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Traité de la Discrétion de Sainte Catherine de Sienne :

 

IX.- On doit s’attacher plus aux vertus qu’à la pénitence. - La discrétion tire sa vie de l’humilité ; elle rend à chacun ce qui lui est dû.
 
 

Nous donnons au mot discrétion toute I’étendue qu’il a dans la langue théologique. Il signifie le discernement qui règle la mesure et les rapports de toutes les vertus. Voir les Conférences de Cassien, 2e confér
 
 

1.- Les oeuvres douces et saintes que je réclame de mes serviteurs sont les vertus intérieures d’une âme éprouvée, plutôt que les vertus qui s’accomplissent au moyen du corps, par les abstinences et les mortifications : ce sont là les instruments de la vertu plutôt que la vertu. Celui qui les emploie sans la vertu me sera peu agréable, et même, s’il les emploie sans discrétion en s’attachant d’une manière exagérée à la pénitence, il nuira véritablement à la perfection.

2.- Le fondement de la perfection est l’ardeur de mon amour, une sainte haine de soi-même, une humilité vraie, une patience parfaite, et toutes ces vertus intérieures de l’âme qui s’unissent à un désir insatiable de ma gloire et du salut des âmes. Ces vertus prouvent que la volonté est morte, et que la sensualité est vaincue par l’amour. C’est avec cette discrétion qu’on doit faire pénitence : la vertu est le but principal ; la pénitence n’est qu’un moyen pour l’atteindre, et il faut toujours l’employer dans la seule mesure du possible.

3.- En s’appuyant trop sur la pénitence, on nuit à sa perfection, parce qu’on ne suit pas la lumière de la connaissance de soi-même et de ma souveraine bonté, et qu’on n’obéit pas (16) à la vérité en dépassant les bornes de ma haine ou de mon amour.

4.- La discrétion n’est autre chose qu’une connaissance vraie que l’âme doit avoir d’elle-même et de moi, et c’est dans cette connaissance qu’elle prend racine ; elle a un rejeton qui est lié et uni à la charité. Elle en a beaucoup d’autres, comme un arbre a beaucoup de rameaux, mais ce qui donne la vie à l’arbre et aux rameaux, c’est la racine ; cette racine doit être plantée dans la terre de l’humilité, qui porte et nourrit la charité, où est enté le rejeton et l’arbre de la discrétion.

5.- La discrétion ne serait plus une vertu et ne produirait pas de fruits de vie si elle n’était plantée dans l’humilité, parce que l’humilité vient de la connaissance que l’âme a d’elle-même. Aussi t’ai-je dit que la racine de la discrétion était une connaissance vraie de soi-même et de ma bonté, qui fait rendre à chacun ce qui lui est du le plus justement possible

6.- L’âme me rend ce qui m’est dû en rendant gloire et louange à mon nom, en m’attribuant les grâces et les dons qu’elle sait avoir reçus de moi ; elle se rend à elle-même ce qui lui est dû en reconnaissant qu’elle n’est pas, que son être lui vient uniquement de ma grâce, et tout ce qu’elle a de plus vient de moi et non pas d’elle. Il lui semble qu’elle est ingrate pour tant de bienfaits, qu’elle est coupable d’avoir si peu profité du temps et des grâces reçues, et qu’elle mérite d’en être sévèrement punie. Elle conçoit alors un regret violent et une profonde haine de ses défauts.

7.- Voici ce que fait la discrétion fondée sur la connaissance de soi-même et sur une humilité vraie. Sans l’humilité l’âme ne serait pas juste, et son défaut de discrétion aurait sa source dans l’orgueil, comme la discrétion a la sienne clans l’humilité. Elle me déroberait mon honneur en se l’attribuant à elle-même, et elle m’attribuerait ce qui lui appartient en se plaignant et en murmurant injustement de ce que j’ai fait pour elle et pour mes autres créatures. Elle se scandaliserait également de moi et du prochain.

8.- Ceux qui ont la discrétion n’agissent point ainsi. Lorsqu’ils m’ont rendu et qu’ils se sont rendu justice, ils accomplissent aussi leur devoir envers le prochain en l’aimant d’une charité sincère, en priant pour lui avec une humble persévérance, comme il faut le faire les uns (17) pour les autres ; en lui donnant tous les enseignements et les bons exemples, les conseils et les secours qui sont nécessaires à son salut. Quelle que soit la position de l’homme, qu’il commande ou qu’il obéisse, s’il a cette vertu, tout ce qu’il fera pour le prochain sera fait avec discrétion et charité, car ces deux choses sont inséparables : elles reposent sur une humilité sincère, qui vient de la connaissance de soi-même.
 
 

Table des Matières
 
 
 
 
 

X. - La charité, l’humilité et la discrétion sont inséparables, et l’âme doit les posséder.
 
 
 
 

1.- Sais-tu dans quel rapport sont ces trois vertus? Suppose un cercle tracé sur la terre, et au milieu un arbre avec un rejeton qui lui serait uni ; l’arbre se nourrit de la terre contenue dans la largeur du cercle ; s’il en était arraché, il mourrait et ne pourrait donner de fruits tant qu’il n’y serait pas replanté. L’âme aussi est un arbre fait pour l’amour et qui ne peut vivre que d’amour. Si l’âme n’a pas l’amour divin d’une parfaite charité, elle ne donnera pas de fruits de vie, mails des fruits de mort. Il faut que sa racine se nourrisse dans le cercle d’une véritable connaissance d’elle-même, et cette connaissance la fixe en moi, qui n’ai ni commencement ni fin. Quand tu tournes dans un cercle, tu n’en trouves ni le commencement ni la fin, et cependant tu t’y vois renfermée.

2.- Cette connaissance que l’âme a de moi et d’elle-même repose sur la terre d’une véritable humilité, dont l’étendue est proportionnée à celle du cercle de cette connaissance qu’elle a de moi en elle. Sans cela, le cercle ne serait pas sans commencement et sans fin ; il aurait un commencement, puisqu’il commencerait à la connaissance d’elle-même, et finirait dans la confusion, parce que cette connaissance serait séparée de moi.

3.- L’arbre de la charité se nourrit de l’humilité et produit le rejeton d’une véritable discrétion, ainsi que je te l’ai montré. La moelle de l’arbre, c’est-à-dire de la charité dans l’âme, est la patience qui prouve que je suis dans l’âme et que l’âme est en moi. Quand cet arbre est ainsi planté, il porte des fleurs d’une éclatante vertu et les parfums les plus délicieux ; (18) il donne des fruits excellents à tous ceux qui désirent suivre et imiter mes serviteurs ; il rend ainsi honneur et gloire à mon nom et il accomplit le but de la création. Il arrive à son terme, à moi qui suis la vie véritable, et rien ne peut le dépouiller s’il n’y consent pas. Tous les fruits de cet arbre sont inséparables, et ils viennent de la discrétion.
 

XI.- La pénitence doit être le moyen d’acquérir la vertu et non le but principal de l’âme. - Des lumières de la discrétion en diverses circonstances.
 
 

1.- Les fruits que je demande d’une âme doivent prouver la réalité de la vertu au temps de l’épreuve. Souviens-toi de ce que je t’enseignais autrefois, lorsque tu désirais faire de grandes pénitences ; tu me disais : «  Que pourrais-je faire, que pourrais-je endurer pour vous »? Je te répondais intérieurement : « J’aime peu de paroles, mais beaucoup d’oeuvres » afin de te faire comprendre que je m’attache peu à celui dont la bouche me dit : « Seigneur, Seigneur, que puis-je faire pour vous »? et qui désire par amour pour moi mortifier son corps par la pénitence, sans vaincre et tuer sa volonté. Ce que je préfère, ce sont les actes d’une courageuse patience et les oeuvres d’une vertu intérieure, qui agit toujours sous’ l’influence de la grâce ; tout ce qu’on fait en dehors de ce principe, je le regarde comme de simples paroles, parce que ce sont des actes bornés, et moi, qui suis l’infini, je veux des actes et un amour sans borne.

2.- Je veux que les oeuvres de pénitence et les autres pratiques corporelles soient le moyen et non pas le but de l’âme ; si c’était le but, ce serait un acte borné, comme la parole qui sort des lèvres et qui n’existe plus, quand elle ne sort pas avec l’amour de l’âme qui conçoit et enfante véritablement la vertu. Si ce que j’appelle une parole est uni à l’ardeur de la charité, alors cette parole me devient agréable, parce qu’elle n’est pas seule, mais qu’elle est accompagnée d’une discrétion véritable, et que l’acte du corps est un moyen et non pas le but principal.

3.- Il ne convient pas que le but principal de l’âme soit dans la pénitence et dans les autres oeuvres extérieures, car ces oeuvres sont finies et s’accomplissent dans le temps ; il faut quelquefois que la créature les abandonne ou qu’on (19) les lui défende. Les circonstances et l’ordre des supérieurs peuvent l’exiger : les accomplir alors serait, non pas un mérite, mais une grande offense. Tu vois donc que ce sont des oeuvres bornées, qu’il faut prendre pour moyen et non pour but ; car, en les prenant pour but, l’âme serait vide lorsqu’il faudrait les laisser.

4.- Aussi mon Apôtre, le glorieux saint Paul, dit dans son Épître, de mortifier le corps et de tuer. la volonté, c’est-à-dire de dompter le corps en macérant la chair losqu’elle veut se révolter contra l’esprit. Mais la volonté a besoin d’être entièrement vaincue, détruite et soumise à ma volonté. On triomphe ainsi de la volonté par le moyen de la vertu de discrétion, qui fait que l’âme déteste ses fautes et sa sensualité en acquérant la connaissance d’elle-même ; c’est là l’arme victorieuse qui tue l’amour-propre né de la volonté.

5.- Ceux qui agissent ainsi m’offrent non seulement des paroles, mais encore beaucoup d’oeuvres, et en disant beaucoup, je n’en fixe pas le nombre, parce que la charité fait naître toutes les vertus, et l’âme qui y est affermie ne doit pas connaître de limites. Je n’exclus pas non plus les paroles, mais je dis qu’elles doivent être peu nombreuses, parce que les oeuvres extérieures sont bornées. Elles me sont agréables cependant, lorsqu’elles sont le moyen de la vertu et non pas le but principal.

6.- Il faut bien se garder de mesurer la perfection sur la pénitence. Celui qui tue son corps par la mortification peut être moins parfait que celui qui le traite plus doucement. La vertu et le mérite ne consistent pas dans l’acte ; car que deviendrait. celui qui, pour une cause légitime, ne pourrait l’accomplir? La vertu et le mérite sont dans la charité unie à la discrétion, et la discrétion ne met pas de bornes à la charité, parce que je suis la souveraine et éternelle Vérité.

7.- Il ne peut y avoir de mesure à. mon amour, mais il y en a à l’amour du prochain : c’est la lumière de la discrétion, née de la charité, qui le règle ; car il n’est jamais permis de commettre une faute dans l’intérêt même du prochain. Si l’on pouvait par un seul péché retirer le monde entier de l’enfer ou produire un grand bien, il ne faudrait pas commettre ce péché, parce que la charité ne serait pas discrète, et qu’on ne doit pas faire le mal pour le bien et l’utilité du prochain. (20)

8.- Une sainte discrétion apprend aux puissances de l’âme à me servir avec courage ; elle enseigne à aimer le prochain avec ardeur et à donner la vie du corps pour le salut des âmes, si l’occasion s’en présente. Elle fait souffrir mille tourments pour procurer aux autres la vie de la grâce, et elle sacrifie le nécessaire même pour les assister et les secourir dans leurs nécessités corporelles.

9.- C’est ainsi qu’agit la discrétion dans la lumière que lui donne la charité. Toute âme qui veut vivre de ma grâce doit avoir pour moi un amour sans borne et sans mesure, et avec cet amour aimer le prochain selon les règles de la charité, sans jamais commettre de faute pour lui être utile.

10.- C’est l’enseignement de saint Paul lorsqu’il dit que la charité bien ordonnée est de commencer par soi-même ; autrement on ne servirait pas parfaitement le prochain ; car lorsque la perfection n’est pas dans l’âme, tout ce qu’elle fait pour elle et pour les autres est imparfait. Serait-il convenable que, pour sauver des créatures qui sont finies et créées, on m’offensât, moi qui sais le Bien éternel et infini? La faute ne pourrait jamais être compensée par le bien qu’elle procurerait ; ainsi on ne doit jamais la commettre.

11.- La véritable charité le comprend, parce qu’elle porte avec elle la lumière d’une sainte discrétion. Cette lumière dissipe les ténèbres, détruit l’ignorance, prépare toutes les vertus et devient le principal moyen. Elle est une prudence qui ne peut s’égarer, une force qui est invincible, une persévérance qui unit les extrêmes, le ciel à la terre, parce qu’elle conduit de ma connaissance à la connaissance de soi-même, et de mon amour à l’amour du prochain.

12.- Elle échappe par l’humilité à tous les pièges du tentateur, et par la prudence à toutes les séductions des créatures. Sa main, qui n’a d’autre arme que la patience, triomphe du démon et de la chair avec l’aide de cette douce et bonne lumière, parce qu’elle connaît sa fragilité, et que, la connaissant, elle a pour elle la haine qu’elle mérite. Dès lors elle dédaigne, méprise et foule aux pieds le monde ; elle en reste maîtresse.

13.- Tous les tyrans de la terre ne peuvent ôter la vertu d’une âme ; leurs persécutions, au contraire, la fortifient et l’augmentent. Cette vertu que mon amour a fait naître s’éprouve et se développe par le prochain ; car si elle ne se manifestait (21) pas dans l’occasion, si elle ne répandait pas ses clartés sur les créatures, ce serait une preuve qu’elle ne viendrait pas de la vérité. La vertu ne peut être parfaite et utile que par l’intermédiaire du prochain.

14.- L’âme est comme une femme qui conçoit un fils si elle ne le met pas au monde, si elle ne le montre pas aux hommes, son époux ne peut pas dire qu’il a un fils. Et moi .qui suis l’époux de l’âme, si elle n’enfante pas ce fils de la vertu dans la charité du prochain, si elle ne le montre pas .quand l’occasion le demande, ne peut-on pas dire qu’elle est stérile? Ce que j’ai dit des vertus, on peut le dire des vices ; ils s’exercent tous par l’intermédiaire du prochain.
 
 

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XII.- Dieu promet aux souffrances de ses serviteurs le repos et la réforme de l’Église.
 
 
 
 

1.- Ma souveraine bonté t’a montré la vérité et la doctrine par laquelle tu peux acquérir une grande perfection et la conserver. Je t’ai dit comment tu devais satisfaire à la faute et à la peine, en toi et en ton prochain. La souffrance que supporte une créature attachée à un corps mortel ne peut satisfaire à la faute et à la peine, si elle n’est pas unie à une charité sincère, à une contrition véritable et à une haine profonde du péché. La souffrance, lorsqu’elle est unie à la charité, ne satisfait pas par sa propre vertu, mais par la vertu de la charité et du regret qu’on a de ses péchés. La charité s’acquiert par la lumière de l’intelligence et par la sincérité du coeur qui se fixe en moi, qui suis la Charité. Je t’ai expliqué ces choses lorsque tu m’as demandé de souffrir.,

2.- Je t’ai enseigné comment mes serviteurs doivent s’offrir à moi en sacrifice ; ce sacrifice doit être à la fois et corporel et spirituel. Le vase n’est pas séparé de l’eau quand on la présente au maître. L’eau sans le vase ne pourrait lui être présentée, et le vase sans l’eau lui serait inutile. Vous devez donc m’offrir le vase de toutes les peines que je vous envoie, sans en choisir le lieu, le temps ‘et la mesure, qui dépendent de mon bon plaisir. Mais ce vase doit être plein, c’est-à-dire que vous devez endurer les peines avec amour, avec résignation, et supporter avec (22) patience les défauts du prochain, ne haïssant que le péché. Votre vase alors est plein de l’eau de ma grâce qui donne la vie, et je reçois avec délices ce présent que me font mes épouses, les âmes fidèles. J’accepte leurs ardents désirs, leurs larmes, leurs soupirs, leurs ferventes prières et ces preuves de leur amour apaisent ma colère contre mes ennemis et les hommes pervers, qui commettent contre moi tant d’offenses.

3.- Ainsi donc, souffrez avec courage jusqu’à la mort ; œ sera le signe évident de votre amour pour moi. Après avoir mis la main à la charrue, ne regardez pas en arrière par crainte de quelque créature ou de quelque tribulation. Réjouissez-vous au contraire dans vos épreuves ; le monde se complaît dans ses injustices ; pleurez-les, et celles qui m’offensent vous offensent, et celles qui vous offensent m’offensent. Ne suis-je pas .devenu une seule chose avec vous?

4.- Je vous ai donné mon image et ma ressemblance. Lorsque vous avez perdit la grâce par le péché, pour vous rendre la vie, j’ai uni ma nature à la vôtre en revêtant votre humanité. Vous avez mon image, et j’ai pris la vôtre en me faisant homme. Je suis donc une même chose avec vous, et si l’âme veut bien m’aimer, si elle ne me quitte pas par le péché mortel, elle est en moi, et moi en elle. C’est pour cela que le monde la persécute, parce que le monde n’a pas ma ressemblance et qu’il a persécuté mon Fils unique jusqu’à la mort ignominieuse de la Croix. Il agit de même envers vous ; il vous poursuit et vous poursuivra jusqu’à la mort, parce qu’il ne m’aime pas ; si le monde m’avait aimé, il vous aimerait ; mais réjouissez-vous, car votre joie sera grande dans le ciel.

5.- En vérité, je vous le dis, plus la tribulation abondera dans le corps mystique de la sainte Église, plus aussi abondera la douceur de la consolation. Et quelle sera cette douceur? Ce sera la réforme et la sainteté de ses ministres qui fleuriront pour la gloire et l’honneur de mon nom, et qui élèveront vers moi le parfum de toutes les vertus. Ce sont les ministres de mon Église qui seront réformés, et non pas mon Eglise, car la pureté de mon épouse ne peut être diminuée et détruite par les fautes de ses serviteurs.

6.- Réjouis-toi donc, ma fille, avec le directeur de ton âme et avec mes autres serviteurs ; réjouissez-vous dans (23) votre douleur. Moi qui suis la Vérité éternelle, je vous promets de vous soulager. Après la douleur viendra la consolation, parce que vous aurez beaucoup souffert pour la réforme de la sainte Église.
 
 

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XIII.- L’âme consolée dans sa peine, et fortifiée dans ses espérances par les paroles de Dieu, prie pour la sainte Église et pour tous les hommes.
 
 

1.- Alors cette âme se sentit embrasée d’un ardent désir et d’un amour ineffable pour la bonté infinie de Dieu. Elle voyait et connaissait l’étendue de cette charité, qui avait bien voulu répondre avec tant de douceur à ses demandes et les exaucer, en adoucissant par l’espérance la douleur que lui avaient causée les offenses contre Dieu, le malheur de l’Église et la connaissance de sa propre misère. Elle cessait ses larmes, mais elle en versait bientôt de nouvelles lorsque Dieu lui montrait la voie de la perfection, les péchés commis contre lui, et le danger que couraient les âmes.

2.- La connaissance que cette âme avait d’elle-même lui faisait mieux connaître Dieu, parce qu’elle lui montrait sa bonté ; et elle voyait dans la douce connaissance de Dieu, comme dans un miroir, sa dignité et son indignité sa dignité, car la création l’avait faite à l’image de Dieu, et cela par grâce et non par mérite ; son indignité, car elle était tombée d’elle-même dans le péché. L’âme apercevait ses souillures dans la pureté divine, et elle désirait les effacer. Plus cette lumière et cette connaissance augmentaient, plus sa douleur augmentait ; mais plus aussi elle diminuait par l’espérance que lui donnait la vérité.

3.- Ainsi que le feu s’accroît à mesure qu’on l’alimente, l’ardeur de cette âme grandissait au point qu’il eût été impossible au corps de la supporter, et que la mort serait venue, si elle n’avait puisé sa force en celui qui est la force suprême. Purifiée par les flammes de la charité qu’elle trouvait dans la connaissance de Dieu et d’elle-même, de plus en plus excitée par l’espérance du salut du monde et de la réforme de l’Église, dont elle voyait la lèpre et les misères, elle s’éleva avec confiance devant le Seigneur, et lui dit comme autrefois Moïse : Seigneur, jetez les regards (24) de votre miséricorde sur votre peuple et sur le corps mystique de la sainte Église. Si vous pardonnez à tant de créatures, si votre bonté infinie les retire du péché mortel et de l’éternelle damnation, vous serez plus glorifié que si vous ne pardonnez qu’à moi, misérable, qui vous ai tant offensé, qui suis l’occasion et l’instrument de tant de mal.

4.- Je vous en conjure, ineffable Charité, vengez-vous sur moi et faites miséricorde à votre peuple. Je gémirai en votre présence jusqu’à ce que vous m’ayez exaucée. A quoi me sert d’avoir la vie, si votre peuple est dans la mort, si votre épouse, qui doit être la lumière, reste dans les ténèbres, et cela par ma faute plutôt que par celle des autres créatures? Aussi je vous en conjure, faites miséricorde à votre peuple, au nom de cet amour qui vous a porté à créer l’homme à votre image et à votre ressemblance.

5.- En disant cette ineffable parole : « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance », et en l’accomplissant, vous avez voulu faire participer l’homme à votre adorable Trinité. Vous lui avez donné la mémoire, pour qu’il retînt vos bienfaits et qu’il participât à votre puissance. O Père éternel, vous lui avez donné l’intelligence, pour qu’il comprit votre bonté et qu’il participât à la sagesse de votre Fils unique ; vous lui avez donné la volonté, pour qu’il aimât ce que l’intelligence verrait et connaîtrait de la vérité, et qu’il participât à l’ardeur du Saint-Esprit. Et qu’est-ce qui vous a fait élever l’homme à une si haute dignité? C’est cet amour, incompréhensible avec lequel vous avez regardé en vous-même votre créature ; vous, vous êtes passionné pour elle, ,vous l’avez créée, vous lui avez donné l’être, afin de la faire jouir de vous, qui êtes le Bien suprême.

6.- Le péché qu’elle a commis l’a fait déchoir du rang où vous l’aviez placée ; sa révolte l’a mise en opposition avec votre bonté, et nous sommes devenus vos ennemis. Alors le même amour qui vous avait porté à nous créer, vous a porté à relever le genre humain de l’abîme où il était tombé. La paix a remplacé la guerre ; vous nous avez donné le Verbe, votre Fils unique, qui nous a réconciliés avec vous. Il a été notre justice, parce qu’Il a pris sur lui nos injustices ; il s’est fait obéissant .pour nous, (25) en revêtant, lorsque vous le lui avez ordonné, la chair de notre humanité.

7.- O abîme de charité, comment le coeur ne se brise-t-il pas en voyant tant de grandeur unie à tant de bassesse? Nous étions faits à votre image, et vous vous faites à la nôtre, en vous unissant à l’homme, en cachant votre divinité sous la chair misérable et corrompue d’Adam ; et pourquoi? par amour. Dieu se fait homme, et l’homme devient Dieu. Au nom de cet amour qui vous presse, faites miséricorde, je vous en supplie, à toutes vos créatures.
 
 

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XIV.- Dieu se plaint des péchés des chrétiens, et particulièrement de ceux de ses ministres. - Du sacrement de l’Eucharistie et des bienfaits de l’Incarnation.
 
 

1.- Alors Dieu jeta un regard miséricordieux sur cette âme qui l’invoquait avec des larmes si ferventes ; il se laissa vaincre par l’ardeur de ses désirs, et il lui dit : Ma bien douce fille, tes larmes sont toutes puissantes, parce qu’elles sont unies à ma charité et qu’elles sont répandues par amour pour moi. Je ne puis résister à tes désirs. Mais regarde les souillures qui déshonorent le visage de mon épouse. Elle porte comme une lèpre affreuse l’impureté, l’amour-propre, l’orgueil et l’avarice de ceux qui vivent dans leurs péchés. Tous les chrétiens en sont infectés, et le corps mystique de la sainte Eglise n’en est point exempt!

2.- Oui, mes ministres, qui se nourrissent du lait de son sein, ne songent pas qu’ils doivent le distribuer à tous les fidèles et à ceux qui veulent quitter les ténèbres de l’erreur et s’attacher à I’Eglise. Vois avec quelle ignorance, avec quelle ingratitude ils me servent. Combien sont indignes et irrespectueuses les mains qui reçoivent le lait de mon Epouse et le sang de mon Fils! Ce qui donne la vie leur cause la mort, parce qu’ils abusent de ce sang, qui doit vaincre les ténèbres, répandre la lumière et confondre le mensonge.

