. Que l'homme s'enferme au dedans de lui-même dans le centre de son âme, où est l'image de Dieu, et que là il soit attentif à ce grand Dieu, comme s'il écoutait quelqu'un qui lui parlerait du haut d'une tour, ou comme s'il le possédait au dedans de son cœur, ou comme si, dans tout cet univers, il n'y avait que son âme seule avec Dieu seul. Il devrait même perdre le souvenir de soi et de ce qu'il fait, parce que, comme le disait un Père : « La parfaite oraison est celle dans laquelle celui qui prie ne se souvient pas qu'il est en prière. »
 
 

Ce n'est pas seulement à la fin de l'exercice, mais encore au milieu, et en quelque endroit que ce sommeil spirituel nous prenne, c'est-à-dire que l'entendement soit comme endormi par la volonté, que nous devons faire cette halte, et jouir en paix de ce bienfait de Dieu. Ensuite, quand nous avons achevé de nous nourrir de cette délicieuse nourriture, nous devons retourner à notre travail. Nous devons imiter en cela le jardinier quand il arrose une partie de son jardin. Dès qu'il l'a remplie d'eau, il en arrête le cours, il laisse cette eau pénétrer et amollir le fond de cette terre ; cela fait, il ouvre de nouveau le canal, afin qu'elle reçoive encore de l'eau, et qu'ainsi elle demeure parfaitement arrosée.

Mais ce que l'âme sent alors, les délices qui l'inondent, la lumière, le rassasiement, la charité, la paix qu'elle reçoit, c'est ce qu'on ne peut expliquer avec des paroles, parce que c'est là cette paix qui surpasse tout sentiment, et le bonheur le plus élevé que l'on puisse goûter en cette vie.
 
 

Il y a quelques personnes tellement possédées de l'amour de Dieu, qu'à peine ont-elles commencé à penser à lui, que soudain le souvenir de son doux nom leur fait fondre le cœur. Ces personnes ont peu besoin de discours et de considérations pour l'aimer ; elles n'en ont pas plus besoin qu'une mère et une épouse pour se réjouir au souvenir d'un fils et d'un époux, quand on leur parle d'eux.
 
 

Il y en a d'autres qui, non-seulement dans l'exercice de l'oraison, mais encore hors de ce temps, sont tellement absorbées et ravies en Dieu, qu'oubliant toutes choses et elles-mêmes, elles ne s'occupent que de lui. Si le transport d'un amour terrestre et coupable produit quelquefois un pareil effet, à combien plus forte raison l'amour de cette Beauté infinie devra-t-il le produire ! Car la grâce n'est pas moins puissante que la nature et que la faute. Ainsi donc, quand l'âme sentira cette action de Dieu en elle, en quelque endroit de l'oraison que ce soit, elle ne doit en nulle façon la combattre, quand même cela devrait lui prendre tout le temps de l'exercice. Pour s'y livrer, qu'elle laisse de côté les prières vocales et les considérations qu'elle était résolue de faire, à moins que ce ne soient des prières d'obligation. Car, comme dit saint Augustin, « de même qu'on doit quelquefois abandonner la prière vocale, quand elle est un obstacle à la dévotion, de même aussi on doit abandonner la méditation quand elle est un obstacle à la contemplation. »
 
 

Une autre observation très importante sur ce sujet, c'est que s'il convient quelquefois de laisser la méditation pour l'affection, pour monter du moins au plus, de même aussi, par la raison du contraire, il conviendra quelquefois de laisser l'affection pour la méditation. Il y aurait lieu de le faire, par exemple, lorsque l'affection serait si véhémente, qu'elle ferait craindre, si l'on y persévérait, de ruiner la santé ; ce qui arrive souvent à ceux qui, sans cette sage précaution, s'adonnent à ces exercices et s'y livrent sans discrétion, attirés qu'ils sont par la force de la divine suavité. Lorsque cela arrive, il est bon, dit un docteur, de se porter à quelque sentiment de compassion, en méditant un peu la passion de Notre-Seigneur ou les péchés et les misères du monde, afin de donner au cœur quelque soulagement et quelque repos.
 
 

(1) Eccl., VII, 9
 
 
 
 
 
 
 

TRAITÉ DE LA DÉVOTION
 
 
 
 

CHAPITRE I
 
 

De la nature de la dévotion
 
 

La plus grande peine qu'endurent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, est le manque de dévotion qu'il leur arrive souvent d'y sentir ; car lorsqu'elle ne manque pas, il n'y a rien de plus doux ni de plus facile que de prier. C'est pourquoi, après avoir traité de la matière de l'oraison et de la méthode qu'on y peut suivre, il sera bon de traiter maintenant des choses qui favorisent la dévotion, et de celles qui l'empêchent ; ensuite, des tentations les plus ordinaires aux personnes dévotes ; enfin, de quelques avis nécessaires pour se bien conduire dans l'exercice de l'oraison. Mais avant tout, il importe de donner une notion exacte de la dévotion, afin que nous connaissions à l'avance le prix de la perle pour la conquête de laquelle nous entrons en lice.
 
 

« La dévotion, dit saint Thomas, est une vertu qui rend l'homme prompt et disposé à la pratique de toutes les vertus, qui l'excite à bien agir, et lui en facilite le moyen (1). » Cette définition montre clairement la nécessité et la grande utilité de cette vertu ; et elle nous fait voir en même temps que la dévotion comprend plus que certaines personnes ne sauraient penser.
 
