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« Le Sauveur me dit un jour » par Sœur Marie Lataste
LIVRE DIXIÈME, Du péché.
Gloire et louange, amour et reconnaissance soient à jamais rendus à Jésus au saint sacrement de l’autel, au Père et au Saint-Esprit dans tous les siècles des siècles, Amen.
LIVRE DIXIÈME, chapitre 1
Le Sauveur Jésus m'a parlé de trois sortes de personnes qui vivent
dans le monde et de ce qui les attend en l'autre vie. Il m'a parlé d'abord de
celles qui vivent et meurent dans le péché mortel; puis de celles qui, malgré
leur état de grâce, vivent dans l’imperfection, ne faisant rien ou peu de chose
pour s’améliorer et meurent dans cet état; enfin, de celles qui, ayant toujours
la perfection et la sainteté sous les yeux, font tous leurs efforts pour
l’acquérir et meurent pleines de vertus et de mérites.
« Voyez cet homme, me disait-il, il a devant lui Dieu et Satan. Satan
lui présente la tentation pour l’entraîner dans le péché; Dieu lui présente sa
grâce pour qu'il résiste à la tentation et qu'il évite ce péché. Que fait cet
homme? Il détourne son œil de Dieu et de sa grâce, il donne la préférence à
Satan et commet le péché. Cependant Dieu le rappelle à lui, soit par les bons
exemples qu'il place sous ses regards, soit par les exhortations de ses
ministres, soit par les inspirations nouvelles de sa grâce. Rien n’agit sur cet
homme uniquement occupé des choses extérieures, plongé dans l’aveuglement et
l’insensibilité; il regarde son salut avec indifférence. Voici l'heure de la
mort. Son âme, dégagée de ses liens, s’élance vers Dieu, qui est son principe.
Mais Dieu la repousse, et cette âme alors comprend la grandeur de la perte
qu'elle a faite. Tant que l'homme est sur la terre, il ne comprend pas le prix
de la possession de Dieu; mais, après la mort, la lumière apparaît dans tout
son jour et l'âme voit bien que, sortie de Dieu, elle était faite pour
retourner à lui, s’unir à lui, trouver en lui son bonheur et sa fin. Aussi
n'est-il point de peine plus sensible, de séparation plus douloureuse et plus
désespérante que celle d’une âme rejetée de Dieu et séparée de lui pour une
éternité. Cette âme coupable a entendu son jugement de réprobation; la voilà
aux portes de l'enfer où elle doit entrer pour jamais. À la vue de cet affreux
spectacle, de cet abîme de maux, de cette multitude de damnés, effrayée,
désespérée, elle voudrait s’enfuir, mais l'abîme s’entr’ouvre à la voix de
Dieu. Quel désespoir que celui de cette âme éternellement séparée de Dieu!
C'est alors qu'elle comprend sa folie d'avoir préféré ce qu'elle a préféré et
perdu ce qu'elle a perdu. Sa mémoire, comme un ver rongeur, la tourmente
éternellement et lui rappelle les moyens de salut que Dieu lui avait donnés. Sa
volonté, éternellement contrariée, aura ce qu'elle ne voudra pas. Entendez les
cris de l’orgueilleux : Malheureux que je suis, je ne cherchais que la gloire
et les grandeurs, et me voici plongé à jamais dans la honte et la confusion à
cause de ma folie! Entendez les cris de l’avare : Malheureux que je suis, je ne
cherchais que les biens de ce monde, et ils sont cause que j'ai tout perdu; ils
m’ont plongé dans la misère et les tourments les plus affreux! Entendez les
cris de tous les pécheurs : que de reproches, que de lamentations, que de
gémissements, que de blasphèmes en ces lieux! Dieu y règne, et sa présence fait
le plus cruel supplice des damnés.
Voici ce que m'a dit le Sauveur Jésus de l’état d’une âme en état de
grâce, mais imparfaite et ne cherchant point à diminuer son imperfection : «
Voyez, me dit-il, cette personne. Elle est unie à Dieu; mais comme elle
l’oublie facilement pour se satisfaire en tout et se récréer à son aise! Au
lieu de penser à Dieu et de lui tout rapporter, elle aime les louanges, les
honneurs, se réjouit d'être aimée, honorée, estimée, avise peu à cette
complaisance pour elle-même et ne fait rien pour se corriger de son
amour-propre, sous prétexte que cela ne lui fait point perdre l’amitié de Dieu.
Il est vrai, mais Dieu n’entre pas avec elle dans des communications si
intimes, et ne lui accorde pas autant de grâces que si elle purifiait son cœur
de toutes ses affections aux péchés, même les plus légers, et tâchait de
déraciner entièrement de son cœur jusqu'aux plus petites passions.
« Voyez cette autre personne, elle reçoit une injure, un affront
sanglant. La voilà tout émue, son impatience est près d’éclater; mais elle se
retient, elle sait se maîtriser quoi qu’il lui en coûte. Quelle agitation! quel
combat dans son coeur! Chaque fois qu'elle aperçoit celui qui l'a outragée, le
trouble reparaît; elle fait des efforts pour se posséder et pardonner. Elle
n’ose pourtant pas compter sur une force suffisante; aussi évite-t-elle de
rencontrer celui qui l'a injuriée et de lui parler. Pourquoi agit-elle ainsi?
Parce qu'elle ne veut point combattre sa passion, et qu'elle préfère la calmer
et l’endormir que de l’arracher par la racine. Ce serait là cependant le seul
moyen d’obtenir et de conserver la paix. Ainsi, restant dans l’imperfection
sans faire d’efforts pour sortir de cet état, elle contracte un nombre infini
de petites dettes envers la justice divine, dont elle pourrait ne point se
charger par l’accomplissement des pratiques qu'elle néglige.
« Voici l'heure de sa mort. Son âme paraît devant Dieu. Dégagée des
liens du corps, elle s’élance naturellement vers Celui qui est son principe et
sa fin. Mais quelle n’est pas sa douleur en voyant que pour un temps elle doit
être privée de la vue de Dieu, parce qu'elle a négligé les moyens si faciles
qu'elle avait d’éviter le péché et de satisfaire pour ses offenses! Ce qui la
fait souffrir davantage, c'est bien moins les tourments du purgatoire que la
peine d'être séparée de Dieu, et de ne pouvoir le contempler face à face et le
louer avec les saints. Elle a du moins une consolation, c'est qu'un jour elle
verra Dieu, elle le possédera, elle le glorifiera à jamais. Cette pensée lui
donne le désir de souffrir encore davantage pour expier plus promptement, elle
lui donne surtout une patience parfaite au milieu de son affliction. Cette
affliction est bien grande; aussi sa voix s’élève vers ses frères de la terre,
qui peuvent la soulager par leurs prières, leur demandant piété et secours.
Rappelez-vous, ma fille, que vous devez prier pour ces âmes, parce que Dieu le
veut; car il les aime, il désire qu'elles aillent au plus tôt le louer et le
bénir éternellement dans le ciel. Priez pour elles, afin de les délivrer de
leurs tourments, de hâter leur délivrance, et de les mettre en possession du
bonheur éternel. Priez pour elles; en priant ainsi, vous prierez pour vous,
vous ferez chose agréable à Dieu, qui vous en saura gré; vous délivrerez ces
âmes, et vous aurez en elles autant d’intercesseurs dans le ciel pour vous
sanctifier de plus en plus pendant que vous serez sur la terre, ou pour vous
délivrer du purgatoire, si après votre mort vous n’aviez point entièrement
satisfait à la justice de Dieu.
Voici ce que m'a dit le Sauveur Jésus d'une personne qui avance de plus
en plus dans la perfection et qui meurt en cet état : « Voyez cette personne;
elle reconnaît Dieu créateur et maître de toutes choses; elle reconnaît qu'il
mérite d'être aimé et servi fidèlement, soit pour lui-même à cause de ses
perfections infinies, soit à cause des bienfaits dont il l'a comblée. Aussi
elle tâche d’accomplir ses moindres volontés, de s’abstenir de tout ce qui peut
lui déplaire, de satisfaire à sa justice pour ses péchés, et de réparer ainsi
sa gloire. Elle ne néglige rien pour cela, ne perd presque jamais Dieu de vue,
et lui rapporte toutes choses en tout temps et en tout lieu. Voici l'heure de
la mort. Elle la voit arriver avec plaisir; en s’étant jamais attachée aux
choses de ce monde, elle les quitte sans regret pour aller s’unir à jamais à
l’unique objet de ses désirs et de ses affections. Elle paraît devant Dieu
toute belle et toute pure, et Dieu la trouve digne d’entrer aussitôt dans le
lieu de l'éternel repos. Quel bonheur! quelle joie ! Elle est dans le séjour de
la gloire; elle voit Dieu face à face, elle le contemple, elle l’aime, elle le
bénit, elle se perd dans la divinité, dont la splendeur l’éblouit et la pénètre
de toutes parts. Des torrents de délices découlent de Dieu sur elle et
l’inondent comme une mer qui la recouvre en entier; elle ne pourrait point les
supporter si elle n’était unie à Dieu et en quelque sorte divinisée. Sa mémoire
lui rappelle les peines, les souffrances, les humiliations, les persécutions,
les mortifications, tout ce qu'elle a souffert et qui lui a mérité son bonheur.