3.- Ce sang précieux est la source de tout bien ; il sauve et rend parfait tout homme qui s’applique à le recevoir ; il donne la vie et la grâce avec plus ou moins d’abondance, selon les dispositions de l’âme ; mais il n’apporte que la mort à celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui vit dans le péché. C’est la faute de celui qui reçoit, et non pas (26) la faute du sang ou la faute de ceux qui l’administrent ; ils pourraient être plus coupables sans en altérer la vertu ; leur péché ne peut nuire à celui qui reçoit, mais à eux seulement, s’ils ne se purifient pas dans la contrition et le repentir ;

4.- Oui, c’est un grand malheur de recevoir indignement le sang de mon Fils ; c’est souiller son âme et son corps ; c’est être bien cruel envers soi-même et envers le prochain ; car c’est se priver de la grâce ; c’est fouler aux pieds le bénéfice du sang reçu dans le baptême qui a lavé la tache originelle. Je vous ai donné le Verbe, mon Fils unique, parce que le genre humain tout entier était corrompu par le péché du premier homme, et que, sortis de la chair viciée d’Adam, vous ne pouviez plus acquérir la vie éternelle.

5.- J’ai voulu unir ma grandeur infinie à la bassesse de votre humanité, afin de guérir votre corruption et votre mort, et de vous rendre la grâce qu’avait détruite le péché. Je ne pouvais souffrir comme Dieu la peine que ma justice réclamait pour le péché, et l’homme était incapable d’y satisfaire. S’il le pouvait dans une certaine mesure pour lui, il ne le pouvait pas pour les autres créatures raisonnables ; et d’ailleurs sa satisfaction ne pouvait être complète, puisque l’offense était commise contre moi, qui suis la bonté infinie.

6.- Il fallait racheter l’homme malgré sa faiblesse et sa misère, et c’est pour cela que j’ai envoyé le Verbe mon Fils, revêtu de votre nature déchue, afin qu’il souffrît dans la chair même qui m’avait offensé, et qu’il apaisât ma colère en endurant la douleur jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. Il satisfit ainsi à ma justice, et ma miséricorde put pardonner à l’homme, et lui rendre encore accessible la félicité suprême pour laquelle il avait été créé. La nature humaine unie à la nature divine racheta le genre humain, non seulement par la peine qu’elle supporta dans la chair d’Adam, mais par la vertu de la Divinité, dont la puissance est infinie.

7.- Cette union des deux natures m’a rendu agréable le sacrifice de mon Fils, et j’ai accepté son sang, mêlé à la Divinité et tout embrasé du feu de cette charité, qui l’attachait et le clouait à la croix. La nature humaine satisfit au péché par le mérite de la nature divine : la tache originelle d’Adam disparut, et il n’en resta qu’un penchant au mal, et une faiblesse (27) des sens qui est dans l’homme comme la cicatrice d’une plaie.

8.- La chute d’Adam vous avait mortellement blessés ; mais le grand médecin, mon Fils unique, est venu pour vous guérir ; il a bu le breuvage amer que l’homme ne pouvait boire à cause de sa faiblesse ; il a fait comme la nourrice qui prend une médecine pour guérir son enfant, parce qu’elle est grande et forte, et que son enfant ne peut en supporter l’amertume. Mon Fils a pris aussi, dans la grandeur et la force de la Divinité unie à votre nature, l’amère médecine du Calvaire, la mort douloureuse de la croix, pour guérir ses enfants et leur rendre la vie que le péché avait détruite.

9.- Il reste seulement une trace du péché originel que vous a donné la naissance ; cette trace même est effacée presque entièrement par le baptême, qui contient et donne la vie de la grâce que lui communique le glorieux et précieux sang de mon Fils. Dès que l’âme reçoit le saint baptême, le péché originel disparaît, et la grâce y entre. Le penchant au mal, qui est la cicatrice du péché originel, s’affaiblit même, et l’âme peut le vaincre si elle le veut. Elle peut recevoir et augmenter la grâce dans la mesure du désir qu’elle aura de m’aimer et de me servir.

10.- La grâce du saint baptême lui laisse toute sa liberté pour le bien et pour le mal ... Quand vient le moment de jouir du libre arbitre, elle peut en user dans toute la plénitude de sa volonté ; et cette liberté, conquise par le sang glorieux de mon Fils, est si grande, que ni le démon ni les créatures ne peuvent lui faire commettre la moindre faute sans son consentement. La servitude du péché est détruite, et l’homme peut dominer ses sens et acquérir le bonheur pour lequel il a été créé.

11.- O homme misérable, qui te délectes dans la boue comme le fait l’animal, et qui méconnais la grandeur du bienfait que tu as reçu de ma bonté! O malheureuse créature, tu ne pouvais recevoir davantage au milieu des ténèbres épaisses de ton ignorance. (28)
 
 

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XV.- Le péché est plus gravement puni depuis la Passion de Jésus-Christ. - Dieu promet de faire miséricorde, en considération des prières et des souffrances de ses serviteurs.
 
 

1.- Tu le vois, ma fille bien-aimée, les hommes ont été régénérés dans le sang de mon Fils et rétablis dans la grâce, mais ils la méconnaissent et s’enfoncent de plus en plus dans le mal ; ils me poursuivent de leurs outrages et méprisent mes bienfaits. Non seulement ils repoussent ma grâce, mais ils me la reprochent, comme si j’avais d’autre but que leur sanctification. Plus ils s’endurciront, et plus ils seront punis ; et leur châtiment sera plus terrible qu’il ne l’aurait été avant la Rédemption, qui a effacé la tache du péché originel. N’est-il pas juste que celui qui a beaucoup reçu doive beaucoup?

2.- L’homme a reçu beaucoup. Il a reçu l’être, il a été fait à mon image et à ma ressemblance, il devait m’en rendre gloire, et il ne l’a pas fait pour se glorifier lui-même. Il a violé les ordres que je lui avais donnés, et il est devenu mon ennemi. J’ai détruit par l’humilité son orgueil ; j’ai abaissé ma divinité jusqu’à revêtir votre humanité ; je vous ai délivrés de l’esclavage du démon ; je vous ai rendus libres. Non seulement je vous ai donné la liberté, mais j’ai fait l’homme Dieu, comme j’ai fait Dieu homme, en unissant la nature divine à la nature humaine.

3.- Ne me doivent-ils donc rien, ceux qui ont reçu le trésor de ce sang précieux qui les a rachetés, et la dette n’est-elle pas plus grande après la Rédemption qu’avant?

Les hommes sont obligés de me rendre gloire et honneur en suivant la parole incarnée de mon Fils : ils me doivent l’amour envers moi et envers le prochain. Ils me doivent des vertus sincères et véritables, et s’ils ne s’acquittent pas, plus ils me doivent et plus ils m’offensent.

4.- Ma justice alors demande que je proportionne la peine à l’offense et que je les frappe d’une damnation éternelle. Aussi le mauvais chrétien est-il beaucoup plus puni que le païen. Le feu terrible de ma vengeance, qui brûle sans consumer, le torture davantage, et le ver rongeur de la conscience le dévore plus profondément. Quels que soient leurs (29) tourments, les damnés ne peuvent perdre l’être ; ils demandent la mort sans pouvoir l’obtenir, le péché ne leur ôte que la vie de la grâce. Oui, le péché est plus puni depuis la Rédemption qu’avant, parce que les hommes ont plus reçu. Les malheureux n’y pensent pas, et se font mes ennemis après avoir été réconciliés dans le sang précieux de mon Fils.

5.- Il y a cependant un moyen d’apaiser ma colère ; mes serviteurs peuvent l’arrêter par leurs larmes et la vaincre par l’ardeur de leurs désirs : c’est ainsi que tu en as triomphé, parce que je t’en ai donné la puissance, afin de pouvoir faire miséricorde au monde. Oui, j’excite moi-même dans mes serviteurs une faim et une soif dévorantes du salut des âmes, parce que leurs larmes tempèrent les rigueurs de ma Justice. Versez donc des larmes abondantes ; puisez-les dans l’océan de ma charité, et lavez avec des larmes la face de mon épouse bien-aimée. Vous lui rendrez cette beauté que ne donnent pas la guerre et la violence, mais que procurent les humbles et douces prières de mes serviteurs et les larmes qu’ils répandent dans l’ardeur de leurs désirs. Oui, je satisferai ces désirs ; j’éclairerai avec la lumière de votre patience les ténèbres des méchants. Ne craignez pas les persécutions du monde ; je serai toujours avec vous, et ma providence ne vous manquera jamais.
 
 

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XVI.- L’âme, à la vue de la bonté divine, prie pour l’Eglise et pour le monde.
 
 
 
 

1.- Alors cette âme, excitée par ces paroles qui l’éclairaient, se présenta pleine de joie devant la Majesté divine. Elle se confiait dans sa miséricorde, et l’amour ineffable qu’elle ressentait lui faisait comprendre que Dieu désirait pardonner aux hommes, malgré tous leurs outrages. C’était pour le pouvoir qu’il demandait à ses amis de lui faire une sainte violence, et qu’il leur apprenait le moyen d’apaiser les rigueurs de sa justice.

2.- Alors toute crainte se dissipait ; elle ne redoutait plus les persécutions du monde, puisque le Seigneur devait l’assister et combattre pour elle. L’ardeur de ses désirs augmentait, et ses prières s’étendaient au monde tout entier. (30) Non seulement elle priait pour le salut des chrétiens et des infidèles qui tiennent à l’Église, mais encore comme Dieu l’y poussait pour la conversion de tous les hommes. Miséricorde, criait-elle, ô Père éternel ! miséricorde pour ces pauvres brebis dont vous êtes le bon pasteur. Ne tardez pas à faire miséricorde au-monde ; hâtez-vous, car il se meurt, parce que les hommes n’ont pas l’union de la charité envers vous ni envers eux-mêmes ; ils ne s’aiment pas d’un amour fondé sur vous, ô éternelle Vérité!
 
 

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XVII.- Dieu se plaint de ses créatures raisonnables et surtout de leur amour-propre.
 
 
 
 

1.- Dieu, tout embrasé d’amour pour notre salut, excitait de plus en plus l’amour et la douleur dans cette âme, en lui montrant avec quelle passion il avait cherché l’homme, et il lui disait : Ma fille, ne vois-tu pas que l’homme me frappe et m’offense, moi qui l’ai créé avec tant d’amour, moi qui l’ai comblé de dons presque infinis, que je lui ai accordés par grâce et non par mérite. Tu vois combien de péchés différents il commet contre moi et combien il m’offense surtout par ce misérable et abominable amour-propre d’où vient tout le mal.

2.- C’est cet amour qui empoisonne le monde entier ; car si mon amour produit toutes les vertus qui s’appliquent au prochain, l’amour-propre renferme en lui tout mal, parce qu’il vient de l’orgueil, comme le mien vient de la charité. Ce mal s’accomplit par le moyen de la créature et détruit la charité du prochain, parce que celui qui ne m’aime pas, n’aime pas le prochain : ces deux amours sont unis ensemble. Je t’ai dit que tout bien et tout mal se faisaient par le prochain.

3.- N’ai-je pas raison de me plaindre de l’homme, qui n’a reçu de moi que des bienfaits, et qui ne me rend que de la haine et des offenses? Cependant, je te l’ai dit et je- te le répète, les larmes de mes serviteurs peuvent apaiser ma colère ; oui, vous tous qui me servez, répandez sans cesse en ma présence Vos ferventes prières et vos ardents désirs ; pleurez amèrement les offenses qui me sont faites et le (31) malheur des âmes qui se perdent, et vous adoucirez la rigueur de mes divins jugements.
 
 

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XVIII.- Personne ne peut échapper aux mains de Dieu : tous éprouvent sa miséricorde ou sa justice.
 
 
 
 

1.- Apprends, ma fille, que personne ne peut échapper à mes mains, parce que je suis celui qui suis. Vous n’avez pas l’être par vous-mêmes, mais vous êtes faits par moi, qui suis le créateur de toutes les choses qui participent à l’être, excepté du péché, qui n’est pas, car il n’à pas été fait par moi, et comme il n’est pas en moi, il n’est pas digne d’être aimé.

2.- La créature se rend coupable parce qu’elle aime le péché, qu’elle ne devrait pas aimer, et parce qu’elle me hait, moi qu’elle devrait tant aimer, puisque je suis le souverain Bien, et que je lui ai donné l’être avec tant d’amour. Mais elle ne peut m’échapper : ou elle est punie par ma justice pour ses fautes, ou elle est sauvée par ma miséricorde. Ouvre donc l’oeil de ton intelligence et regarde ma main, et tu verras la vérité de ce que je te dis.

3.- Cette âme, pour obéir à l’ordre du Père suprême, regarda, et vit dans sa main l’univers tout entier. Et Dieu lui disait : Ma fille, vois et comprends que personne ne peut m’échapper ; tous sont les sujets de ma justice ou de ma miséricorde, car tous ont été créés par moi, et je les aime d’un amour ineffable ; malgré toutes leurs iniquités, je leur ferai miséricorde, et je t’accorderai ce que tu m’as demandé avec tant de larmes et d’ardeur.
 
 

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XIX.- L’âme, de plus en plus embrasée d’amour, désire répandre son sang- Elle s’accuse elle-même, et prie particulièrement pour son père spirituel.
 
 

1.- Alors cette âme, ivre d’amour et tout hors d’elle-même, dans l’ardeur toujours croissante de ses saints désirs, était à la fois heureuse et pleine de douleur. Elle était heureuse parce qu’elle était unie à Dieu, jouissant des largesses de sa bonté et tout anéantie dans sa (32) miséricorde ; elle était pleine de douleur parce qu’elle voyait offenser cette bonté infinie. Elle rendait grâces à la Majesté divine en comprenant que Dieu lui avait manifesté les défauts de ses créatures pour la contraindre à s’adresser à lui avec plus de zèle et de désir.

2.- Elle sentait son amour se renouveler au sein de Dieu, et cette sainte flamme de l’amour devenait si ardente, qu’elle désirait changer en sueurs de sang ces sueurs que causaient à son corps les violences de son âme, parce que l’union de son âme avec Dieu était plus grande que l’union de son âme et de son corps. La force de l’amour la baignait de sueurs, mais elle en avait honte, car c’était son sang qu’elle aurait voulu voir couler. Elle se disait à elle-même : O ma pauvre âme, tu as perdu tous les instants de ta vie ; il y a tant de péchés dans le monde et dans l’Église, tant de malheurs généraux et particuliers f Je voudrais te les voir réparer par une sueur de sang.

3.- C’est que cette âme avait bien compris les enseignements de l’éternelle Vérité, le besoin de se connaître, la bonté de Dieu à son égard, et le moyen de réparer le mal dans le monde et d’apaiser la justice irritée du Ciel par d’humbles et continuelles prières. Elle excitait de plus en plus ses désirs et appliquait davantage son intelligence à la contemplation de la charité divine ; elle voyait et sentait combien nous sommes tenus d’aimer et de chercher la gloire et la louange du nom de Dieu dans le salut des âmes. Elle comprenait que c’était la vocation des serviteurs de Dieu. C’était surtout celle à laquelle la Vérité éternelle appelait le père de son âme, et elle l’offrait à la bonté divine, demandant avec ferveur pour lui la lumière de la grâce, afin qu’il accomplit véritablement la volonté de Dieu en toutes choses.
 
 

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XX.- On ne peut plaire à Dieu qu’en supportant les tribulations avec patience.
 
 
 
 

1.- Alors Dieu répondit à cette demande que lui inspirait l’ardent désir qu’elle avait du salut de son père spirituel. Il lui disait : Ma fille, ma volonté est qu’il cherche à me (33) plaire par sa faim et son zèle pour le salut des âmes ; mais ni toi ni lui ne pourrez y parvenir sans souffrir les nombreuses persécutions que je jugerai utile de vous accorder.

2.-       Si vous désirez me voir honorer dans l’Eglise, vous devez vouloir et aimer souffrir avec patience : ce sera la preuve que toi, ton père spirituel, et mes autres serviteurs, vous cherchez véritablement ma gloire. Vous mériterez ainsi ma tendresse paternelle ; vous reposerez sur la poitrine de mon Fils bien-aimé, que je vous ai donné comme un pont, pour que tous vous puissiez atteindre votre fin dernière, et recevoir le fruit des peines que vous aurez supportées courageusement par amour pour moi. (34)
 
 

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XXI.- Le chemin du ciel ayant été Interrompu par la désobéissance d’Adam, Dieu a fait de son Fils un pont par lequel on peut passer.
 
 
 
 

1.- Je t’ai dit que j’avais fait du Verbe, mon Fils unique, un pont, et c’est la vérité. Je veux que vous sachiez, vous qui êtes mes enfants, que la route a été rompue par le péché et la désobéissance d’Adam. Personne ne pouvait arriver à la vie éternelle, l’homme ne rendait plus la gloire qu’il me devait et ne recevait plus le bien pour

lequel je l’avais créé à mon image et ressemblance, et dès lors ma vérité ne s’accomplissait pas.

2.- Cette vérité était que je l’avais créé pour qu’il eût la vie éternelle, et qu’en participant à moi, il goûtât les ineffables douceurs de ma bonté suprême. Le péché l’empêchait d’arriver à ce but, et ainsi ma vérité n’était pas accomplie, parce que la faute avait fermé le ciel et la porte de la miséricorde. Cette faute produisit  pour

l’homme les épines, les souffrances et les tribulations.

3.- La créature trouva la révolte en elle-même, dès qu’elle se fut révoltée contre moi : la chair combattit l’esprit. L’homme, en perdant l’état d’innocence, devint un être immonde contre lequel toutes les choses créées se révoltèrent, tandis qu’elles lui auraient été toujours soumises, s’il se fût conservé dans l’état où je l’avais placé.

En ne s’y conservant pas, il a violé l’obéissance et mérité la mort éternelle de l’âme et du corps. Dès qu’il eut (34) péché ; un fleuve plein de tempêtes se précipita sur lui et l’inonda de peines et de persécutions qui venaient de lui-même, du démon et du monde.

4.- Vous périssiez tous dans ce fleuve, car personne, par son propre mérite, ne pouvait atteindre la vie éternelle. Pour vous préserver de ce malheur, je vous ai donné mon Fils comme un pont sur lequel vous pouvez passer sans danger le fleuve et les orages de cette vie. Vois combien la créature me doit, et combien elle est aveugle en voulant toujours se noyer dans ce fleuve et en ne prenant pas le remède que je lui ai donné.
 
 

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XXII.- Dieu invite l’âme à regarder la grandeur de ce pont, et comment il va de la terre au Ciel.
 
 
 
 

1.- Ouvre l’oeil de ton intelligence, ma fille, et tu verras les pauvres aveugles, tu verras aussi les imparfaits et les parfaits qui me suivent dans la vérité ; tu pleureras sur la perte des aveugles, et tu te réjouiras de la perfection de mes enfants bien-aimés. Tu verras comment font ceux qui marchent dans la lumière et ceux qui marchent dans les ténèbres ; mais avant, je veux que tu regardes ce pont de mon Fils unique, et que tu voies sa grandeur qui s’étend du ciel à la terre, car il comble la distance qui est entre l’infini et votre humanité, il unit le ciel et la terre par l’union que j’ai faite des deux natures.

2.- Il fallait bien rétablir la route qui était rompue, comme je te l’ai dit, afin que vous arriviez à la vie, et que vous traversiez les flots amers du monde. La terre ne pouvait suffire à ce grand travail, qui devait vous faire passer le fleuve et vous procurer la vie éternelle. La nature de l’homme était incapable de satisfaire à la faute, et d’effacer

la souillure du péché d’Adam qui corrompait et infectait tout le genre humain ; il fallait l’unir à la grandeur de ma nature divine, afin qu’elle pût satisfaire pour tous les hommes ; il fallait que la nature humaine souffrît la peine, et que la nature divine unie à cette nature humaine acceptât le sacrifice de mon Fils qui m’était offert pour vous, pour vous délivrer de la mort et vous donner la vie.
 
 

3.- La grandeur de la Divinité s’abaissa jusqu’à la terre (35) de votre humanité, et c’est cette union qui fit ce pont et rétablit la route. Pourquoi mon Fils s’est-il fait lui-même le chemin? C’est pour que vous puissiez jouir de la vie éternelle avec les anges. Mais pour acquérir le bonheur, il ne suffit pas que mon Fils soit devenu un pont, il faut encore vous en servir.
 
 

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XXIII.- Tous sont des travailleurs que Dieu envoie travailler à la vigne de la sainte Eglise.
 
 

1.- L’éternelle Vérité montrait à cette âme qu’elle nous avait créés sans nous, mais qu’elle ne pouvait nous sauver sans nous. Il faut pour cela faire un bon usage du libre arbitre et employer le temps à la pratique des vertus. Elle ajoutait : Vous devez tous passer sur ce pont ; en cherchant sans cesse la gloire de mon nom dans le salut des âmes et en supportant toutes sortes de fatigues, à la suite du doux et tendre Verbe ; sans cela vous ne pourrez jamais venir à moi.

2.- Vous êtes les ouvriers que j’ai envoyés travailler à la vigne de la sainte Église. Vous travaillez dans le corps universel de la religion chrétienne. Je vous y ai conduits par ma grâce lorsque je vous ai donné la lumière du saint baptême. Vous recevez ce baptême dans le corps mystique de l’Église, par les mains de ses ministres que j’ai envoyés travailler avec vous.

3.- Vous êtes dans le corps universel, et eux sont dans le corps mystique pour nourrir vos âmes et vous administrer le sang de mon Fils dans les sacrements que vous recevez d’eux, lorsqu’ils vous délivrent des épines du péché mortel et qu’ils sèment en vous la grâce. Ce sont les ouvriers qui travaillent à la vigne de vos âmes unie à la vigne de la sainte Église.

4.- Toute créature qui a la raison possède une vigne en elle-même : c’est la vigne de son âme, dont le libre arbitre est le vigneron tant que dure la vie. Dès que le temps est plissé, personne ne peut travailler ni bien ni mal ; mais tant qu’il vit, il peut cultiver la vigne que je lui ai confiée. Chaque vigneron a reçu une force si grande, que le démon ni aucune créature ne peut le dépouiller sans son consentement. Il est devenu fort par le saint baptême, (36) et il a reçu comme instruments l’amour de la vertu et la haine du péché. Cet amour et cette haine, il les trouve dans le sang, parce que, par amour pour vous et par haine pour le péché, mon Fils unique est mort et vous a donné son sang, qui vous communique la vie dans le baptême.

5.- Puisque vous êtes armés, votre libre arbitre doit se servir de ce fer, pendant qu’il est temps, pour arracher les épines du péché mortel et pour cultiver la vertu ; sans cela vous ne recevriez pas le fruit du sang que doivent vous donner les ouvriers que j’ai mis dans la sainte Église pour ôter le péché mortel de la vigne de l’âme, et distribuer la grâce en administrant le sang dans les Sacrements établis par l’Église.

6.- Il faut donc exciter d’abord en vous la contrition du coeur, l’horreur du péché, l’amour de la vertu ; et alors vous recevrez le fruit du sang. Mais vous ne le pouvez recevoir, si de votre côté vous n’êtes pas comme les rameaux de mon Fils unique, qui est Fa vigne ; car il a dit : « Je suis la vigne véritable, mon Père est le vigneron et vous êtes les rameaux » (S. Jean, XV, 1-5) ; et cela est vrai.

7.- Je suis le vigneron, car tout ce qui a l’être est venu ou vient par moi. Ma puissance est infinie, c’est elle qui gouverne l’univers, et rien n’est fait ni ordonné sans moi. Je suis le vigneron qui ai mis mon Fils unique, la vigne véritable, dans la terre de votre humanité, afin que vous en soyez les rameaux qui portent le fruit.

8.- Celui qui ne portera pas le fruit de saintes et bonnes oeuvres sera retranché de la vigne et se dessèchera ; car, dès qu’il est séparé de la vigne, il perd la vie de la grâce et est jeté au feu éternel. Ainsi le rameau qui ne porte pas de fruit est retranché de la vigne et mise au feu ; il ne peut servir à autre chose. Ceux qui sont retranchés par leur faute, et qui meurent dans le péché mortel, sont jetés par la justice divine, parce qu’ils sont inutiles, dans le feu qui dure éternellement.