 

Pour entendre ceci, il est nécessaire de savoir que le plus grand empêchement que nous trouvons en nous pour bien vivre, est la corruption de la nature qui nous a été transmise par le péché. De là procèdent une grande inclination que nous avons pour le mal, et une grande difficulté, un grand dégoût, que nous avons pour le bien. Ces deux dispositions nous rendent le chemin de la vertu très difficile, quoique la vertu par elle-même soit la chose du monde la plus douce, lu plus belle, la plus aimable et la plus noble. Or, contre cette difficulté et ce dégoût, la divine sagesse nous a préparé un remède excellemment convenable, je veux dire la vertu et le secours de la dévotion. En effet, de même que le zéphyr dissipe les nuages et laisse le ciel pur et serein, de même la véritable dévotion dissipe dans notre âme cet ennui, cette difficulté, et la laisse disposée et libre pour toute sorte de bien. En voici la raison : c'est que cette vertu est vertu de telle sorte, qu'en même temps elle est un don spécial du Saint-Esprit, une rosée du ciel, un secours et une visite de Dieu obtenus par l'oraison, et dont la nature est de combattre cette difficulté et cet ennui, de bannir cette lâcheté, de communiquer cette promptitude, dont nous avons parlé, de remplir l'âme de bons désirs, d'éclairer l'entendement, de fortifier la volonté, d'allumer l'amour de Dieu, d'éteindre les flammes des mauvais désirs, d'inspirer le dégoût du monde et l'horreur du péché, enfin, de donner pour lors à l'homme une nouvelle ferveur, un nouvel esprit, un nouveau courage et une nouvelle ardeur pour faire le bien. On peut dire que cette vertu est à l'âme ce que les cheveux étaient à Samson. Quand il les avait, il surpassait en force tous les hommes ; mais quand ils lui manquaient, il était aussi faible que les autres. De même, quand l'âme du chrétien a cette dévotion, elle est supérieure à tout ; et elle devient faible, quand elle lui manque. Voilà donc ce que saint Thomas a voulu nous faire entendre par la définition qu'il a donnée de la dévotion. Ce que l'on peut dire de plus beau à la louange de cette vertu, c'est que n'étant qu'une en nombre, elle est néanmoins comme un stimulant et un aiguillon pour toutes les autres. C'est pourquoi quiconque a un vrai désir de marcher dans le chemin des vertus, ne doit point entreprendre de le faire sans ce puissant secours ; car, s'il manque, on ne se tirera jamais des grandes difficultés qu'on y rencontrera.
 
 

On voit clairement, par ce qui vient d'être dit, quelle est l'essence de la véritable dévotion. Elle ne consiste donc pas dans cette tendresse de cœur ou dans cette douce consolation que ressentent quelquefois ceux qui prient, mais dans cette promptitude et dans cette ardeur, que l'on met à faire le bien. Il résulte de là que souvent l'un se trouve sans l'autre, lorsqu'il plaît au Seigneur d'éprouver les siens. À la vérité, cette dévotion et cette promptitude répandent très souvent dans l'âme cette douce consolation ; et, à leur tour, cette consolation et ce goût spirituel augmentent la dévotion essentielle qui consiste dans cette promptitude et cette ardeur à faire le bien. C'est pourquoi les serviteurs de Dieu peuvent avec beaucoup de raison désirer et demander ces joies et ces consolations, non pour le goût qu'ils y trouvent, mais parce qu'elles accroissent cette dévotion qui nous rend propres à faire le bien. C'est ce que le Prophète nous fait entendre lorsqu'il dit : « J'ai couru dans la voie de vos commandements, ô mon Dieu, lorsque vous avez dilaté mon cœur (2) », c'est-à-dire, quand vous y avez versé cette allégresse de vos consolations qui a rendu ma course si légère et si rapide.
 
 

La nature de la dévotion étant connue, nous allons maintenant traiter des moyens de l'acquérir. Comme cette vertu est inséparable de toutes celles qui ont une familiarité spéciale avec Dieu, il s'ensuit que traiter des moyens d'acquérir la dévotion, c'est traiter en même temps des moyens d'acquérir la parfaite oraison et la contemplation, les consolations de l'Esprit-Saint, l'amour de Dieu, la sagesse du ciel, et cette union de notre esprit avec Dieu, qui est le but de toute la vie spirituelle ; enfin, c'est traiter des moyens d'arriver à la possession de Dieu lui-même en cette vie, en quoi consiste ce trésor de l'Évangile et cette précieuse perle, pour l'acquisition de laquelle le sage marchand vendit avec joie tous les autres biens qu'il avait. Vous voyez donc que c'est là une très haute théologie, puisqu'elle nous enseigne le chemin qui conduit au souverain bien, et qu'elle dresse devant nous une échelle, par les degrés de laquelle nous montons pour atteindre le fruit de la félicité, et pour en jouir autant qu'il est possible d'en jouir en cette vie.
 
 

(1) 2. 2, q. 82, 1, 0

(2) Ps. CXVIII, 32
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE II
 
 

De neuf choses qui nous aident à acquérir la dévotion
 
 

Les choses qui nous aident à acquérir la dévotion sont en grand nombre ; nous n'en signalerons que neuf.
 
 

La première, et l'une des plus importantes, c'est d'embrasser ces saints exercices avec beaucoup de résolution et de courage, avec un cœur déterminé et préparé à tout ce qui sera nécessaire pour acquérir cette précieuse perle, quelque ardu et difficile que cela soit. Il n'y a point de grande chose en ce monde qui ne soit difficile, et celle-ci est du nombre, du moins dans les commencements.
 
 

La deuxième, c'est de préserver le cœur de toutes sortes de pensées vaines et inutiles, de toute affection et de tout attachement étranger, de tous les troubles et de tous les mouvements passionnés ; car il est clair que chacune de ces choses empêche la dévotion, et qu'il n'est pas moins nécessaire d'accorder le cœur avant de prier, que le luth avant de le toucher.
 
 

La troisième, c'est la garde des sens, spécialement des yeux, des oreilles et de la langue, parce que, par la langue le cœur se dissipe, et par les yeux et les oreilles il se remplit de divers objets et de diverses images qui troublent la paix et le repos de l'âme. C'est pourquoi l'on dit avec raison que le contemplatif doit être sourd, aveugle et muet, parce que moins il se répand au dehors, plus il sera recueilli au dedans de lui-même.
 
 

La quatrième, c'est la solitude, parce que, non-seulement elle retranche, pour les sens et le cœur, les occasions des distractions et celles des péchés, mais encore parce qu'elle convie l'homme à demeurer au dedans de lui, à entrer avec Dieu et avec lui-même dans son intérieur ; ce à quoi il se sent porté par la nature même de l'endroit solitaire où il est, lequel n'admet point d'autre compagnie que celle-là.
 
