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L’Imitation de Jésus Christ

De Thomas A Kempis

Traduction de l'Abbé Félicité de Lamennais

Livre 1 :

Livre premier - Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure p.5

1.Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde

2.Avoir d'humbles sentiments de soi-même

3.De la doctrine de la vérité

4.De la prévoyance dans les actions

5.De la lecture de l'Ecriture sainte

6.Des affections déréglées

7.Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances

8.Eviter la trop grande familiarité

9.De l'obéissance et du renoncement à son propre sens

10.Qu'il faut éviter les entretiens inutiles

11.Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans la vertu

12.De l'avantage de l'adversité

13.De la résistance aux tentations

14.Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même

15.Des oeuvres de charité

16.Qu'il faut supporter les défauts d'autrui

17.De la vie religieuse

18.De l'exemple des saints

19.Des exercices d'un bon religieux

20.De l'amour de la solitude et du silence

21.De la componction du coeur

22.De la considération de la misère humaine

23.De la méditation de la mort

24.Du jugement et des peines des pécheurs

25.Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie

Livre premier - Avis utiles pour entrer dans la vie intérieure

1. Qu'il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du

monde
 

1.Celui qui me suit ne marche pas dans les ténèbres, dit le Seigneur. Ce sont les paroles

de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous

voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du coeur.

Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.

2.La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints: et qui posséderait son

esprit y trouverait la manne cachée.

Mais il arrive que plusieurs, à force d'entendre l'Evangile, n'en sont que peu touchés,

parce qu'ils n'ont point l'esprit de Jésus-Christ.

Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ ?

Appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.

3.Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n'êtes pas humble, et

que par-là vous déplaisez à la Trinité ?

Certes, les discours sublimes ne font pas l'homme juste et saint, mais une vie pure rend

cher à Dieu.

J'aime mieux sentir la componction que d'en savoir la définition.

Quand vous sauriez toute la Bible par coeur et toutes les sentences des philosophes,

que vous servirait tout cela sans la grâce et la charité ?

Vanité des vanités, tout n'est que vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

La souveraine richesse est de tendre au royaume du ciel par le mépris du monde.

4.Vanité donc, d'amasser des richesses périssables et d'espérer en elles.

Vanité, d'aspirer aux honneurs et de s'élever à ce qu'il y a de plus haut.

Vanité, de suivre les désirs de la chair et de rechercher ce dont il faudra bientôt être

rigoureusement puni.

Vanité, de souhaiter une longue vie et de ne pas se soucier de bien vivre.

Vanité, de ne penser qu'à la vie présente et de ne pas prévoir ce qui la suivra.

Vanité, de s'attacher à ce qui passe si vite et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit

point.

5.Rappelez-vous souvent cette parole du Sage: L'oeil n'est pas rassasié de ce qu'il voit,

ni l'oreille remplie de ce qu'elle entend.

Appliquez-vous donc à détacher votre coeur de l'amour des choses visibles, pour le

porter tout entier vers les invisibles, car ceux qui suivent l'attrait de leurs sens souillent

leur âme et perdent la grâce de Dieu.
 
 
 
 

2. Avoir d'humbles sentiments de soi-même
 
 
 
 

1.Tout homme désire naturellement de savoir; mais la science sans la crainte de Dieu,

que vaut-elle ?

Un humble paysan qui sert Dieu est certainement fort au-dessus du philosophe superbe

qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres.

Celui qui se connaît bien se méprise, et ne se plait point aux louanges des hommes.

Quand j'aurais toute la science du monde, si je n'ai pas la charité, à quoi cela me

servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes oeuvres ?

2.Modérez le désir trop vif de savoir; on ne trouvera là qu'une grande dissipation et une

grande illusion.

Les savants sont bien aise de paraître et de passer pour habiles.

Il y a beaucoup de choses qu'il importe peu ou qu'il n'importe point à l'âme de

connaître; et celui-là est bien insensé qui s'occupe d'autre chose que de ce qui intéresse

son salut.

La multitude des paroles ne rassasie point l'âme; mais une vie sainte rafraîchit l'esprit et

une conscience pure donne une grande confiance près de Dieu.

3.Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n'en vivez pas plus

saintement.

Quelque art et quelque science que vous possédiez, n'en tirez donc point de vanité;

craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données.

Si vous croyez beaucoup savoir, et être perspicace, souvenez-vous que c'est peu de

chose près de ce que vous ignorez.

Ne vous élevez point en vous-même, avouez plutôt votre ignorance. Comment

pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu'un, tandis qu'il y en a tant de plus doctes

que vous, et de plus instruits en la loi de Dieu ?

Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve ? Aimez à vivre

inconnu et à n'être compté pour rien.

4.La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de

soi-même.

Ne rien s'attribuer et penser favorablement des autres, c'est une grande sagesse et une

grande perfection.

Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très

grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui; car vous ignorez combien de

temps vous persévérerez dans le bien.

Nous sommes tous fragiles, mais croyez que personne n'est plus fragile que vous.
 
 
 
 

3. De la doctrine de la vérité
 
 
 
 

1.Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non par des figures et des paroles qui

passent, mais en se montrant telle qu'elle est.

Notre raison et nos sens voient peu, et nous trompent souvent.

A quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu'au jugement

de Dieu on ne vous reprochera point d'avoir ignorées ?

C'est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire pour s'appliquer au

contraire curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.

2.Que nous importe ce qu'on dit sur les genres et sur les espèces ?

Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.

Tout vient de ce Verbe unique, de lui procède toute parole, il en est le principe, et c'est

lui qui parle en dedans de nous.

Sans lui nulle intelligence, sans lui nul jugement n'est droit.

Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit

tout en elle, ne sera point ébranlé, et son coeur demeurera dans la paix de Dieu.

O Vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel !

Souvent j'éprouve un grand ennui à force de lire et d'entendre; en vous est tout ce que

je désire, tout ce que je veux.

Que tous les docteurs se taisent, que toutes les créatures soient dans le silence devant

vous: parlez-moi vous seul.

3.Plus un homme est recueilli en lui-même, et dégagé des choses extérieures, plus son

esprit s'étend et s'élève sans aucun travail, parce qu'il reçoit d'en haut la lumière de

l'intelligence.

Une âme pure, simple, formée dans le bien, n'est jamais dissipée au milieu même des

plus nombreuses occupations, parce qu'elle fait tout pour honorer Dieu, et que,

tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.

Qu'est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n'est les affections immortifiées de

votre coeur ?

4.L'homme bon et vraiment pieux dispose d'abord au-dedans de lui tout ce qu'il doit faire

au-dehors; il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d'une inclination

vicieuse, mais il les soumet à la règle d'une droite raison.

Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre ?

C'est là ce qui devrait nous occuper uniquement: combattre contre nous-mêmes,

devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelques progrès dans le

bien.

Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection: et nous ne voyons

rien qu'à travers je ne sais quelle fumée.

L'humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu que les

recherches profondes de la science.

Ce n'est pas qu'il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d'aucune chose; car

elle est bonne en soi, et dans l'ordre de Dieu; seulement on doit préférer toujours une

conscience pure et une vie sainte.

Mais, parce que plusieurs s'occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s'égarent

souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.

5.Oh ! s'ils avaient autant d'ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu que

pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le

peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.

Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce

que nous avons fait; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.

Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus

lorsqu'ils vivaient encore, et lorsqu'ils florissaient dans leur science ?

D'autres occupent à présent leur place, et je ne sais s'ils pensent seulement à eux. Ils

semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n'en parle plus.

6.Oh ! que la gloire du monde passe vite ! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur

science ! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.

Qu'il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science, et par l'oubli du service

de Dieu.

Et, parce qu'ils aiment mieux être grands que d'être humbles, ils s'évanouissent dans

leurs pensées.

Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.

Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui la plus grande

gloire n'est qu'un pur néant.

Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus-Christ, regarde comme de l'ordure,

du fumier toutes les choses de la terre.

Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne.
 
 
 
 

4. De la prévoyance dans les actions
 
 
 
 

1.Il ne faut pas croire à toute parole, ni obéir à tout mouvement intérieur, mais peser

chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention.

Hélas ! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant

nous sommes faibles.

Mais les parfaits n'ajoutent pas foi aisément à tout ce qu'ils entendent, parce qu'ils

connaissent l'infirmité de l'homme, enclin au mal et léger dans ses paroles.

2.C'est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s'attacher

obstinément à son propre sens.

Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes

disent, et ce qu'on a entendu et cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres.

Prenez conseil d'un homme sage et de conscience; et laissez-vous guider par un autre

qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées.

Une bonne vie rend l'homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience.

Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes

choses.
 
 
 
 

5. De la lecture de l'Ecriture sainte
 
 
 
 

1.Il faut chercher la vérité dans l'Ecriture sainte et non l'éloquence.

Toute l'Ecriture doit être lue dans le même esprit qui l'a dictée.

Nous devons y chercher l'utilité plutôt que la délicatesse du langage.

Nous devons lire aussi volontiers des livres simples et pieux que les livres profonds et

sublimes.

Ne vous prévenez point contre l'auteur; mais, sans vous inquiéter s'il a peu ou

beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.

Considérez ce qu'on vous dit, sans chercher qui le dit.

2.Les hommes passent, mais la vérité du Seigneur demeure éternellement.

Dieu nous parle en diverses manières, et par des personnes très diverses.

Dans la lecture de l'Ecriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner

et comprendre lorsqu'il faudrait passer simplement.

Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi, et ne

cherchez jamais à passer pour habile.

Aimez à interroger; écoutez en silence les paroles des saints, et ne méprisez point les

sentences des vieillards, car elles ne sont pas proférées en vain.
 
 
 
 

6. Des affections déréglées
 
 
 
 

1.Dès que l'homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il

devient inquiet en lui-même.

Le superbe et l'avare n'ont jamais de repos, mais le pauvre et l'humble d'esprit vivent

dans l'abondance de la paix.

L'homme qui n'est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté, et il

succombe dans les plus petites choses.

Celui dont l'esprit est encore infirme, appesanti par la chair et incliné vers les choses

sensibles, a grand-peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.

C'est pourquoi, lorsqu'il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse, et il

est disposé à l'impatience quand on lui résiste.

2.Que, s'il a obtenu ce qu'il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui,

parce qu'il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu'il cherchait.