9.- Ceux-là n’ont pas cultivé leur vigne ; ils l’ont au contraire détruite ainsi que celle des autres. Non seulement ils ont négligé de produire des rejetons de vertus, mais encore ils ont ôté la semence de la grâce qu’ils avaient reçue dans la lumière du saint baptême, en participant au sang de mon Fils, qui est le vin que porte cette vigne (37) vérItable, ils ont enlevé cette semence, et ils l’ont donnée en pâture aux animaux, c’est-à-dire à leurs nombreuses iniquités. Ils l’ont foulée aux pieds de I’amour déréglé avec lequel ils m’ont offensé, et ils ont nui à eux-mêmes et à leur prochain.

10.- Mes serviteurs n’agissent pas ainsi, et vous devez faire comme eux, c’est-à-dire être unis et greffés sur la vigne véritable, et alors vous porterez des fruits abondants, parce que vous participerez à la sève de la vigne.

11.- Si vous êtes dans mon Fils bien-aimé, vous êtes en moi, parce que je suis une même chose avec lui, et lui avec moi. En étant avec lui, vous suivrez sa doctrine, et en suivant sa doctrine, vous participerez à la substance du Verbe ; c’est-à-dire vous participerez à la divinité unie à l’humanité, et vous puiserez un amour divin qui enivre l’âme fidèle. En vérité, je vous le dis, vous participerez à la substance de la vigne véritable.
 
 
 
 

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XXIV.- Dieu taille les rameaux unis à la vigne véritable. - La vigne de chacun est tellement unie à celle du prochain, que personne ne peut cultiver ou endommager la sienne sans cultiver ou endommager celle du prochains
 
 
 
 

1.- Apprends, ma fille, ma conduite envers mes serviteurs qui sont unis à mon Fils bien-aimé par leur fidélité à suivre sa doctrine. Je les taille pour qu’ils portent beaucoup de fruits, et que ce fruit soit excellent et non pas sauvage. Les rameaux de la vigne sont coupés par le vigneron, pour que le vin soit meilleur et plus abondant ;

et les branches qui ne portent pas de fruits sont retranchées et mises au feu. Je ferai de même, moi qui suis le vigneron véritable ; je taille par la tribulation les serviteurs qui sont en moi, afin que leur vertu soit éprouvée et donne des fruits plus abondants et plus parfaits. Ceux qui sont stériles sont retranchés et jetés au feu.

2.- Les vrais ouvriers sont ceux qui cultivent bien leurs âmes ; ils en arrachent l’amour-propre et retournent en moi la terre de leur coeur, pour y nourrir et y développer la semence de la grâce qu’ils ont reçue au saint baptême. En, cultivant leur vigne, ils cultivent celle du prochain ; et ils (38) ne peuvent cultiver l’une sans l’autre ; car, je l’ai dit, tout le bien et le mal se fait par le moyen du prochain. Vous êtes mes ouvriers ; je vous ai choisis ; moi, je suis l’ouvrier éternel et suprême ; et je vous ai unis et greffés à la vigne véritable par l’union que j’ai faite avec vous.

3.- Remarque, ma fille, que toutes les créatures raisonnables ont en elles une vigne naturellement unie à la vigne de leur prochain. Ces vignes sont tellement unies, qu’elles ne peuvent agir sans que le bien ou le mal qu’elles font ne leur soit commun. Vous formez tous la vigne universelle, qui est la société des fidèles unie à la vigne mystique de la sainte Église, où vous puisez la vie.

4.- Dans cette vigne est plantée la vigne de mon Fils unique, sur lequel vous devez être greffés. Si vous ne l’êtes pas, vous êtes rebelles à la sainte Église, et vous êtes comme les membres retranchés qui se corrompent sur-le-champ. Vous avez, il est vrai, le temps pour détruire cette corruption du péché par une contrition véritable et par le secours de mes ministres, qui sont les ouvriers chargés de distribuer le vin, c’est-à-dire le sang sorti de la vigne véritable. Ce sang est si pur et si parfait, qu’aucun défaut de celui qui l’administre ne peut en altérer la vertu.

5.- C’est la charité qui lie les rameaux avec les liens d’une humilité sincère, acquise par la connaissance de soi-même et de moi. Tu vois que je vous ai tous envoyés travailler, et je vous y invite de nouveau, parce que le monde décline, et que les épines s’y sont tellement multipliées, qu’elles étouffent la semence, et que les hommes ne veulent plus porter les fruits de la grâce.

6.- Je veux donc que vous soyez mes ouvriers, et que vous alliez avec zèle travailler aux âmes dans le corps mystique de la sainte Église. Je vous ai choisis pour cela, parce que je veux faire miséricorde au monde, pour lequel tu m’adresses de si ferventes prières.
 
 

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XXV. - L’âme rend grâces à Dieu, et le prie de lui montrer ceux qui passent sur le pont et ceux qui n’y passent pas.
 
 
 
 

1.- Alors cette âme, dans son ardent amour, s’écriait : O douce et ineffable Charité, qui ne s’enflammerait pas (39) à  tant d’amour? Quel coeur pourrait se défendre d’en être consumé? O abîme de charité, vous aimez si éperdument vos créatures, qu’il semble que vous ne pouvez vivre sans elles ; et cependant vous êtes notre Dieu, qui n’a pas besoin de nous. Notre bien n’ajoute rien à votre grandeur, car vous êtes immuable ; notre mal ne peut vous atteindre, car vous êtes l’éternelle et souveraine bonté. Qui vous porte donc à tant de miséricorde? L’amour, et non pas le devoir, ni le besoin que vous avez de nous. Nous ne sommes que des enfants coupables et de mauvais débiteurs.

2.- Oui, je ne m’aveugle pas, ô souveraine Vérité, j’ai fait le mal, et vous êtes puni pour moi ; je vois le Verbe, votre Fils, attaché et cloué à la croix, et vous m’en avez fait un pont, ainsi que vous me l’avez montré à moi votre misérable servante. C’est pour cela que mon coeur se brise, et il ne se brise pas autant que le voudrait l’ardent désir qui m’enflamme pour vous. Je me rappelle que vous vouliez me montrer quels sont ceux qui passent sur ce pont et ceux qui n’y passent pas. Qu’il plaise à votre bonté de le faire. Je serai bienheureuse de le voir et de l’entendre.
 
 

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XXVI.- Le pont a trois degrés, qui sont trois états de l’âme. - Explication de cette parole : « Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi ».
 
 

1.- Alors le Dieu éternel, afin d’exciter et d’enflammer de plus en plus cette âme pour le salut des hommes, lui répondit : Avant de te montrer ce que je veux te montrer et ce que tu me demandes, je vais te dire comme est fait ce pont. Je t’ai dit qu’il tient du ciel à la terre par l’union que j’ai faite avec l’homme, qui est formé du limon de la terre. Ce pont, qui est mon Fils unique, a trois degrés. Deux furent faits sur le bois de la sainte croix, et le troisième est dans la grande amertume qu’il ressentit lorsqu’il fut abreuvé de fiel et de vinaigre. A ces trois degrés correspondent trois états de l’âme que je t’expliquerai bientôt.

2.- Le premier degré c’est ses pieds, qui signifient I’affection ; les pieds portent le corps, comme l’affection porte l’âme. Ces pieds percés doivent te servir de degrés pour arriver (40) au côté, qui est le second degré où te sera révélé le secret du coeur. car, dès que l’âme s’est élevée à l’affection des pieds, elle commence à goûter l’affection du coeur ; elle fixe l’oeil de l’intelligence dans le cœur entrouvert de mon Fils, où elle trouve la perfection de l’amour. Son amour est parfait, car ce n’est pas l’intérêt qui l’inspire. En quoi pouvez-vous lui être utile, puisqu’il est une même chose avec moi?

3.- Alors l’âme s’emplit d’amour en voyant qu’elle est tant aimée. Elle monte du second degré au troisième, c’est-à-dire à cette bouche pleine de douceur où elle trouve la paix, après la grande guerre qu’avaient causée ses fautes. Le premier degré la détache des affections de la terre et la dépouille du vice ; le second degré la remplit d’amour pour la vertu ; le troisième lui fait goûter la paix.

4.- Ce pont a trois degrés, afin qu’en montant le premier et le second vous puissiez arriver au dernier. Il est élevé, pour que l’eau qui passe ne puisse vous nuire, et qu’il n’y ait en vous aucun poison du péché. Ce pont touche au ciel, et il n’est pourtant pas séparé de la terre. Sais-tu quand il a été élevé? Au moment où mon Fils a été sur le bois de la très sainte croix, sans que sa nature divine fût séparée de la bassesse de votre humanité. C’est ainsi que, malgré son élévation, il n’a pas été séparé de la terre ; car ses deux natures étaient unies et mêlées ensemble. Personne ne pouvait passer sur ce pont avant qu’il fût élevé en haut ; et c’est pourquoi mon Fils a dit : « Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi » (S. Jean, XII, 32).

5.- Lorsque ma bonté vit que vous ne pouviez être attirés d’une autre manière, j’ordonnai qu’il fût élevé sur l’arbre de la Croix, et que l’humanité fût battue sur cette enclume, pour qu’elle fût délivrée de la mort et revêtue de la vie de la grâce. Mon Fils a attiré toute chose en montrant l’amour ineffable qu’il avait pour vous ; car le coeur de l’homme est toujours attiré par l’amour. Il ne pouvait vous montrer un plus grand amour qu’en donnant sa vie pour vous. Cet amour doit donc faire violence à l’homme, si son aveuglement et son ingratitude n’y mettent pas obstacle. Il a dit que quand il serait élevé de terre il attirerait toute chose à lui, et c’est la vérité.

6.- Ceci-doit s’entendre de deux manières. Premièrement, (41) si l’amour attire le coeur de l’homme, avec lui sont attirées toutes les puissances de l’âme, la mémoire, l’intelligence et la volonté. Dès que ces trois puissances sont unies et assemblées en mon nom, toutes les autres opérations, actuelles et mentales, se fixent et s’unissent en moi par l’effet de l’amour. L’âme s’élève à la suite de l’amour crucifié. Ainsi ma Vérité s’est donc bien exprimée en disant : « Si je suis élevé de terre, j’attirerai tout à moi» ; car, dès qu’il attire le coeur et les puissances de l’âme, il attire tous leurs actes.

7.- Secondement, tout a été créé pour le service de l’homme. Les choses créées ont été faites pour lui être utiles et fournir à ses besoins. La créature raisonnable n’est pas faite pour les choses créées, mais pour moi, afin qu’elle me serve de tout son cœur et de toutes ses forces, Dès que l’homme est attiré, tout est attiré, puisque tout est fait pour lui. Il fallait donc que le pont fût élevé et qu’il eût des degrés, pour que vous puissiez monter plus facilement.
 
 

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XXVII.- Ce pont est bâti de pierres qui signifient les véritables vertus. - Ceux qui passent sur le pont vont à la vie, ceux qui passent dessous vont à la mort.
 
 
 
 

1.- Ce pont est bâti avec des pierres, pour que la pluie n’en intercepte pas le passage. Et quelles sont- ces pierres? ce sont les vertus sincères et véritables. Ces pierres n’étaient pas réunies avant la Passion de mon Fils ; aussi personne ne pouvait parvenir à sa fin, même en suivant la bonne route. Le ciel n’était pas encore ouvert avec la clef du sang, et la pluie de la justice empêchait de passer. Mais les pierres furent taillées et posées, sur le corps de mon Fils bien-aimé qui est le pont : il les réunit, et, pour les cimenter, il détrempa la chaux avec son sang, c’est-à-dire que le sang fut mêlé à la chaux de la Divinité par-la force et le feu de la charité.

2.- Ma puissance posa les pierres des vertus sur mon Fils, parce que toute vertu est éprouvée en lui ; c’est de lui qu’elle reçoit la vie. Personne ne peut acquérir la vertu qui manifeste la vie de la grâce, si ce n’est par lui, c’est-à-dire s’il ne suit ses traces et sa doctrine. Il a posé les vertus comme les pierres vives de l’édifice ; il les a fortement cimentées avec son sang, afin que tous les fidèles pussent passer sûrement (42) et sans craindre servilement la pluie de la justice divine, parce qu’ils sont abrités par la miséricorde. La mis,éricorde est descendue du ciel dans l’incarnation de mon Fils. Et comment a-t-elle ouvert le ciel? avec la clef de son sang.

3.- Ainsi, tu le vois, le pont est construit de pierres ; il est abrité par .la miséricorde, et dessus se trouve l’hôtellerie et le jardin de la sainte Église qui distribue le pain de vie et donne à boire le sang précieux, afin que mes créatures qui passent ne défaillent pas dans leur pèlerinage. C’est ma charité qui vous fait distribuer ainsi le sang et le corps de mon Fils bien-aimé, homme et Dieu tout ensemble.

4.- Quand le pont est passé ; on arrive à la porte qui en fait aussi partie ; c’est par elle que tous doivent entrer, car il a dit : « Je suis la voie, la vérité, la vie. (S. Jean, XIV, 6). Qui va par moi ne marche pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie». ( S. Jean, VIII, 12 ). Personne ne peut venir à moi si ce n’est par lui. C’est la vérité. Et si tu te le rappelles, je te l’ai montré en te faisant voir la voie. Il a dit qu’il était la voie, et c’est la vérité ; je t’ai fait voir cette voie sous la forme d’un pont. Il a dit qu’il est la vérité, et cela est, car il est uni à moi qui suis la vérité. Celui qui le suit marche par la vérité et la vie ; et celui qui suit cette vérité reçoit la vie de la grâce et ne peut mourir de faim, car la vérité devient sa nourriture.

5.-Il ne peut tomber dans les ténèbres, parce qu’il est la lumière sans aucune erreur. La vérité confond et détruit le mensonge du démon, par qui Eve fut trompée. C’est ce mensonge qui a rompu la voie du ciel, et la vérité l’a réparée et consolidée avec son précieux sang. Ceux qui suivent cette voie sont les fils de la vérité, parce qu’ils suivent la Vérité, et ils passent par la porte de la vérité, et se trouvent unis en moi par mon Fils, qui est la porte, la voie, l’éternelle vérité, la paix infinie.

6.- Celui qui ne suit pas cette voie passe sous le pont, par la route du fleuve, qui n’est pas garnie de pierres et qui est tout inondée ; et parce que l’eau n’a aucune consistance, personne ne peut y marcher sans périr. Cette eau dangereuse est le monde, avec ses plaisirs et ses honneurs.

7.- L’âme n’y place pas ses affections sur la pierre solide, (43) car elle aime d’un amour déréglé les créatures ; elle les aime et les possède hors de moi. Ces choses créées ressemblent à des eaux courantes, l’homme est entraîné comme elles ; il croit que ce sont les choses qu’il aime qui passent, et c’est lui qui va sans cesse vers la mort. Il voudrait se retenir et fixer sa vie dans les choses qu’il aime, mais tout lui échappe par la mort ou par ma providence.

8.- Ceux qui suivent la voie du mensonge sont les fils du démon, qui est, le père du mensonge ; et parce qu’ils passent par la porte du mensonge, ils tombent dans la damnation éternelle. Mais je t’ai montré la vérité et je t’ai montré le mensonge ; ma voie est la vérité, la voie du démon est le mensonge.
 
 

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XXVIII.- Du bonheur de l’âme qui passe sur le pont.
 
 
 
 

1.- Ce sont les deux voies ; dans l’une et dans l’autre on marche péniblement. Regarde combien l’homme est ignorant et aveugle : il veut passer- par le fleuve, et il a une autre route où tout ce qui est amer devient doux, et tout ce qui est pesant devient léger. Au milieu des ténèbres du corps on y trouve la lumière, et ceux qui meurent y acquièrent la vie immortelle, car ils goûtent par l’amour et la lumière de la foi l’éternelle vérité, qui a promis le repos à ceux qui se fatiguent pour moi.

2.- Je suis fidèle, reconnaissant et juste ; je donne à chacun selon ses mérites ; tout bien est récompensé, et tout mal est puni. Le bonheur que possède celui qui suit la voie véritable, la langue ne pourra jamais le raconter, l’oreille l’entendre, et l’oeil le contempler, car celui-là possède et goûte déjà le bien qui est préparé pour la vie du ciel.

3.- Qu’il est insensé celui qui méprise un si grand bien et préfère avoir, dés cette vie, un avant-goût de l’enfer, puisqu’il passe par le chemin du monde, où il ne trouve que des fatigues sans repos et sans jouissance, car ses péchés le privent de moi, qui suis le bien éternel et suprême.

4.- Tu as donc bien raison de gémir, et je veux que toi et mes autres serviteurs, vous pleuriez amèrement l’offense qui m’est faite, et que vous ayez compassion de ces pauvres aveugles qui perdent leurs âmes. Tu as vu et entendu comment (44) est fait ce pont, car je t’ai expliqué que mon Fils unique était le moyen qui unit la grandeur de Dieu à la bassesse de l’homme.
 
 

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XXIX.- Ce pont s’est élevé jusqu’au ciel le jour de l’Ascension, sans quitter cependant la terre.
 
 
 
 

1.- Lorsque mon Fils retourna vers moi, quarante jours après sa résurrection, le pont s’éleva de la terre, c’est-à-dire de la société des hommes. Il monta jusqu’au ciel par la vertu de ma nature divine et se fixa à ma droite, ainsi que l’ange le dit aux disciples le jour de l’Ascension, lorsqu’ils étaient comme morts, parce que leurs coeurs avaient quitté la terre pour le ciel avec la sagesse de mon Fils. Il ne faut pas vous arrêter davantage, leur dit-il, parce que le Seigneur Jésus est monté au ciel, où il est assis à la droite du Père.

2.- Lorsqu’il fut monté vers moi, avec son corps qui ne se sépara jamais de la divinité, j’envoyai aux hommes le grand maître, le Saint-Esprit, qui vint avec ma puissance, avec la sagesse du Fils, et avec sa clémence ; car il est une même chose avec moi le Père et avec mon Fils ; il complète la voie de la doctrine que ma vérité avait laissée dans le monde. Mon Fils n’était pas visible, mais sa doctrine y restait avec les vertus, qui sont les pierres vives fondées sur la doctrine pour former la voie de ce pont doux et glorieux. Il avait travaillé le premier, et ses oeuvres avaient tracé la voie ; car il vous a donné sa doctrine plutôt par ses exemples que par ses paroles ; il agit avant de parler.

3.- La clémence du Saint-Esprit confirma cette doctrine en donnant aux disciples la force de confesser la vérité et d’enseigner la voie véritable, c’est-à-dire la doctrine de Jésus crucifié. Il convainquit par leur moyen le monde d’injustices et de faux jugements. Je t’expliquerai bientôt quels sont ces injustices et ces faux jugements.

4.- Je t’ai dit tout ceci afin qu’aucune erreur ne puisse obscurcir l’esprit, et qu’on ne dise pas : Le corps de Jésus-Christ est bien un pont par l’union de la nature divine avec la nature humaine, c’est la vérité ; mais ce pont s’est séparé de nous en montant au ciel. Il était vraiment le chemin, du salut, et il nous enseignait la vérité par ses paroles et ses (45) exemples ; maintenant, que nous est-il resté? Où trouver la voie? Je te le dirai pour ceux qui sont tombés dans cet aveuglement. La doctrine de mon Fils a été confirmée par les apôtres, prouvée par le sang des martyrs, illuminée par les docteurs, reconnue par les confesseurs, écrite par les évangélistes ; et tous ces témoins en ont confessé la vérité dans le corps mystique de la sainte Eglise.

5.- Ils sont comme le flambeau placé sur le chandelier, pour montrer la voie de la vérité qui conduit à la vie dans une parfaite lumière. Non seulement ils l’ont enseignée, mais ils l’ont montrée en eux-mêmes, Chacun est assez éclairé pour connaître la vérité, s’il le veut, et s’il n’étouffe pas la lumière de sa raison par l’amour déréglé de soi-même. Oui, la doctrine de mon Fils, qui est la vérité, est restée dans le monde, comme une barque pour, sauver l’âme des tempêtes de la mer et la conduire au port du salut.

6.- Ainsi j’ai fait d’abord de mon Fils un pont pour le salut du monde, lorsqu’il conversait parmi les hommes ; et lorsque le pont s’est élevé de la terre, il y est cependant resté, car c’est la voie de la doctrine inséparablement unie à ma puissance, à la sagesse du Fils et à la clémence du Saint-Esprit. La puissance donne la vertu de force à celui qui suit la voie ; la sagesse donne la lumière pour connaître la vérité l’Esprit Saint donne l’amour qui chasse l’amour-propre sensuel de l’âme, et n’y laisse que l’amour de la vertu.

7.- Ainsi de toute manière, par lui-même ou par sa doctrine, mon Fils est la voie, la vérité, la vie, le pont qui vous conduit jusqu’au ciel. C’est ce qu’il voulait dire par ces paroles : « Je suis sorti du Père, et je suis venu d’ans le monde, et maintenant je quitte le monde, et je retourne vers le Père » (S. Jean, XVI, 28), et je viendrai vers vous ; c’est-à-dire, mon Père m’a envoyé vers vous ; et je me suis fait votre pont pour que vous passiez le fleuve, et que vous puissiez arriver à la vie. Et il ajoute : « Je reviendrai vers vous, je ne vous laisserai pas orphelins ; mais je vous enverrai le Consolateur » (S. Jean, XIV, 18) ; c’est-à-dire, je retourne vers mon Père, et je reviendrai quand le Saint-Esprit, qui est appelé le Consolateur, viendra plus clairement vous montrer que je suis la voie de la vérité, et vous confirmer la doctrine que je vous ai donnée.

8.- II dit qu’il reviendra, et il revient ; car le Saint-Esprit (46) ne vient pas seul, mais il vient avec la puissance du Père, avec la sagesse du Fils, et avec la clémence du Saint-Esprit. Tu vois donc qu’il revient, non pas visiblement, mais par sa vertu. Il fortifie la route de la doctrine, et cette route ne peut être détruite ou fermée à celui qui veut la suivre, parce qu’elle est sûre et solide, et qu’elle vient de moi, qui suis immuable. Vous devez donc suivre cette route avec courage et sans hésitation, puisque vous êtes éclairés par la lumière de la foi, dont vous a revêtus le saint baptême.

9.- Ainsi je t’ai clairement montré que le pont et la doctrine sont une même chose ; et j’ai fait connaître aux ignorants Celui qui a ouvert cette voie de vérité et ceux qui l’enseignent. J’ai dit que c’étaient les apôtres, les évangélistes, les martyrs, les confesseurs, les saints docteurs, placés comme des lampes dans l’Église. Je t’ai expliqué comment mon Fils, en venant à moi, est retourné à vous, non pas visiblement, mais virtuellement, lorsque le Saint-Esprit descendit sur les disciples. Il ne retournera visiblement qu’au dernier jour du jugement, lorsqu’il viendra avec ma majesté et ma puissance pour juger le monde, lorsqu’il glorifiera les bons et récompensera les fatigues de leur âme et de leur corps, tandis qu’il punira d’une peine éternelle ceux qui auront commis le mal pendant leur vie.

10.- Maintenant je veux remplir ma promesse et te montrer ceux qui marchent imparfaitement, ceux qui marchent parfaitement et ceux qui avancent avec une plus grande perfection ; comment ils marchent, et comment les méchants se noient dans le fleuve et tombent par leur faute dans les supplices et les tourments.

11.- Je vous conjure, mes fils bien-aimés, de passer sur le pont et non pas dessous, car ce n’est pas la voie de la vérité, mais celle du mensonge, que suivent les pécheurs dont je te parlerai ; c’est pour les pécheurs que je vous conjure de m’adresser des prières, c’est pour eux que je réclame vos larmes et vos sueurs, afin qu’ils reçoivent de moi miséricorde. (47)
 
 

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XXX.- L’âme, pleine d’admiration pour la miséricorde de Dieu, célèbre les dons et les grâces qu’en a reçu le genre humain.
 
 
 
 

1.- Alors cette âme, ivre d’amour, ne pouvait plus se contenir, et elle disait en présence de Dieu : O éternelle Miséricorde, qui couvrez toutes les fautes de vos créatures, je ne m’étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du péché mortel et qui retournent à vous : Je ne me rappellerai pas vos offenses. O Miséricorde ineffable, je ne m’étonne plus si vous dites à ceux qui sortent du péché, puisque vous dites de ceux qui vous persécutent : Je veux que vous me priiez pour eux afin de pouvoir leur faire miséricorde.