 

La cinquième, c'est la lecture des livres spirituels et dévots. Ils donnent des sujets de considération, ils recueillent le cœur, ils réveillent la dévotion, et font que l'homme pense avec plaisir à ce qu'il a le plus goûté dans une lecture ; car ce qui se représente avant tout à la mémoire, c'est toujours ce qui abonde dans le cœur.
 
 

La sixième, c'est le souvenir continuel de Dieu, le soin de marcher toujours en sa présence, et l'usage de ces courtes oraisons que saint Augustin appelle jaculatoires. Ces oraisons gardent la maison du cœur et conservent la chaleur de la dévotion, dans le sens où nous l'avons dit plus haut ; et ainsi l'homme se trouve prêt, à toute heure, à entrer en oraison. C'est là un des principaux documents de la vie spirituelle, et un des plus puissants remèdes pour ceux qui n'ont ni temps ni endroit favorable pour faire oraison. Celui qui sera toujours fidèle à cette pratique, avancera beaucoup en peu de temps.
 
 

La septième est l'assiduité et la persévérance dans les bons exercices, aux endroits et aux temps marqués pour cela, principalement la nuit ou le matin, qui sont les temps les plus convenables pour l'oraison, comme toute l'Écriture nous l'enseigne.
 
 

La huitième, ce sont les austérités et les abstinences corporelles, la table pauvre, le lit dur, le cilice et la discipline, et autres mortifications de ce genre. Car, de même que toutes ces choses sont inspirées par un principe de dévotion, de même aussi elles fortifient, elles conservent et elles fécondent la racine d'où elles naissent.
 
 

La neuvième, ce sont les œuvres de miséricorde. Elles nous donnent de la confiance pour paraître devant Dieu : comme elles joignent quelques petits services à nos oraisons, celles-ci ne peuvent plus s'appeler de simples demandes sèches ; et elles méritent que la prière qui part d'un cœur miséricordieux soit miséricordieusement entendue.
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE III
 
 

De dix choses qui empêchent la dévotion
 
 

Comme il y a des choses qui favorisent la dévotion, de même aussi il y en a qui l'empêchent. De ces dernières, nous allons en indiquer dix.
 
 

La première, celle qui forme le plus grand obstacle à la dévotion, ce sont les péchés, non seulement les mortels, mais encore les véniels ; car, quoique ceux-ci ne fassent pas perdre la charité, ils font, néanmoins, perdre la ferveur de la charité, qui est presque la même chose que la dévotion. C'est pourquoi il faut les éviter avec un très grand soin : et quand ce ne serait pas à cause du mal qu'ils nous font, du moins faudrait-il le faire à cause du grand bien qu'ils nous empêchent d'acquérir.
 
 

La deuxième, c'est le remords de la conscience qui procède de ces mêmes péchés, quand ce remords est excessif ; car il rend l'âme inquiète, abattue, et lui enlève le courage et la force pour tous les bons exercices.
 
 

La troisième, ce sont les scrupules ; comme le remords, et pour la même cause, ils troublent et abattent l'âme ; car ils sont comme des épines qui piquent la conscience, qui l'inquiètent, qui ne lui laissent point de trêve, et enfin qui l'empêchent de se reposer en Dieu et de jouir de la véritable paix.
 
 

La quatrième, c'est toute amertume, tout dégoût du cœur, et toute tristesse désordonnée ; car il est très difficile que l'âme, dans un pareil état, puisse goûter les délices de la bonne conscience et de l'allégresse spirituelle.
 
 

La cinquième, ce sont les soucis excessifs ; comme les moucherons d'Égypte, ils inquiètent l'âme et ne lui permettent pas de prendre ce doux sommeil spirituel que l'on goûte dans l'oraison ; au contraire, c'est là, plus qu'ailleurs, qu'ils l'inquiètent et la détournent de son exercice.
 
 

La sixième, ce sont les occupations excessives, parce qu'elles absorbent le temps et étouffent l'esprit, et ainsi laissent l'homme sans loisir et sans cœur pour vaquer à Dieu.
 
 

La septième, ce sont les délices et les consolations sensuelles, quand l'homme s'y livre avec excès. « Celui qui s'adonne beaucoup aux consolations du monde, ne mérite pas celles de l'Esprit-Saint », nous dit saint Bernard.
 
 

La huitième, ce sont les plaisirs de la table, l'excès dans le boire et dans le manger, surtout les longs repas ; car ils sont une très mauvaise préparation pour les exercices spirituels et pour les veilles sacrées, attendu qu'avec un corps appesanti et chargé de nourriture, l'esprit est très mal disposé pour prendre son vol vers les hauteurs.
 
 

La neuvième, c'est le vice de la curiosité, tant des sens que de l'esprit, qui fait que l'on désire entendre, voir, et savoir une multitude de choses ; que l'on souhaite posséder celles qui sont artistement travaillées, recherchées et vantées dans le monde. Tout cela occupe le temps, embarrasse les sens, inquiète l'âme, la répand sur divers objets, et ainsi met obstacle a la dévotion.
 
 

Enfin la dixième, c'est l'interruption de tous ces saints exercices, à moins qu'on ne les quitte pour un motif de charité envers le prochain, ou pour une juste nécessité. Car, comme dit un docteur, l'esprit de la dévotion est fort délicat ; lorsqu'il s'en est allé, ou il ne revient plus, ou s'il revient, ce n'est qu'avec beaucoup de difficulté. De même que les arbres demandent à être arrosés en leur saison, et que les corps humains réclament tout ce qui est nécessaire à leur entretien, et que si ces secours viennent à leur manquer, on les voit bientôt décroître et périr ; de même aussi voit-on la dévotion diminuer et périr, dès qu'elle manque de l'eau vivifiante et du soutien qu'elle tire de la considération.
 