Elle éclate en cantiques d’actions de grâces, remerciant mille fois la
miséricorde de Dieu qui a voulu récompenser si peu de chose par une si grande
félicité. Elle est souverainement heureuse, et ce qui double son bonheur, c'est
la pensée qu'il ne finira jamais. Son entendement est tout rempli, tout pénétré
de Dieu. Sa volonté est entièrement satisfaite; elle n'a qu'un désir, Dieu!
Elle le possède sans partage, elle le possèdera toujours. Est-il rien de
comparable à cette possession? »
LIVRE DIXIÈME, chapitre 2
Un dimanche du carême, je priais à genoux devant le Saint-Sacrement.
Je demandais pardon à Jésus pour mes iniquités et celles de tous les chrétiens.
Le Sauveur était venu dans mon âme par la sainte communion. J’entrai dans mon
cœur, où je le vis assis comme sur l'autel; il me parla ainsi : « Ma fille, je
suis le Très-Haut et j’habite les sommités les plus élevées des cieux.
J’abaisse mes regards sur le monde, je pénètre jusque dans le plus profond du
cœur de l'homme et découvre ses plus secrètes pensées. Je commande aux astres
du firmament, je commande aux cataractes du ciel, je commande à la terre, je
commande aux animaux sans raison qui peuplent les forêts et les déserts, et mes
commandements atteignent aussi toutes les puissances des cieux. Les astres du
firmament obéissent à ma voix par la régularité de leur course et l’effusion de
leur lumière; les cataractes obéissent à ma voix en répandant en abondance sur
la terre leurs eaux, dont le superflu coule dans la mer; la terre obéit à ma
voix et se pare de sa verdure, de ses fruits et de ses grains pour la
nourriture de l'homme. Je commande aux animaux, ils entendent ma voix, déposent
leur férocité et deviennent timides comme des agneaux. Je commande aux
archanges et à toutes les puissances des cieux, et mes ordres sont
ponctuellement exécutés.
« Je commande aussi à l'homme, je lui fais connaître mes volontés, je
grave mes commandements dans son cœur et sur le marbre. L'homme seul n’obéit
pas, il repousse mes lois, il les foule aux pieds. L'homme se révolte contre
moi. Je lui ai envoyé mes prophètes pour le ramener dans la voie droite et lui
rappeler mes volontés. Il a mis à mort ces prophètes ou repoussé leurs
avertissements. Je suis venu moi-même parmi les hommes en me faisant homme.
Vous savez, ma fille, de quelle manière ils ont écouté ma voix, de quelle
manière ils ont agi vis-à-vis de moi. Ils se sont élevés contre moi, ils ont
appelé à leur secours la malice des puissances de l'enfer, ils m’ont livré par
la trahison entre les mains de mes bourreaux, ils m’ont fait mourir de la mort
la plus ignominieuse et la plus cruelle.
« Voilà l'homme seul en révolte contre son Dieu, seul désobéissant à
Dieu. Et chaque jour, pourtant, l’œuvre de ma vie mortelle, l’oeuvre de
rédemption opérée sur le Calvaire continue par le ministère de mes prêtres et
l’efficacité de mon sacrifice sur l'autel. Cependant, combien petit est le
nombre des bons serviteurs! Parmi les anges j’ai trouvé des révoltés, mais ils
n’ont senti et éprouvé que la rigueur de mes justices et de mes vengeances. Je
viens parmi les hommes avec mon amour et ma miséricorde, et ces révoltés
coupables et criminels s’enhardissent chaque jour de plus en plus pour s’élever
contre moi. Ils violent mes lois et mes commandements. Je les invite à venir se
ranger parmi ceux qui me sont fidèles, parmi ceux qui goûtent la suavité de mon
joug, parmi ceux que je comble de mes grâces et de mes bénédictions, et ils
refusent de croire à mes exhortations pour écouter la voix trompeuse et
mensongère de Satan. O ma fille, quelle est la conduite des hommes! Malheur à
ces hommes criminels, le jour de la vengeance et des punitions arrivera pour
eux! Ils ne pourront point m’échapper. Ma voix sera toute-puissante alors. Ce
sera la voix de ma justice, qui brise les chênes altiers du Liban comme un
enfant rompt une paille entre ses mains.
« Ma fille, soumettez-vous toujours entièrement à mes lois et à mes
commandements. Consacrez-moi votre volonté, faites-m’en l’abandon, et vous
vivrez en paix avec votre Sauveur.
LIVRE DIXIÈME, chapitre 3
Un jour après la sainte communion, Jésus se plaça dans mon coeur sur
un trône magnifique. Il répandit une grande lumière dans l’intérieur qui me
paru plus beau qu'à l’ordinaire. Mon coeur ressemblait à une petite chambre,
dont la voûte et les côtés brillaient comme des nuages blancs éclairés par le
soleil. Autour, je vis un large galon d’or qui soutenait des branches d’arbre.
Le parquet n'était point de bois ciré, c'était une grande plaque d’or très pur
qui couvrait la surface de la chambre. Le trône de Jésus était un peu élevé et
fermé par un petit balustre d’or. Je me mis à genoux devant ce balustre pour
regarder et entendre Jésus. Mais bientôt je me sentis portée à aller considérer
le côté opposé du trône du Sauveur. Je ne pus résister à cet attrait. Mon ange
me prit par la main, je le suivis. Il ouvrit une petite porte et j’aperçus une
chambre noire et obscure. Au milieu brûlait un feu entretenu par de grandes
bûches et remué et excité de temps en temps par des démons affreux à voir.
L’ange ferma la porte à clef, et je revins devant le Sauveur Jésus.
« Ma fille, me dit-il, voici l’explication de ce que vous avez vu. La
chambre noire et obscure, c'est le corps de l'homme; le feu qui brûle dans
cette chambre, c'est la concupiscence; les bûches qui entretiennent ce feu sont
les passions, que les démons agitent sans cesse. C'est moi qui tiens cette
porte fermée par ma puissance et qui amortis le feu par les eaux de ma grâce.
Si votre cœur vous paraît si brillant, c'est que j’habite en lui et que je
l’illumine par ma lumière. Abandonné à lui-même, il deviendrait noir et obscur
comme cette chambre.
« Ma fille, c'est le péché mortel qui a mis la concupiscence dans l’âme
de l'homme, c'est-à-dire, comme je vous l’ai déjà appris, l’inclination désordonnée
de l'âme, qui porte à s’attacher à la créature et à faire oublier le Créateur.
Vous êtes sur la terre, ma fille, comme Ève dans le paradis. Vous avez d’un
côté Dieu et ses commandements, dont il vous est permis d’user comme à vos
premiers parents de tous les fruits du paradis, et cet usage de Dieu et de ses
commandements est pour vous assurance de la vie. Mais vous avez aussi les
créatures, le bien créé, et Dieu vous a dit : Au jour où tu t’attacheras plus à
ces créatures qu’à moi, tu mourras. Or, savez vous ma fille, qui vous montre
constamment ces créatures comme un fruit à cueillir et à vous approprier au
lieu de vous attacher à Dieu plus qu’à ces créatures, ce n’est pas le serpent,
mais votre concupiscence ou cet entraînement secret que le péché originel met
en vous.
« Cet entraînement n'est pas un mal, un péché qui vous soit imputable,
tout comme la tentation du démon qui montrait à Ève le fruit défendu et
l’engageait à le cueillir, et puis à le manger, n’eût point été un mal ni un
péché pour Ève, si elle avait résistée; mais, au contraire, cette tentation
surmontée eût été le principe de sa confirmation dans la justice par
l’obéissance à la volonté de Dieu. Ainsi, ma fille, la concupiscence n'est pas
un mal si vous lui résistez et si vous la domptez; elle est, au contraire, pour
vous une occasion de mérite considérable. Mais si vous vous laissez abattre par
elle, vos passions viendront donner un aliment à sa flamme, les démons les
attiseront comme les bûches d’un foyer, et ce feu, ce brasier ardent vous
consumera et entraînera votre ruine. »
LIVRE DIXIÈME, chapitre 4
Ces paroles du Sauveur Jésus m’attristèrent parce que je craignis les
effets funestes de la concupiscence en moi; mais elles me donnèrent aussi
confiance parce que je savais bien qu'il ne m’abandonnerait pas et qu’il serait
avec moi pour résister à cet entraînement que nous éprouvons tous, mais auquel
nous devons résister. Puis, je vis Jésus se lever, ouvrir la balustrade qui
environnait son trône et venir à moi : « Levez-vous, ma fille, me dit-il, et
suivez-moi. » Je me levai et suivi le Sauveur. Nous traversâmes un petit
corridor qui se trouvait du côté gauche. Il était si étroit qu'une personne
pouvait à peine y passer. Au bout du corridor, nous descendîmes un escalier
également fort étroit, au bas duquel j’en vis un autre que nous gravîmes. Ce
dernier était large. Quand nous arrivâmes au milieu à peu près, Jésus se mit
par côté, et je restai au milieu des degrés. Je voulus regarder en bas, et je
vis un abîme immense que mes yeux n’avaient pas aperçu en montant. Bientôt je
vis arriver un lion rugissant qui voulait me dévore. Je n’osais avancer. « Ma
fille, me dit le Sauveur, ne craignez point, avancez contre ce lion, mettez-lui
le pied sur le cou, il mourra. » J’obéis; je mis mon pied sur le cou du lion,
je le pressai fortement et sans crainte, et, après quelques mouvements
violents, il mourut. « Prenez-le par les mâchoires, ajouta-t-il, et fendez-le
par le milieu. » Je pris le lion par les mâchoires, et je le rompis en deux comme
un morceau de pain. Je le jetai dans l’abîme.