2.- O Miséricorde, qui venez du Père, et qui gouvernez par votre puissance l’univers tout entier! O Dieu, c’est votre miséricorde qui nous a créés, qui nous a régénérés dans le sang de votre Fils ; c’est votre miséricorde qui nous conserve ; votre miséricorde a fait lutter votre Fils sur le bois de la croix. Oui, la mort a lutté contre la vie, la vie contre la mort. La vie a vaincu la mort du péché, et la mort du péché a ravi la vie corporelle de l’innocent Agneau. Qui est resté vaincu? la mort. Et quelle en fut la cause? votre miséricorde.

3.- Votre miséricorde donne la vie ; elle donne la lumière qui fait connaître votre clémence en toute créature, dans les justes et dans les pécheurs. Votre miséricorde brille au plus haut des cieux, dans vos saints ; et si je regarde sur la terre, votre miséricorde y abonde. Votre miséricorde luit même dans les ténèbres de l’enfer, car vous ne donnez pas aux damnés tous les tourments qu’ils méritent.

4.- Votre miséricorde adoucit votre justice ; par miséricorde, vous nous avez purifiés dans le sang de votre Fils ; par miséricorde, vous avez voulu habiter avec vos créatures à force d’amour. Ce n’était pas assez de vous incarner, vous avez voulu mourir ; ce n’était pas assez de mourir, vous avez voulu descendre aux enfers et délivrer les saints, pour accomplir en eux votre vérité et votre miséricorde. Votre bonté a promis de récompenser ceux qui vous servaient fidèlement, et vous êtes descendu aux limbes pour tirer de peine (48) ceux qui vous avaient servi, et leur rendre le fruit de leurs travaux.

5.- Votre miséricorde vous a forcé à faire encore davantage pour l’homme : vous vous êtes donné en nourriture, afin que nous ayons un secours dans notre faiblesse, et que, malgré notre oublieuse ignorance, nous ne perdions pas le souvenir de vos bienfaits ; tous les jours vous vous offrez à l’homme dans le Sacrement de l’autel, dans le corps mystique de la sainte Église. Et qui a fait cela? votre miséricorde. O Miséricorde, le coeur s’enflamme en pensant à vous ; de quelque côté que je me tourne, je ne trouve que miséricorde, O Père éternel, pardonnez à mon ignorance qui ose parler devant vous ; mais l’amour de votre miséricorde me servira d’excuse auprès de votre bonté.
 
 

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XXXI.- De l’indignité de ceux qui passent par le fleuve. - L’âme qui suit cette route est un arbre de mort, dont les racines tiennent à quatre vices principaux.
 
 

1.- Lorsque cette âme eut un peu, par ces paroles, dilaté son coeur dans la miséricorde divine, elle attendit humblement l’accomplissement de la promesse qui lui avait été faite, et Dieu continua de la sorte : Ma fille bien-aimée, tu as parlé devant moi de ma miséricorde, parce que je te l’ai fait goûter et voir en te disant : « C’est pour ceux qui m’offensent que je vous demande de m’adresser vos prières ». Mais sois persuadée que, sans aucune comparaison, ma miséricorde est beaucoup plus grande envers vous que tu ne peux le voir ; car ta vue est imparfaite et finie, tandis que ma miséricorde est infinie et parfaite. Il y a donc entre ton appréciation et la réalité toute la distance du fini à l’infini.

2.- J’ai voulu te faire connaître cette miséricorde et aussi la dignité de l’homme, que je t’ai déjà expliquée, afin de te faire mieux comprendre la méchanceté et l’indignité des pécheurs qui passent par la route inférieure. Ouvre donc l’oeil de ton intelligence, et regarde ceux qui se noient volontairement dans le fleuve du monde ; vois l’abîme où ils tombent par leur faute.

3.- Ils sont devenus d’abord infirmes et malades, parce que, dès qu’ils conçoivent le péché mortel dans leur âme et (49) qu’ils l’enfantent par leurs oeuvres, ils perdent la vie de la grâce : et comme les morts sont insensibles et n’ont d’autre mouvement que ceux qui leur viennent de l’extérieur, ceux qui sont noyés dans le fleuve de l’amour déréglé du monde sont morts à la grâce ; et parce qu’ils sont morts, leur mémoire perd le souvenir de ma miséricorde ; l’oeil de leur intelligence ne voit plus, ne reconnaît plus ma vérité ; car la sensibilité est détruite, et l’intelligence est livrée à la mort de l’amour des sens. Leur volonté aussi est morte à ma volonté, parce qu’elle n’aime que des choses mortes, Les trois puissances de l’âme étant mortes, toutes leurs opérations actuelles et mentales sont mortes, quant à la grâce ; l’âme ne peut se défendre de ses ennemis et n’échappe qu’autant que je la secoure moi-même.

4.- Toutes les fois, il est vrai, que ce mort, en qui reste encore le libre arbitre, demandera mon secours pendant sa vie mortelle, il pourra l’obtenir, mais il ne pourra rien par lui-même. Il est cause de son impuissance ; il a voulu asservir le monde, et il a été asservi, par une chose qui n’est pas, c’est-à-dire par le péché ; car le péché n’est rien que la privation de la grâce, comme l’aveuglement est la privation de la lumière. Ceux qui le commettent sont esclaves du péché. Je les avais faits des arbres d’amour par la vie de la grâce, et ils se sont faits des arbres de mort ; car ils sont morts, comme je te l’ai dit.

5.- Sais-tu où est la racine de cet arbre? Dans l’élévation de l’orgueil, qu’entretient l’amour-propre. La moelle est l’impatience, dont le fils est l’aveuglement. Ce sont ces quatre vices qui tuent l’âme de celui qui est devenu un arbre de mort, parce qu’il n’a pas puisé la vie dans la grâce ; à l’intérieur de l’arbre se nourrit le ver de la conscience, que l’homme vivant dans le péché sent bien peu, parce qu’il est aveuglé par l’amour-propre. Les fruits de cet arbre sont mortels, car ils ont tiré la sève de la racine empoisonnée de l’orgueil.

6.- La pauvre âme est pleine d’ingratitude, et de là vient tout le mal. Si elle était reconnaissante des bienfaits reçus, elle me connaîtrait ; si elle me connaissait, elle se connaîtrait elle-même et resterait dans mon amour ; mais elle est si aveugle, qu’elle veut se fixer sur ce fleuve, sans s’apercevoir que cette eau qui passe ne peut la soutenir. (50)
 
 

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XXXII.- Les fruits de cet arbre sont aussi variés que les péchés ; et d’abord du péché de la chair.
 
 

1.- Cet arbre donne autant de fruits empoisonnés qu’il y a de sortes de péchés. Il y en a qui servent de pâture aux animaux immondes : ce sont ceux que commettent ces hommes qui abusent de leur esprit et de leur corps ; ils se vautrent dans la boue de la chair, comme les pourceaux dans la fange. O âme abrutie, qu’as-tu fait de ta dignité? tu as été faite la soeur des anges, et tu es devenue une brute grossière! Ces pécheurs sont tombés si bas, que non seulement moi, qui suis la pureté suprême, je ne puis les souffrir, mais que les démons, dont ils se sont faits les amis et les serviteurs, ne peuvent les regarder commettre leur impureté.

2.- Aucun péché n’est plus abominable et ne détruit plus la lumière de l’intelligence. Les philosophes eux-mêmes le savaient, non par la lumière de la grâce qu’ils n’avaient pas, mais par celle que la nature leur donnait ; et comme ils comprenaient que ce péché obscurcissait l’intelligence, ils gardaient la continence afin de pouvoir mieux étudier. Ils jetaient aussi les richesses loin d’eux, pour que le souci des richesses ne troublât pas leur coeur. Ce n’est pas ce que fait l’aveugle et faux chrétien, qui a perdu la grâce par sa faute.
 
 

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XXXIII.- De l’avarice et des maux qui en procèdent.
 
 
 
 

1.- Le fruit de quelques autres pécheurs est de terre : c’est celui des avides et des avares, qui, comme la taupe, vivent dans la terre jusqu’à la mort, et n’ont aucun secours quand ils sont arrivés à leur dernier instant ; leur avarice insulte ma richesse en vendant au prochain le temps qui ne leur appartient pas. Ces usuriers tourmentent et volent leur prochain, parce que leur mémoire ne garde pas le souvenir de ma miséricorde : ils ne seraient pas sans cela si cruels envers eux et envers les autres ; ils auraient de la compassion et de la miséricorde pour eux-mêmes en pratiquant la vertu, et pour le prochain en le secourant par l’aumône. Oh! combien de maux viennent de ce péché maudit ! combien (51) d’homicides, de vols, de fourberies, de gains illicites, de coups mortels et d’injustices! Ce péché tue l’âme, et la rend tellement esclave des richesses, qu’elle ne songe plus à observer mes commandements ; l’avare n’aime personne, si ce n’est par intérêt.

2.- Ce vice procède de l’orgueil et nourrit l’orgueil ; l’un vient de l’autre, parce que l’avarice entraîne toujours le désir de paraître, qui s’unit sur-le-champ à l’orgueil ; et le mal augmente, parce que l’orgueil est plein d’estime de lui-même. Alors s’allume un feu qui donne la fumée de la vaine gloire et la vanité du cœur qui se glorifie de ce qui ne lui appartient pas. C’est une racine qui a plusieurs rameaux : le principal est l’estime de soi, d’où sort l’ambition d’être plus grand que les autres ; et alors le coeur, au lieu d’être sincère et généreux, devient hypocrite et menteur. La langue dit autre chose que ce qu’il renferme ; elle cache la vérité et invente le mensonge quand son intérêt le demande. Ce vice produit aussi l’envie, ce ver qui ronge toujours et que ne peuvent rassasier les biens de l’avare et les biens des autres.

3.- Comment ces méchants tombés si bas donneraient-ils leurs richesses aux pauvres, puisqu’ils volent leur prochain? Comment sauveraient-ils leur âme souillée, puisqu’ils la traînent dans la fange? Quelquefois ils s’abrutissent tellement, qu’ils ne regardent plus leurs enfants et leurs familles qu’ils laissent dans la misère. Cependant ma miséricorde les supporte et ne commande pas à la terre de les engloutir, pour qu’ils puissent reconnaître leurs fautes. Comment donneraient-ils leur vie pour le salut des âmes, puisqu’ils ne donnent pas même leur argent? Comment aimeraient-ils leurs frères,    puisqu’ils sont rongés d’envie?

4.- O vice misérable qui abaisse et détruit le ciel de l’âme! oui, je dis le ciel, car j’ai fait de l’âme un ciel où j’habite par ma grâce, où je me cache, où je me plais à résider par l’amour ; et l’âme se sépare de moi comme une adultère ; elle s’aime, elle aime les créatures et les choses créées plus que moi ; elle fait d’elle un dieu et me poursuit de ses nombreux péchés, et tout cela parce qu’elle oublie le bienfait de ce sang de mon Fils répandu avec tant d’amour. (52)
 
 

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XXXIV. - De ceux qui ont la puissance, et des injustices qu’ils commettent.
 
 

1.- Il y en a qui sont fiers de leur puissance et qui affichent l’injustice. Ils sont injustes envers moi, envers le prochain, envers eux-mêmes : injustes envers eux, car ils n’acquièrent pas la vertu qu’ils devraient avoir ; injustes envers moi, car ils ne me rendent pas l’honneur qui m’est dû en ne louant pas, ne glorifiant pas mon nom comme ils devraient le faire. Ils prennent comme des voleurs ce qui m’appartient pour le donner aux sens, qui sont faits pour les servir. Ils commettent l’injustice envers moi et envers eux-mêmes, parce qu’ils ne me connaissent pas en eux, tant ils sont aveuglés par leur ignorance et leur amour-propre.

2.- Ainsi firent les Juifs et les Pharisiens, qu’aveuglèrent tellement l’amour-propre et l’envie, qu’ils méconnurent mon Fils unique, et qu’ils ne rendirent pas hommage à l’éternelle Vérité descendue parmi eux, comme elle disait elle-même : Le royaume de Dieu est au milieu de vous (S. Luc, XVII, 21). Ils ne le reconnaissent pas parce qu’ils avaient perdu la lumière de la raison ; et alors ils ne rendaient pas l’honneur et la gloire qui sont dus à moi et à mon Fils qui est avec moi une même chose. Dans leur aveuglement ils furent injustes, en poursuivant d’opprobres mon Fils jusqu’à la mort ignominieuse de la croix. De même ces hommes sont injustes envers eux, envers moi, et aussi envers le prochain, en vendant le sang de ceux qui sont soumis à leur puissance.
 
 

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XXXV.- Les vices conduisent aux faux jugements.
 
 
 
 

1.- Leur égarement les fait tomber dans, de faux jugem,ents, comme je te l’expliquerai bientôt. Ils se scandalisent de mes oeuvres, qui toutes sont justes et véritablement inspirées par l’amour et la miséricorde. Ce sont ces faux jugements et le venin de l’orgueil et de l’envie, qui firent calomnier et juger injustement les oeuvres de mon Fils bien-aimé. Ces Juifs menteurs disaient : « Celui-ci agit par la puissance de Béelzébub » (S. Matth., XII, 24) ; de même les méchants égarés dans l’amour-propre, l’impureté, l’orgueil, l’avarice (53) et l’envie, perdus par l’ignorance, par l’impatience et par tous les péchés qu’ils commettent, se scandalisent de moi et de mes serviteurs. Ils jugent la vertu une hypocrisie, parce que leur coeur est corrompu et leur goût vicié. Ils trouvent mauvaises les choses bonnes, et bonnes les choses mauvaises, c’est-à-dire, les dérèglements de la vie.

2.- O aveuglement de l’homme, qui ne voit pas sa dignité! De grand tu te fais petit ; de maître, tu deviens esclave de la plus vile puissance qu’on puisse trouver, puisque tu te fais serviteur et esclave du péché, et que tu deviens semblable à ce que tu sers. Le pêché est un néant ; tu retournes au néant, tu quittes la vie, tu te donnes la mort.

3.- La vie et la puissance vous ont été données par le Verbe, mon Fils unique : vous étiez les esclaves du démon, et il vous a délivrés de sa servitude. Il s’est fait esclave pour vous affranchir ; il a embrassé l’obéissance d’Adam, et il s’est humilié jusqu’à l’opprobre de la croix pour confondre l’orgueil ; il a vaincu tous les vices par sa mort, et personne ne peut dire : Ce vice est resté impuni ; car tout vice a été frappé sur son corps, qui a servi d’enclume à ma justice.

4.- Tous les remèdes sont donnés à ces hommes pour éviter la mort éternelle, et ils méprisent ce sang précieux ; ils le foulent aux pieds de leur amour déréglé. C’est là l’injustice et le faux jugement dont le monde sera convaincu au dernier jour du jugement. C’est ce que signifiait cette parole de ma Vérité : « J’enverrai le Consolateur, qui convaincra le monde d’injustice et de faux jugement » ; et il en fut en effet convaincu, lorsque j’envoyai le Saint-Esprit sur les Apôtres.
 
 

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XXXVI.-Explication de cette parole de Jésus-Christ : « J’enverrai le Consolateur, qui convaincra le monde d’injustice et de faux jugements » (S. Jean, VI, 8).
 
 

1.- Il y a trois condamnations qui confondent le monde. La première fut portée quand le Saint-Esprit descendit sur les Apôtres, et qu’ils le reçurent dans sa plénitude, fortifiés par ma puissance et illuminés par la sagesse de mon Fils bien-aimé. Alors le Saint-Esprit, qui est une même chose avec moi et avec mon Fils, (54) accusa le monde par la bouche des disciples avec la doctrine de ma Vérité. Les disciples et ceux qui leur ont succédé, en suivant la vérité qu’ils en avaient reçue, accusèrent aussi le monde ; et cette accusation est permanente. J’accuse le monde par le moyen de la sainte Ecriture et de mes serviteurs, sur la langue desquels je mets l’Esprit Saint lorsqu’ils annoncent ma vérité, comme le démon se met sur la langue de ses serviteurs qui suivent les flots du monde. Mais cette accusation n’est qu’un doux reproche, inspiré par l’ardent amour que j’ai pour le salut des âmes.

2.- Personne ne peut dire : Je n’ai pas été enseigné et repris, car la vérité a fait discerner le vice et la vertu. J’ai révélé la récompense de la vertu et le châtiment du vice, pour inspirer de bons désirs et une crainte salutaire, pour faire aimer la vertu et détester le vice. La vérité n’a pas été enseignée par un ange, pour qu’on ne dise pas : Un ange est un esprit bienheureux qui ne peut pécher, et qui ne sent pas comme nous les attaques de la chair, et le fardeau du corps.

3.- Cette excuse n’est pas possible, car ma Vérité s’est revêtue d’une chair comme la vôtre. Et voyez ceux qui ont suivi mon Verbe, n’étaient-ils pas des hommes mortels et passibles comme vous? n’éprouvaient-ils pas des révoltes de la chair contre l’esprit? Mon héraut, le glorieux saint Paul, et tant d’autres saints, n’ont-ils pas eu à combattre ainsi d’une manière ou d’une autre?

4.- J’ai permis, et je permets ces passions, pour accroître la grâce et augmenter la vertu dans les âmes. Les saints sont nés sous la loi du péché comme vous ; ils se sont nourris de la même nourriture, et je suis le même Dieu que j’étais alors. Ma puissance n’a pas faibli et ne peut faiblir ; je puis et je veux assister ceux qui réclament mon assistance. L’homme veut que je l’assiste, quand il quitte le fleuve du monde et va sur le pont de ma Vérité en suivant ma doctrine.

5.- Il n’y a donc pas d’excuse, puisque l’homme est prévenu et que la vérité lui est continuellement montrée. S’il ne se corrige pas quand il est temps encore, il sera condamné au second jugement. Au moment de la mort, lorsque ma justice criera : «  Levez-vous, morts ; (55) venez au jugement. Surgite, mortui, venite ad judicium », c’est-à-dire : Vous qui êtes morts à la grâce et qui allez mourir à la vie, levez-vous, et venez devant le Juge suprême avec vos injustices et vos faux jugements, avec cette lumière éteinte de la foi, qu’avait allumée .en vous le baptême, et qu’ont étouffée l’orgueil et les vanités, du coeur. Vous avez tendu votre voile à tous les vents contraires à votre salut ; le souffle de la flatterie a enflé le voile de l’amour-propre et vous avez descendu le fleuve des délices et des honneurs du monde, en suivant volontairement les faiblesses de la chair et les tentations du démon. Le démon, aidé par votre volonté, vous a menés par sa route d’en bas dans les eaux courantes, qui vous ont entraînés avec lui dans la damnation éternelle.
 
 

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XXXVII.- De la seconde condamnation, où l’homme est convaincu d’injustice et de faux jugements.
 
 
 
 

1.- Cette seconde condamnation a lieu, ma très chère fille, dans le moment suprême, où il n’y a plus de ressource. Quand paraît la mort, et que l’homme voit qu’il ne peut m’échapper, le ver de la conscience, engourdi par l’amour-propre, commence à se réveiller et à ronger l’âme, en la jugeant et en lui montrant l’abîme où elle va tomber par sa faute. Si l’âme alors avait assez de lumières pour connaître et pleurer sa faute, non pas à cause de la peine de l’enfer qui la menace, mais à cause de moi qu’elle a offensé, moi qui suis l’éternelle et souveraine bonté, l’âme trouverait encore miséricorde. Mais si elle passe cette limite de la mort sans ouvrir les yeux, sans espérer dans le sang de mon Fils, avec le seul remords de la conscience et le regret de son malheur, et non pas celui de mon offense, elle tombe dans la damnation éternelle.

2.- Alors elle est jugée rigoureusement par ma justice, et convaincue d’injustice et d’erreur : non seulement d’injustice et d’erreur générales parce qu’elle a suivi les-sentiers coupables du monde, mais d’injustice et d’erreur particulières, parce qu’à son dernier moment, elle aura jugé sa misère plus grande que ma miséricorde. C’est (56) là le péché qui ne se pardonne ni en ce monde ni en l’autre. Elle a repoussé, méprisé ma miséricorde ; et ce péché est plus grand que tous ceux qu’elle a commis. Le désespoir de Judas m’a plus offensé et a été plus pénible à mon Fils que sa trahison même. L’homme est surtout condamné pour avoir faussement jugé son péché plus grand que ma miséricorde ; c’est pour cela qu’il est puni et torturé avec les démons éternellement.

3.- L’homme est convaincu d’injustice parce qu’il regrette plus son malheur que mon offense, car il est injuste en ne faisant pas ce qu’il me doit et ce qu’il se doit à lui-même. Il me doit l’amour et les larmes amères de son coeur pour l’injure qu’il m’a faite, et loin de me les offrir, il pleure, seulement par amour pour lui-même, la peine qu’il a méritée. Tu vois donc qu’il est coupable d’injustice et d’erreur, et qu’il est puni de l’une et de l’autre. Il a méprisé ma miséricorde, et ma justice le livre aux supplices avec ses sens et avec le démon, le cruel tyran dont il s’est rendu l’esclave par ces sens, qui devaient le servir, Ils seront tourmentés ensemble comme ils ont péché ensemble l’homme sera tourmenté par mes ministres, les démons, que ma justice a chargés de torturer ceux qui font le mal.
 
 

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XXXVIII.- Des quatre principaux supplices des damnés, auxquels se rapportent tous les autres.
 
 
 
 

1.- Ma fille, ma langue ne pourra jamais dire ce que souffrent ces pauvres âmes. Il y a trois vices principaux l’amour-propre, l’estime de soi-même et l’orgueil, qui en découle, avec toutes ses injustices, ses cruautés, ses débauches et ses excès ; il y a aussi dans l’enfer quatre supplices qui surpassent tous les autres : le damné est d’abord privé de ma vision, et cette peine est si grande, que, s’il était possible, il aimerait mieux souffrir le feu et les autres tourments, et me voir, qu’être exempt de toute souffrance et ne pas me voir.

2.- Cette peine en produit une seconde, qui est le ver de la conscience qui la ronge sans cesse. Le damné voit que, par sa faute, il s’est privé de ma vue et de (57) la société des anges, et qu’il s’est rendu digne de la société et de la vue du démon.

3.- Cette vue du démon est la troisième peine, et cette peine double son malheur. Les saints trouvent leur bonheur éternel dans ma vision ; ils y goûtent dans la joie la récompense des épreuves qu’ils ont supportées avec tant d’amour pour moi et tant de mépris pour eux-mêmes. Ces infortunés, au contraire, trouvent sans cesse leur supplice dans la vision du démon, parce qu’en le voyant ils se connaissent et comprennent ce qu’ils ont mérité par leurs fautes. Alors le ver de la conscience les ronge plus cruellement et les dévore comme un feu insatiable. Ce qui rend cette peine terrible, c’est qu’ils voient le démon dans sa réalité ; et sa figure est si affreuse, que l’imagination de l’homme ne pourrait jamais le concevoir.

4.- Tu dois te rappeler que je te le montrai un seul instant au milieu des flammes, et que cet instant fut si pénible, que tu aurais préféré, en revenant à toi, marcher dans le feu jusqu’au jugement dernier plutôt que de le revoir ; et cependant ce que tu en as vu ne peut te faire comprendre combien il est horrible, car la justice divine le montre bien plus horrible encore à l’âme qui est séparée de moi, et cette peine est proportionnée à la grandeur de sa faute.

5.- Le quatrième supplice de l’enfer est le feu. Ce feu brûle et ne consume pas, parce que l’âme, qui est incorporelle, ne peut être consumée par le feu comme la matière ; ma justice veut que ce feu la brûle et la torture sans la détruire, et ce supplice est en rapport avec la diversité et la gravité de ses fautes.

6.- Ces quatre principaux tourments sont accompagnés de beaucoup d’autres, tels que le froid, le chaud et les grincements de dents. Voilà comment seront punis ceux qui, après avoir été convaincus d’injustice et d’erreur pendant, leur vie, ne se seront pas convertis et n’auront pas voulu, à l’heure de leur mort, espérer en moi et pleurer l’offense qu’ils m’avaient faite plus que la peine qu’ils avaient méritée. (59)
 
 

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XXXIX. - De la troisième condamnation, qui aura lieu au jour du jugement.
 