 

Tout ceci a été dit en peu de mots, afin que chacun puisse mieux le graver dans sa mémoire. L'expérience et le long exercice feront voir à quiconque le voudra, qu'il n'y a rien de plus assuré ni de plus véritable.
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

CHAPITRE IV
 
 

Des tentations qui le plus communément fatiguent ceux qui s’adonnent à l’oraison, et de leurs remèdes
 
 
 
 

Il sera bien de traiter maintenant des tentations qui, le plus communément, fatiguent les personnes qui s'adonnent à l'oraison, et des remèdes qu'il y faut apporter. Le plus souvent ces tentations sont les suivantes : le défaut de consolations spirituelles ; la guerre des pensées importunes ; les pensées de blasphème et d'infidélité ; la crainte désordonnée ; l'excès dans le sommeil ; la défiance et le découragement dans le service de Dieu ; la présomption d'être déjà très avancé ; le désir désordonné de savoir ; le zèle indiscret pour l'avancement du prochain.
 
 

Voilà les tentations les plus ordinaires dans ce chemin de l'oraison ; nous allons indiquer les moyens de les combattre et de les faire tourner au profit de l'âme.
 
 
 
 

Premier avis

Remède contre les sécheresses, la persévérance dans le saint exercice de l'oraison.

Mérite de cette persévérance.

Ressemblance avec Jésus-Christ qui a voulu souffrir sans consolation.
 
 

Lorsque les consolations spirituelles manquent à quelqu'un, la manière d'y remédier est celle-ci : qu'il ne laisse pas pour cela l'exercice ordinaire de l'oraison, quoiqu'elle lui paraisse sans goût et de peu de fruit ; mais qu'il se mette en la présence de Dieu comme un coupable et comme un criminel, qu'il examine sa conscience, et qu'il voie si ce n'est point par sa faute qu'il a perdu cette grâce ; qu'il supplie le Seigneur, avec une entière confiance, de lui pardonner, et de faire éclater les richesses inestimables de sa patience et de sa miséricorde en le supportant, et en accordant le pardon à qui ne sait que l'offenser. De cette manière, il tirera du profit de sa sécheresse, prenant occasion de s'humilier davantage à la vue de ses nombreux péchés, et d'aimer Dieu d'un plus grand amour à la vue de cette bonté infinie qui les lui pardonne. Et quoiqu'il ne trouve pas de goût dans ces exercices, qu'il se garde bien de les quitter, parce qu'il n'est pas nécessaire que ce qui doit nous être avantageux, soit toujours accompagné de goût et de consolation. Du moins constate-t-il par l'expérience que toutes les fois que l'homme persévère dans l'oraison avec un peu d'attention et de soin, faisant bonnement le peu qu'il peut, il en sort à la fin consolé et joyeux, voyant que de son côté il a fait quelque petite chose de ce qui était en son pouvoir. Celui-là fait beaucoup, aux yeux de Dieu, qui fait tout ce qu'il peut, quoiqu'il puisse peu. Notre-Seigneur ne regarde pas tant les richesses de l'homme, que son pouvoir et sa volonté. Celui-là donne beaucoup, qui désire donner beaucoup, qui donne tout ce qu'il a, et qui ne se réserve rien pour lui. Ce n'est pas beaucoup que de rester longtemps en oraison, lorsqu'on y trouve de grandes consolations. Ce qui est vraiment beaucoup, c'est que, lorsque la dévotion est petite, l'oraison soit longue, et qu'elle soit accompagnée de beaucoup plus d'humilité, de patience et de persévérance dans les bonnes œuvres.
 
 

Il est également nécessaire, durant ce temps, de veiller sur soi avec plus de soin et de sollicitude que dans les autres, ne se perdant point de vue, et examinant avec grande attention ses pensées, ses paroles et ses œuvres. L'essentiel alors, c'est que la joie de l'esprit qui, dans cette navigation, est la principale rame, ne nous manque pas ; et quant à ce qui nous manque du côté de la grâce, il faut y suppléer par nos soins et notre diligence. Lorsque vous vous verrez dans cet état, vous devez penser, comme dit saint Bernard, que les sentinelles vigilantes qui vous gardaient se sont endormies , que les murailles qui vous défendaient sont tombées, et que par conséquent toute l'espérance de votre salut est dans les armes, attendu que ce ne sont plus les murailles, mais l'épée et l'adresse à combattre qui doivent vous défendre. Oh ! Qu’elle est grande la gloire d'une âme qui combat de cette manière, qui sans bouclier se défend, qui sans armes soutient l'attaque, qui sans force se montre forte, et qui, se trouvant seule dans le combat, prend pour compagnons d'armes sa résolution et son courage !
 
 

Il n'y a pas de plus grande gloire au monde, que d'imiter le Sauveur dans les vertus. Or, entre ses vertus, une de celles qui tiennent un rang très éminent, c'est d'avoir enduré tout ce qu'il a souffert, sans admettre dans son âme aucun genre de consolation. Ainsi, quiconque souffrira et combattra de la sorte, sera un imitateur d'autant plus insigne de Jésus-Christ, qu'il se verra plus complètement privé de tout genre de consolation. C'est là boire le calice de l'obéissance tout pur, sans mélange d'aucune autre liqueur. C'est l'épreuve principale, où se révèle la fidélité des amis, et où l'on voit s'ils sont véritables ou non.
 
 
 
 

Deuxième avis

Remède contre les pensées importunes,

la constance à les combattre courageusement et l'humilité devant Dieu.
 