Nous continuâmes alors notre ascension. Jésus allait devant, je venais
après lui. À peine avais-je franchi quelques degrés que j’aperçus un oiseau de
proie d’une grandeur considérable; il avait un bec énorme et des griffes
affreuses. Le Sauveur me mit alors devant lui. J’avançai hardiment, et, au
moment où l’oiseau voulut me frapper de son bec, je le saisis par le cou avec
vigueur et le précipitai dans l’abîme.
Nous arrivâmes ensuite au haut de l’escalier, où je vis une place
quadrangulaire entourée de murs par trois côtés. Ces murs avaient à peu près
huit pieds en largeur et autant en hauteur.
Aussitôt je vis venir vers moi une bête affreuse; elle m’épouvanta, et
aujourd'hui même, quand j’y pense, je ne puis me défendre d’un certain effroi.
Je n’ai jamais rien vu d’aussi hideux. Ce n’était ni un scorpion ni un serpent;
elle rampait pourtant à terre. Sa peau n’était point couverte de poil; elle
était épaisse sans être dure; elle semblait être gorgée d’un sang noir et
épais. Elle avait quatre pattes auprès de la tête, mais elles ne lui
permettaient pas néanmoins de marcher; elles les allongeait et puis avançait
péniblement son corps qui avait à peu près trois pieds de long. Sa tête
paraissait à peine. Quand je la vis dresser sa queue vers moi, j’eus peur et me
tournai vers Jésus, comme un enfant vers sa mère à l'heure du danger.
Je n’aurais jamais osé toucher cette bête. Le Sauveur me donna une
petite croix pour me défendre. Je la plaçai avec attention sur le dos de la
bête. Elle se mit aussitôt à remuer et à bondir, puis elle prit la croix entre
ses dents et la brisa. Il m’en donna une plus grande dont elle ne put soutenir
le poids; elle mourut. Le Sauveur me donna alors un bâton, et je la fis rouler
dans le précipice. Le sang coula à grands flots de ses blessures.
Puis le Sauveur me conduisit par un autre chemin, et je me trouvai dans
mon coeur, et je vis Jésus encore assis sur son trône et entouré d’une
balustrade d’or.
« Ma fille, me dit-il, je vous ai montré d’une manière sensible ce que
c'est que la concupiscence; j’ai voulu vous montrer aussi de la même manière ce
que c'est que le péché, le démon et les pécheurs.
« Vous avez trouvé sur votre chemin, en marchant avec moi, un lion qui
voulait vous dévorer, je vous ai donné la force de le tuer et de le fendre par
le milieu; vous avez trouvé un oiseau de proie; je vous ai donné la force de le
saisir et de le précipiter dans l'abîme; vous avez trouvé une bête affreuse
dont la vue vous a saisie d’horreur, vous lui avez mis deux croix sur le dos,
elle est morte et l'abîme l’a engloutie.
« Le lion représente le péché mortel contre lequel il faut lutter, qu'il
faut tuer et fendre en deux pour qu'il ne paraisse plus. L’oiseau de proie
représente le démon, qui veut enlever les âmes et attaque même les plus
saintes; il faut le repousser et le relancer dans l'abîme en lui faisant bonne
contenance. La bête représente les pécheurs, ces grands pécheurs dont les
inclinations perverses, les vices honteux, les passions et la cruauté leur
enlèvent toute ressemblance avec Dieu pour leur donner plus de ressemblance
avec les animaux. Ils ne peuvent marcher ni regarder au ciel; ils se traînent
et rampent honteusement à terre; ils inspirent un tel effroi qu'on n’ose ni en
approcher ni les toucher. Vous avez mis une petite croix sur elle, elle l’a
prise entre ses dents et l’a brisée. C'est ainsi que Dieu leur envoie des
peines et des croix; mais, au lieu de se soumettre et de revenir à lui, ils
brisent ces croix, c'est-à-dire qu'ils les rendent inutiles et se révoltent
plus encore. Qu’une croix plus grande leur soit imposée, ils ne peuvent en
supporter le poids, ils meurent et ne tardent pas à se corrompre, ce qui vous
est figuré par les plaies de la bête, d’où le sang coule abondamment, ce sang
de leurs frères injustement répandu, ce sang de leurs propres veines, vicié par
leurs affreux plaisirs et leurs sales voluptés.
« Vous l’avez précipitée avec un bâton dans l'abîme : ce bâton est
l’image de la verge de Dieu, qui dans sa justice précipite les pécheurs dans
l'enfer.
« Ma fille, quand j’étais sur la terre, j’aimais à parler en paraboles
et par figures à mes apôtres. Ces paraboles gravaient mieux mes enseignements
dans leurs esprits. C'est ainsi que j’agis vis-à-vis de vous. Je fais même
quelque chose de plus pour vous, je me manifeste à vous et je vous fais voir
les figures ou la réalité des choses dont je vous parle.
« Sachez estimer cette faveur spéciale que je vous accorde, afin de
profiter de mes enseignements, de vous attacher de plus en plus à moi et de
vous détacher des créatures. Alors, ma fille, vous éviterez véritablement le
péché.
« Vous le savez, il y a deux sortes de péché : le mortel et le véniel.
Or, savez-vous en quoi ils consistent? Dans l’éloignement de Dieu et le
rapprochement de la créature, avec une différence pourtant, puisqu'ils sont
différents.
« Celui, ma fille, qui s’attache aux créatures, ne pèche point par le
seul fait de son attachement. Dieu a fait les créatures, il est donc permis
d’en user. Mais il y a une règle dans cet usage. Les créatures ne sont point la
fin dernière de l'homme, et il est défendu à l'homme de s’y attacher comme à sa
fin dernière. Par conséquent, si vous vous y attachez d'une manière directe et
définitive, comme à votre fin, et que vous oubliiez Dieu, qui seul est et doit
être votre fin, et que vous vous éloigniez de lui, alors, ma fille, il y a
péché mortel.
« Cette adhésion, cet attachement qui produit l’éloignement de Dieu,
c'est le péché mortel.
« Le péché véniel est aussi un rapprochement de la créature et un
éloignement de Dieu; mais ils n’ont pas le même caractère que dans le péché
mortel.
« Celui qui s’attache à la créature ou à l’usage des choses créées, mais
non pourtant comme à sa fin dernière, et qui par cet attachement est éloigné de
Dieu, non pas directement et réellement, mais en ce sens qu'il a plus
d’obstacles et de difficultés pour se rapprocher de lui, celui-là pèche
véniellement.
« Vous pouvez comprendre par là, ma fille, quelle est la malice et la
noirceur du péché mortel.
« La religion pour l'homme consiste à avoir confiance en Dieu, à
l’aimer, à s’attacher à lui. Que fait l'homme par le péché mortel? Il retire sa
confiance à Dieu, comme s'il n’en était pas digne, pour la donner à la
créature, comme si elle la méritait. Il brise les liens si doux qui l’attachent
à Dieu pour se lier à la créature avec des liens de fer. Il dit à Dieu : Viens
dans mon coeur, viens frapper à ma porte. La porte de mon coeur te demeurera
fermée, et si tu es déjà entré, je t’éloignerai. Il dit à la créature : Je te
donne mon coeur, viens en prendre possession; il t’appartient.
« Cela, ma fille, est aussi coupable que l’idolâtrie; c'est une
idolâtrie véritable; c'est diviniser la créature; c'est lui rendre les mêmes
honneurs qu'à Dieu; c'est placer en elle sa fin dernière; c'est l’idolâtrie du
coeur.
« Aussi, ma fille, rien n'est comparable à l’ingratitude de l'homme par
cet acte; rien n'est comparable à la noirceur dont il couvre son âme. Dieu, qui
était sa lumière et qui faisait briller son âme par sa grâce comme un astre du
ciel, s’est retiré de lui, le laissant dans les ténèbres qu'il a cherchées pour
faire son crime, et qui l’ont entouré comme l’eau un poisson des mers. Les
ténèbres sont désormais l’élément dans lequel il s’agitera, ténèbres de
l’esprit, ténèbres de la volonté, ténèbres du cœur. Ces ténèbres le pénétreront
et s’infiltreront dans tout son être pour le rendre plus noir qu'un charbon
éteint de votre foyer. Il y aura désormais dans cet homme un vice général dans
son être et dans sa nature. Son œil, fait pour voir Dieu, ne verra que Satan.