 
 
 

1.- Il me reste à te parler de la troisième condamnation, qui aura lieu au dernier jour du jugement. Je t’ai parlé des deux autres, mais tu verras mieux, en connaissant la troisième, à quel point l’homme se trompe. Le jugement général renouvellera et augmentera le supplice de cette pauvre âme par la réunion de son corps, qui lui causera une confusion, une honte insupportable. Lorsqu’au dernier jour, le Verbe, mon Fils, viendra dans ma majesté juger le monde avec sa justice divine, il n’apparaîtra pas dans sa faiblesse, comme quand il naquit dans le sein d’une vierge, dans une étable, parmi des animaux, et mourut entre deux voleurs.

2.- Alors je cachais ma puissance en lui ; je le laissai souffrir et mourir comme homme, sans que la nature divine fût séparée de la nature humaine, afin qu’il pût satisfaire pour vous. Il ne viendra pas ainsi au dernier jour ; il viendra juger dans toute sa puissance et sa personnalité ; toute créature sera dans l’épouvante, et il rendra à chacun ce qui lui est dû.

3.- Les malheureux damnés éprouveront à son aspect un tel supplice, une si grande terreur, que des paroles ne pourraient jamais l’exprimer ; les justes éprouveront une crainte respectueuse mêlée d’une grande joie, Le visage du juge ne changera pas, parce qu’il est immuable ; selon la nature divine, il est une même chose avec moi ; et selon la nature humaine, il est immuable encore, car il a revêtu la gloire de la résurrection. Mais le réprouvé ne le verra que d’un œil ténébreux et vicié. L’oeil malade qui regarde la lumière du soleil n’y voit que ténèbres, tandis que l’oeil sain en admire la splendeur. Ce n’est pas la faute du soleil, qui ne change pas plus pour l’aveugle que pour celui qui voit, mais c’est la faute de l’oeil qui est malade. De même les damnés verront mon Fils dans les ténèbres, la confusion et la haine. Ce sera leur faute et non celle de la majesté divine avec laquelle il viendra juger le monde. (59)
 
 

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XL. - Les damnés ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien.
 
 
 
 

1.- La haine des damnés est telle, qu’ils ne peuvent vouloir ni désirer aucun bien, mais ils blasphèment sans cesse contre moi. Pourquoi ne peuvent-ils désirer aucun bien? parce qu’avec la vie de l’homme finit l’usage de son libre arbitre ; il a perdu le temps qu’il avait pour pouvoir mériter. Quand, par le péché mortel, on meurt dans la haine, la justice divine enchaîne pour toujours à la haine l’âme, qui reste éternellement obstinée dans le mal qu’elle a commis, se dévorant elle-même et augmentant sa peine des peines de ceux dont elle a causé la damnation.

2.- Le mauvais riche demandait en grâce que Lazare allât trouver ses frères qui étaient restés dans Je monde pour leur annoncer son supplice (S Luc, XVI, 27-28). Ce n’était pas par charité qu’il le faisait, ni par compassion pour ses frères, puisqu’il était privé de charité et qu’il ne pouvait. désirer rien d’utile à mon honneur et au salut des autres. Je t’ai dit que les damnés ne peuvent vouloir aucun bien à leur prochain, et qu’ils me blasphèment, parce que leur vie a fini dans la haine de Dieu et de la vertu.

3.- Pourquoi la demande du mauvais riche? Il la faisait parce qu’il avait été le plus grand parmi ses frères et qu’il leur avait fait partager les iniquités de sa vie. Il était ainsi cause de leur damnation, et il craignait de voir augmenter sa peine, leurs tourments devant s’ajouter aux siens ; car ceux qui meurent dans la haine se dévorent éternellement entre eux dans la haine.
 
 

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XLI. - De la gloire des Bienheureux.
 
 
 
 

1.- De même l’âme juste qui termine sa vie dans la charité est éternellement liée à l’amour. Elle ne peut plus croître en vertu parce que le temps est passé, mais elle peut toujours aimer avec l’ardeur qu’elle a eue pour venir à moi, et c’est cette ardeur qui est la mesure de sa félicité. Toujours elle me désire, toujours elle aime, et son désir (60) n’est pas trompé : elle a faim et elle est rassasiée, elle est rassasiée et elle a faim, sans jamais éprouver l’ennui de- la satiété ni la peine de la faim.

2.- Les élus de l’amour jouissent de mon éternelle vision ; ils participent au bien que j’ai en moi-même, chacun selon sa mesure, et cette mesure est l’amour qu’ils avaient en venant à moi. Parce qu’ils ont eu ma charité et celle du prochain, et qu’ils sont unis ensemble par une charité générale et particulière qui vient du même principe, ils jouissent et participent par la charité au- bien de chacun, et ce bonheur s’ajoute au bonheur universel qu’ils ont tous ensemble ; ils jouissent avec les anges, parmi lesquels les saints sont placés selon les différentes vertus qu’ils ont eues dans le monde avant d’être liés dans les liens de la charité.

3.- Ils participent surtout d’une manière particulière au bonheur de ceux qu’ils aimaient plus étroitement sur terre. Cet amour était un moyen d’augmenter en eux la vertu ; ils étaient les uns pour les autres des occasions de glorifier mon nom en eux et dans leur prochain, et comme l’amour qui les unissait n’est pas détruit dans le ciel, ils en jouissent avec plus d’abondance, et cet amour augmente leur bonheur.

4.- Ne crois pas que les élus jouissent seuls, de leur bonheur particulier ; il est partagé par tous les heureux habitants du ciel, par les anges et par mes enfants bien-aimés. Dès qu’une âme parvient à la vie éternelle, tous participent au bonheur de cette âme, et cette âme participe au bonheur de tous. La coupe de leur bonheur ne s’agrandit pas et elle n’a pas besoin d’être remplie, car elle est pleine et ne peut

plus dilater ses bords ; mais leur joie, leur félicité, leur ivresse s’augmentent à la vue de cette âme ; ils voient que ma miséricorde l’a sauvée de la terre par la plénitude de la grâce, et ils se réjouissent en moi du bonheur que cette âme a reçu de ma bonté.

5.- Cette âme est heureuse en moi, dans les âmes et dans les esprits bienheureux, parce qu’elle voit et goûte en eux la bonté et la douceur de ma charité. Leurs désirs

s’élèvent toujours vers moi pour le salut du monde ; leur vie a fini dans l’amour du prochain, et cet amour ne les a pas quittés ; ils ont passé avec lui par la porte de mon Fils Bien-aimé, en prenant le moyen dont je te parlerai bientôt (61). Remarque qu’ils conservent et conserveront ce lien de l’amour, que n’a pas brisé la mort.

6.- Ils sont unis à ma volonté, et ils ne peuvent vouloir que ce que je veux, parce que leur libre arbitre est enchaîné par la charité, de sorte que la créature raisonnable qui se sépare du temps et meurt en état de grâce un peut plus pécher. Sa volonté est si unie à la mienne, qu’en voyant un père, une mère, un fils dans l’enfer, - elle ne peut en souffrir : elle est même heureuse de les voir punis, parce que ce sont mes ennemis ; elle ne peut être en désaccord avec moi en la moindre chose, et tous ses désirs sont satisfaits.

7.- Le désir des bienheureux est de me voir honoré en vous, pèlerins voyageurs qui précipitez sans cesse vos pas vers la mort. Le désir de ma gloire leur fait désirer votre salut, qu’ils me demandent toujours pour vous. Je satisfais ce désir, pourvu que dans votre aveuglement vous ne résistiez pas à ma miséricorde. Ils désirent aussi avoir la récompense de leurs corps, et ce désir n’est pas une peine quoiqu’il ne soit pas satisfait sur-le-champ, parce qu’ils jouissent de la certitude qu’il le sera un jour ; et ils ne souffrent pas d’attendre, car rien ne manque à leur félicité.

8.- Ne crois pas que la béatitude du corps, après la résurrection, ajoute à la béatitude de l’âme ; car il s’ensuivrait que tant qu’elle n’aurait pas son corps, l’âme n’aurait qu’une béatitude imparfaite, ce qui ne peut être, parce que rien ne manque à sa perfection. Ce n’est pas le corps qui donne la béatitude à l’âme, mais c’est l’âme qui donne la béatitude au corps ; elle l’enrichira de son abondance, lorsqu’au jour du jugement, elle se revêtira de la chair dont elle s’était séparée ;

9.- L’âme est devenue immortelle et immuable en moi ; le corps, par cette union, deviendra immortel ; il perdra sa pesanteur et sera subtil et léger. Le corps glorifié

passera à travers tous les obstacles et ne craindra ni l’eau ni le feu, non par sa vertu, mais par la vertu de l’âme, qui est ma vertu communiquée par la grâce et par cet amour ineffable avec lequel je l’ai créée à mon image et à ma ressemblance. Non, l’oeil de ton intelligence ne peut voir, l’oreille entendre, la langue raconter et le coeur comprendre la félicité des bienheureux. (62)

10.- Quel bonheur ils ont de me voir, moi qui suis le souverain bien ! Quel bonheur ils auront quand leur corps sera glorifié! Ils n’en jouiront qu’au jugement dernier, mais ils ne souffrent pas d’attendre, parce que rien ne manque à la béatitude dont l’âme déborde et qu’elle épanchera sur son corps.

11.- Que te dire de cette joie ineffable des corps glorifiés dans l’humanité glorifiée de mon Fils unique, qui vous a donné la certitude de votre résurrection! Ils tressailliront dans ses plaies, qui sont restées fraîches et ouvertes sur son corps, afin de crier sans cesse miséricorde pour vous, vers moi le Père éternel et souverain ; et tous seront conformes à lui dans la joie et l’allégresse. Oui, par vos yeux, vos mains, votre corps tout entier, vous serez unis aux yeux, aux mains, au corps de l’aimable Verbe, mon Fils bien-aimé. Etant en moi, vous serez en lui, parce qu’il est une même chose avec moi. L’oeil de votre corps se dilatera dans l’humanité glorifiée du Verbe mon Fils unique : pourquoi ? parce que la vie qui finit dans les liens de ma charité durera éternellement.

12.- Les bienheureux ne peuvent faire aucun bien, mais ils jouissent de celui qu’ils ont fait ; le temps de mériter est passé pour eux, car c’est sur la terre seulement qu’on mérite ou qu’on pèche, selon l’usage que la volonté fait du libre arbitre. Les bienheureux attendent le jugement général, non dans la crainte, mais dans la joie. Le visage de mon Fils ne leur paraîtra pas terrible et plein de haine, parce qu’ils sont morts dans mon- amour et dans l’amour du prochain. Le visage du juge qui viendra dans ma majesté ne changera pas, mais il sera différent pour ceux qui seront jugés : ceux qui seront damnés le verront dans la haine et la justice, ceux qui seront sauvés le contempleront dans l’amour et la miséricorde.
 
 

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XLII. - Le jugement général augmentera la peine des damnés.
 
 
 
 

1.- Je t’ai parlé de la gloire des justes pour te faire mieux comprendre le malheur des damnés. Une de leurs peines sera de voir la béatitude des justes ; ce spectacle (63)

augmentera leurs tourments, comme la vue des damnés augmentera, dans les justes, la jouissance de ma honte : car la lumière se connaît mieux par les ténèbres et les ténèbres par la lumière. La vue du bonheur sera un supplice pour les damnés, et ils attendent avec effroi le jugement -dernier, parce qu’ils comprennent qu’il augmentera leur malheur.

2.- En effet, à cette parole terrible : Levez-vous, morts ; venez au jugement ! l’âme se réunira au corps pour le glorifier dans les justes et le torturer éternellement dans les méchants. Les damnés seront couverts de honte et de confusion en présence de ma Vérité et de tous les bienheureux.

3.- Alors le ver de la conscience rongera la moelle de l’arbre, c’est-à-dire l’âme, et sort écorce, c’est-à-dire le corps. Contre eux s’élèvera le sang précieux répandu pour les racheter et leur acquérir les miséricordes spirituelles et temporelles que je leur ai faites par mon Fils. Il leur sera demandé compte des obligations que l’Évangile leur imposait envers le prochain ; ils seront convaincus de cruauté pour les autres, d’orgueil, d’amour-propre et de débauche. La vue de la miséricorde dont ils étaient l’objet rendra leur condamnation plus terrible. Au moment de la mort, elle n’attaquait, que leur âme ; mais au jugement dernier, elle frappera à la fois leur âme et leur corps. Car le corps est le compagnon, l’instrument de l’âme pour le bien ou le mal, selon le bon plaisir de sa volonté.

4.-Tout acte, bon ou mauvais, s’accomplit par l’intermédiaire du corps. Il est donc juste, ma chère fille, que mes élus jouissent de la gloire et du souverain bien avec leur corps glorifié, pour que le corps et l’âme soient récompensés tous les deux des fatigues qu’ils ont supportées ensemble pour moi. De même, le corps des méchants partagera leurs peines éternelles, parce qu’il a été l’instrument du mal leur supplice se renouvellera et augmentera lorsqu ils reprendront leur corps en présence de mon Fils.

5.- Leur misérable sensualité et leurs débauches seront condamnées en voyant la nature humaine unie en Jésus-Christ à la pureté de la Divinité, en apercevant la chair

d’Adam au dessus de tous les choeurs des anges, tandis qu’eux, par leur faute, sont plongés dans les profondeurs (64) de l’enfer, ils verront la grandeur de ma miséricorde briller dans les bienheureux qui ont profité du sang de l’Agneau,

et ils reconnaîtront que les peines souffertes par amour pour moi sont devenues pour le corps comme une belle frange sur un vêtement ; et cela non par la vertu du corps, mais par l’exubérance de l’âme qui donne aux corps le prix de sa peine, parce qu’il l’a aidée à pratiquer la vertu. Cette récompense est visible ; elle apparaît sur le corps comme le visage de l’homme se reflète dans un miroir.

6.- En présence de tant de gloire dont ils sont privés, les damnés sentiront augmenter leur peine et leur confusion. Dans leur corps apparaîtront les marques des péchés qu’ils ont commis, et les supplices qu’ils ont mérités. Quand retentira pour eux cette parole épouvantable : Allez, maudits, au feu éternel, l’âme et le corps iront demeurer avec les dénIons, sans aucune lueur d’espérance, dans cette sentine du monde, où chacun apportera l’infection de ses iniquités.

7.- L’avare y brûlera, avec les trésors de la terre qu’il a tant aimés ; le cruel y sera avec ses cruautés, le débauché avec ses excès, l’envieux avec son envie, et celui qui hait son prochain avec sa haine. Ceux qui se seront aimés de cet amour déréglé qui cause tous les maux, parce qu’il est avec l’orgueil le principe de tous les vices, ceux-là ‘seront dévorés par un feu insupportable ; tous, selon leurs fautes, seront punis à la fois dans leur âme et dans leur corps.

8.- Voilà la fin déplorable de ceux qui .vont par la route inférieure, et qui suivent le fleuve du monde, sans vouloir se reconnaître et recourir à la miséricorde. Ainsi que je te l’ai dit, ils arrivent à la porte du mensonge, parce qu’ils suivent la doctrine du démon, qui est le père du mensonge ; et le démon est la porte par laquelle ils arrivent à la damnation éternelle.

9.- Mes élus, mes enfants bien-aimés, prennent la route supérieure, celle du pont ; ils suivent la voie de la vérité, et la vérité est la porte de ,la vie ; car mon Fils a dit : «Personne ne peut aller à mon Père, si ce n’est par moi » ; il est la porte et la voie qu’il faut prendre pour entrer en moi, l’Océan de la paix.

10.- Les réprouvés, au contraire, qui suivent la voie ténébreuse du mensonge, n’arrivent qu’à une eau morte ; (65) le démon les y appelle, comme s’il disait : Que celui qui a soif d’eau morte vienne à moi, et je lui en donnerai. Les aveugles et les insensés ne s’en aperçoivent pas, car ils ont perdu la lumière de la foi.
 
 

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XLIII.- L’utilité des tentations.- L’âme, au moment de la mort, voit la peine ou la gloire qui lui est destinée, même avant d’être séparée de son corps.
 
 
 
 

1.- Le démon est le bourreau que ma justice a chargé de tourmenter les âmes qui m’ont misérablement offensé. Je lui permets pendant cette vie de tenter et d’inquiéter mes créatures, non pas pour qu’elles soient vaincues, mais au contraire pour qu’elles triomphent et qu’elles reçoivent de moi la palme de la victoire qu’elles auront gagnée par la vertu. Personne ne doit craindre de combattre et d’être vaincu par les tentations du démon, parce que j’ai fait l’homme fort, en lui donnant la force de la volonté fortifiée dans le sang de mon Fils.

2.- Cette volonté, ni le démon, ni la créature ne peuvent la changer, parce qu’elle est à vous et que je vous l’ai donnée. Vous pouvez donc, avec le libre arbitre, résister ou céder, selon votre bon plaisir. La volonté est une arme que vous livrez au démon pour vous frapper et vous tuer. Mais si l’homme ne met pas cette arme entre les mains du démon, c’est-à-dire s’il ne cède pas à ses tentations et à ses attaques, il ne sera jamais blessé par le péché dans aucune tentation ; il sera fortifié, au contraire, parce que l’oeil de son intelligence verra que ma charité permet la tentation pour éprouver et augmenter la vertu.

3.- L’homme acquiert la vertu en connaissant sa faiblesse et ma bonté. Cette connaissance est plus parfaite au temps de la tentation, parce qu’alors il comprend qu’il n’a pas l’être par lui-même, puisqu’il ne peut éviter les peines et les tentations qu’il  voudrait fuir. Il me connaît dans sa volonté, à laquelle ma bonté donne la -force de résister à ses tentations. Il comprend pourquoi ma charité les envoie. Le démon est impuissant ; il ne peut rien sans mon consentement, et si je le donne, c’est par amour, non par haine ; c’est pour que vous soyez vainqueur et (66) non vaincu ; c’est pour que vous parveniez à une connaissance plus parfaite de vous-même et de moi, et que votre vertu soit éprouvée, car elle n’est éprouvée que par son contraire.

4.- Tu vois donc que les démons sont mes ministres chargés de tourmenter les damnés en enfer, et d’exercer, d’éprouver la vertu des âmes en cette vie. Leur intention n’est certainement pas d’éprouver la vertu, car ils n’ont pas la charité ; ils veulent la détruire en vous, mais ils ne pourront jamais le faire, si vous ne voulez pas y consentir.

5.- Maintenant, considère la folie de l’homme qui se rend faible par le moyen que je lui avais donné pour être fort, et qui se livre lui-même aux mains du démon. Aussi je veux que tu saches ce qui arrive au moment de la mort à ceux qui, pendant leur vie, ont volontairement accepté le joug du démon qui ne pouvait les y contraindre. Quand la mort les surprend dans ce honteux esclavage, ils n’ont d’autres juges qu’eux-mêmes ; l’arrêt de leur conscience suffit, et ils se précipitent avec désespoir dans l’éternelle damnation. Avant d’en passer les limites, ils l’acceptent par haine de la vertu et choisissent l’enfer pour le partager avec les démons, leurs maîtres.

6.- Les justes, au contraire, qui ont vécu dans la charité meurent dans l’amour. Quand vient leur dernier instant, s’ils ont pratiqué parfaitement la vertu, éclairés par la lumière de la foi et soutenus par l’espérance du sang de l’Agneau, ils voient le bien que je leur ai préparé ; ils l’embrassent avec amour et m’attirent à eux avec tendresse, moi, l’éternel et souverain Bonheur. Ils jouissent ainsi du ciel même avant que leur âme se sépare de leur corps.

7.- Pour ceux qui ont passe leur vie dans une charité moins parfaite, lorsqu’ils arrivent à la mort, ils se jettent dans les bras de ma miséricorde avec la même lumière de la foi et la même espérance qu ils ont eue a un degré inférieur. Malgré leur imperfection, ils embrassent ma miséricorde, parce qu’ils la trouvent plus grande que leurs fautes. Les pécheurs font le contraire : ils voient avec  désespoir la place qui les attend, et ils l’acceptent avec haine.

8.- Les uns et les autres n’attendent pas leur jugement. Chacun, au sortir de la vie, prend lui-même possession de (67) son sort ; il l’éprouve même avant de quitter son corps. Les damnés suivent la haine et le désespoir ; les parfaits suivent l’amour, la lumière de la foi, l’espérance du sang de l’Agneau ; les imparfaits se confient à ma miséricorde et vont en purgatoire.
 
 

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XLIV. - Le démon trompe toujours l’âme sous l’apparence de quelque bien.
 
 

1.- Je t’ai dit que le démon invite les hommes à boire l’eau morte qui est son partage ; il les trompe avec les délices et les honneurs du monde, il les séduit par l’apparence de quelque bien. Il ne pourrait réussir autrement, car ils ne se laisseraient pas attirer s’ils ne trouvaient quelque avantage personnel, quelque jouissance.

2.- L’âme, par sa nature, recherche toujours le bien ; mais comme elle est aveuglée par l’amour-propre, elle ne connaît et ne discerne pas le vrai bien, ce qui est utile à l’âme et au corps. Et alors le démon, dans sa méchanceté, voyant l’homme aveuglé par l’amour-propre sensitif, lui propose des fautes qui sont colorées de quelque utilité et de quelque bien, il les propose selon l’état de chacun et selon les vices auxquels il paraît le plus enclin. II tente diversement le séculier, le religieux et ceux qui ont des dignités spirituelles ou temporelles.

3.- Je t’ai déjà parlé de ceux qui se noient dans le fleuve, parce qu’ils ne pensent qu’à eux et m’outragent par leur coupable amour-propre. Tu verras combien ils se trompent. En voulant fuir la peine, ils tombent en de plus grandes. Il leur semble qu’il est bien dur de me suivre par la voie que-mon Fils vous a tracée ; ils reculent devant quelques épines. Qu’ils sont aveugles! ils ne voient pas la vérité et la méconnaissent. Je te l’ai expliquée au commencement de ta vie, quand tu me priais de faire, miséricorde ,au monde et-de le retirer des ténèbres du péché mortel.

4.- Tu sais que je me suis révélé à toi sous la figure d’un arbre dont tu n’apercevais pas le principe et la fin ; tu voyais seulement que sa racine s’unissait à la terre. C’était la nature divine unie à la terre de votre humanité. Au pied de l’arbre, s’il t’en souvient, il y avait quelques épines qui (68) éloignaient tous ceux qui aiment leur sensualité ; ceux-là couraient à une montagne d’épis battus, qui représentait tous les plaisirs du monde. Ces épis paraissaient contenir du bon grain, mais ils étaient vides ; et les pauvres âmes périssaient de faim. Beaucoup reconnaissaient les tromperies du monde ; ils retournaient à l’arbre et traversaient les épines, c’est-à-dire les résolutions de la volonté.

5.- Ces résolutions, avant d’être prises, semblent des épices qui embarrassent le chemin de la vérité, parce qu’il y a un combat entre la conscience et la sensualité ; mais dès que la haine et le mépris de soi-même font dire avec courage : Je veux suivre Jésus crucifié, aussitôt ces épines s’émoussent et deviennent d’une douceur extrême. Chacun les sent plus ou moins, selon ses dispositions particulières.

6.- Je te disais alors : Je suis votre Dieu immuable ; je ne change pas, et je ne me retire jamais de la créature qui veut venir à moi. Je montre à tous la vérité ; je me rends visible, quoique je sois invisible ; et je fais voir ce que c’est que d’aimer quelque chose sans moi. Mais ceux qu’aveuglent les ténèbres de l’amour-propre ne me connaissent pas et ne se connaissent pas. Vois combien ils sont dans l’erreur, puisqu’ils aiment mieux mourir de faim que de traverser quelques épines. Et pourtant, ils ne peuvent éviter de souffrir des peines ; car, en cette vie, personne ne peut vivre sans souffrir, excepté ceux qui suivent le chemin d’en haut ; ceux-là rencontrent aussi la souffrance, mais cette souffrance leur devient une consolation.

7.- C’est le péché d’Adam qui a fait naître dans le monde les épines et les ronces ; c’est lui qui est la source de ce fleuve qui se précipite comme une mer orageuse ; et je vous ai donné un pont pour que vous n’y soyez pas engloutis. Ainsi, tu vois combien se trompent ceux qui craignent sans raison. Je suis votre Dieu, et je ne change pas ; je ne m’arrête pas aux personnes, mais aux saints désirs. C’est ce que je t’ai fait comprendre par la figure de cet arbre. (69)
 
 

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XLV. - Quels sont ceux que ne blessent pas les épines du monde, quoique personne, en cette vie, ne puisse éviter la souffrance.
 