C'est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu'on trouve la véritable paix du

coeur.

Point de paix donc dans le coeur de l'homme charnel, de l'homme livré aux choses

extérieures: la paix est le partage de l'homme fervent et spirituel.
 
 
 
 

7. Qu'il faut fuir l'orgueil et les vaines espérances
 
 
 
 

1.Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce

soit.

N'ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde pour

l'amour de Jésus-Christ.

Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul.

Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.

Ne vous confiez point en votre science, ni dans l'habileté d'aucune créature, mais plutôt

dans la grâce de Dieu qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux.

2.Ne vous glorifiez point dans les richesses que vous pouvez avoir, ni dans la puissance

de vos amis, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se

donner lui-même.

Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu'une légère

infirmité abat et flétrit.

N'ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre

habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de

la nature.

3.Ne vous estimez pas meilleur que les autres; peut-être êtes-vous pire aux yeux de Dieu,

qui sait ce qu'il y a dans l'homme.

Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes oeuvres, car les jugements de Dieu sont

autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît.

S'il y a quelque bien en vous, croyez qu'il y en a plus dans les autres, afin de conserver

l'humilité.

Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous, mais il vous serait très

nuisible de vous préférer à un seul.

L'homme humble jouit d'une paix inaltérable, la colère et l'envie troublent le coeur du

superbe.
 
 
 
 

8. Eviter la trop grande familiarité
 
 
 
 

1.N'ouvrez pas votre coeur à tous indistinctement; mais confiez ce qui vous touche à

l'homme sage et craignant Dieu.

Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.

Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands.

Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes moeurs, et ne

vous entretenez que de choses édifiantes.

N'ayez de familiarité avec aucune femme, mais recommandez à Dieu toutes celles qui

sont vertueuses.

Ne souhaitez d'être familier qu'avec Dieu et les anges, et évitez d'être connu des

hommes.

2.Il faut avoir de la charité pour tout le monde, mais la familiarité ne convient point.

Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation, mais,

en se montrant, elle détruit l'opinion qu'on avait d'elle.

Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités, et c'est plutôt

alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu'ils découvrent en nous.
 
 
 
 

9. De l'obéissance et du renoncement à son propre sens
 
 
 
 

1.C'est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l'obéissance, et

de ne pas dépendre de soi-même.

Il est beaucoup plus sûr d'obéir que de commander.

Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour, et ceux-là, toujours

souffrants, sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d'esprit, à

moins qu'ils ne se soumettent de tout leur coeur, à la cause de Dieu.

Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à

la conduite d'un supérieur. Plusieurs s'imaginant qu'ils seraient meilleurs en d'autres

lieux, ont été trompés par cette idée de changement.

2.Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d'inclination pour ceux

qui pensent comme lui.

Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre

sentiment pour le bien de la paix.

Quel est l'homme si éclairé qu'il sache tout parfaitement ?

Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment, mais écoutez aussi volontiers celui des

autres.

Si votre sentiment est bon, et qu'à cause de Dieu vous l'abandonniez pour en suivre un

autre, vous en retirerez plus d'avantage.

3.J'ai souvent ouï dire qu'il est plus sûr d'écouter et de recevoir un conseil que de le

donner.

Car il peut arriver que le sentiment de chacun soit bon; mais ne vouloir pas céder aux

autres, lorsque l'occasion ou la raison le demande, c'est la marque d'un esprit superbe et

opiniâtre.
 
 
 
 

10. Qu'il faut éviter les entretiens inutiles
 
 
 
 

1.Evitez autant que vous pourrez le tumulte du monde, car il y a du danger à s'entretenir

des choses du siècle, même avec une intention pure.

Bientôt la vanité souille l'âme et la captive.

Je voudrais plus souvent m'être tu, et ne m'être point trouvé avec les hommes.

D'où vient que nous aimions tant à parler et à converser lorsque si rarement il arrive

que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit point blessée ?

C'est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle et un

soulagement pour notre coeur fatigué de pensées contradictoires.

Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que

nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.

2.Mais souvent, hélas ! bien vainement; car cette consolation extérieure n'est pas un

médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.

Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.

S'il est permis, s'il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.

La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement nous empêchent d'observer

notre langue.

Cependant de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies

selon Dieu et animées d'un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la

perfection.
 
 
 
 

11. Des moyens d'acquérir la paix intérieure, et du soin d'avancer dans

la vertu
 
 
 
 

1.Nous pourrions jouir d'une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce

que disent et de ce que font les autres et de ce dont nous ne sommes point chargés.

Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s'embarrasse de soins étrangers, qui

cherche à se répandre au-dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même ?

Heureux les simples, parce qu'ils posséderont une grande paix !

2.Comment quelques saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de

contemplation ?

C'est qu'ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu'ils ont pu ainsi

s'unir à Dieu par le fond le plus intime de leur coeur, et s'occuper librement

d'eux-mêmes.

Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui se passe.

Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice, nous n'avons point d'ardeur pour

faire chaque jour quelques progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.

3.Si nous étions tout a fait morts à nous-mêmes et moins préoccupés au-dedans de nous,

alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu et acquérir quelque expérience de

la céleste contemplation.