 

Le remède contre les tentations des pensées importunes qui ont coutume de nous assaillir dans l'oraison, est de les combattre avec courage et avec persévérance. Toutefois cette résistance ne doit pas se faire avec trop de fatigue et d'angoisse d'esprit, parce que ce n'est pas tant une œuvre de la force que de la grâce et de l'humilité. C'est pourquoi, lorsque quelqu'un se trouve dans cet état, attendu qu'en cela il n'y a point de sa faute, ou qu'elle est très légère, il doit sans scrupule et sans abattement se tourner vers Dieu, et lui dire en toute humilité et dévotion : « Vous voyez ici, ô Seigneur de mon âme, ce que je suis. Que pouvait-on attendre de ce fumier, sinon de semblables odeurs ? Que pouvait-on espérer de cette terre que vous avez maudite, sinon des ronces et des épines ? Voilà, Seigneur, le fruit qu'elle peut produire, si vous n'avez la bonté de la purifier. » Et cela dit, qu'il reprenne le fil de son oraison comme auparavant, et qu'il attende avec patience la visite du Seigneur, qui jamais ne manque aux humbles. Si cependant les pensées continuent de vous inquiéter, et si de votre côté vous leur résistez avec persévérance, faisant ce qui dépend de vous, vous devez tenir pour certain que vous avancez beau coup plus par cette résistance, que si vous étiez à jouir de Dieu, le cœur tout inondé de délices.
 
 
 
 

Troisième avis

Remède contre les tentations de blasphème.
 
 

Pour vous délivrer des tentations de blasphème, vous devez savoir que s'il n'en est point qui donnent plus de peine, de même il n'en est point qui offrent moins de danger. Ainsi, le remède contre ces tentations, c'est de n'en point faire de cas, attendu que le péché n'est pas dans le sentiment, mais dans le consentement et dans le plaisir ; et quant au plaisir, loin de se rencontrer ici, c'est plutôt le contraire. Ainsi cela peut plutôt s'appeler peine que faute, parce qu'autant l'homme est éloigné de recevoir du plaisir de ces tentations, autant est-il éloigné de commettre de faute, quand elles arrivent. C'est pourquoi le meilleur remède, comme je l'ai dit, est de les mépriser et de ne pas les craindre. Car quand on les craint avec excès, la seule crainte les réveille et les soulève.
 
 
 
 

Quatrième avis

Remède contre les tentations d'infidélité.
 
 

Pour vaincre les tentations d'infidélité, que l'homme, se souvenant d'un côté de sa petitesse, et de l'autre de la grandeur de Dieu, s'occupe de ce que Dieu lui commande, et n'ait pas la curiosité d'approfondir ses œuvres, puisque nous voyons que la plupart d'entre elles surpassent infiniment tout ce que nous pouvons comprendre. Ainsi donc, celui qui a dessein d'entrer dans ce sanctuaire des œuvres divines, doit le faire avec beaucoup d'humilité et de respect ; il doit le regarder avec des yeux simples, comme ceux d'une colombe, et non pas avec ceux d'un serpent plein de malice, avec le cœur d'un disciple, et non pas d'un juge téméraire. Qu'il se fasse petit enfant, parce que c'est à ceux qui sont tels que Dieu enseigne ses secrets. Qu'il ne se mette point en peine de savoir le pourquoi des œuvres divines ; qu'il ferme l'œil de la raison, et qu'il ouvre seulement celui de la foi, parce qu'il est l'instrument avec lequel se doivent mesurer les œuvres de Dieu. Pour examiner les œuvres humaines, l'œil de la raison humaine est excellent ; mais pour examiner les œuvres divines, il n'y a rien de plus disproportionné que lui.
 
 

Mais parce que d'ordinaire cette tentation est pour l'homme un très grand sujet de peine, le remède est celui que nous avons indiqué pour la tentation de blasphème, c'est-à-dire qu'il ne faut point en faire cas, et qu'il faut plutôt considérer cela comme une peine que comme une faute, attendu qu'il ne peut y avoir de faute en une chose que la volonté combat, ainsi que nous l'avons expliqué dans l'avis précédent.
 
 
 
 

Cinquième avis

Remède contre la tentation d'une crainte désordonnée.
 
 

Il est quelques personnes qui sont saisies de grandes frayeurs quand, la nuit, elles s'éloignent des autres pour prier. Le remède contre cette tentation, c'est de se faire violence et de persévérer dans ce saint exercice. Car la crainte s'augmente en fuyant, et le courage en combattant. Il est encore utile de considérer que ni le démon, ni aucune autre chose, quelle qu'elle soit, ne peuvent nous nuire sans la permission de Notre-Seigneur. Une autre considération également propre à dissiper ces frayeurs, c'est de penser que nous avons un ange gardien à côté de nous, et que dans l'oraison, il est plus près de nous que partout ailleurs : car il s'y trouve présent pour nous aider, pour porter nos prières au ciel, pour nous défendre contre l'ennemi et l'empêcher de nous faire du mal.
 
 
 
 

Sixième avis

Remède contre la tentation du sommeil.
 
 

Le remède contre le sommeil excessif est de considérer que quelquefois il provient de la nécessité, et en ce cas, il ne faut point refuser au corps ce qui lui est nécessaire, afin qu'il laisse à l'âme la liberté d'agir. D'autres fois il vient de quelque infirmité ; et alors nous ne devons pas nous en affliger, puisqu'il n'y a pas de notre faute. Nous ne devons pas non plus céder entièrement, mais faire bonnement de notre côté tout ce qui sera en notre pouvoir, afin de ne pas perdre entièrement l'oraison, sans laquelle nous n'avons ni assurance ni véritable joie en cette vie.
 
 

D'autres fois, le sommeil vient de la paresse et du démon qui l'excite. En ces cas, le remède est le jeûne, de ne pas boire de vin, de boire de l'eau pure, de se tenir à genoux, ou debout, ou les bras en croix, et sans être appuyé, de prendre quelque discipline, ou de pratiquer quelque autre pénitence qui réveille et qui mortifie la chair. Enfin, l'unique et général remède pour ce mal comme pour tous les autres, est de le demander à Celui qui est toujours disposé à donner, dès qu'il rencontre des cœurs qui ne se lassent pas de prier.
 
 

Septième avis

Remède contre les tentations de défiance et de présomption.
 
 

Pour surmonter les tentations de défiance et de présomption, qui sont des vices contraires, il faut de toute nécessité employer des remèdes différents. Pour la défiance, le remède est de considérer que, dans l'affaire de la perfection chrétienne, le succès ne dépend pas seulement de nos efforts, mais encore de la grâce divine, laquelle s'obtient d'autant plus vite que l'homme se défie plus de sa propre vertu, et se confie davantage en la seule bonté de Dieu, à qui tout est possible.
 