 
 
 

1.- Je veux maintenant te montrer ceux que blessent ou que ne blessent pas les épines et les ronces que la terre produit à cause du péché. Je t’ai fait voir jusqu’à présent ma bonté et la damnation des méchants qui sont trompés par leurs sens ; je te dis maintenant qu’eux seuls sont blessés par les épines du monde.

2.- Quiconque naît à la vie ne peut être exempt de peines corporelles ou spirituelles. Mes serviteurs ont des peines corporelles, mais leur âme est toujours libre. ils ne souffrent pas de la souffrance, parce que leur volonté est unie à la mienne ; et c’est par la volonté que l’homme souffre. Ils souffrent au contraire de l’esprit et du corps, ceux qui ont, dès cette vie, un avant-goût de l’enfer, comme mes serviteurs ont un avant-goût de la vie éternelle. Tu sais que le bonheur principal des bienheureux est d’avoir leur volonté pleine de ce qu’ils désirent. Ils me désirent ; en me désirant, ils me possèdent et me goûtent sans aucun obstacle, car ils ont laissé le poids de leur corps, qui était une force opposée à l’esprit.

3.- Le corps était un intermédiaire qui les empêchait de connaître la vérité ; ils ne pouvaient me voir face à face parce que le corps ne leur permettait pas de me contempler. Mais dès que l’âme est délivrée du corps, sa volonté est satisfaite ; elle désirait me voir, elle me voit, et c’est cette vision qui fait sa béatitude. Qui me voit me connaît, qui me connaît m’aime, et qui m’aime me possède, moi le bien suprême, éternel. Cette possession apaise et remplit sa volonté, qui était le désir de me voir et de me connaître. Dès lors il me désire et il me possède ; il me possède et il me désire ; et, comme je te l’ai dit, ce désir est sans peine et cette possession sans satiété.

4.- Ainsi, tu le vois, la grande cause de la béatitude de mes serviteurs est de me voir et de rue connaître. Cette vision et cette connaissance remplissent la volonté de ce qu’elle désire ; elle est donc heureuse. Jouir de la vie éternelle, c’est surtout posséder ce que la volonté désire. Me voir, me connaître et m’aimer, donne la félicité parfaite.

5.- Ceux qui, dans cette vie, ont un avant-goût de la vie éternelle, jouissent de ce qui fait le bonheur des bienheureux. Comment ont-ils cet avant-goût? Par la vue de ma bonté envers eux et par la connaissance de ma vérité. Cette connaissance est dans l’entendement qui est l’oeil de l’âme éclairé par moi. La pupille de cet oeil est la sainte foi, dont la lumière fait discerner, connaître et suivre la voie et la doctrine de ma Vérité, le Verbe incarné. Sans la foi, l’âme ne saurait voir : elle est comme celui dont un voile obscurcit la pupille, qui est la partie lumineuse de l’oeil. La pupille de l’oeil de l’âme ,est la foi. Si l’amour-propre la couvre du voile de l’infidélité, elle ne peut plus voir. Elle possède bien un oeil, mais non pas la lumière, dont elle s’est elle-même privée.

6.- Ainsi, tu le comprends, mes serviteurs en me voyant me connaissent, en me connaissant m’aiment, en m’aimant s’anéantissent et perdent toute volonté propre. Dès qu’ils ont perdu leur volonté, ils revêtent la mienne ; et moi, je ne veux que votre sanctification. Ils quittent aussitôt le chemin d’en bas et commencent à gravir le pont, ; ils ne craignent plus les épines. Leurs pieds ne peuvent pas en être blessés, car ils sont garantis par l’amour de ma volonté. Ils souffrent du corps et non de l’esprit, parce que leur volonté sensitive est morte ; et c’est celle qui afflige et tourmente l’âme de la créature. Dès que la volonté n’existe plus, la peine disparaît ; ils supportent tout avec reconnaissance et se réjouissent d’être éprouvés pour moi,

parce qu’ils ne désirent que ce que je veux.

7.- Je permets que le démon les tourmente et que les tentations éprouvent leur vertu ; ils résistent par leur volonté qui est affermie en moi. Ils s’humilient et se reconnaissent indignes de la paix, du repos de l’âme ; ils pensent qu’ils méritent la tribulation, et ils vivent ainsi dans la joie et la connaissance d’eux-mêmes, sans éprouver de véritables afflictions. Si l’épreuve leur vient des hommes, de la maladie, de la pauvreté, d’un revers de fortune, de la privation de leurs enfants ou des personnes qui leur sont chères, ils supportent ces épines que le péché a fait naître sur la terre, avec, la lumière de la raison et de la sainte foi. Leurs yeux (71) sont fixés sur moi, qui suis la bonté suprême et qui ne peux vouloir que leur bien ; tout ce qui leur arrive, c’est l’amour et non la haine qui le leur envoie.

8.- Dès qu’ils voient que je les aime, ils s’examinent et reconnaissent leurs défauts ; ils voient à la lumière de la foi que tout bien doit être récompensé et toute faute punie. Ils comprennent que la moindre faute mérite une peine infinie, parce qu’elle est faite contre moi, qui suis le bien infini. Ils regardent comme une faveur d’en être punis pendant cette vie, qui passe si rapidement. Ils se purifient ainsi du péché par la contrition du coeur, et acquièrent des mérites par la perfection de leur patience. Leurs peines sont récompensées par un bien sans mesure ; ils savent que toute souffrance dans cette vie est fugitive comme le temps.

9.- Le temps n’est qu’un point ; le temps passe comme un éclair ; la souffrance passe avec lui, elle est donc bien petite. Ils la supportent avec patience et marchent sur les épines de la terre sans être blessés ; elles n’atteignent pas leur coeur, parce que leur coeur n’est plus à eux ; il en a été ôté avec l’amour sensitif pour m’être étroitement uni par les liens de l’amour, Il est donc bien vrai qu’il jouissent de la vie éternelle, qu’ils en ont un avant-goût dès cette vie ; ils traversent l’eau sans être mouillés ; ils marchent sur les épines sans être blessés, parce qu’ils me connaissent, moi le souverain bien, parce qu’ils le cherchent là où il se trouve, c’est-à-dire dans le Verbe, mon Fils bien-aimé.
 
 

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XLVI. - Des maux qui procèdent de l’aveuglement de l’intelligence. - Le bien qui n’est pas fait en état de grâce ne sert pas à la vie éternelle.
 
 
 
 

1.- Je t’ai dit ces choses pour que tu comprennes mieux comment ceux dont je t’ai fait connaître l’erreur ont un avant-goût de l’enfer. Je te dirai maintenant d’où vient leur erreur et comment ils reçoivent cet avant-goût de l’enfer. C’est parce qu’ils ont aveuglé leur intelligence par l’infidélité de leur amour-propre. La vérité s’acquiert par la lumière de la foi et le mensonge par l’infidélité. Je (72) parle de l’infidélité de ceux qui ont reçu le saine baptême, dans lequel la pupille de la foi est donnée à l’oeil de l’intelligence.

2.- Lorsque vient l’âge de raison, ceux qui s’exercent à la vertu conservent la lumière de la foi et enfantent des vertus vivantes qui profitent au prochain. De même qu’une femme qui donne le jour à un enfant le présente avec joie à son époux, ils m’offrent leurs vertus vivantes, à moi qui suis l’époux de leur âme. Mais au contraire, les malheureux qui, à l’âge de raison, ne profitent pas de la lumière de la foi, n’enfantent pas les vertus de la vie de la grâce, et ne produisent que des oeuvres mortes. Elles sont mortes, parce qu’elles sont faites dans la mort du péché, et sans la lumière de la foi. Ils ont. la forme du baptême, mais ils n’en ont plus la lumière, parce qu’ils en sont privés par les ténèbres de la faute que fait commettre l’amour-propre, qui couvre entièrement leur vue.

3.- On dit que ceux-là ont la foi sans les oeuvres et que leur foi est morte. De même qu’un mort ne voit pas, de même l’oeil de l’intelligence dont la pupille est obscurcie ne voit pas. L’âme ne se connaît pas et ne connaît pas les péchés qu’elle a commis ; elle ne connaît. pas ma bonté envers elle en lui donnant l’être et les grâces que j’y ai ajoutées. M’ignorant et s’ignorant elle-même, elle ne hait pas sa propre sensualité, mais elle l’aime et cherche à satisfaire ses désirs. Elle enfante ainsi les oeuvres mortes du péché. Elle ne m’aime pas, et ne m’aimant pas, elle n’aime pas ce que j’aime, c’est-à-dire le prochain, et elle ne se plaît point à faire ce qui peut m’être agréable.

4.- Ce sont les vraies et solides vertus qu’il m’est agréable de voir en vous, et ce n’est pas à cause de moi. De quelle utilité pouvez-vous être polir moi? Je suis Celui qui agit, et rien ne se fait sans moi, excepté le péché, qui n’est que néant, puisqu’il prive l’âme de moi, qui suis le bien suprême, en la privant de la grâce. Les vertus me plaisent à cause de vous, parce que je puis les récompenser en moi, qui suis la vie éternelle.

5.- Tu vois que leur foi est morte, puisqu’elle est sans les oeuvres : les oeuvres qu’ils font ne servent point pour (73) la vie éternelle, puisqu’ils n’ont pas la vie de la grâce. Cependant on ne doit jamais cesser de faire le bien, qu’on soit en état de grâce ou qu’on n’y soit pas, parce que le bien est toujours récompensé comme la faute est toujours punie. Le bien qui se fait en état de grâce sert à la vie éternelle ; le bien qui se fait en état de péché mortel ne sert pas à la vie éternelle, mais il est récompensé de différentes manières, comme je te l’ai expliqué.

6.- Je le récompense quelquefois en accordant le temps nécessaire pour se reconnaître ; quelquefois en mettant au coeur, de mes serviteurs de ferventes prières qui retirent les coupables du mal et les sauvent de leur misère. D’autres fois je ne leur accorde ni temps ni prières, mais je les récompense par l’abondance des choses temporelles. Ils sont comme les animaux qu’on engraisse pour les mener à la boucherie, et cela arrive à ceux qui résistent de toute manière à ma bonté, et qui font cependant quelque bien en dehors de la grâce et dans le péché. Ils n’ont pas voulu profiter du temps qui leur était accordé, des prières qu’on faisait pour eux, et de tous les moyens que j’employais pour les attirer. Je les repousse à cause de leurs vices, mais ma bonté veut récompenser ce. qu’ils peuvent avoir fait d’utile ; je leur accorde des biens temporels qui les engraissent, et, s’ils ne se convertissent pas, ils vont ainsi au supplice de l’enfer.

7.- Tu vois quelle est leur erreur ; mais, s’ils y tombent, n’est-ce pas leur faute? Ils se sont privés de la lumière de la foi, et ils marchent à tâtons comme des aveugles, s’attachant à tout, ce qu’ils touchent. Parce que leur vue est obscurcie, ils ne placent leur affection que dans des choses transitoires ; ils se trompent comme ces fous que séduit l’or, sans prendre garde au poison qu’il cache. Toutes les choses du monde, ses joies, ses plaisirs, si on les possède, si on les goûte sans moi, avec un amour déréglé, sont comme ces scorpions que je te montrais dans les . commencements,, après la figure de l’arbre : ils portaient de l’or devant eux et du poison par derrière ; il n’y avait pas de poison sans or ni d’or sans poison ; mais c’était l’or qu’on voyait le premier, et personne n’évitait le poison, à moins d’être éclairé par la lumière de la foi. (74)
 
 

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XLVII.- On ne peut observer les commandements, si on n’observe pas aussi les conseils.
 
 

1.- Je t’ai dit que ceux qui sont éclairés par la lumière de la foi, retranchaient le poison des sens avec le glaive à deux tranchants de la haine du vice et de l’amour de la vertu ; ceux qu’éclaire seulement la lumière de la raison acquièrent et possèdent l’or des choses terrestres qu’ils veulent conserver ; mais ceux qui veulent atteindre la perfection méprisent ces biens réellement et spirituellement, ils observent les conseils de ma Vérité.

2.- Les autres possèdent et observent les commandements et ne suivent les conseils que spirituellement ; mais comme les conseils sont liés aux commandements, personne ne peut observer les commandements sans observer les conseils, non pas réellement, mais spirituellement. En possédant les richesses du monde, on doit les posséder avec humilité, et non pas avec orgueil ; on doit les posséder comme une chose prêtée, car ma bonté ne vous les donne que pour votre usage. Vous ne les avez qu’autant que je vous les donne ; vous ne les conservez qu’autant que je vous les laisse, et je ne vous les laisse qu’autant que je vois qu’elles servent à votre salut. C’est ainsi que vous devez en user.

3.- Si l’homme en use de la sorte, il observe les commandements, puisqu’il m’aime par-dessus toutes choses et qu’il aime le prochain comme lui-même. Il vit avec un coeur libre, il ne s’attache pas aux richesses par le désir, il ne les aime pas et ne les tient que de ma volonté ; et, s’il les possède matériellement, il n’en observe pas moins le conseil dans son coeur, parce qu’il s’est purifié du poison de l’amour déréglé.

4.- Ceux qui agissent ainsi sont dans la charité commune, mais ceux qui observent les commandements et les conseils spirituellement et réellement sont dans la charité parfaite ; ils observent dans toute sa simplicité le conseil que ma Vérité, le Verbe incarné, donnait, à ce jeune homme qui lui demandait : Maître, que puis-je faire pour avoir la vie éternelle? Mon Fils lui dit : Observez (75) les commandements de la loi. Le jeune homme répondit : Je les observe ; et mon Fils lui dit : C’est bien. Si vous voulez être parfait, allez, vendez ce que vous avez et donnez-le aux pauvres (S. Matthieu, XIX, 16-21). Alors ce jeune homme devint triste, parce que les richesses qu’il avait, il les possédait encore avec trop d’amour : c’est ce qui causait sa peine. Mais les parfaits suivent le conseil ; ils abandonnent le monde et ses délices ; ils affligent leur corps par la pénitence, par les veilles, par d’humbles et continuelles prières.

5.- Ceux qui restent dans la charité commune ne perdent pas la vie éternelle en ne se séparant pas matériellement des richesses, parce qu’ils n’y sont pas obligés ; mais, s’ils veulent garder les choses du monde, ils doivent le faire comme je te l’ai enseigné. En les possédant ils ne pèchent pas ; car toutes ces choses sont bonnes, excellentes, parfaites et créées par moi, qui suis la bonté souveraine, elles sont faites pour servir à mes créatures raisonnables, mais non pas pour que mes créatures deviennent les esclaves des délices du monde. Ceux qui veulent les garder renoncent à la perfection ; ils doivent s’en servir, non pas comme des maîtres, mais comme des serviteurs. Tous leurs désirs doivent être pour moi ; il faut aimer et posséder le reste comme des choses qui leur sont prêtées et qui ne leur appartiennent pas.

6.- Je ne tiens aucun compte des personnes et des positions, je ne m’arrête qu’aux saints désirs. Dans tout état que l’homme choisit, qu’il ait une volonté bonne et sainte, et il me sera agréable. Qui pourra réussir? Ceux qui détruiront le venin de l’amour-propre par la haine des sens et l’amour de la vertu. Dès que la volonté est purifiée de ce venin et réglée par l’amour et la sainte crainte de Dieu, l’homme peut choisir l’état qui lui plaît et y gagner la vie éternelle.

7.- Quoique la plus grande perfection, celle qui m’est le plus agréable, soit de se détacher spirituellement et matériellement de toutes les choses du monde, celui qui ne se sent pas capable d’atteindre cette perfection à cause de sa fragilité, peut rester dans la charité commune selon son état. Ma bonté l’a décidé, afin que personne ne puisse excuser son péché dans aucune condition. Y (76) a-t-il en effet une excuse possible, puisque j’accorde aux passions et à la faiblesse de l’homme de pouvoir rester dans le monde, posséder la richesse, tenir un rang, vivre dans le mariage et travailler à établir ses enfants? L’homme peut choisir l’état qu’il veut, pourvu qu’il se purifie du venin de la sensualité, qui donne la mort éternelle.

8.- La sensualité tue l’âme comme un poison qui tourmente le corps et le fait enfin mourir, si on ne le rejette pas et si on ne prend aucune médecine. Le monde est un scorpion qui empoisonne par ses jouissances. Ce ne sont pas les choses temporelles qui tuent par elles-mêmes, car elles sont bonnes et faites par moi, qui suis la bonté suprême ; on peut en user avec amour et crainte : le poison vient de la volonté perverse de l’homme. Il empoisonne l’âme et lui donne la mort, si elle ne le rejette par une sainte confession qui délivre le coeur. La confession est une médecine qui guérit de ce poison, mais ce remède paraît amer à la sensualité.

9.- Tu vois donc combien sont dans l’erreur ceux qui pourraient me posséder, fuir la tristesse et goûter la joie, la consolation. Ceux-là veulent le mal qui a l’apparence du bien, et ils s’attachent à l’or avec un amour déréglés Parce qu’ils sont aveuglés par de nombreuses infidélités, ils, ne reconnaissent pas le poison ; ils voient qu’ils sont empoisonnés, et ne prennent pas de remède ; ils portent la croix du démon et ils ont un avant-goût de l’enfer.
 
 

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XLVIII.- Les serviteurs du monde ne sont pas rassasiés de leurs biens. - Du supplice que leur cause leur volonté perverse.
 
 
 
 

1.- Je t’ai dit que de la volonté venaient les peines de l’homme. Comme mes serviteurs se sont dépouillés de leur volonté et revêtus de la mienne, ils n’éprouvent aucune affliction ; ils sont toujours satisfaits, parce qu’ils sentent que je suis dans leur âme par la grâce. Ceux qui ne m’ont pas ne peuvent être satisfaits, lors même qu’ils possèderaient le monde tout entier car les choses (77) créées sont moindres que l’homme, puisqu’elles sont faites pour l’homme, et non l’homme pour elles. L’homme ne peut s’en contenter ; moi seul je puis le satisfaire ; et pourtant ces malheureux sont si aveugles qu’ils se fatiguent inutilement à poursuivre ce qu’ils ne peuvent avoir, parce qu’ils ne s’adressent point à moi qui pourrais tout leur donner.

2.- Veux-tu connaître leur tourment? Tu sais que l’amour souffre quand il perd la chose à laquelle il s’est identifié. Ceux qui s’identifient à la terre par l’amour deviennent semblables à la terre : les autres s’identifient à leurs richesses, à leurs honneurs, à leurs enfants ; les autres me perdent pour se donner aux créatures, d’autres font de leur corps un animal immonde ; tous ainsi désirent la terre et s’en repaissent. Ils voudraient que ces choses fussent durables, mais elles ne le sont pas ; elles passent comme le vent. La mort leur enlève ce qu’ils aiment, ou ma volonté les en prive.

3.- Cette privation est pour eux une peine intolérable ; leur douleur est aussi grande que leur amour avait été déréglé. S’ils avaient possédé ces choses comme des choses prêtées et qui ne leur appartenaient pas, ils les ,auraient quittées sans regret. Ils les regrettent, parce qu’ils n’ont plus ce qu’ils désirent ; car le monde, je te l’ai dit, ne peut les rassasier, et ils souffrent de ne pas l’être.

4.- Quel supplice cause les remords de la conscience! quelle torture éprouve celui qui a soif de vengeance I Il se dévore lui-même et tue son âme avant de tuer soIt ennemi, il se suicide avec le poignard de la haine. Que ne souffre pas l’avare qui par avarice se réduit à l’extrémité? et l’envieux dont le coeur se ronge à la vue du bonheur d’autrui? Toutes les choses qu’on aime d’un amour déréglé engendrent des peines et des frayeurs sans nombre. Ces infortunés portent la croix du démon et ont un avant-goût de l’enfer ; cette vie est pour eux pleine d’infirmités et de malheurs, et, s’ils ne se convertissent, ils n’ont à attendre que la mort éternelle.

5.- Ce sont ceux-là qui sont blessés par les épines de la tribulation, et qui se tourmentent eux-mêmes par leur volonté déréglée. Ils souffrent à l’intérieur et à l’extérieur (78) ; leur âme et leur corps endurent des peines sans aucun mérite, parce qu’ils les reçoivent sans patience et avec colère. Ils possèdent l’or des délices du monde avec un amour déréglé ; ils sont privés de la vie de la grâce et de l’ardeur rie la charité. Ils deviennent des arbres de mort, toutes leurs actions sont mortes et ils s’en vont péniblement se noyer dans le fleuve, dont les eaux empoisonnées les engloutissent. Ils passent pleins de haine par la porte du démon, et reçoivent la damnation éternelle. Tu vois donc quelle est leur erreur, avec quelle peine ils arrivent à l’enfer et se font les martyrs du démon ; ce qui les aveugle, c’est le nuage de l’amour-propre qui intercepte la lumière de la foi.

6.- Les tribulations du monde qui entourent de toute part mes serviteurs, ne les atteignent qu’extérieurement. Ils sont persécutés, mais leur âme est tranquille parce qu’ils sont unis à ma volonté et qu’ils sont contents de souffrir pour moi. Les serviteurs du monde au contraire sont frappés au dedans et au dehors ; ils sont surtout tourmentés intérieurement par la crainte de perdre ce qu’ils possèdent, et par l’amour de ce qu’ils ne peuvent avoir. Les autres peines qui sont causées par ces deux peines principales sont innombrables, et ta langue ne pourrait les dire. Ainsi donc, même en cette vie, il vaut mieux être juste que pécheur ; tu connais maintenant la route et la fin des uns et des autres.
 
 

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XLIX. - La crainte servile ne suffit pas pour acquérir la vie éternelle, mais elle peut conduire à l’amour de la vertu.
 
 
 
 

1.- Quelques-uns se sentent éprouvés par les tribulations du monde, que j’envoie pour apprendre à l’âme que sa fin n’est pas en cette vie, que toutes ces choses étant imparfaites et transitoires, elle doit les prendre comme telles, et ne désirer que moi, qui suis sa fin véritable. Ils commencent à écarter le nuage de leurs yeux, à cause des peines qu’ils souffrent, et à cause de celles qui doivent punir leur péché. Cette crainte servile les fait sortir du fleuve et vomir le venin que le scorpion (79) leur avait communiqué par l’appât de l’or qu’ils aimaient sans mesure. Ils aperçoivent ce qui donne la mort, et ils commencent à faire des efforts pour gagner la rive et atteindre le pont ; mais la crainte servile ne suffit pas pour arriver.

2.- Purifier du péché mortel sa demeure, sans la remplir des vertus fondées sur l’amour et non sur la crainte, ce n’est pas mériter la vie éternelle ; il faut placer les deux pieds sur le premier degré du pont, c’est-à-dire y parvenir par l’amour et le désir, qui sont les pieds de l’âme, pour atteindre la Vérité, dont je vous ai fait un pont. Il faut monter le premier degré que je t’ai fait voir, en te présentant comme un pont le corps de mon Fils.

3.- Il est vrai que presque toujours les serviteurs du monde commencent à se convertir par la crainte de la punition : les tribulations leur rendent souvent la vie insupportable et les détachent du monde. Si la lumière de la foi éclaire leur crainte, ils peuvent arriver à l’amour des vertus ; mais il y en a qui marchent avec tant de tiédeur, qu’ils retombent souvent dans leurs fautes. Lorsqu’ils sont sur la rive, ils rencontrent des vents contraires et sont battus par les flots orageux de cette vie ténébreuse.

4.- Le vent de la prospérité surtout les éprouve avant qu’ils aient monté le premier degré par l’amour ,des vertus ; ils retournent en arrière et s’attachent encore d’une manière déréglée aux jouissances du monde. Si c’est, le vent de l’adversité qui souffle, ils reculent par l’impatience, parce qu’ils ne détestent pas leurs fautes comme une offense qui m’est faite, mais par crainte de la punition qu’elle mérite. Sans cette crainte ils ne sel-aient pas convertis ; mais toute vertu veut la persévérance, et dès qu’ils ne persévèrent pas, ils ne peuvent atteindre le but de leurs désirs, ils abandonnent ce qu’ils avaient commencé ; la persévérance seule obtiendrait la récompense de leurs efforts.

5.- Ainsi les rechutes viennent de causes différentes : les uns succombent dans les combats de la chair contre l’esprit ; les autres sont vaincus par les créatures qu’ils aiment hors de moi, ou par l’impatience que leur cause les injures reçues ; d’autres par les attaques variées et (83) nombreuses du démon, qui les décourage en dépréciant leurs oeuvres. Ce bien que vous entreprenez, leur dit-il, ne sert à rien, à cause de vos fautes et de vos vices ; et il les fait ainsi retourner en arrière et abandonner le peu qu’ils avaient entrepris.