Le plus grand, l'unique obstacle, c'est qu'asservis à nos passions et à nos convoitises,

nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la vois parfaite des saints.

Et, s'il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons

aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.

4.Si tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous

verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du ciel.

Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent et qui espèrent en sa grâce, et c'est lui

qui nous donne des occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.

Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances

extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.

Mettons donc la cognée à la racine de l'arbre, afin que dégagés des passions, nous

possédions notre âme en paix.

5.Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.

Mais nous sentons souvent, au contraire, que nous étions meilleurs et que notre vie

était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu'après plusieurs années de

profession.

Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour

beaucoup d'avoir conservé une partie de sa ferveur.

Si nous nous faisions d'abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite

aisément et avec joie.

6.Il est dur de renoncer à ses habitudes, mais il est plus dur encore de courber sa propre

volonté.

Cependant, si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment

remporterez-vous des victoires plus difficiles ?

Résistez dès le commencement à votre inclination, rompez sans aucun retard toute

habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes

difficultés.

Oh ! si vous considériez quelle paix ce serait pour vous, quelle joie pour les autres, en

vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d'ardeur pour votre avancement

spirituel.
 
 
 
 

12. De l'avantage de l'adversité
 
 
 
 

1.Il nous est bon d'avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles

rappellent l'homme à son coeur, et lui font sentir qu'il est en exil, et qu'il ne doit mettre

son espérance en aucune chose du monde.

Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu'on pense mal ou peu

favorablement de nous, quelques bonnes que soient nos actions et nos intentions.

Souvent cela sert à nous prémunir contre la vaine gloire.

Car nous avons plus d'empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du coeur, quand

les hommes au-dehors nous rabaissent et pensent mal de nous.

2.C'est pourquoi l'homme devrait s'affermir tellement en Dieu, qu'il n'eût pas besoin de

chercher tant de consolations humaines.

Lorsque, avec une volonté droite, l'homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises

pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu'il n'est capable

d'aucun bien sans lui.

Alors il s'attriste, il gémit, il prie à cause des maux qu'il souffre.

Alors il s'ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que,

délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.

Alors aussi il comprend bien qu'une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de

ce monde.
 
 
 
 

13. De la résistance aux tentations
 
 
 
 

1.Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et

d'épreuves.

C'est pourquoi il est écrit au livre de Job: La tentation est la vie de l'homme sur la

terre.

Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l'assiègent, et

veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et

qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu'un pour le dévorer.

Il n'est point d'homme si parfait et si saint qui n'ait quelquefois des tentations, et nous

ne pouvons en être entièrement affranchis.

2.Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d'être souvent très utiles à

l'homme parce qu'elles l'humilient, le purifient et l'instruisent.

Tous les saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c'est par cette

voie qu'ils ont avancé; mais ceux qui n'ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a

réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut.

Il n'y a point d'ordre si saint, ni de lieu si secret, où l'on ne trouve des peines et des

tentations.

3.L'homme, tant qu'il vit, n'est jamais entièrement à l'abri des tentations, car nous en

portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés.

L'une succède à l'autre; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que

nous avons perdu le bien et la félicité primitive.

Plusieurs cherchent à fuir pour n'être point tentés, et ils y tombent plus gravement.

Il ne suffit pas de fuir pour vaincre, mais la patience et la véritable humilité nous

rendent plus fort que tous nos ennemis.

4.Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures,

avancera peu; au contraire, les tentations reviennent à lui plus promptement et plus

violentes.

Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de

Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.

Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté,

mais secourez-le comme vous voudriez qu'on vous secourût vous-même.

5.Le commencement de toutes les tentations est l'inconstance de l'esprit et le peu de

confiance en Dieu.

Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l'homme

faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses.

Le feu éprouve le fer, et la tentation, l'homme juste.

Nous ne savons souvent ce que nous pouvons, mais la tentation montre ce que nous

sommes.

Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation, car on triomphe

beaucoup plus facilement de l'ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l'âme, et si

on le repousse à l'instant même où il se présente pour entrer.

C'est ce qui a fait dire à un ancien: Arrêtez le mal dès son origine; le remède vient trop

tard quand le mal s'est accru par de longs délais.

D'abord une simple pensée s'offre à l'esprit, puis une vive imagination, ensuite le plaisir

et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l'ennemi envahit toute

l'âme, lorsqu'on ne lui résiste pas dès le commencement.

Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s'affaiblit chaque jour, et

plus l'ennemi devient fort contre nous.

6.Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur

conversion; d'autres, à la fin; il y en a qui souffrent presque toute leur vie.

Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l'ordre de la sagesse et de la justice de

Dieu qui connaît l'état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de

ses élus.

7.C'est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l'espérance,

mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu'il daigne nous secourir dans toutes nos

tribulations; car, selon la parole de l'Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation

même, de sorte que nous puissions la surmonter.

Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu, dans toutes nos tentations, dans

toutes nos peines, parce qu'il sauvera et relèvera les humbles d'esprit.

8.Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l'homme a fait de progrès. Le

mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.

Il est peu difficile d'être pieux et fervent lorsque l'on n'éprouve rien de pénible; mais

celui qui se soutient avec patience au temps de l'adversité donne l'espoir d'un grand

avancement.

Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux

petites, afin qu'humiliés d'être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument

jamais d'eux-mêmes dans les grandes.
 
 
 
 

14. Eviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même
 
 
 
 

1.Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres.

En jugeant les autres, l'homme se fatigue vainement; il se trompe le plus souvent, et

commet beaucoup de fautes; mais en s'examinant et se jugeant lui-même, il travaille

toujours avec fruit.

D'ordinaire nous jugeons les choses selon l'inclination de notre coeur, car

l'amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.

Si nous n'avions jamais en vue que Dieu seul, nous serions moins troublés quand on

résiste à notre sentiment.

2.Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne.

Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu'ils font, et ils l'ignorent.

Ils semblent affermis dans la paix lorsque tout va selon leurs désirs; mais éprouvent-ils

des contradictions, aussitôt ils s'émeuvent et tombent dans la tristesse.

La diversité des opinions produit souvent des discussions entre les citoyens, et même

entre les religieux et les personnes dévotes.

3.On quitte difficilement une vieille habitude, et nul ne se laisse volontiers conduire

au-delà de ce qu'il voit.

Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration plus que sur la

soumission dont Jésus-Christ nous a donné l'exemple, vous serez très peu et très tard

éclairé sur la vie spirituelle: car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et

que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.
 
 
 
 

15. Des oeuvres de charité
 
 
 
 

1.Pour nulle chose au monde ni pour l'amour d'aucun homme, on ne doit faire le

moindre mal; on peut quelquefois cependant, pour rendre un service dans le besoin,

différer une bonne oeuvre ou lui en substituer une meilleure; car alors le bien n'est pas

détruit mais il se change en un plus grand.

Aucune oeuvre extérieure ne sert sans la charité; mais tout ce qui est fait par la charité,

quelque petit ou quelque vil qu'il soit, produit des fruits abondants.

Car Dieu regarde moins à l'action qu'au motif qui fait agir.

2.Celui-là fait beaucoup qui aime beaucoup.

Celui-là fait beaucoup, qui fait bien ce qu'il fait, et il fait bien lorsqu'il subordonne sa

volonté à l'utilité publique.

Ce qu'on prend pour la charité souvent n'est que la convoitise; car il est rare que

l'inclination, la volonté propre, l'espoir de la récompense ou la vue de quelque avantage

particulier n'influe pas sur nos actions.

3.Celui qui possède la charité véritable et parfaite ne se recherche en rien; mais son

unique désir est que la gloire de Dieu s'opère en toutes choses.

Il ne porte envie à personne, parce qu'il ne souhaite aucune faveur particulière, ne met

point sa joie en lui-même, et que, dédaignant tous les autres biens, il ne cherche qu'en

Dieu son bonheur.

Il n'attribue jamais aucun bien à la créature; il les rapporte tous à Dieu, de qui ils

découlent comme de leur source, et dans la jouissance duquel tous les saints se

reposent à jamais comme dans leur fin dernière.

Oh ! qui aurait une étincelle de la vraie charité, que toutes les choses de la terre lui

paraîtraient vaines !
 
 
 
 

16. Qu'il faut supporter les défauts d'autrui
 
 
 
 

1.Ce que l'homme ne peut corriger en soi ou dans les autres, il doit le supporter avec

patience, jusqu'à ce que Dieu en ordonne autrement.

Songez qu'il est peut-être mieux qu'il en soit ainsi, pour vous éprouver dans la

patience, sans laquelle nos mérites sont peu de chose.

Vous devez cependant prier Dieu de vous aider à vaincre ces obstacles, ou à les

supporter avec douceur.

2.Si quelqu'un, averti une ou deux fois, ne se rend point, ne contestez point avec lui; mais

confiez tout à Dieu, qui sait tirer le bien du mal, afin que sa volonté s'accomplisse et

qu'il soit glorifié dans tous ses serviteurs.

Appliquez-vous à supporter patiemment les défauts et les infirmités des autres, quelles

qu'ils soient, parce qu'il y a aussi bien des choses en vous que les autres ont à

supporter.

Si vous ne pouvez vous rendre tel que vous voudriez, comment pourrez-vous faire que

les autres soient selon votre gré ?

Nous aimons que les autres soient exempts de défauts, et nous ne corrigeons point les

nôtres.

3.Nous voulons qu'on reprenne les autres sévèrement, et nous ne voulons pas être repris

nous-mêmes.

Nous sommes choqués qu'on leur laisse une trop grande liberté, et nous ne voulons pas

qu'on nous refuse rien.

Nous voulons qu'on les retienne par des règlements, et nous ne souffrons pas qu'on

nous contraigne en la moindre chose.

Par-là on voit clairement combien il est rare que nous usions de la même mesure pour

nous et pour les autres.

Si tous étaient parfaits, qu'aurions-nous de leur part à souffrir pour Dieu ?

4.Or Dieu l'a ainsi ordonné afin que nous apprenions à porter le fardeau les uns des

autres, car chacun a son fardeau; personne n'est sans défauts, nul ne se suffit à

soi-même; nul n'est assez sage pour se conduire seul; mais il faut nous supporter, nous

consoler, nous aider, nous instruire, nous avertir mutuellement.

C'est dans l'adversité qu'on voit le mieux ce que chacun a de vertus.