 

Quant à la présomption, le remède est de considérer qu'il n'y a point d'indice plus clair que l'homme est éloigné du terme, que de s'en croire très proche, parce que, dans le chemin de la vie spirituelle, ceux qui découvrent plus de terre, sont ceux qui se hâtent davantage, excités qu'ils sont par la vue du grand espace qui leur reste a parcourir. Pour cette raison, ils ne font jamais cas de ce qu'ils possèdent, en comparaison de ce qu'ils désirent. Considérez-vous donc dans le miroir de la vie des saints, et de tant de personnes de vertu insigne qui sont encore sur la terre ; vous verrez que vous n'êtes devant elles que comme un nain en présence d'un géant, et vous ne serez pas tenté de présumer de vous-même.
 
 
 
 

Huitième avis

Remède contre la tentation du désir immodéré de savoir.
 
 

Le premier remède contre la tentation du désir immodéré de savoir et d'étudier, est de considérer combien la vertu est plus excellente que la science, et combien la sagesse divine surpasse la sagesse humaine, afin que l'homme voie par là avec combien plus de cœur il doit travailler et s'exercer à acquérir l'une plutôt que l'autre. Que la science du monde ait toute la gloire et toutes les couronnes qu'elle peut souhaiter ; à la fin, cette gloire et ces couronnes s'en vont avec la vie. Qu'y a-t-il donc de plus misérable que d'acquérir, au prix d'un si grand labeur, ce dont on doit jouir si peu de temps ? Tout ce que tu peux savoir ici-bas n'est rien. Et si tu t'exerces dans l'amour de Dieu, tu iras bientôt le contempler face à face, et en lui tu verras toutes choses. Au jour du jugement, on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait ; ni si nous avons bien parlé ou prêché, mais si nous avons fait de bonnes actions.
 
 
 
 

Neuvième avis

Remède contre la tentation du zèle indiscret pour l'avancement du prochain.
 
 

Le principal remède contre la tentation qui nous porte à travailler avec un zèle indiscret au bien des autres, est de nous appliquer de telle sorte à l'avancement du prochain, que cela ne tourne point à notre préjudice ; et de nous occuper de la direction des consciences, de telle sorte, que nous prenions aussi du temps pour la nôtre. Ce temps doit être tel, qu'il suffise pour maintenir continuellement notre cœur dévot et recueilli, parce que c'est là, comme dit l'Apôtre, marcher en esprit, ce qui veut dire que l'homme marche plus en Dieu qu'en lui-même. Et puisque c'est un point qui doit être la racine et le principe de tout notre bien, c'est à nous d'employer toutes nos forces et tout notre travail pour nous tenir dans unetelle union avec Dieu, qu'elle suffise pour conserver toujours notre cœur dans cette sorte de solitude et de dévotion. Or, pour le mettre en cet heureux état, toute sorte de recueillement ne suffit pas ; mais il faut une oraison longue et profonde.
 
 
 
 
 

CHAPITRE V
 
 

De quelques avis nécessaires aux personnes qui s’adonnent à l’oraison.
 
 

Une des choses les plus ardues et les plus difficiles qui se rencontrent dans la vie spirituelle, est de savoir aller à Dieu et de traiter familièrement avec lui. C'est pourquoi, pour marcher dans ce chemin sans s'y égarer, il faut d'abord à l'âme un bon guide ; et il lui faut ensuite quelques avis. C'est ce qui nous détermine à en donner ici quelques-uns avec notre brièveté accoutumée.
 
 
 
 

Premier avis

De la fin que nous devons nous proposer dans tous nos exercices,

et en quoi consiste notre avancement spirituel.
 
 

Entre ces avis, le premier est relatif à la fin que nous devons nous proposer dans ces exercices.

Pour bien comprendre quelle est cette fin, il faut se rappeler que cette communication avec Dieu étant une chose pleine de douceur et de délices, comme le dit le Sage, il en résulte que plusieurs personnes attirées par la force de cette merveilleuse suavité, qui surpasse tout ce que l'on en peut dire, s'approchent de Dieu et s'adonnent à tous les exercices spirituels, à la lecture des bons livres, à l'oraison, à l'usage des sacrements, à cause du goût extraordinaire qu'elles y trouvent ; de telle sorte que la principale fin qui les porte à ces exercices est le désir de cette merveilleuse suavité. Or, c'est là une très grande erreur, dans laquelle malheureusement l'on voit tomber un grand nombre de personnes. La fin principale de toutes nos œuvres devant être d'aimer Dieu et de chercher Dieu, ces âmes montrent par leur conduite qu'elles s'aiment et se cherchent elles-mêmes plutôt que Dieu, c'est-à-dire qu'elles cherchent leur propre goût et leur contentement, ce qui est la fin que les philosophes se proposaient dans leur contemplation. Cette conduite, comme dit un docteur, est une espèce d'avarice, d'incontinence, et de gourmandise spirituelle, qui n'est pas moins dangereuse que celle des sens.
 
 

Ce qui est encore plus grave, c'est que de cette erreur il en suit une autre qui n'est pas moindre, et qui fait que l'homme juge de lui-même et des autres par ces goûts et par ces sentiments, croyant que chacun a plus ou moins de perfection, selon qu'il a plus ou moins de goût de Dieu, ce qui est se tromper de la manière la plus grossière. Or, contre ces deux erreurs, un remède efficace sera cet avis et cette règle générale : Que chacun comprenne bien que la fin de tous ces exercices, et de toute la vie spirituelle, est l'obéissance aux commandements de Dieu, et l'accomplissement de la divine volonté ; et que pour cela, il est nécessaire que la volonté propre, qui lui est si contraire, meure, afin que de cette manière la volonté divine vive et règne en nous.
 