Son oreille, qui ne devait s’ouvrir qu’aux inspirations de l'Esprit-Saint,
n’obéira qu’aux inspirations du prince des ténèbres. Son palais, qui ne devait
savourer que la douceur du pain des anges, ne savourera que l’amertume des
plaisirs criminels. Ses mains, qui ne devaient se joindre que pour implorer
Dieu, s’armeront contre lui pour opérer le mal. Quelle monstruosité le péché
mortel n’aura-t-il pas opérée en lui! Quelle pente plus rapide l’entraînera à
pécher de nouveau!
« Est-il rien de comparable au péché mortel? O ma fille! je vous le dis
en vérité, quand même tous les hommes auraient uni leurs efforts pour effacer
un seul péché mortel, pour réparer l’injure qu'il fait à Dieu, pour faire
disparaître la noirceur et le désordre qu'il porte dans une âme, ils n'y
seraient jamais parvenus. Il a fallu pour effacer le péché mortel mon
incarnation; il a fallu que je prisse l'humanité, que j’apportasse en elle la
lumière de ma divinité pour lui rendre son éclat et faire disparaître les
souillures qui la couvraient. Il a fallu que j’apportasse en elle la rectitude
de ma divinité pour lui apprendre le chemin de la vérité; il a fallu que ma
divinité s’unit à elle pour réparer véritablement l’offense faite à mon Père.
« Ah! les pécheurs n'y font point attention, ma fille. Ils continuent à
vivre dans le péché, à commettre le péché. Ils s’efforcent de rendre inutiles
les mérites et la vertu de mon incarnation et de ma passion. Malheur à eux,
malheur à eux!
« Voyez comme Dieu a puni le péché des anges, comme il a puni le péché
d’Adam, comme dans tous les temps il a puni les péchés des peuples par des
fléaux terribles. Voyez comme dans un temps bien rapproché de vous il a puni
les crimes de votre France par des guerres qui l’ont désolée, et quels malheurs
encore sont près de fondre sur elle. Dieu punira également le péché mortel dans
chacun des pécheurs, s'ils ne se convertissent pas, pour vivre de la vie
véritable, il les condamnera au feu de l’enfer et les privera du bonheur du
ciel.
« Ma fille, que la malice, que la noirceur du péché mortel, que la
pensée des éternelles vengeances de Dieu qui vous poursuivraient dans le lieu
de sa justice vous fassent éviter avec soin le péché! Oui, demeurez toujours
unie à mon Père, demeurez toujours unie à moi, que ce soit là votre seul lien
et votre seul bien.
« Vous ne devez pas seulement éviter et fuir le péché mortel, vous devez
aussi repousser de tout votre cœur le plus petit péché mortel.
« Le péché véniel est une offense si sensible au cœur de Dieu, que vous
ne sauriez jamais assez l’expier ni la regretter. O ma fille! Fuyez donc aussi
un péché qui déplait si fort à Dieu et lui cause tant de peine. Fuyez ce péché
et fuyez-le avec soin, car ce péché vous conduira naturellement et avec grande
facilité au péché mortel. Fuyez ce péché, car Dieu le punit par des peines très
graves dans cette vie et dans la vie future. Les flammes du purgatoire sont
terribles, et ceux qui seront en état de péché véniel à l'heure de la mort
devront passer par ces flammes pour l’expier avant d’entrer au ciel. Fuyez ce
péché, parce qu'il diminue vos forces pour opérer le bien, en vous privant des
grâces nombreuses que Dieu accorderait sans ce péché.
« Je le sais, ma fille, votre faiblesse et la faiblesse des hommes est
si grande que vous ne pouvez, sans une grâce spéciale de Dieu, éviter tous les
péchés véniels, mais vous pouvez, avec les grâces habituelles et de chaque jour
que Dieu vous accorde, travailler de plus en plus à diminuer vos péchés
véniels; vous pouvez ne pas commettre des péchés véniels de propos délibéré, et
ainsi vous concilier de plus en plus mes faveurs et celles de mon Père.
« Si vous voulez fuir et détester de plus en plus toutes sortes de
péchés, commencez par vous pénétrer de la vérité de votre faiblesse et de votre
impuissance. Cette connaissance réfléchie de vous-même vous fera craindre de
tomber et de vous séparer de Dieu : elle vous portera à mettre en lui toute
votre espérance. Vous donnerez à Dieu votre cœur; vous le lui consacrerez et
l’attacherez à lui pour l'amour que vous aurez pour lui.
« Puis, ma fille, si vous avez déjà commis le péché, ou si vous le
commettez encore plus tard, excitez-vous à la douleur de ces fautes;
agenouillée devant ma croix, promettez à Dieu de ne plus l’offenser. Que votre
repentir soit vrai et sincère, et en cet instant Dieu vous regardera de nouveau
avec complaisance, surtout à ce moment où, faisant à votre confesseur l’aveu de
vos fautes, il vous en accordera le pardon par l’entremise de mon ministre.
Remerciez Dieu ensuite du pardon que vous avez reçu et offrez-lui, en expiation
de vos fautes pardonnées, toutes les peines, toutes les contradictions, toutes
les souffrances de votre vie, toutes vos douleurs, toutes vos épreuves de
chaque jour, et vous ferez ainsi de chaque instant une louange à Dieu par le
bien que vous opérerez et une expiation de vos fautes qui diminuera celle de
l’éternité. Enfin, priez beaucoup et vous éviterez le péché. » Ainsi me parla
le Sauveur. Je l’écoutai attentivement et, quand il eut cessé de parler, je vis
la balustrade s’élever et le voiler totalement; je sortis de mon cœur et je me
retirai.
LIVRE DIXIÈME, chapitre 5
Un dimanche j'avais, pendant la sainte messe, les yeux fixés sur
l'autel. Au moment de la consécration j’aperçus Jésus sur son trône,
resplendissant de lumière. D'abord, cette lumière m’éblouit, mais je la
supportai néanmoins, et à mesure que je regardais Jésus, sa lumière devenait de
plus en plus douce et suave. Je remarquai sur sa figure une empreinte de
tristesse qui me pénétra jusqu'au fond de mon âme. Je ne pouvais lui adresser
aucune parole. Après avoir communié, je pénétrai bien vite dans mon cœur. J'y
trouvai Jésus comme je l’avais vu sur l'autel : Seigneur, lui dis-je en me
mettant à ses genoux, quel est le sujet de votre affliction? Il me regarda avec
bonté et me dit : « Ma fille, ce qui cause mon affliction ce sont les vices
nombreux que je vois dans les cœurs des hommes et qui les entraînent à leur
ruine et à leur malheur éternel.
« Les vices sont les adversaires des vertus, ils les enlèvent et les
font disparaître complètement du cœur des hommes; ils souillent les cœurs et
leur font perdre toute beauté; enfin ils s’attachent aux cœurs et les pénètrent
à ce point qu'il est bien difficile de les en extirper. Le vice dans un cœur,
c'est l’origine du péché, l’origine de tous les maux, la racine de la mort.
C'est une chaîne de fer qui entoure et serre l'âme comme le corps d'un
malheureux captif. Le vice, c'est une souillure plus pénétrante que la poix et
qui corrompt tout ce qu'il touche. Le vice c'est le plus grand ennemi de
l'homme; il a l'homme sous sa domination, il l’opprime avec une cruauté
affreuse. Il lutte constamment contre l'homme pour le vaincre et le faire
succomber, il ne lui laisse pas un moment de repos. Dès qu'il est maître de
l'homme, dès que l'homme lui a ouvert la porte de son coeur pour la fermer à la
vertu, cet envoyé de Satan y demeure en maître pour empêcher la vertu,
messagère de Dieu, de venir en prendre possession.
« Il n'y a pas un instant de repos, de calme ni de tranquillité pour un
cœur vicieux. Ah! c'est que le repos est impossible quand on est loin de Dieu.
Or, le vice éloigne de son Dieu le coeur de l'homme. C'est que le calme est
impossible quand on ne s’appuie point sur Dieu. Or, le vice brise le bâton que
Dieu donne à l'homme, pèlerin de la vie à l’éternité, pour se défendre contre
ses ennemis, la croix et l’amour de ma croix. C'est que la tranquillité est
impossible quand on n’a pas Dieu avec soi. Or, le vice a chassé Dieu loin du
cœur et soufflé en lui le vent des tempêtes, qui menace de le faire naufrager
et lui fait faire vraiment naufrage. Que d'âmes perdues ont succombé sous le
poids de leurs vices, que de mérites amassés ont été rendus inutiles par les
vices qu'elles ont laissé s’introduire en elles-mêmes! O ma fille! à la vue de
tous ces désastres je ne puis que m’affliger; je voudrais que toutes les âmes
fussent embellies par les vertus dont je leur ai donné l’exemple par ma vie, et
la grâce par ma passion; je voudrais qu’elles s’unissent à moi, afin que je
pusse les présenter toutes à Dieu mon Père, et parce que ce désir de mon cœur
ne se réalise pas, je gémis, ma fille, sur l’aveuglement, l’indifférence et
l’ingratitude des hommes qui font rien pour m’être agréables, rien pour
travailler à leurs véritables intérêts.