Car les occasions ne rendent pas l'homme fragile, mais elles montrent ce qu'il est.
 
 
 
 

17. De la vie religieuse
 
 
 
 

1.Il faut que vous appreniez à vous briser en beaucoup de choses, si vous voulez

conserver la paix et la concorde avec les autres.

Ce n'est pas peu de chose de vivre dans un monastère ou dans une congrégation, de n'y

être jamais une occasion de plainte et d'y persévérer fidèlement jusqu'à la mort.

Heureux celui qui, après une vie sainte, y a heureusement consommé sa course !

Si vous voulez être affermi et croître dans la vertu, regardez-vous comme exilé et

comme étranger sur la terre.

Il faut, pour l'amour de Jésus-Christ, devenir insensé selon le monde, si vous voulez

vivre en religieux.

2.L'habit et la tonsure servent peu; c'est le changement de moeurs et la mortification

entière des passions qui font le vrai religieux.

Celui qui cherche autre chose que Dieu seul et le salut de son âme ne trouvera que

tribulation et douleur.

Celui-là ne saurait non plus demeurer longtemps en paix qui ne s'efforce point d'être le

dernier de tous et soumis à tous.

3.Vous êtes venus pour servir et non pour dominer; sachez que vous êtes appelés pour

souffrir et pour travailler, et non pour discourir dans une vaine oisiveté.

Ici donc les hommes sont éprouvés, comme l'or dans la fournaise.

Ici nul ne peut vivre s'il ne veut s'humilier de tout son coeur à la cause de Dieu.
 
 
 
 

18. De l'exemple des saints
 
 
 
 

1.Contemplez les exemples des saints Pères, en qui reluisait la vraie perfection de la vie

religieuse, et vous verrez combien peu est ce que nous faisons, et presque rien.

Hélas ! qu'est-ce que notre vie comparée à la leur ?

Les saints et les amis de Jésus-Christ ont servi Dieu dans la faim et dans la soif, dans le

froid et dans la nudité, dans le travail et dans la fatigue, dans les veilles et dans les

jeûnes, dans les prières et dans les saintes méditations, dans une infinité de persécutions

et d'opprobres.

2.Oh ! que de pesantes tribulations ont souffertes les apôtres, les martyrs, les confesseurs,

les vierges et tous ceux qui ont voulu suivre les traces de Jésus-Christ ! Ils ont haï leur

âme en ce monde, pour la posséder dans l'éternité.

Oh ! quelle vie de renoncements et d'austérités, que celle des saints dans le désert !

quelles longues et dures tentations ils ont essuyées ! que de fois ils ont été tourmentés

par l'ennemi ! que de fréquentes et ferventes prières ils ont offertes à Dieu ! quelles

rigoureuses abstinences ils ont pratiquées ! quel zèle, quelle ardeur pour leur

avancement spirituel ! quelle forte guerre contre leurs passions ! quelle intention pure

et droite toujours dirigée vers Dieu !

Ils travaillaient pendant le jour, et passaient la nuit en prière; et même durant le travail,

ils ne cessaient point de prier en esprit.

3.Tout leur temps avait un emploi utile. Les heures qu'ils donnaient à Dieu leur

semblaient courtes, et ils trouvaient tant de douceur dans la contemplation, qu'ils en

oubliaient les besoins du corps.

Ils renonçaient aux richesses, aux dignités, aux honneurs, à leurs amis, à leurs parents;

ils ne voulaient rien du monde; ils prenaient à peine ce qui était nécessaire pour la vie;

s'occuper du corps, même dans la nécessité, leur était une affliction.

Ils étaient pauvres des choses de la terre, mais ils étaient riches en grâce et en vertus.

Au-dehors tout leur manquait, mais Dieu les fortifiait au-dedans par sa grâce et par ses

consolations.

4.Ils étaient étrangers au monde, mais unis à Dieu et à ses amis familiers.

Ils se regardaient comme un pur néant, et le monde les méprisait; mais ils étaient chéris

de Dieu, et précieux devant lui.

Ils vivaient dans une sincère humilité, dans une obéissance simple, dans la charité, dans

la patience, et devenaient ainsi chaque jour plus parfaits et plus agréables à Dieu.

Ils ont été donnés en exemple à tous ceux qui professent la vraie religion, et ils doivent

nous exciter plus à avancer dans la perfection, que la multitude des tièdes ne nous porte

au relâchement.

5.Oh ! quelle ferveur en tous les religieux au commencement de leur sainte institution !

quelle ardeur pour la prière ! quelle émulation de vertu ! quelle sévère discipline ! que

de soumission ils montraient tous pour la règle de leur fondateur !

Ce qui nous reste d'eux atteste encore la sainteté et la perfection de ces hommes qui, en

combattant généreusement, foulèrent aux pieds le monde.

Aujourd'hui on compte pour beaucoup qu'un religieux ne viole point sa règle, et qu'il

porte patiemment le joug dont il s'est chargé.

O tiédeur, ô négligence de notre état qui a si vite éteint parmi nous l'ancienne ferveur !

Maintenant tout fatigue notre lâcheté, jusqu'à nous rendre la vie ennuyeuse.