 

Mais comme une si grande victoire ne peut se remporter sans de grandes faveurs et de grandes consolations de Dieu, une des fins principales pour lesquelles on doit s'exercer dans l'oraison, est d'obtenir ces faveurs et de sentir ces délices qui nous feront réussir dans cette entreprise. Quand on se conduit de cette manière, et que c'est pour une pareille fin qu'on demande et qu'on recherche les délices de l'oraison, cela est très permis, comme nous l'avons dit plus haut ; et c'est ainsi que David les demandait, quand il disait. « Rendez-moi, Seigneur, la joie de votre salut, et confirmez-moi par votre esprit principal (1). » C'est donc à la lumière de cette vérité que l'homme comprendra la fin qu'il doit se proposer dans ces exercices ; et c'est encore à la lumière de cette vérité qu'il entendra par où il doit estimer et mesurer son avancement et celui des autres : que ce ne doit point être sur les goûts qu'il aura reçus de Dieu, mais sur ce qu'il aura souffert pour l'amour de lui, tant en faisant la volonté divine qu'en renonçant à la sienne propre.
 
 

Que ce doive être là la fin de toutes nos lectures et de toutes nos oraisons, je n'en veux point d'autre preuve que cette divine oraison contenue dans le psaume Beati immaculati in via. Ce psaume, composé de cent soixante-seize versets, et le plus long du psautier, ne renferme pas un verset qui ne parle de la loi de Dieu, et de l'observation exacte de ses commandements. Le Saint-Esprit a voulu qu'il en fût ainsi, afin que les hommes vissent clairement par là comment toutes leurs oraisons et leurs méditations devaient se rapporter en tout et en partie à cette fin, c'est-à-dire à la garde et à l'accomplissement de la loi de Dieu. Tout ce qui s'écarte de ce principe est un des plus subtils et des plus spécieux artifices de l'ennemi, à l'aide duquel il fait croire aux hommes qu'ils sont quelque chose, n'étant véritablement rien. C'est pourquoi les saints disent très bien que la véritable preuve de l'avancement spirituel de l'homme n'est pas le goût de l'oraison, mais la patience dans la tribulation, le renoncement à soi-même, et l'accomplissement de la loi divine, bien que pour tout cela, l'oraison, ainsi que les goûts et les consolations qui s'y rencontrent, soient d'un très grand secours.
 
 

Conformément à cette vérité, que celui qui veut connaître combien il a avancé dans ce chemin spirituel, considère combien il avance chaque jour dans l'humilité intérieure et extérieure ; comment il souffre les injures que les autres lui peuvent faire ; comment il sait excuser les faiblesses d'autrui ; avec quelle affection il va au secours des nécessités du prochain ; comment il est ému de compassion, au lieu de s'indigner des défauts des autres ; comment il sait espérer en Dieu dans le temps de la tribulation ; comment il gouverne sa langue, comment il garde son cœur, comment il tient sa chair domptée avec tous ses appétits et ses sentiments ; comment il sait tirer profit des prospérités et des adversités ; de quelle manière, avec quelle gravité et quelle discrétion, il se conduit en toutes choses ; par-dessus tout, qu'il considère s'il est mort à l'amour de l'honneur, du plaisir et du monde ; qu'il considère jusqu'à quel point il a avancé ou reculé en tout cela : et qu'il se juge là dessus, et non sur ce qu'il sent ou ce qu'il ne sent pas de Dieu. Pour ce sujet, il doit toujours tenir un œil, et le principal, fixé sur la mortification, et l'autre sur l'oraison, parce que cette même mortification ne peut parfaitement s'obtenir sans le secours de l'oraison.
 
 
 
 

Deuxième avis

Nous ne devons pas désirer les faveurs extraordinaires.
 
 

Que si nous ne devons pas désirer des consolations et des délices spirituelles, pour nous y arrêter uniquement, mais à cause des avantages qu'elles nous procurent, beaucoup moins encore devons-nous désirer des visions, des révélations, des ravissements, et choses semblables, qui peuvent être plus dangereuses pour ceux qui ne sont pas fondés dans l'humilité. Que l'homme ne craigne pas d'être désobéissant à Dieu en ce point : car quand Dieu veut révéler quelque chose, il sait le découvrir par des voies qui triomphent de toutes les résistances de l'homme, et il le lui fait connaître avec une telle évidence, qu'il lui est impossible, quand il le voudrait, de concevoir le moindre doute.
 
 
 
 

Troisième avis

Tenir secrètes les faveurs que nous recevons dans l'oraison.
 
 

De même, il est très à propos de tenir secrètes les faveurs et les consolations que Notre-Seigneur nous fait dans l'oraison, et de ne nous en ouvrir qu'au maître spirituel qui nous dirige. C'est ce qui fait dire à saint Bernard que l'homme dévot doit avoir ces paroles écrites dans sa cellule : « Mon secret est à moi, mon secret est à moi. Secretum meum mihi, secretum meum mihi. »
 
 
 
 

Quatrième avis

Avec quelle humilité et quel respect nous devons nous comporter envers Dieu.
 
 

L'homme doit encore être fidèle à se comporter envers Dieu avec la plus grande humilité et le plus grand respect possible. Ainsi, que l'âme, alors même qu'elle reçoit de Pieu les plus grandes faveurs et les plus grandes délices, ne manque jamais de tourner les yeux sur son intérieur, de considérer sa bassesse, de replier ses ailes, et de s'humilier devant une si haute Majesté, comme le faisait saint Augustin, de qui il est dit : qu'il avait appris à se réjouir avec crainte en la présence du Seigneur.
 
 
 
 

Cinquième avis

Outre les exercices quotidiens,

nous devons prendre de temps en temps quelques jours pour la retraite.
 