« Ma fille, venez consoler mon coeur affligé, luttez constamment contre
les vices qui voudraient s’implanter dans votre cœur. Les vices poussent à
commettre les péchés dont ils sont la source et le principe. Déracinez tous les
vices, vous ne pécherez plus, vous lutterez contre les péchés; n’ouvrez point
la porte aux vices et elle sera fermée aux péchés.
« Je vais vous indiquer comment il faut faire pour cela.
« Celui qui veut faire la guerre aux vices de sa nature corrompue et les
éloigner de son cœur doit s’attacher d’abord à connaître la nature, les degrés
et les actes de ces vices. Comment combattriez-vous un ennemi que vous ne
connaîtriez pas, que vous ne verriez pas ou que vous prendriez pour un ami?
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue doit
les poursuivre avec une haine implacable à cause des malheurs qu'ils opèrent en
lui; car ils sont la source de tous les péchés, l’aliment de toutes sortes de
mouvements désordonnés et le sujet des plus cruelles inquiétudes.
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue doit
fuir toutes les occasions capables d’entretenir ou de fortifier ces vices. Si
vous êtes portée à la colère, fuyez les disputes, fuyez les débats et les
contradictions.
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue doit
leur résister dès qu'il sent venir leur attaque, dès qu'il les voit prêts à
s’insurger et à se dresser contre lui, afin de ne point leur laisser gagner du
terrain et de l’empire.
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue
combattra ces vices par les vertus opposées, l’impureté par la chasteté,
l’orgueil par l’humilité, la colère par la douceur. Il ne se pardonnera pas le
moindre échec, et le punira par quelque austérité et punition sévère qui
maîtrisera la révolte produite par ce vice.
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue
s’observera fidèlement et avec toutes les précautions dont il sera capable pour
ne rien faire par pensées, par paroles ou par actions qui soit capable de les
stimuler.
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue ne
cherchera point à les combattre tous à la fois, il attaquera le plus enraciné,
le plus dangereux, celui qui lui fait le plus oublier Dieu et veut le plus
aussi l’éloigner de lui. Il portera contre ce vice toutes ses forces, sa
vigueur, son courage, et, quand il l’aura abattu, il en attaquera un autre.
Séparément il les vaincra tous, mais il ne parviendrait jamais à les vaincre
tous à la fois s'ils sont tous maîtres de son cœur.
« Celui qui veut éloigner de lui les vices de sa nature corrompue ne demeurera
jamais oisif. Le travail est l’ennemi de tous les vices; mais comme il en est
qui résistent même au travail, et que le travail dans certaines occasions peut
même développer, comme l’orgueil par exemple, il joindra au travail la prière,
il demandera à Dieu son secours et sa grâce, il s’abandonnera à sa miséricorde
et à sa providence il invoquera le secours de ma Mère et des saints qui
contemplent sa lutte; et quand il aura triomphé, il ne s’attribuera point la
victoire, il reconnaîtra qu'il tient tout de Dieu et que sans lui il aurait
succombé mille fois.
LIVRE DIXIÈME, chapitre 6
Le Sauveur Jésus m'a fait connaître aussi le nombre, la nature, les
effets et les remèdes des vices capitaux qui peuvent entrer dans l’âme et la
réduire en esclavage.
« On compte, ma fille, sept vices capitaux, c'est-à-dire sept vices,
sources et origines de tous les autres vices. Ce sont : l’orgueil, la
gourmandise, la luxure, l’avarice, l’envie, la colère et la paresse.
« L’orgueil est une exagération ou un désir immodéré de sa propre
excellence et de ses propres mérites.
« Il est permis à l'homme, ma fille, de s’aimer lui-même, d’estimer le
bien que Dieu a mis en lui, l’intelligence, et tous les dons de la fortune,
mais à condition qu'il reconnaîtra que tout lui vient de Dieu, qu'il n'a rien
de lui-même, et que par conséquent il ne doit point regarder ce qui est bien en
lui comme son œuvre ou comme son droit. Il est même permis de désirer le bien
en soi, de quelque nature que soit ce bien, pourvu qu'on le désire, non pour
s’élever et se grandir, mais pour travailler à la gloire de Dieu.
« Celui qui est orgueilleux sépare Dieu de tout ce qui est bien en
lui-même; il ne lui rapporte pas toute chose comme à son principe, il rapporte
tout à lui-même et s’en croit l’auteur et le maître. L’orgueilleux se complaît
en tout ce qu'il voit en lui, dons de l’esprit, dons du cœur, dons de la
fortune, au lieu de ne s’attacher à rien et de tout rapporter à Dieu.
« L’orgueilleux n’écoute les avis de personne, pas même des personnes
les plus sages et les plus avancées en âge; il ne veut point qu'on lui fasse
connaître ses négligences, ou bien il se fâche et murmure contre celui qui
l’avertit.
« L’orgueilleux cherche en tout les premières places, se préférant a
tout ce qu'il y a de plus élevé; il tourne en ridicule la simplicité des
humbles, se soumet difficilement ou jamais, aime la contradiction, préfère une
haute naissance à de bonnes mœurs, ne s’abaisse point à s’entretenir avec de
plus jeunes que lui et dédaigne de se mêler parmi les vieillards, auxquels il
croit être supérieur.
« L’orgueilleux ne connaît point la discipline dans ses mœurs, la
modestie dans sa parole, le respect dans son obéissance. Il est dur en son
cœur, tenace dans sa volonté, plein de jactance dans ses discours; il est
trompeur dans son humilité, mordant dans ses conversations, opiniâtre dans sa
haine, ennemi de la soumission, désireux de la puissance, disposé à supplanter
tout le monde, paresseux dans l’action et le travail; il veut tout savoir et
sait très peu, toujours parler même de ce qu'il ne connaît point, tout
entreprendre, et ignore de quelle manière il doit agir.
« Enfin, l’orgueilleux croit ne faire que des actes de vertu, et s'il
reconnaît ses péchés, il trouve toujours mille causes pour en diminuer la
gravité ou lui servir d’excuse.
« C’est ainsi, ma fille, que tous les défauts se trouvent dans
l’orgueilleux. Voici quels sont les principaux engendrés par lui : la vaine
gloire, l’ambition, la présomption, l’opiniâtreté, l’esprit de contradiction,
l’hypocrisie, le faste et la grandeur.
« La vaine gloire est la complaisance extérieure et quelquefois secrète
des avantages qu'on croit avoir sur les autres, et le désir d'être remarqué et
loué par autrui. Est-il rien de plus vain que d’augmenter et d’élever le degré
de ces avantages, et de les placer au dessus de ceux d’autrui? Est-il rien de
plus vain que de chercher l’estime des hommes, fumée qui passe et que le
moindre vent dissipe?
« L’ambition est un désir immodéré du cœur qui fait désirer les dignités
et les honneurs, à cause de la considération qui s'y trouve attachée.
« La présomption est cette confiance exagérée en soi-même qui fait qu'on
se persuade être capable de ce qui dépasse ses forces.
« L’opiniâtreté est l’attache irraisonnable et non raisonnée à son
sentiment, qu'on croit supérieur à celui d’autrui.
« L’esprit de contradiction est un mouvement du coeur qui porte à
réfuter l’opinion d’un autre pour se montrer au dessus de lui par sa science et
son esprit.
« L’hypocrisie est l’accomplissement menteur et faux de certains actes
de vertu pour s’attirer l’estime des hommes.
« Le faste est l’emploi immodéré de la magnificence en toutes les
nécessités de la vie : les habitations, les vêtements, la nourriture, afin
d’obtenir une plus grande considération.
« La grandeur est cette inclination qui porte à traiter le prochain avec
empire, à lui parler avec fierté, à le regarder avec mépris.
« Voilà l’orgueil et les vices qu'il fait naître dans l’âme. Vous devez
comprendre par ces paroles combien l’orgueil est un vice commun. Comprenez
aussi combien c'est un vice dangereux. C'est lui qui dissipe toutes les vertus,
qui les coupe dans leurs racines; c'est lui qui entraîne ensuite à toutes
sortes de désordres. L’orgueilleux est capable de tout; il tenterait même de
s’élever réellement au dessus de Dieu, s’il le pouvait.
« Aussi, de tous les péchés, le péché d’orgueil est celui que Dieu
déteste le plus. Voyez comme Dieu a puni le péché des anges, qui était un péché
d’orgueil; voyez comme il a puni le péché d’Adam, qui était un péché d’orgueil.