Plût à Dieu qu'après avoir vu tant d'exemples d'homme vraiment pieux, vous ne laissiez

pas entièrement s'assoupir en vous le désir d'avancer dans la vertu !
 
 
 
 

19. Des exercices d'un bon religieux
 
 
 
 

1.La vie d'un vrai religieux doit briller de toutes les vertus, de sorte qu'il soit tel

intérieurement qu'il paraît devant les hommes.

Et certes il doit être encore bien plus parfait au-dedans qu'il ne le semble au-dehors,

parce que Dieu nous regarde, et que nous devons partout où nous sommes le révérer

profondément et marcher en sa présence purs comme des anges.

Nous devons chaque jour renouveler notre résolution, nous exciter à la ferveur, comme

si notre conversion commençait aujourd'hui seulement, et dire:

Aidez-moi, Seigneur, dans mes saintes résolutions et dans votre service; donnez-moi de

bien commencer maintenant car ce que j'ai fait jusqu'ici n'est rien.

2.La fermeté de notre résolution est la mesure de notre progrès, et une grande attention

est nécessaire à celui qui veut avancer. Si celui qui forme les résolutions les plus fortes

se relâche souvent, que sera-ce de celui qui n'en prend que rarement ou n'en prend que

de faibles ?

Toutefois nous abandonnons nos résolutions de diverses manières et la moindre

omission dans nos exercices a presque toujours une suite fâcheuse.

Les justes, dans leurs résolutions, comptent bien plus sur la grâce de Dieu que sur leur

propre sagesse; et quelque chose qu'ils entreprennent, c'est en lui seul qu'ils mettent

leur confiance.

Car l'homme propose et Dieu dispose, et la voie de l'homme n'est pas en lui.

3.Si nous omettons quelquefois nos exercices ordinaires par quelque motif pieux ou

pour l'utilité de nos frères, il nous sera facile ensuite de réparer cette omission.

Mais si nous les abandonnons sans sujet, par ennui ou par négligence, c'est une faute

grave et qui nous sera funeste.

Faisons tous nos efforts, et nous tomberons encore aisément en beaucoup de fautes.

On doit cependant toujours se proposer quelque chose de fixe, surtout à l'égard de ce

qui forme le plus grand obstacle à notre avancement.

Il faut examiner et régler également notre intérieur et notre extérieur, parce que l'un et

l'autre servent à nos progrès.

4.Ne pouvez-vous continuellement vous recueillir, recueillez-vous au moins de temps en

temps, au moins une fois le jour, le matin ou le soir.

Le matin, formez vos résolutions; le soir, examinez votre conduite, ce que vous avez

été dans vos paroles, vos actions, vos pensées; car peut-être en cela avez-vous souvent

offensé Dieu et le prochain.

Tel qu'un soldat plein de courage, armez-vous contre les attaques du démon.

Réprimez l'intempérance, et vous réprimerez plus aisément les autres désirs de la chair.

Ne soyez jamais tout a fait oisif, mais lisez, ou écrivez, ou priez, ou méditez, ou

travaillez à quelque chose d'utile à la communauté.

Il ne faut cependant s'appliquer qu'avec discrétion aux exercices du corps, et ils ne

conviennent pas également à tous.

5.Ce qui sort des pratiques communes ne doit point paraître au-dehors; il est plus sûr de

remplir en secret ses exercices particuliers.

Prenez garde cependant de négliger les exercices communs pour ceux de votre choix.

Mais après avoir accompli fidèlement et pleinement les devoirs prescrits, s'il vous reste

du temps, rendez-vous à vous-même selon le mouvement de votre dévotion.

Tous ne sauraient suivre les mêmes exercices: l'un convient mieux à celui-ci, l'autre à

celui-là.

On aime même à les diversifier selon les temps; il y en a qu'on goûte plus aux jours de

fêtes, et d'autres aux jours ordinaires.

Les uns nous sont nécessaires au temps de la tentation, les autres au temps de la paix et

du repos.

Autres sont les pensées qui nous plaisent dans la tristesse, ou quand nous éprouvons de

la joie en Dieu.

6.Il faut, vers l'époque des grandes fêtes, renouveler nos pieux exercices et implorer avec

plus de ferveur les suffrages des saints.

Proposons-nous de vivre d'une fête à l'autre comme si nous devions alors sortir de ce

monde, et entrer dans l'éternelle fête.

Et pour cela préparons-nous avec soin dans ces saints temps par une vie plus pieuse,

par une plus sévère observance des règles, comme devant bientôt recevoir de Dieu le

prix de notre travail.

7.Et si ce moment est différé, croyons que nous ne sommes pas encore bien préparés ni

dignes de cette gloire immense qui nous sera découverte en son temps, et redoublons

d'efforts pour nous mieux disposer à ce passage.

Heureux le serviteur, dit Saint Luc, que le Seigneur, quand il viendra, trouvera

veillant. Je vous dis en vérité qu'il l'établira sur tous ses biens.
 
 
 
 

20. De l'amour de la solitude et du silence
 
 
 
 

1.Cherchez un temps propre à vous occuper de vous-même et pensez souvent aux

bienfaits de Dieu.

Laissez là ce qui ne sert qu'à nourrir la curiosité. Lisez plutôt ce qui touche le coeur

que ce qui amuse l'esprit.