 

Nous avons dit plus haut que le serviteur de Dieu doit travailler à avoir ses temps réglés pour s'entretenir avec lui dans l'oraison. Mais indépendamment du temps qu'il consacre chaque jour à ce commerce, il doit à certaines époques se délivrer de toute espèce d'affaires, même de celles qui seraient saintes, pour se livrer entièrement aux exercices spirituels, et pour donner à son âme une nourriture abondante à l'aide de laquelle il puisse réparer ce qui se perd par les défauts de chaque jour, et prendre de nouvelles forces pour passer plus avant. Et, bien que ceci doive se faire en d'autres temps, on doit, néanmoins, le pratiquer plus spécialement aux principales fêtes de l'année, dans les temps de tribulations et de peines, après de longs voyages, et, après avoir été occupé d'affaires qui ont distrait et dissipé le cœur, afin de le faire rentrer dans le recueillement.
 
 
 
 

Sixième avis

De la mesure et de la discrétion dans les exercices spirituels.
 
 

Il se rencontre des personnes qui ont peu de mesure et de discrétion dans leurs exercices quand elles sont bien avec Dieu, et à qui leur prospérité même devient une occasion de danger. En effet, ces personnes se figurent que cette grâce leur est donnée à pleines mains ; et comme elles trouvent tant de suavité dans la communication avec le Seigneur, elles s'y abandonnent si fort, elles prolongent tellement l'oraison et les veilles, et augmentent de telle sorte les austérités corporelles, que la nature ne pouvant souffrir la continuité d'une si rude charge, vient à tomber par terre avec elle.

Il arrive de là que plusieurs personnes viennent à se gâter l'estomac et la tête, et par suite se rendent inhabiles, non-seulement pour les autres travaux corporels, mais encore pour ces mêmes exercices de l'oraison. C'est pourquoi il convient d'user de beaucoup de mesure et de discrétion dans les exercices de la vie spirituelle, surtout dans les commencements, où les ferveurs et les consolations sont plus grandes, et où l'expérience et la discrétion n'abondent pas, afin de nous accoutumer à marcher de telle sorte, que nous ne demeurions pas au milieu du chemin.

Il y a une autre extrémité contraire à celle-ci, et c'est celle des délicats qui, sous couleur de ménagements, dérobent leur corps au travail et à la souffrance. Cette extrémité, quoique très nuisible pour toute espèce de personnes, l'est cependant beaucoup plus pour ceux qui commencent. Et saint Bernard en donne ainsi la raison : « Il est impossible, dit-il, que celui-là persévère longtemps dans la vie religieuse qui étant novice se ménage déjà, qui ne faisant que de commencer, veut être prudent, et qui, étant encore nouveau et tout jeune, commence à se traiter et à se soigner comme un vieillard. » Il n'est pas facile de juger laquelle de ces deux extrémités est la plus dangereuse. Ce qui est vrai, comme le dit très bien Gerson, c'est que l'indiscrétion est plus incurable, parce que tant que le corps est sain, il y a espérance qu'on pourra apporter remède au mal ; mais lorsqu'il est déjà ruiné par l'indiscrétion, il est bien malaisé de trouver un remède.
 
 
 
 

Septième avis

Qu'avec l'oraison, nous devons faire marcher de front la pratique des vertus.
 
 

Il y a encore un autre danger dans le chemin de la vie spirituelle, et plus grand peut-être que tous ceux dont j'ai parlé jusqu'ici. Je m'explique. Bien des personnes ayant diverses fois expérimenté la vertu inestimable de l'oraison, et vu par expérience comment tout le concert de la vie spirituelle dépend d'elle, se figurent qu'elle seule est tout, et qu'elle seule suffit pour les mettre en sûreté ; et ainsi elles viennent à oublier la pratique des autres vertus, et à se relâcher en tout le reste. Il arrive de là que comme toutes les autres vertus concourent à affermir cette vertu, dès que le fondement croule, tout l'édifice vient à tomber aussi ; et ainsi, plus l'homme s'efforce d'acquérir cette vertu, moins il y peut réussir.

C'est pourquoi le serviteur de Dieu ne doit point fixer ses regards sur une vertu seule, quelque grande qu'elle soit, mais sur toutes les vertus. Car, comme dans un luth une seule corde, sans le concours de toutes les autres, ne fait point d'harmonie ; ainsi, une seule vertu, sans le concours de toutes les autres, ne suffit point pour faire cette consonance spirituelle. Et comme dans une horloge, s'il y a un seul ressort qui soit embarrassé, tout le reste s'arrête ; ainsi en arrive-t-il dans l'horloge de la vie spirituelle, si une seule vertu vient à manquer.
 
 
 
 

Huitième avis

Qu'il faut considérer les choses de la vie spirituelle non comme une œuvre d'art,

mais comme une œuvre de la grâce.
 
 

Il convient d'avertir ici que toutes les choses que nous venons de signaler comme favorables à la dévotion, doivent être regardées comme de simples préparatifs par lesquels l'homme se dispose à l'action de la grâce divine, et qu'ainsi, tout en les mettant soigneusement en pratique, il ne doit pas établir en eux sa confiance, mais en Dieu seul. Je dis ceci, parce qu'il y a quelques personnes qui font comme un art de toutes ces règles et de tous ces enseignements. Il leur semble que, de même que celui qui apprend un métier, s'il en garde bien les règles, doit, en vertu de ces règles, devenir promptement un habile ouvrier ; de même aussi, celui qui observera fidèlement ces règles de la vie spirituelle, doit en vertu de cela' acquérir en peu de temps ce qu'il désire. Mais ces personnes ne considèrent pas que c'est là faire un art de la grâce, et attribuer à des règles et à des industries humaines, ce qui est un pur don et une miséricorde du Seigneur.

C'est pourquoi il convient de considérer ces affaires de la vie spirituelle, non comme une chose d'art, mais comme une chose de la grâce. En les regardant ainsi, l'homme saura que le principal moyen pour obtenir des dons si précieux, est une profonde humilité et une parfaite connaissance de sa propre misère, avec une confiance entière en la miséricorde de Dieu. De cette vue de la misère et de la miséricorde, naîtront de continuelles larmes et de ferventes oraisons ; et l'homme, entrant ainsi par la porte de l'humilité, obtiendra par l'humilité ce qu'il désire, et le conservera avec humilité, sans se confier d'aucune manière ni en la méthode de ses exercices, ni en quoi que ce soit qui vienne de lui.