Ainsi il punira sévèrement dans tous les hommes l’orgueil qui sera en eux.
L’orgueilleux veut s’élever, mais Dieu l’abaissera jusqu'au plus profond des
abîmes.
« Fuyez, ma fille, ce vice affreux, pour demeurer toujours sous la
protection de Dieu et à l’abri de la domination de Satan; fuyez ce vice
affreux, pour ne point donner entrée dans votre cœur à tous les crimes et pour
y faire germer toutes les vertus.
« Pour cela, ma fille, considérez que l’orgueil est la cause de tous les
maux de l’humanité, et qu'il domine dans tous les péchés qu'on commet contre
Dieu.
« Considérez tout ce qui est en vous et ce qui est dans toutes les
créatures. Qu’y trouverez-vous? néant et bassesse, et vous fuirez l’orgueil.
« Considérez que Dieu réserve aux orgueilleux les flammes éternelles
d'un feu vengeur dans la société des démons, et vous fuirez l’orgueil.
« Éloignez de vous tout ce qui pourrait vous porter à l’orgueil;
maîtrisez ce sentiment quand vous le sentez venir dans votre cœur.
« Enfin, ma fille, ayez toujours sous les yeux l’exemple de mon
humilité, ayez toujours dans l’esprit le souvenir des promesses qui sont faites
aux humbles et des vengeances réservées aux orgueilleux; attachez-vous à Dieu
de toute votre âme, recourez à lui à l'heure de la tentation, venez vous
entretenir doucement avec moi, vous reposer dans mon coeur, et l’orgueil fuira
loin de vous.
« Voici comment vous pourrez connaître si l’orgueil est éloigné de vous
et s'il n’habite point en votre cœur. Si vous rapportez toutes choses à Dieu,
si vous voulez lui soumettre tout ce qui est en vous et dans les autres
créatures; si vous aimez à être oubliée, méprisée et comptée pour rien; si vous
ne recherchez point les premières places, ni les honneurs, ni les dignités; si
vous reconnaissez qu'il n’y a en vous et par vous que péché et corruption, et
que tout bien vous vient de Dieu; si vous vous croyez indigne de tout bienfait
de Dieu; si vous supportez patiemment toute les épreuves et les contradictions
de la vie; si vous ne cherchez point à faire le bien pour être applaudie ou
recevoir des louanges; si vous rapportez à Dieu celles qu'on vous donne; si
vous savez vous procurer quelques humiliations et n’en repousser aucune; si
vous ne vous flattez en rien; si vous êtes toute de Dieu et tout à moi, ma
fille, vous ne serez point orgueilleuse.
LIVRE DIXIÈME, chapitre 7
« Un des vices les plus honteux, c'est la gourmandise. La gourmandise
est un désir et un usage immodéré des aliments nécessaires à la vie. Il faut
dans la nourriture de l'homme une règle qui fixe la quantité et l'heure de la
nourriture, la manière de prendre sa nourriture et l’esprit avec lequel on doit
la prendre. Le défaut de cette règle, qui est la tempérance et la sobriété,
constitue le vice de gourmandise, son désordre et sa malice. Cette règle ne
peut pas être une pour tous les individus, parce que les uns doivent prendre
une nourriture plus abondante et plus souvent répétée à cause de leur tempérament
ou de leurs travaux, mais elle est une en ce sens qu'elle ne permet l’excès à
personne.
« Vous pouvez pécher par gourmandise, ma fille, de plusieurs manières.
« Celui qui mange ou boit avec excès, et plus qu'il n’en a besoin pour
réparer et soutenir ses forces, pèche par gourmandise, et son péché est
d’autant plus grave que son excès est plus considérable.
« Celui qui désire des mets rares, recherchés et dont la délicatesse
puisse accommoder sa sensualité, celui qui désire que sa nourriture ait tous
les assaisonnements les plus fins, celui-là pèche par gourmandise. On peut
pourtant user, sans pécher, de ces aliments, par circonstance, pour être
agréable à quelqu'un, mais non pour satisfaire son goût, et alors on a soin de
se mortifier dans la quantité ou bien encore en laissant de côté ce qui
plairait le plus à la sensualité.
« Celui qui mange avec empressement, avec avidité; celui qui dévore déjà
des yeux les mets qui sont sur la table avant qu'ils ne soient servis, celui-là
pèche par gourmandise.
« Celui qui, dans ses repas, n’emploie que des mets de grand prix, fait
parer sa table de mets nombreux et variés, celui-là pèche par gourmandise.
« Celui qui devance l'heure de ses repas sans nécessité, uniquement pour
le plaisir de manger, celui-là pèche encore par gourmandise.
« Quel vice honteux que celui de la gourmandise » C’est lui, ma fille,
qui a chassé vos premiers parents du paradis terrestre, lui qui les a entraînés
au péché, lui qui les a condamnés à la mort, car la mort est la peine du péché.
« Pour éviter ce vice, considérez combien je vous ai donné l’exemple de
la pénitence, de la sobriété, de l’abstinence, de la mortification. Considérez
l’exemple que les saints vous ont aussi donné dans la fuite de ce vice, et
combien en le fuyant ils ont acquis de vertus sérieuses et solides. C’est la
fuite de ce vice qui leur a permis de soupirer ardemment après la nourriture
céleste de l’âme, qui les a attachés à moi, qui leur a fait goûter la suavité
des relations avec moi, qui a purifié des mouvements désordonnés leur personne,
qui a réduit leur corps en servitude pour conserver la liberté de l'âme, qui a
maintenu en eux la force, la vigueur et le courage.
« Que fait au contraire la gourmandise? Elle fait oublier Dieu et fait
perdre la raison; elle enlève à l'âme sa vigueur, parce qu'elle énerve le
corps; elle lui fait perdre les pensées pieuses, les affections saintes vers
Dieu, parce qu'elle excite la concupiscence, augmente la force de la chair et
l’entraîne dans l’abîme du péché. Considérez combien ce plaisir est funeste et
combien vite il a disparu; combien, par conséquent, il mérite peu que vous vous
y attachiez.
« Pour éviter ce vice, mettez-vous dans la ferme résolution de ne jamais
rien prendre au-delà de ce qui vous sera nécessaire, de ne point aviser à la
qualité des mets, de vous maîtriser même dans le moment où vous sentirez la
faim, de ne point chercher à l’apaiser immédiatement, en un mot d’observer
toutes les règles de la tempérance.
« Vous les observerez, ma fille, si vous craignez d'être surprise par la
gourmandise, si vous êtes dans l’intention de la combattre et si vous commencez
vos repas avec cette ferme intention; si vous éloignez le plaisir du goût ou si
vous ne vous y arrêtez point; si vous ne prenez jamais plus que le nécessaire,
et si étant obligée quelquefois de manger davantage, vous le faites avec peine;
enfin si vous êtes fidèle à offrir à Dieu votre nourriture et à le remercier
après l’avoir prise. Agissez ainsi, ma fille, et jamais la gourmandise n’aura
accès dans votre coeur.
LIVRE DIXIÈME, chapitre 8
« La luxure est le vice qui excite en l'homme tous les mouvements
désordonnés de la chair et lui fait accomplir les actes contraires à la pureté.
« Celui qui s’arrête volontairement à des pensées déshonnêtes, celui qui
ne règle pas son regard et lui permet la vue d’objets indécents, celui qui ne
réprime pas en lui les mouvements coupables et se permet des actes défendus sur
lui-même ou sur autrui, celui qui ne met pas un frein à sa langue et lui fait
proférer des discours mauvais, celui qui ne s’observe pas dans ses relations et
recherche la compagnie des personnes d'un sexe différent, celui qui lit ou
écrit des ouvrages immoraux, celui-là, ma fille, est la victime du vice de
luxure.
« Les nombreux châtiments que ce vice a attirés sur le monde, les
tristes effets qu'il produit dans l'âme, l’injure qu'il fait à Dieu, doivent
vous porter, ma fille, à le fuir et à le détester de tout votre cœur.
« C’est ce vice qui a provoqué le déluge, c'est ce vice qui a causé la
destruction de Sodome et de Gomorrhe, c'est ce vice que Dieu punissait d’une
manière si terrible parmi le peuple juif, c'est ce vice dont mes apôtres
recommandaient tant la fuite aux âmes chrétiennes, c'est ce vice qui dans tous
les temps a peuplé l’enfer. Combien donc il faut le fuir et le détester pour
n’avoir point de part aux malédictions de Dieu.
« Ceux qui sont adonnés à ce vice, ma fille, sont rarement pénitents et
rarement se convertissent à Dieu; c'est une lèpre affreuse qui les ronge et les
dévore en secret; c'est une passion qui s’empare bientôt à ce point de celui en
qui elle entre qu'elle le torture constamment et qu'elle ne peut jamais être
assouvie; c'est une inclination qui l’abrutit et le rend plus vil que les animaux.