6.- Quelquefois il les abuse en leur donnant une fausse confiance dans ma miséricorde. Pourquoi, leur dit-il, tant vous fatiguer? Jouissez de la vie, et au dernier moment vous vous reconnaîtrez et vous obtiendrez miséricorde. Par ce moyen le démon leur fait perdre cette crainte par laquelle ils avaient commencé. Toutes ces ruses, ces attaques les empochent de persévérer, et cela arrive parce que la racine de l’amour-propre n’est pas arrachée de leur coeur ; c’est ce qui cause leur chute. Ils présument de ma miséricorde ; ils n’ont qu’une injuste et coupable espérance, puisqu’ils comptent sur ma miséricorde pour m’outrager sans cesse.

7.- La miséricorde ne leur est pas donnée pour m’offenser, mais pour les défendre de la malice du démon et les préserver du désespoir. ils font tout le contraire, puisqu’ils m’offensent en s’appuyant sur ma miséricorde elle-même. Il en est ainsi, parce qu’ils n’ont pas complété ce premier changement, qu’ils avaient opéré en se retirant du péché mortel par crainte du châtiment, lorsqu’ils avaient senti l’aiguillon de la tribulation. En s’arrêtant, ils n’arrivent pas à l’amour de la vertu et ils manquent de persévérance. L’âme ne peut rester immobile, il faut qu’elle avance ou qu’elle recule. Quand on avance dans la vertu, on abandonne l’imperfection de la crainte ; quand on n’arrive pas à l’amour, on retourne en arrière.
 
 

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L.- L’âme déplore l’aveuglement de ceux qui se noient dans le fleuve.
 
 

1.- Alors cette âme tourmentée de désirs considérait son imperfection et celle des autres ; elle souffrait d’entendre et de voir tant d’aveuglement dans les créatures, parce qu’elle savait combien grande était la bonté de Dieu, qui n’a rien mis dans cette vie qui puisse empêcher le salut et qui ne serve au contraire à exercer et (81) à éprouver la vertu. Et malgré cela, elle voyait que l’amour-propre et les affections déréglées entraînent les hommes dans le fleuve, et causent, quand ils ne s’en corrigent pas, leur damnation éternelle.

2.- Beaucoup de ceux qui avaient bien commencé retournaient en arrière pour les raisons que l’ineffable bonté de Dieu avait daigné lui révéler, et cette vue la plongeait dans une douleur profonde ; elle fixait ses regards en Dieu le Père, et, elle lui disait : O amour inexprimable, combien grande est l’erreur de vos créatures! Qu’il plaise à votre bonté de m’expliquer plus particulièrement les trois degrés figurés sur le corps de votre Fils bien-aimé, comment on doit faire pour sortir entièrement de ces flots et pour suivre la voie de votre vérité, et quels sont ceux qui montent ces degrés.
 
 

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LI. - Les trois degrés figurés sur le pont signifient les trois puissances de l’âme.
 
 
 
 

1.- Alors la divine Bonté, abaissant le regard de sa miséricorde sur le désir qui tourmentait cette âme, lui disait : Ma fille bien-aimée, je ne méprise pas les saints désirs, et je me plais à les satisfaire. Aussi je vais te montrer ce que tu me demandes. Tu me demandes que je t’explique la figure des trois degrés, et comment on peut sortir du fleuve et monter sur le pont. Je t’ai déjà dit l’erreur et l’aveuglement de ces hommes, qui, pendant leur vie, sont les martyrs du démon et acquièrent la damnation éternelle pour prix de leurs iniquités. Et en te disant ces choses, je t’ai indiqué par quels moyens ils doivent éviter ces malheurs. Mais maintenant je m’étendrai davantage, pour satisfaire ton désir.

2.- Tu sais que tout mal est fondé sur l’amour-propre. Cet amour est un nuage qui obscurcit la lumière de la raison, et la raison a en elle la lumière de la foi ; on ne perd pas l’une sans perdre I’autre. J’ai créé l’âme à mon image et ressemblance, en lui donnant la mémoire, l’intelligence et la volonté. L’intelligence est la plus noble partie de l’âme. L’intelligence est excitée par l’affection, et l’affection est nourrie par l’intelligence. C’est la (82) main de l’amour, c’est-à-dire l’affection, qui remplit la mémoire de mon souvenir et du souvenir de mes bienfaits. Ce souvenir tend l’âme active et reconnaissante ; elle la préserve de négligence et d’ingratitude ; chaque puissance aide l’autre : ainsi se nourrit l’âme dans la vie de la grâce.

3.- L’âme ne peut vivre sans amour ; elle veut toujours aimer quelque chose, car elle est faite d’amour, et je l’ai créée par amour. L’affection excite l’intelligence elle lui dit : « Je veux aimer, parce que l’aliment dont je me nourris est l’amour ». Alors l’intelligence, éveillée par l’affection, se lève et lui dit : « Si tu veux aimer, je te donnerai un bien que tu puisses aimer. Aussitôt elle se met à considérer la dignité que l’âme a reçue par la création, et l’indignité où elle est tombée par le péché, Dans la dignité de son être, elle admire mon ineffable bonté et la charité incréée avec laquelle je l’ai créée ; et dans la profondeur de sa misère, elle trouve et contemple ma miséricorde, qui lui a donné le temps du repentir et qui l’a sauvée des ténèbres.

4.- Alors l’affection se nourrit d’amour ; elle se rassasie par ses saints désirs de la haine des sens, et elle savoure dans cette haine l’humilité véritable et la parfaite patience. Une fois que les vertus ont germé, elles se développent parfaitement ou imparfaitement, selon que l’âme s’exerce à la perfection, comme je te le dirai bientôt.

5.- Mais au contraire, si l’affection est inclinée vers les choses sensibles, le regard de l’intelligence se tourne de ce ‘côté, et n’offre plus pour objet que des choses transitoires, qui entretiennent l’amour-propre, le dégoût de la vertu et l’attrait du vice, ce qui fait naître l’orgueil et l’impatience. La mémoire ne se remplit que de ce que lui présente l’affection. Cet amour obscurcit la vue, qui ne distingue et ne voit qu’une fausse lumière. C’est cette lumière que l’intelligence voit en toute chose, et que l’affection aime à cause de son apparence de bien et de plaisir. Sans cette apparence l’homme ne pêcherait pas ; car, par sa nature, il ne peut désirer autre chose que le bien. Le vice est coloré d’une apparence de bien personnel qui fait pécher l’âme. Mais, parce que l’oeil ne distingue plus rien dans son aveuglement, (83) il          méconnaît la vérité ; il s’égare en cherchant le bien et le plaisir où ils ne sont pas.

6.- Je t’ai dit que les plaisirs du monde sans moi sont des épines empoisonnées. Dès que l’intelligence se trompe dans ce qu’elle voit, la volonté se trompe dans son amour, puisqu’elle aime ce qu’elle ne devrait pas aimer. La mémoire s’abuse de ce qu’elle retient. L’intelligence fait comme un voleur qui dépouille les autres. La mémoire retient aussi continuellement des choses qui sont hors de moi, et l’âme est ainsi privée de la grâce.

7.- L’une de ces trois puissances de l’âme est si grande, que je ne puis être offensé par l’une sans que toutes les trois ne m’offensent ; car l’une communique .à l’autre, ainsi que je te l’ai dit, le bien ou le mal, selon le bon plaisir du libre arbitre. Ce libre arbitre est uni à l’affection et l’excite selon qu’il lui plaît, avec ou sans la lumière de la raison. Vous avez votre raison unie à moi tant que le libre arbitre ne la sépare pas par un amour déréglé, et vous avez une loi perverse qui combat sans cesse contre l’esprit. Vous avez donc deux partis, la sensualité et la raison. La sensualité est servante, elle est faite pour obéir à l’âme ; c’est par le corps que s’éprouvent et s’exercent les vertus.

8.- L’âme est libre ; elle est affranchie du péché dans le sang de mon Fils ; elle ne peut être opprimée si elle n’y consent par la volonté. La volonté est unie au libre arbitre, et le libre arbitre ne fait qu’une chose avec la volonté en s’accordant avec elle. Il est placé entre la sensualité et la raison, et il peut se tourner du côté qu’il choisit. Il est vrai que quand l’âme veut, par l’intermédiaire du libre arbitre, réunir ses puissances en mon nom, comme je te l’ai dit, alors toutes ses opérations spirituelles et temporelles sont bien ordonnées. Le libre arbitre se détache de la sensualité et s’unit à la raison. Alors, par ma grâce, je me repose au milieu d’elles.

9.- Mon Verbe incarné a dit : « Quand deux ou trois seront réunis en mon nom, je serai au milieu d’eux » (S. Matth., XVIII, 20), et c’est la vérité. Car je te l’ai déjà dit : Personne ne peut venir à moi, si ce n’est par lui. Aussi est-il devenu pour le genre humain un pont à (84) trois degrés, et ces trois degrés figurent également les trois états de l’âme, comme je te l’expliquerai bientôt.

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LII. - Si les trois puissances de l’Âme ne sont pas unies ensemble, il lui est impossible d’avoir la persévérance nécessaire pour arriver à sa fin.
 
 

1.- Je t’ai expliqué que les trois degrés figuraient en général les trois puissances de l’âme. Ces degrés ne peuvent être montés séparément, si l’on veut passer par la doctrine le pont de ma Vérité. Si l’âme n’accorde pas ces trois puissances, elle ne peut avoir la persévérance dont je t’ai parlé, lorsque tu me demandais comment ces voyageurs devaient sortir du fleuve. Je te disais que, sans la persévérance, personne ne peut atteindre le but. Il y a deux buts qu’atteint la persévérance, le vice ou ta vertu. Si tu veux arriver à la vie, il faut persévérer dans la vertu ; celui qui veut arriver à la mort éternelle persévère dans le vice. La persévérance conduit à moi, qui suis la vie, ou au démon, qui fait boire la mort.
 
 

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LIII. - Explication de ces paroles de Jésus-Christ : « Qui a soif vienne à moi et boive ».
 
 

1.- Ma vérité vous a tous généralement et particulièrement appelés, lorsque mon Fils, plein d’un ardent désir, criait dans le temple : « Que celui qui a soif vienne à moi et boive (S. Jean, VII, 37), car je suis la fontaine d’eau vive ». Il ne dit pas, qu’il aille à mon Père et boive ; mais il dit : « qu’il vienne à moi », parce que la peine ne peut être en moi le Père, mais bien en mon Fils unique. Vous qui êtes voyageurs et pèlerins dans cette vie mortelle ; vous ne pouvez être sans peine, parce que le péché fait naître les épines sur la terre.

2.- Pourquoi dit-il : « Venez à moi et buvez »? Parce qu’en suivant sa doctrine, ou par la voie des commandements et l’amour des conseils, ou par la pratique réelle des commandements et des conseils, c’est-à-dire par la charité parfaite ou par la vie commune, quelle que soit la route que vous preniez pour aller à lui en suivant sa doctrine, vous trouverez (85) de quoi vous désaltérer, en trouvant et goûtant le fruit du sang par l’union de la nature divine à la nature humaine. En vous trouvant en lui, vous vous trouvez en moi qui suis l’océan pacifique, parce que je suis une même chose avec lui, et lui une même chose avec moi.

3.- Ainsi vous êtes invités à la fontaine d’eau vive de la grâce, mais c’est par mon Fils qu’il faut y aller avec persévérance, sans vous laisser arrêter par les épines, les vents contraires ; la prospérité, l’adversité et toutes les peines que vous rencontrerez. Vous devez persévérer jusqu’à ce que vous me trouviez, moi qui vous donne l’eau vive ; et je vous la donne par le moyen du doux Verbe, mon Fils unique et bien-aimé.

4.- Mais pourquoi dit-il : «Je suis la fontaine d’eau vive »? Parce qu’il est la fontaine qui me contient, moi qui donne l’eau vive par l’union de la nature divine à la nature humaine. Pourquoi dit-il : « Qu’il vienne à moi et qu’il boive »? Parce que vous ne pouvez éviter la peine, et que la peine ne peut se trouver en moi, mais en lui. C’est pour cela que je vous ai fait de mon Fils un pont, et personne ne peut venir à moi que par lui. Il l’a déclaré : « Personne ne peut aller au Père, si ce n’est par moi » ; et ma Vérité est la vérité même.

5.- Ainsi, tu as vu la voie qu’il faut prendre et suivre avec persévérance. Vous ne pourriez boire autrement de l’eau vive ; car la persévérance est la vertu qui reçoit la gloire et la couronne en moi, qui suis le bien suprême.
 
 

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LIV. - Quel moyen doit prendre toute créature raisonnable pour pouvoir sortir des flots du monde et passer par le pont divin.
 
 
 
 

1.- Je reviens aux trois degrés par lesquels il faut aller pour ne pas périr dans ce fleuve, pour atteindre l’eau vive à laquelle vous êtes appelés, et pour que je sois continuellement en vous ; car pendant votre pèlerinage, je suis en vous, et je me repose par la grâce au milieu de vos âmes. Il faut d’abord avoir soif ; il n’y a d’invités que ceux qui ont soif, puisqu’il est dit : «  Qui a soif vienne à moi et boive ».

2.- Celui qui n’a pas soif ne saurait persévérer ; il se laissera arrêter par la fatigue ou le plaisir. Il ne prendra ni vase (86) pour puiser, ni compagnon pour ne pas aller seul ; il retournera en arrière dès qu’il rencontrera la persécution, parce qu’il l’a en horreur. Il craint parce qu’il est seul, mais s’il était accompagné, rien ne l’effraierait. S’il avait monté les trois degrés, il serait en sûreté, parce qu’il ne serait pas seul.

3.- Il faut donc que vous ayez soif et que vous vous réunissiez ensemble, comme je vous l’ai dit, deux ou trois, ou davantage. Pourquoi deux ou trois? Parce que deux ne sont pas sans trois, trois sans deux, ni trois et deux sans davantage. Celui qui est seul ne peut pas m’avoir en lui, parce qu’il n’a pas de compagnon, et je ne puis me tenir au milieu de lui. Il n’est rien parce qu’il est seul dans son amour-propre, et qu’il est séparé de ma grâce et privé de la charité du prochain. Dès qu’il est exclu de moi par sa faute, il est dans le néant, parce que je suis seul Celui qui suis ; il est isolé dans son amour-propre, et il n’est compté pour rien dans ma Vérité ; il est rejeté de moi.

3.- Il est dit : Quand ils seront deux ou trois, ou davantage, assemblés en mon nom, je serai au milieu d’eux. Je t’ai dit que deux n’étaient pas sans trois ni trois sans deux, et c’est la vérité. Tu sais que les commandements se réduisent à deux, sans lesquels toute la loi ne peut être observée : il faut m’aimer par-dessus toute chose et aimer le prochain comme soi-même ; c’est là le commencement, le milieu et la fin des commandements de la loi.

5.- Ces deux commandements ne peuvent être réunis en mon nom sans la réunion des trois puissances de l’âme, à savoir : la mémoire, l’intelligence et la volonté. La mémoire doit retenir ma bonté et mes bienfaits, l’intelligence doit contempler l’amour ineffable que je vous ai montré par le moyen de mon Fils unique : je l’ai donné pour objet à votre intelligence, pour qu’elle y voie le foyer de ma charité. La volonté alors s’unit à la mémoire et à l’intelligence, en m’aimant et me désirant comme sa fin.

6.- Quand ces trois puissances sont ainsi saintement assemblées, je suis au milieu d’elles par la grâce ; et alors, parce que l’homme se trouve plein de ma charité et de celle du prochain, il se trouve sur-le-champ dans la compagnie de nombreuses et solides vertus. Le désir de l’âme lui donne soif de la vertu, de mon honneur, du salut des âmes ; toute (87) autre soif est éteinte et morte en elle. Elle marche en assurance et sans aucune crainte servile ; elle monte le premier degré de l’affection, parce qu’elle s’est dépouillée de l’amour-propre ; elle s’est élevée au-dessus d’elle-même et au-dessus des choses passagères ; elle les aime et les conserve si elle veut, mais par moi et jamais sans moi, avec une sainte et véritable crainte, avec l’amour de la vertu.

7.-Elle monte le second degré ; elle arrive à la lumière de l’intelligence et contemple l’amour infini, que je vous ai montré dans mon Fils crucifié. Alors elle trouve la paix et le repos, parce que la mémoire s’emplit jusqu’aux bords de ma charité. Tu sais qu’une chose vide résonne quand on la frappe, mais il n’en est pas de même quand elle est pleine. Quand la mémoire est pleine de la lumière de l’intelligence et des sentiments de l’amour, si elle est frappée par les tribulations ou par les plaisirs du monde, l’âme ne fait entendre ni les éclats de la joie, ni les cris de l’impatience, parce qu’elle est pleine de moi, qui suis le bien véritable.

8.- Dès qu’elle a monté ces degrés, elle se trouve en sainte compagnie ; elle possède la raison et les trois puissances de l’âme, qu’elle a réunies en mon nom : elle est avec l’amour de moi et du prochain, avec la mémoire pour retenir, l’intelligence pour voir, la volonté pour aimer. L’âme est avec moi, qui suis sa force et sa sûreté ; elle est entourée de vertus, et elle s’avance paisiblement, parce que je suis au milieu d’elles.

9.- Elle est poussée par un ardent désir, car elle a soif de suivre la voie de la Vérité, où se trouve la fontaine d’eau vive. Cette soif de mon honneur, de son salut et du salut du prochain lui fait désirer la voie, parce que sans cette voie elle ne pourrait y parvenir. Elle avance, et porte le vase de son coeur vide de tout désir et de tout amour déréglé du monde ; et aussitôt que son coeur est vide, il se remplit, parce que rien ne peut rester vide.

10.- Il ne se remplit pas de choses matérielles, mais d’un air pur. Le coeur est un vase qui ne peut rester vide ; dès que l’amour déréglé des choses terrestres, en est ôté, il se remplit des choses célestes, des douceurs de l’amour divin, qui conduit aux eaux de la grâce. Quand l’âme est arrivée, elle passe par la porte de Jésus crucifié, et elle goûte l’eau vive qui se trouve en moi, l’océan de la paix. (88)
 
 

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LV.- Résumé de plusieurs choses qui ont été déjà dites.
 
 
 
 

1.- Je t’ai montré comment toute créature raisonnable peut sortir de la mer du monde et éviter la mort et la damnation éternelle : je t’ai montré trois degrés principaux qui sont les trois puissances de l’âme, et personne n’en peut monter un sans monter les autres. Je t’ai expliqué cette parole de mon Fils : Quand ils seront deux ou trois, ou plusieurs, réunis en mon nom. Cette réunion est celle des trois puissances de l’âme, qui s’accordent avec les deux principaux commandements de la loi : m’aimer par-dessus toutes choses et aimer le prochain comme soi-même. Dès que l’homme a fait cette réunion et monté ces degrés, il a soif de l’eau vive ; il avance ; il passe sur le pont en suivant la doctrine de ma Vérité.

2.- Et alors vous accourez à la voix qui vous crie comme dans le temple : Que celui qui a soif vienne à moi et boive, car je suis la fontaine d’eau vive. Je t’ai expliqué cette parole et comment il fallait l’entendre, afin que tu connaisses mieux l’abondance de ma charité et le honteux aveuglement de ceux qui se plaisent à courir par la route du démon, qui leur offre une eau empoisonnée.

3.- Tu me demandais les moyens de ne pas périr dans le fleuve ; je te les ai montrés, et je t’ai dit qu’il fallait monter sur le pont en unissant les deux commandements de la loi dans la charité du prochain et en m’apportant son coeur et son amour comme un vase ; car je donne à boire à qui m’en demande. Il faut suivre la voie de Jésus crucifié et y persévérer jusqu’à la mort ; voilà ce que doit faire l’homme, quel que soit son état, car l’état n’est jamais une excuse ; on peut et on doit toujours remplir cette obligation de toute créature raisonnable.

4.- Personne ne peut s’en défendre en disant : J’ai une position, des enfants et d’autres embarras du monde, et il m’est impossible de suivre cette route. On ne peut alléguer ces obstacles ; car je te l’ai dit, tout état m’est agréable, pourvu qu’on y apporte une bonne et sainte volonté. Toute chose est bonne et parfaite, puisqu’elle a été faite par moi, qui suis la souveraine bonté. Les créatures ne vous ont pas été (89)

données pour vous causer la mort, mais pour que vous ayez la vie. Ce que je vous demande est bien facile, car quoi de plus facile et de plus doux que l’amour? Je ne réclame qu’une chose, l’amour ; m’aimer et aimer le prochain.

5.- En tout temps, en tout lieu, en tout état, l’homme peut aimer et se servir de tout, pour l’honneur et la gloire de mon nom. Mais, tu le sais, les aveugles ne suivent pas la lumière ; ils se couvrent de leur amour-propre ; ils aiment et possèdent les créatures en dehors de moi ; ils passent cette vie dans des peines insupportables qu’ils se causent ; et, s’ils ne changent de route, ils tombent dans la damnation éternelle. Ainsi je t’ai fait connaître ce que tout homme doit faire.
 
 

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LVI.- Les trois degrés du pont correspondent à trois états de l’âme.
 
 
 
 

1.- Je t’ai dit la route que doivent suivre et que suivent ceux qui sont dans la charité commune, c’est-à-dire ceux qui observent les commandements et qui acceptent les conseils spirituellement ; maintenant je veux te parler de ceux qui ont commencé à monter ces degrés, et qui veulent suivre la voie parfaite et observer complètement les commandements et les conseils dans les trois états que je vais t’expliquer plus particulièrement.

2.- L’âme a trois états auxquels s’appliquent ses trois puissances : le premier est imparfait, le second parfait, le troisième très parfait. Dans le premier, l’homme est pour moi un mercenaire, dans le second un serviteur fidèle, et. dans le troisième un fils qui m’aime sans songer à lui. Ces trois états peuvent se rencontrer en diverses créatures, et quelquefois se trouver dans une même personne. Ils se trouvent en une même personne lorsqu’elle court avec une ardeur parfaite dans la voie, employant son temps de manière qu’elle arrive de l’état servile à l’état généreux, et de l’état généreux à l’état filial.

3.- Elève-toi au-dessus de toi-même ; ouvre l’oeil de ton intelligence et vois comment tous ces voyageurs s’avancent ; les uns marchent imparfaitement, les autres parfaitement dans la voie des commandements, d’autres très parfaitement (90) dans la voie des conseils. Tu verras d’où vient l’imperfection, d’où vient la perfection, et quel est l’aveuglement de l’âme qui n’arrache pas d’elle-même la racine de l’amour-propre. En quelque état que se trouve l’homme, il a besoin de tuer en lui l’amour-propre.
 
 

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LVII.- L’âme, en regardant dans le divin miroir, voit les créatures marcher de différentes manières.
 
 

1.- Alors cette âme, embrasée d’un saint désir, contemplait dans le doux miroir de la Divinité les créatures qu’elle voyait prendre différentes routes et différents moyens pour arriver à leur fin. Beaucoup commençaient à monter en étant tourmentés par la crainte servile, c’est-à-dire en redoutant leur propre peine ; beaucoup d’autres triomphaient de cette crainte et parvenaient à la perfection, mais bien peu arrivaient à la grande et véritable perfection.
 
 

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LVIII.- La crainte servile ne suffit pas sans l’amour de la vertu.- La loi de crainte et la loi d’amour sont unies ensemble.
 
 

1.- Alors la bonté de Dieu, voulant satisfaire le désir de cette âme, lui disait : Remarque ceux que la crainte servile à détachés de la corruption du péché mortel s’ils n’avancent pas avec l’amour de la vertu, la crainte servile ne leur suffira pas pour obtenir la vie bienheureuse ; mais I’amour uni à la crainte suffit, parce que la loi est fondée sur l’amour et la crainte.

2.- La loi de crainte est la loi ancienne que j’ai donnée à Moïse, et qui était fondée sur la crainte, parce que la peine punissait la faute commise. La loi d’amour est la loi nouvelle donnée par le Verbe, mon Fils unique ; elle est fondée sur l’amour. Mais cette loi nouvelle ne détruit pas l’ancienne : elle l’accomplit au contraire. Ma vérité a dit : « Je ne suis pas venu détruire la loi, mais l’accomplir » (S. Matth., V, 17 ).