L’intelligence du luxurieux s’épaissit et finit par disparaître complètement;
sa volonté devient impuissante et plus faible qu'un roseau agité par le vent,
car le roseau tient ferme, et sa volonté est brisée; son corps s’épuise et
devient un fonds de pourriture et de corruption. Combien donc il faut fuir ce
vice pour ne pas en éprouver les tristes effets.
« Parmi tous les motifs qui doivent vous porter à fuir ce vice, il n’en
est pas de plus puissant que celui de l’immensité de l’injure qu'il fait à Dieu.
« Qu’est-ce que l'homme, ma fille? C’est un être vivant et raisonnable,
composé de corps et d’âme, et fait à l’image de Dieu. Que fait le luxurieux? Il
souille cette image, il la détériore, il la couvre d’ignominie, il dit à Dieu :
Je suis votre image, mais je vous méprise, et je traînerai dans la fange et la
boue de mes passions cette image de vous-même si belle et si pure dont vous
m’aviez donné la garde et le soin.
« Que fait le luxurieux? Il résiste à la volonté de Dieu le Père qui
veut que l'homme se sanctifie et repousse loin de lui toute impureté.
« Que fait le luxurieux? Il m’outrage en rendant inutile le prix de la
rançon que j’ai payée pour lui, il m’outrage en souillant une partie de mon
corps mystique, il m’outrage en se séparant de moi et refusant l’alliance que
j’ai voulu faire avec lui.
« Que fait le luxurieux? Il fait injure au Saint-Esprit, qui a choisi
son corps comme le temple où il veut habiter, il lui fait injure en repoussant
sa grâce et ses dons; pour se livrer à Satan et à ses inspirations.
« Pour fuir à jamais ce vice honteux, considérez toujours sa malice,
abstenez-vous de tout acte qui pourrait devenir le commencement de ce vice;
repoussez les premières pensées de luxure, comme un charbon ardent qui
tomberait sur vos habits; ne leur donnez jamais entrée dans votre cœur; faites
pénitence, mortifiez-vous, et surtout priez beaucoup. La prière et le jeûne
sont les deux armes qui seules peuvent lutter avec avantage contre la luxure,
elles l’éteignent et la font mourir.
« Vous reconnaîtrez votre force contre ce vice, si vous souffrez avec
peine et douleur les aiguillons de la chair, sans néanmoins vous laisser
blesser par eux; si chaque jour vous les maîtrisez à ce point qu'ils deviennent
de plus en plus faibles; si vous repoussez toutes les mauvaises pensées sans
vous y arrêter volontairement; si vous aimez la chasteté comme la prunelle de
vos yeux, et ne permettez jamais qu'elle reçoive aucune atteinte; enfin si vous
êtes arrivée à ce point que vous préveniez la moindre chose opposée à la
pureté. »
LIVRE DIXIÈME, chapitre 9
« L’avarice, ma fille, est un amour déréglé des richesses. Désirer
les richesses ou les biens de ce monde pour s’en servir d’une manière
convenable et selon les besoins de sa condition et de son état est une chose
permise; mais désirer les richesses uniquement pour les voir s’accroître et
pour les posséder, désirer les richesses et se servir de toutes sortes de
moyens injustes pour les augmenter, c'est un vice des plus coupables.
« L’avare est le plus scélérat des hommes non-seulement il portera à son
prochain toutes sortes de préjudices, mais encore il vendrait son âme pour de
l’argent; aussi n'y aura-t-il point de place pour lui dans le ciel.
« L’avare, en effet, n’aime point Dieu, il n’aime point son prochain, il
ne s’aime point lui-même, il n’aime que l’argent. Il n’aime point Dieu, car je
l’ai dit quand j’étais sur la terre, et je vous le répète, ma fille, nul ne
peut servir deux maîtres à la fois, Dieu et l’argent. Il n’aime point le prochain,
car il est disposé à accomplir, il accomplit même toutes sortes d’injustices
vis-à-vis de lui pour accroître sa fortune. Il ne s’aime point lui-même; il
n’aime point son corps puisqu'il lui refuse souvent ce qui lui serait
nécessaire; il n’aime point son âme puisqu'il ne fait point de son argent
l’usage qui seul pourrait augmenter ses trésors spirituels.
« S’il n'a pas de charité, comment entrera-t-il dans le ciel? s'il n'a
pas de charité, comment observera-t-il ses devoirs? s’il n’a pas de charité,
quelle sera sa conduite envers Dieu? Il le reniera, il l’abandonnera : quel
vice donc que l’avarice, et combien il déplaît souverainement à Dieu.
« L’avare ne laisse perdre aucune occasion d’augmenter son trésor.
L’avare emploie tous les moyens pour accroître sa fortune, sans examiner leur
justice ni leur injustice. L’avare vit d'une manière pauvre et misérable, non
seulement pour conserver ce qu'il a, mais encore pour l’augmenter en excitant
la pitié. L’avare gémit sur le moindre malheur, sur la plus petite perte qu'il
doit essuyer. Enfin, l’avare n’a qu'une pensée, la pensée de l’argent.
« Pour fuir l’avarice, considérez, ma fille, les crimes nombreux dans
lesquels elle entraîne; considérez comme elle sépare de Dieu, comme elle
éloigne de la charité envers le prochain, comme elle vous porte préjudice à
vous-même.
« Considérez combien les biens de ce monde, les richesses passent vite,
et quels petits accidents peuvent ravir les plus brillantes fortunes.
« Considérez combien les richesses sont incapables de satisfaire les
désirs de votre âme. La capacité de votre âme est immense, il lui faut Dieu
pour la remplir.
« Considérez enfin, ma fille, l’exemple que je vous ai donné pour le
détachement et la pauvreté, et vous vous détacherez vous-même de tout pour ne
chercher, ne désirer et n’aimer que Dieu.
« Celui qui n'est pas avare, ma fille, partage volontiers ses biens avec
les pauvres, ne craint point de manquer du nécessaire, se met peu en peine du
lendemain, n’occupe point continuellement son esprit d’or et d’argent, ne
commet point d’injustice vis-à-vis de ses frères, espère en Dieu et s’abandonne
à lui. »
LIVRE DIXIÈME, chapitre 10
« L’envie est une tristesse et une douleur conçues à la vue de la
prospérité d’autrui.
« Cette tristesse et cette douleur peuvent être produites par la crainte
du mal que peut vous causer ou à votre famille ou à la société la puissance ou
la prospérité de celui que vous considérez et qui est votre ennemi, celui de
votre famille ou celui de la société à laquelle vous appartenez. Cette
tristesse n'est point une envie coupable, parce quelle ne vient pas tant de la
prospérité que vous voyez en autrui, que du mal que vous redoutez pour vous ou
pour d’autres par suite de cette prospérité.
« Cette tristesse et cette douleur peuvent être produites par la vue de
l’abondance des biens spirituels que vous voyez en autrui et dont vous
reconnaissez la privation en vous. Cette envie n'est point criminelle, si elle
vous fait marcher vous-même dans la voie de la justice et de la vérité pour
mériter les biens de Dieu. Elle est coupable, si vous êtes triste de voir ces
biens en autrui uniquement parce qu'ils y sont, et que vous préféreriez voir
votre prochain pauvre et dépouillé comme vous.
« Cette tristesse et cette douleur peuvent être produites encore parce
que vous voyez les autres vous surpasser en biens et en fortune, et que vous ne
voudriez être surpassée par personne; cette tristesse et cette douleur
constituent le vice de l’envie, car la vue des biens d’autrui, loin de vous
attrister, devrait au contraire vous réjouir et vous être agréable.
« Ce vice est abominable et déplaît souverainement à Dieu. Voyez le
jaloux : il s’attriste du bien d’autrui, il se réjouit au contraire des maux
qui arrivent à son prochain; il tait et passe sous silence le bien et les
vertus qu'il lui reconnaît, il l’empêche de faire le bien autant qu il le peut;
il interprète en mal le bien qu'il a fait, dévoile tout ce qu'il lui connaît de
défectueux.
« Il n'est pas de vice pire que l’envie, car il n'est rien de plus
difficile à guérir, rien qui fasse plus souffrir, rien qui donne moins de
satisfaction.
« Les autres vices donnent une satisfaction quelconque; l’envie ne donne
que peines et soucis. L’envie ne torture point celui sur qui elle porte, mais
elle accable celui en qui elle se trouve; elle ne lui laisse point un moment de
calme, de tranquillité et de repos.
« Et de quoi l’envie sert elle à celui qui a ce sentiment? Est-ce que la
perte des biens qu'il désire à celui à qui il porte envie fera passer ces biens
entre ses mains? Ah! bien plutôt s'il aimait son prochain, s'il se réjouissait
de ses possessions et de sa prospérité, pourrait-il espérer qu'il lui en
adviendrait quelque participation.
« L’envie procède de l'orgueil; ce n'est que parce qu'on voudrait être
au dessus de quelqu'un qu'on lui porte envie, qu'on le jalouse; par conséquent,
autant l'orgueil est un vice à repousser, autant l'envie doit exciter votre
éloignement.