3.- Il a uni la loi de crainte à la loi d’amour. L’amour a ôté l’imperfection de la crainte de la peine, mais il a laissé la perfection de la bonne crainte, c’est-à-dire la (91)

crainte de m’offenser, non pas à cause de la punition, mais à cause de moi, qui suis la bonté suprême. Ainsi la loi imparfaite est devenue parfaite par la loi d’amour.

4.- Mon Fils unique est Venu comme un char de feu, et il a répandu les flammes de ma charité dans votre humanité. L’abondance de ma miséricorde a éloigné la peine des fautes qui se commettent. Celui qui m’offense n’est pas puni sur-le-champ dès cette vie, comme le voulait autrefois la loi de Moïse. La punition est maintenant différée, et la crainte servile est inutile. La faute n’est pas pour cela impunie ; elle sera punie quand l’âme sera séparée du corps, si celui qui commet la faute ne la punit pas, dès cette vie, par une contrition parfaite.

5.- La vie est le temps de ma miséricorde, et la mort le temps de la justice. Il faut donc quitter la crainte servile et embrasser mon amour et ma sainte crainte. Sans cela l’homme retombe dans le fleuve, dès qu’il rencontre les flots de la tribulation, et les épines des consolations qui blessent l’âme qui les aime et les possède d’une manière déréglée.
 
 

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LIX. Comment de la crainte servile, qui est l’état d’imperfection, on parvient à l’état de perfection.
 
 
 
 

1.- Je t’ai dit que personne ne pouvait sortir du fleuve et passer le pont sans monter trois degrés. On les monte imparfaitement, parfaitement et très parfaitement. Ceux qui sont conduits par la crainte servile montent et réunissent imparfaitement les puissances de leur âme. L’âme voit la peine qui suit la faute; elle se lève et appelle la mémoire pour chasser la pensée du vice, l’intelligence pour voir la punition de la faute, afin que la volonté puisse la détester. Ce premier acte, ce premier effort doit être fait avec la vue de l’intelligence éclairée par la sainte foi.

2.- Elle doit non seulement regarder la peine, mais la récompense de la vertu et l’amour que je lui porte, afin qu’elle puisse monter par amour, avec une affection dégagée de toute crainte servile. On devient ainsi serviteur fidèle et non mercenaire, en me servant par amour et non par crainte, en s’efforçant d’arracher avec une sainte haine (92) la racine de l’amour-propre, en agissant avec prudence, courage et persévérance. Mais il y en a beaucoup qui montent si lentement et qui me rendent ce qu’ils me doivent avec tant de mollesse et d’ignorance, qu’ils s’arrêtent bientôt et retournent en arrière au moindre vent qu’ils rencontrent. Et parce qu’ils ont monté si imparfaitement le premier degré de Jésus crucifié, ils n’arrivent pas au second, qui est son coeur.
 
 

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LX. - De l’imperfection de ceux qui aiment et servent Dieu pour leur utilité, leur plaisir et leur consolation.
 
 
 
 

1.- Il y en a qui deviennent mes serviteurs fidèles en me servant sans crainte de la punition et par amour. Mais cet amour est imparfait, parce qu’il vient de l’utilité, du plaisir et de la douceur qu’ils trouvent en moi. Sais-tu-ce qui montre que cet amour est imparfait? C’est que, quand ils sont privés de la consolation qu’ils trouvent en moi, leur amour se refroidit et disparaît souvent. ils aiment le prochain avec la même imperfection.

2.- Si je veux éprouver mon serviteur dans son intérêt, pour le retirer de l’imperfection et l’exercer à la vertu, j’éloigne de lui la consolation qu’il goûtait en moi, et je le laisse attaquer par la tribulation: c’est le moyen de lui donner une connaissance plus parfaite de lui-même, et de lui montrer qu’il reçoit de moi seul l’être et la grâce. Ces combats le portent à se réfugier en moi, à reconnaître mes bienfaits et à me chercher seul avec une humilité sincère. C’est pour cela que je lui donne et que je lui retire la consolation, mais jamais la grâce.

3.- Beaucoup alors se refroidissent et reculent par défaut de patience. Ils abandonnent leurs pieux exercices et croient se justifier en disant: ces actes ne me profitent pas; puisque je n’en retire aucune consolation pour mon âme.

4.- C’est agir comme l’imparfait qui n’a pas encore dégagé la lumière de la foi du voile de son amour-propre spirituel ; car si ce voile était levé, l’âme verrait bien que toute chose vient de moi, et qu’une feuille d’arbre ne tombe pas sans ma providence. Tout ce que je donne, ou permets, arrive pour la sanctification de mes serviteurs,

(93) afin qu’ils possèdent le bien et la fin pour laquelle je les ai créés.

5.- Ils doivent voir et reconnaître que je ne veux autre chose que leur bonheur dans le sang de mon Fils unique, qui les purifie de leurs iniquités. Dans ce sang ils peuvent connaître ma vérité et voir que je les ai créés à mon image et à ma ressemblance, que je les ai créés de nouveau à la grâce par le sang de mon propre Fils, pour les rendre nies enfants adoptifs ; mais, parce qu’ils sont imparfaits, ils me servent par intérêt et n’aiment le prochain qu’avec tiédeur.

6.- Les uns perdent courage pour éviter la peine les autres se ralentissent dans le service de leur prochain et se refroidissent dans leur charité, parce qu’ils n’ont plus les avantages et les consolations qu’ils y trouvaient. Il ma est ainsi, parce que leur amour n’est pas pur, et qu’ils aiment leur prochain avec la même imperfection qu’ils m’aiment, c’est-à-dire par intérêt. S’ils ne reconnaissent pas leur imperfection, s’ils ne désirent pas s’en corriger, ils retournent nécessairement en arrière.

7.- Il faut que ceux qui veulent la vie éternelle aiment sans intérêt, parce qu’il ne suffit pas de fuir le péché par crainte du châtiment, ou d’embrasser la vertu par amour de ses avantages, il faut encore fuir le péché parce qu’il me déplaît, et aimer la vertu par amour pour moi.

8.- Il est vrai qu’ordinairement la crainte est le premier pas des pécheurs vers la pénitence. L’âme est imparfaite avant d’être parfaite ; mais de l’imperfection elle doit aller à la perfection, ou pendant la vie en pratiquant la vertu et en m’aimant d’un coeur libre, généreux et détaché, ou à la mort en reconnaissant son imperfection et en se promettant que si elle eu avait le temps, elle me servirait sans penser à elle.

9.- C’était cet amour imparfait que ressentait saint Pierre pour le doux et bon Jésus, mou Fils unique, lorsqu’il jouissait des délices de son intimité. Mais quand vint le temps de la tribulation, il l’abandonna ,et changea tellement, qu’au lieu de mourir pour lui, comme il avait dit, il le renia par peur et déclara qu’il ne l’avait jamais

connu.  (94)

10.- L’âme succombe ainsi lorsqu’ elle monte ces degrés par crainte servile ou par amour mercenaire. Il faut donc sortir de cette imperfection, m’aimer d’un amour filial et me servir sans intérêt ; car je sais récompenser toute peine, et je rends à chacun selon son état et ses efforts.

11.- Ceux qui n’abandonnent pas leurs prières et leurs bonnes oeuvres, mais qui travaillent avec persévérance à augmenter leurs vertus, arriveront à l’amour des enfants. Je les aimerai avec cet amour, car je rends toujours l’amour qu’on me donne. Si quelqu’un m’aime comme le serviteur aime son maître, je le récompense comme un maître paie son serviteur, mais je ne me livre pas à lui, parce que les secrets ne se confient qu’à l’amitié : on ne fait qu’un avec son ami, mais non pas avec son serviteur. Il est vrai que le serviteur peut ‘augmenter tellement sa vertu et l’amour qu’il a pour son maître, qu’il deviendra son plus cher ami.

12.- Il en arrive ainsi à mes serviteurs : tant qu’ils restent dans l’amour mercenaire, je ne me manifeste point à eux. Mais s’ils rougissent de leur imperfection et s’ils aiment la vertu, s’ils arrachent avec une sainte haine la racine de l’amour-propre spirituel qui est en eux, si, montant sur le tribunal de leur conscience, ils font justice de la crainte servile et de l’amour mercenaire que n’a pas encore détruits dans leur coeur la lumière de la foi, alors ils me sont si agréables, que je les’ aime comme des amis, je me manifesterai à eux, puisque nia Vérité a dit : « Celui qui m’aimera sera aimé de mon Père, et je l’aimerai ; je me manifesterai à lui, et nous demeurerons ensemble »( S. Jean, XIV, 21-35 ). C’est la condition des vrais amis d’être deux corps et une seule âme par l’amour, car l’amour transforme dans la chose aimée. S’ils n’ont qu’une âme, comment peuvent-ils avoir des secrets l’un pour l’autre? Aussi mon Fils l’a dit : « Je viendrai, et nous demeurerons ensemble » ; et c’est la vérité.
 
 

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LXI.- Comment Dieu se manifeste à l’âme qui l’aime.
 
 
 
 

1.- Sais-tu comment je me manifeste dans l’âme qui m’aime en vérité et qui suit la doctrine de mon doux (95) et bien-aimé Verbe ? Je manifeste de différentes manières ma vérité dans l’âme, selon son désir, et j’ai trois sortes de manifestations.

2.- Je manifeste premièrement dans l’âme mon amour et ma charité par le moyen du Verbe, mon Fils ; et cet amour, cette charité se voit dans son sang répandu avec tant d’ardeur. La charité se montre de deux manières l’une est générale et commune à tous ceux qui vivent dans la charité ordinaire. Ils la voient et l’éprouvent dans les nombreux bienfaits qu’ils reçoivent de moi l’autre manière est réservée à ceux qui sont devenus mes amis ; ils connaissent la charité plus que les autres, parce qu’ils la connaissent, la goûtent et l’éprouvent sensiblement dans leurs âmes.

3.- La seconde manifestation est pour ceux auxquels je me révèle par le sentiment de l’amour. Je ne regarde pas la créature, mais les saints désirs, et je me montre à l’âme avec la même perfection qu’elle me recherche. Quelquefois je me révèle, dans cette seconde manifestation, en dominant l’esprit de prophétie et cri montrant les choses futures : et cela de beaucoup de manières, selon les besoins de cette âme ou des autres créatures.

4.- D’autres fois, et c’est la troisième manifestation, je forme dans leur esprit la présence de ma Vérité, mon Fils unique, par plusieurs moyens, selon que l’âme le désire et le veut. Tantôt elle une cherche dans la prière en voulant connaître ma puissance, et je la satisfais en lui faisant goûter et sentir ma vertu ; tantôt elle me cherche dans la sagesse de mon Fils, et je la satisfais en l’offrant aux regards de son intelligence ; ,tantôt elle nie cherche dans la clémence de l’Esprit saint, et alors ma bonté lui fait goûter le feu de la divine charité, qui enfante les vraies et solides vertus, fondées sur la charité pure du prochain.
 
 

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LXII.- Pourquoi Jésus-Christ ne dit pas : «Je manifesterai mon Père », mais : « Je me manifesterai ».
 
 

1.- Tu vois que mon Fils a dit la vérité dans cette parole : « Celui qui m’aimera sera une même chose avec moi » ; car en suivant sa doctrine avec amour vous êtes unis (96) lui, et étant unis à lui vous êtes unis à moi, parce que nous sommes une même chose, et puisque nous sommes une même chose, je me manifesterai aussi à vous.

2.- Ainsi mon Fils a dit la vérité en disant : « Je me manifesterai à vous », parce qu’en se manifestant il me manifeste, et en me manifestant il se manifeste. Mais pourquoi ne dit-il pas : Je vous manifesterai mon Père ? Pour trois raisons. La première est qu’il veut montrer que je ne suis pas séparé de lui, ni lui de moi ; et quand saint Philippe lui dit : «  Montrez-nous le Père, et cela nous suffira », il répond : « Qui me voit, voit le Père ; et qui voit le Père, me voit » (S, Jean, XIV, 8-9). Il le dit parce qu’il est une même chose avec moi ; et ce qu’il avait, il l’avait de moi, et non pas moi de lui. Aussi dit-il aux Juifs : « Ma doctrine n’est pas de moi, mais de mon Père, qui m’a envoyé ». Parce que mon Fils procède de moi, et non pas moi de lui. Mais comme je suis une même chose avec lui et lui avec moi, il ne dit pas ; Je manifesterai le Père, mais je me manifesterai ; parce que je suis une même chose avec le Père.

3.La seconde raison, c’est qu’en se manifestant à vous il ne montrait que ce qu’il avait de moi, le Père ; comme s’il eût voulu dire : Le Père s’est manifesté entièrement en moi, puisque je suis une même chose avec lui. Je me manifesterai et je le manifesterai à vous par mon moyen.

4.- La troisième raison est, qu’étant invisible, je ne puis être vu de vous-tant que vous ne serez pas séparés de vos corps. Alors vous verrez ma divinité face à face, et vous verrez aussi le Verbe, mon Fils intellectuellement jusqu’au temps de la résurrection générale, lorsque votre humanité se conformera et se réjouira dans l’humanité du Verbe, comme je te l’ai dit en te parlant de la résurrection ( Le texte dit : nel Trattato della resurrettione. Ces mots semblent indiquer un ouvrage de sainte Catherine de Sienne qui ne nous est pas parvenu.).

5.- Vous ne pouvez me voir maintenant dans mon essence, et alors j’ai voilé la nature divine avec le voile de votre humanité, afin que vous pussiez me voir. Moi, l’invisible, je me suis fait pour ainsi dire visible en vous donnant (97) le verbe, mon Fils, revêtu de votre nature ; Il m’a manifesté à vous. Il ne dit pas : Je manifesterai mon Père, mais : Je me manifesterai à vous ; comme s’il disait : Selon ce que m’a donné mon Père, je me manifesterai à vous. Tu vois que dans cette manifestation, en se manifestant il me manifeste. Tu ne lui a pas entendu dire : Je vous manifesterai le Père, car tant que vous êtes dans un corps mortel, vous ne pouvez me voir ; mais mon Fils est une même chose avec moi.
 
 

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LXIII.- Comment l’âme monte sur le second degré du pont.
 
 
 
 

1.- Tu as pu comprendre l’excellence de celui qui est parvenu à l’amour de l’ami ; il a monté par les pieds de l’affection, et il est arrivé au secret du coeur, c’est-à-dire au second degré, figuré sur le corps de mon Fils. Je t’ai dit que ces trois, degrés correspondaient aux trois puissances de l’âme ; et maintenant je les appliquerai aux trois états de l’âme. Avant de te conduire au troisième degré, je veux te montrer comment on parvient à être ami, et quand on est ami, comment on devient enfant par l’amour filial ; ce que fait celui qui est ami, et à quel signe on reconnaît l’ami.

2.- Premièrement, comment parvient-on à être ami ? L’homme était d’abord imparfait par la crainte servile ; mais avec l’exercice et la persévérance il parvient à l’amour de la jouissance et de l’utilité qu’il trouve en moi. Telle est la voie par laquelle passe celui qui désire arriver à l’amour parfait, c’est-à-dire à l’amour des amis et des enfants.

3.- Je dis que l’amour filial est parfait, parce que, dans l’amour du Fils, l’homme reçoit mon héritage, l’héritage du Père éternel ; et parce que l’amour du Fils comprend toujours l’amour de l’ami, je t’ai dit que l’ami était devenu fils. Quel est le moyen de. parvenir à l’amour filial? Le voici. Toute perfection et toute vertu procède de la charité, et la charité est nourrie par l’humilité ; l’humilité vient de la connaissance et de la haine de soi-même, c’est-à-dire de sa sensualité. Pour y arriver, il faut persévérer et rester dans la cellule de la connaissance de soi-même, où on connaîtra ma miséricorde dans le sang de mon Fils unique, en attirant par (98) son amour ma charité divine, en s’exerçant à détruire toute mauvaise volonté spirituelle et temporelle, et en se cachant humblement dans son intérieur.

4.- C’est ce que fit Pierre avec les autres disciples : il gémit amèrement après avoir eu le malheur de renier mon Fils. Sa douleur était encore imparfaite, et elle fut imparfaite pendant quarante jours et jusqu’après l’Ascension ; car, mon Fils étant retourné vers moi quant à son humanité, Pierre et les autres disciples se cachèrent dans le cénacle pour attendre la venue du Saint-Esprit, que ma Vérité leur avait promis. Ils étaient renfermés par crainte, car l’âme craint toujours jusqu’à ce qu’elle soit arrivée à l’amour véritable ; mais en persévérant dans leurs veilles et dans leurs humbles prières jusqu’à ce qu’ils eussent reçu l’abondance de l’Esprit Saint, ils perdirent la crainte ; ils suivirent et prêchèrent Jésus crucifié.

5.- Ainsi, après s’être purifiée du péché mortel et s’être reconnue coupable, l’âme qui veut parvenir à la perfection commence à pleurer par crainte du châtiment ; puis elle s’élève à la considération de ma miséricorde, où elle trouve son bien-être et son avantage. Elle est encore imparfaite, et pour la faire arriver à la perfection, après quarante jours, c’est-à-dire après ces deux états, je me retire d’elle de temps en temps, non par grâce, mais par sentiment.

6.- C’est ce que mon Fils annonçait lorsqu’il disait aux disciples : « Je m’en vais, et je reviendrai vers vous ». Tout ce qu’il disait en particulier à ses disciples était dit en général à tous les hommes présents et futurs. Il dit : Je m’en vais, et je reviendrai vers vous ; et il en fut ainsi : car lorsque l’Esprit Saint fut descendu sur les disciples, il revint lui-même. Le Saint-Esprit ne vint pas seul, mais il vint avec ma puissance, avec la sagesse du Fils, qui est un avec moi, et avec la clémence du Saint-Esprit, qui procède du Père et du Fils.

7.- Or, je te le dis de même : Pour faire sortir l’âme de son imperfection, je me retire d’elle d’une manière sensible et je la prive de la consolation qu’elle avait d’abord. Lorsqu’elle était dans la souillure du péché mortel, elle s’est éloignée de moi, et je l’ai privée de ma grâce par sa faute ; parce qu’elle m’avait fermé la porte de son désir. Le soleil de la grâce ne brille plus au-dedans, non par la faute du soleil (99), mais par la faute de la créature, qui ne lui ouvre pas par le désir ; mais dès qu’elle reconnaît les ténèbres, elle ouvre la fenêtre et nettoie sa demeure par une sainte confession. Alors, par ma grâce, je retourne dans l’âme, et si je m’en retire quelquefois, elle ne perd pas la grâce, elle n’en perd que le sentiment.

8.- Je le fais pour la rendre humble, pour l’exercer âme chercher véritablement, pour l’éprouver à la lumière de la foi et lui faire acquérir la prudence. Alors, si elle aime d’une manière désintéressée, avec une foi vive et avec la haine d’elle-même, elle se réjouit dans la peine, parce qu’elle se trouve indigne de la paix et du repos de l’esprit. C’est la seconde des trois choses que je t’annonçais en te promettant de t’expliquer comment l’âme arrive à le perfection, et ce qu’elle fait quand elle y est arrivée. Voici ce qu’elle fait. Quand elle sent que je me suis retiré, elle ne retourne pas en arrière, mais elle persévère humblement dans ses exercices, et se renferme avec soin dans la connaissance d’elle-même.

9.- Elle y attend avec une foi vive l’avènement de l’Esprit Saint ; elle m’attend, moi, le feu de la charité. Comment m’attend-elle? Elle m’attend, non dans l’oisiveté, mais dans les veilles et dans la prière continuelle ; non seulement dans les veilles du corps, mais dans les veilles de l’intelligence. L’oeil de son intelligence ne se ferme jamais ; elle veille à la lumière de la foi pour arracher par la haine les pensées inutiles de son coeur ; elle attend l’ardeur de ma charité, car elle sait que je ne veux pas autre chose que la sanctification des âmes : le sang de mon Fils l’a bien prouvé.

10.- Pendant que son intelligence veille ainsi dans ma connaissance et dans la connaissance d’elle-même, l’âme prie toujours par une sainte et ferme volonté : c’est la prière continuelle. Elle prie aussi par la prière actuelle, c’est-à-dire qu’elle fait dans leur temps les prières ordonnées par l’Église. Voici ce que fait l’âme qui a quitté l’imperfection pour arriver à la perfection.

11.- C’est pour qu’elle y arrive que je me retire d’elle, non par la grâce, mais par le sentiment. Je m’en éloigne pour qu’elle voie et connaisse ses défauts, parce que, dès qu’elle se sent privée de la consolation, elle éprouve sa faiblesse ; elle comprend que seule elle ne peut être ferme et persévérante (100), et par là elle découvre la racine de l’amour-propre spirituel. Elle se connaît ainsi, elle s’élève au-dessus d’elle-même, et s’asseyant sur le tribunal de sa conscience, elle ne fait grâce à aucun sentiment blâmable en arrachant la racine de l’amour-propre avec la haine de cet amour et avec l’amour de la vertu.
 
 

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LXIV.- En aimant Jésus imparfaitement, on aime imparfaitement le prochain.- Signes de cet amour imparfait.
 
 
 
 

1.- Je veux que tu saches que toute imperfection et toute perfection qui se manifestent et s’acquièrent en moi, se manifestent et s’acquièrent par le moyen du prochain. C’est ce qu’éprouvent les âmes simples qui aiment les créatures d’un amour spirituel. Si l’on m’aime d’un amour pur et désintéressé, on aime de même le prochain.

2.- Quand on remplit un vase à une fontaine, si on le retire de la fontaine pour boire, le vase est bientôt vide, mais si l’on boit en tenant le vase dans la fontaine, il ne se vide pas, mais il est toujours plein. Il en est de même de l’amour spirituel ou temporel du prochain, il faut y boire en moi, sans le tirer à soi.

3.- Je vous demande que vous m’aimiez comme je vous aime. Vous ne pouvez le faire complètement, puisque je vous ai aimés sans être aimé. L’amour que vous ayez pour moi est une dette que vous acquittez, et non pas une grâce que vous m’accordez. L’amour que j’ai pour vous au contraire est une grâce, et non une dette.

4.- Vous ne pouvez donner me rendre l’amour que je réclame, et cependant je vous en offre le moyen dans votre prochain faites pour lui ce que vous ne pouvez faire pour moi. Mon Fils l’a montré lorsqu’il disait a Paul qui me persécutait « Saul, Saul, pourquoi me persécutes tu ? »(Acte IX, 4). Il le disait parce que Paul me persécutait en persécutant mes fidèles.

5.- Il faut que votre amour soit pur et qu’avec cet amour dont vous m’aimez, vous aimiez les autres. Sais-tu, ma fille, comment on reconnaît que l’amour spirituel dont on aime n’est pas parfait? Il est imparfait si l’âme souffre quand il lui semble que la créature qu’elle aime ne répond pas à son (101) amour ou qu’elle n’en est pas aimée autant qu’elle croit l’aimer. Si elle souffre de la perte de sa présence, de ses consolations, ou de la préférence qu’elle donne à un autre.

6.- C’est à cela et à beaucoup d’autres choses semblables qu’on voit l’imperfection de l’amour que l’âme a pour moi et pour le prochain. Elle boit alors dans le vase hors de la fontaine, quoique l’amour l’ait rempli de moi. Mais parce qu’elle m’aime encore imparfaitement, elle montre qu’elle aime imparfaitement aussi le prochain. Cela vient de la racine de l’amour-propre spirituel, qui n’est pas encore arrachée.

7.- Je permets souvent ces épreuves de l’amour pour que l’âme se connaisse dans son imperfection. Je lui retire ma présence sensible pour qu’elle se renferme dans la connaissance d’elle-même, et qu’elle acquière ainsi la perfection. Je reviens ensuite avec une plus abondante lumière, avec une connaissance plus grande de ma vérité, pourvu qu’elle soit persuadée que c’est par ma grâce seulement qu’elle pourra tuer sa volonté.

8.- Qu’elle ne cesse jamais de travailler à sa vigne, d’en arracher les épines des pensées inutiles, et d’y mettre les pierres des vertus affermies dans le sang de Jésus crucifié, qu’elle a trouvées en allant par le pont de mon Fils bien-aimé. Car je te l’ai dit, si tu te le rappelles bien, sur ce pont de la doctrine de ma Vérité sont les pierres fondées sur la vertu de son sang, et les vertus vous donnent la vie par la vertu du sang. (102)