« Oui, ma fille, fuyez l'envie qui brise la charité dans les cœurs, qui
éloigne de la perfection, qui rend odieux aux hommes, aux anges et à Dieu.
« Celui qui n'est point envieux, loin de s’attrister du bien d’autrui,
s’en réjouit de tout son cœur. Il écoute avec plaisir et satisfaction l’éloge qu'on
fait de la vertu et de la prospérité d'autrui. Il en fait l’éloge lui-même dans
la sincérité de son âme. Il a de la peine quand il apprend un accident survenu
à autrui, et ne dévoile jamais les défauts de personne. Il ne désire que les
biens de l’éternité pour lui et pour ses frères, et ne soupire qu’après Dieu. »
LIVRE DIXIÈME, chapitre 11
« La colère, ma fille, est l'amour désordonné de la vengeance.
« Toute sorte de colère n'est pas un vice coupable. La colère n'est un
vice et une faute qu'autant que le désir qu'on a de la vengeance est un désir
sans règle.
« Ainsi, avoir de la colère contre le péché et contre le pécheur, parce
que le péché offense Dieu, n'est point un vice ni un péché; en ce sens, la
colère est la règle de la discipline, mais alors ce désir de la punition pour
une faute commise n'est pas la colère telle que l’entendent les hommes. La
colère, d'après le sens que vous y attachez, emporte toujours l’idée de désir
de vengeance et de vengeance personnelle.
« La colère vient d'une offense reçue ou supposée et du désir qu'on a de
se venger de cette offense.
« Celui-là est porté à la colère qui, pour une injure reçue ou supposée,
s’enlève, s’échauffe à ce point de battre ou de blesser quelqu'un.
« Celui-là est porté à la colère qui, pour une offense, s’élève par des
injures ou des insultes contre celui qui l'a offensé.
« Celui-là est porté à la colère, qui cherche dispute et querelle à
celui qui l'a offensé, ou qui témoigne par le sérieux de sa figure et par le
silence son ressentiment contre lui.
« Celui-là est porté à la colère, qui garde rancune pendant plusieurs
jours, ou plusieurs mois et même plusieurs années, contre celui qui l'a offensé
et demeure longtemps sans le visiter.
« Enfin, celui-là est porté à la colère, qui punit ses inférieurs bien
plus qu'ils ne le méritent et abuse ainsi de son autorité.
« Rien de plus pernicieux et de plus dangereux que la colère : elle fait
perdre la raison; elle éloigne de Dieu; elle sépare les frères et les amis les
plus intimes; elle produit les guerres les plus désastreuses; elle cause toutes
sortes de maux.
« Ma fille, ne vous mettez jamais en colère; que jamais rien ne soit
capable d’exciter en vous un si bas sentiment. Quelle que soit l’offense, quel
que soit celui qui vous aura offensée, dites-vous à vous-même que Dieu l'a
permis pour vous éprouver et vous habituer à la douceur. Loin de vous mettre en
colère, quand vous en avez quelque occasion, modérez-vous, possédez-vous et ne
témoignez ni par parole, ni par action, ni par aucun mouvement de votre trouble
ou de votre animosité. Agir ainsi, ma fille, sera calmer ceux qui vous ont
offensée. Répondez avec bonté et douceur à une parole dure ou amère. Agir ainsi
sera vous soumettre à la volonté de Dieu qui vous interdit la vengeance. Agir
ainsi sera imiter mon exemple, c'est-à-dire ma douceur et mon humilité.
« Oui, ma fille, au lieu de vous mettre en colère, réconciliez-vous dès
le jour même avec celui qui vous aura offensée; au lieu de lui faire du mal,
faites-lui du bien; au lieu de le haïr, donnez-lui des témoignages de votre
amour. Ne parlez jamais contre lui, prenez toujours sa défense.
« Mais n’espérez point parvenir à maîtriser ainsi seule et par vous-même
les sentiments de votre cœur. Pour se maîtriser, il faut être fort; pour se
posséder à chaque instant du jour, il faut être puissant; il faut, pour se
vaincre tous les jours de sa vie, une puissance et une force au dessus de sa
puissance et de sa force. Recourez donc à Dieu, ma fille, demandez-lui le calme,
la tranquillité, la paix, alors que vous vous sentirez le plus poussée à la
colère, et Dieu vous écoutera. »
LIVRE DIXIÈME, chapitre 12
« Ma fille, le dernier des vices capitaux, c'est la paresse. Il y a
deux sortes de paresse : la paresse de l'esprit et celle du corps.
« La paresse de l'esprit peut s’entendre aussi de deux manières : celle
qui concerne les affaires du salut, celle qui concerne les travaux
intellectuels de la vie du temps.
« La paresse de l'esprit, qui fait négliger l'affaire du salut, qui
engourdit pour la pratique du bien spirituel et surnaturel, est la plus
dangereuse de toutes, parce qu'elle entraîne directement à la perte du salut, à
l'enfer.
« La paresse de l'esprit, qui fait qu'on néglige d’occuper son
intelligence de choses utiles, de travaux sérieux, est également très
dangereuse, parce qu'un esprit non occupé tend naturellement vers le mal; il
suit l’inclination de sa nature, parce qu'il n'a rien pour l’arrêter sur la
pente rapide où il se trouve.
« L’esprit peut être paresseux alors même que le corps travaille, ou
bien il peut être occupé de pensées mauvaises, coupables et criminelles, et
ainsi faire le mal.
« La paresse du corps consiste à demeurer inoccupé, à ne point
travailler selon les devoirs de son état et à demeurer dans l’inaction. Cette
paresse est dangereuse et entraîne aussi au péché, parce que l'homme inoccupé
est environné de mille tentations auxquelles il ne peut résister parce qu'il ne
travaille pas.
« La paresse du corps n'est point si terrible que celle de l'esprit. Il
y a des personnes, en effet, qui ne peuvent point s’adonner aux travaux
matériels et qui peuvent pourtant travailler intellectuellement. Pour elles, ne
point occuper leur corps n'est point un vice ni un péché, parce que la plus noble
partie d’elles-mêmes travaille et fuit la paresse.
« Fuyez la paresse qui vous empêcherait, ma fille, de travailler à votre
salut; occupez-vous constamment de cette affaire, la plus importante et la plus
utile, et que toutes vos actions tendent vers ce but.
« Fuyez la paresse de l'esprit, elle inspire toute sorte de maux. Rien
n’agit sur un esprit paresseux : ni les exhortations, ni les reproches, ni les
menaces, ni les promesses; tout est inutile, il s’endort dans l’inaction et
dans la mort.
« Fuyez la paresse du corps : le travail est une pénitence, le travail
est un bien, le travail prolonge la vie, et la paresse, au contraire, l’arrête
et la suspend. Que deviendrait le laboureur, s'il ne travaillait pas son champ?
Ne mourrait-il pas de faim?
« Habituez-vous dès votre jeunesse au travail, vous vous réjouirez
toujours d’avoir porté ce joug dès votre jeune âge. Tous doivent travailler,
c'est une condamnation contre le premier homme et contre tous ses descendants;
le riche doit veiller à l’administration de ses biens, le pauvre à se procurer
son pain de chaque jour. Chacun, dans sa profession, doit remplir les devoirs
qui lui sont imposés.
« Considérez, ma fille, pour fuir la paresse, combien elle est odieuse
au Seigneur, qui condamne aux ténèbres extérieures le serviteur inutile.
Considérez que si vous ne semez point, vous ne pourrez rien récolter.
Considérez que la vie est courte, et que ce n'est pas trop de quelques années
pour mériter le ciel. Considérez que tous les saints du ciel n'ont atteint
cette récompense que par leur travail. Considérez que le travail matériel
fournit à l’entretien de la vie naturelle, que le travail intellectuel réjouit
le cœur et l’intelligence, considérez enfin que je suis venu moi-même sur la
terre pour vous donner l’exemple du travail, que j'ai gagné mon pain de chaque
jour à la sueur de mon front, que j'ai gagné la gloire du ciel par mes travaux,
ma passion et ma croix. Suivez mon exemple, ma fille, soyez toujours occupée
comme moi de la gloire de mon Père, soyez toujours occupée de votre âme, ne
demeurez jamais oisive. Quand vous n’avez rien à faire, pensez à Dieu, pensez à
moi, pensez à ma passion et vous vous occuperez utilement.
« Fuyez tous ces vices, ma fille; fuyez-les de tout votre cœur, de toute
votre âme, de toutes vos forces. Le vice, c'est l’inclination au mal.
« Aimez la vertu de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos
forces. La vertu c'est l’inclination au bien, l'amour de la vérité, la force
qui attache à Dieu.
« Demeurez toujours inclinée vers lui, soyez toujours attachée à lui, et
vous trouverez en lui le repos, la paix et le bonheur. »
Amour à jamais au Sauveur Jésus dans le saint sacrement de l’autel.
Amen.