Retranchez les discours superflus, les courses inutiles; fermez l'oreille aux vains bruits

du monde, et vous trouverez assez de loisir pour les saintes méditations.

Les plus grands saints évitaient autant qu'il leur était possible le commerce des hommes

et préféraient vivre en secret avec Dieu.

2.Un ancien a dit: Toutes les fois que j'ai été dans la compagnie des hommes, j'en suis

revenu moins homme que je n'étais.

C'est ce que nous éprouvons souvent lorsque nous nous livrons à de longs entretiens.

Il est plus aisé de se taire que de ne point excéder dans ses paroles.

Il est plus aisé de se tenir chez soi que de se garder de soi-même suffisamment

au-dehors.

Celui donc qui aspire à la vie intérieure et spirituelle doit de retirer de la foule avec

Jésus.

Nul ne se montre sans péril s'il n'aime à demeurer caché.

Nul ne parle avec mesure s'il ne se tait volontiers.

Nul n'est en sûreté dans les premières places s'il n'aime les dernières.

Nul ne commande sans danger s'il n'a pas appris à bien obéir.

3.Nul ne se réjouit avec sécurité s'il ne possède en lui-même le témoignage d'une bonne

conscience.

Cependant la confiance des saints a toujours été pleine de la crainte de Dieu: quel que

fût l'éclat de leurs vertus, quelque abondantes que fussent leurs grâces, ils n'en étaient

ni moins humbles ni moins vigilants.

L'assurance des méchants naît, au contraire, de l'orgueil et de la présomption, et finit

par l'aveuglement.

Ne vous promettez point de sûreté en cette vie, quoique vous paraissiez être un saint

religieux ou un pieux solitaire.

4.Souvent les meilleurs dans l'estime des hommes ont couru les plus grands dangers à

cause de leur trop de confiance.

Il est donc utile à plusieurs de n'être pas entièrement délivré des tentations et de souffrir

des attaques fréquentes, de peur que, tranquilles sur eux-mêmes, ils ne s'élèvent avec

orgueil ou qu'ils ne se livrent trop aux consolations du dehors.

Oh ! si l'on ne recherchait jamais les joies qui passent, si jamais l'on ne s'occupait du

monde, qu'on posséderait une conscience pure !

Oh ! qui retrancherait toute sollicitude vaine, ne pensant qu'au salut et à Dieu, et

plaçant en lui toute son espérance, de quelle paix et de quel repos il jouirait !

5.Nul n'est digne des consolations célestes s'il ne s'est exercé longtemps dans la sainte

componction.

Si vous désirez la vraie componction du coeur, entrez dans votre cellule et bannissez-en

le bruit du monde; selon qu'il est écrit: Même sur votre couche, que votre coeur soit

plein de componction.

Vous trouverez dans votre cellule ce que souvent vous perdrez au-dehors.

La cellule qu'on quitte peu devient douce; fréquemment délaissée, elle engendre

l'ennui. Si dès le premier moment où vous sortez du siècle, vous êtes fidèle à la garder,

elle vous deviendra comme une amie chère et sera votre consolation la plus douce.

6.Dans le silence et le repos, l'âme pieuse fait de grands progrès et pénètre ce qu'il y a de

caché dans l'Ecriture.

Là elle trouve la source des larmes dont elle se lave et se purifie toutes les nuits, et elle

s'unit d'autant plus familièrement à son Créateur qu'elle vit plus éloignée du tumulte

du monde.

Celui donc qui se sépare de ses connaissances et de ses amis, Dieu s'approchera de lui

avec les saints anges.

Il vaut mieux être caché et prendre soin de son âme, que de faire des miracles et de

s'oublier soi-même

Il est louable dans un religieux de sortir rarement et de n'aimer ni à voir les hommes ni

à être vu d'eux.

7.Pourquoi voulez-vous voir ce qui ne vous est point permis d'avoir ? Le monde passe,

et sa concupiscence.

Les désirs des sens entraînent çà et là; mais l'heure passée, que rapportez-vous, qu'une

conscience pesante et un coeur dissipé ?

Parce qu'on est sorti dans la joie, souvent on revient dans la tristesse; et la veille

joyeuse du soir attriste le matin.

Ainsi toute joie des sens s'insinue avec douceur; mais à la fin elle blesse et tue.

Que pouvez-vous voir ailleurs que vous ne voyiez où vous êtes ? Voilà le ciel, la terre,

les éléments; or c'est d'eux que tout est fait.

8.Où que vous alliez, que verrez-vous qui soit stable sous le soleil ?

Vous croyez peut-être vous rassasier; mais vous n'y parviendrez jamais.

Quand vous verriez toutes les choses à la fois, que serait-ce qu'une vision vaine ?

Levez les yeux en haut vers Dieu et priez pour vos péchés et vos négligences.

Laissez aux hommes vains les choses vaines; pour vous, ne vous occupez que de ce que

Dieu vous commande.

Fermez sur vous votre porte et appelez à vous Jésus, votre bien-aimé.

Demeurez avec lui dans votre cellule: car vous ne trouverez nulle part autant de paix.

Si vous n'étiez pas sorti et que vous n'eussiez pas entendu quelque bruit du monde,

vous seriez demeuré dans cette douce paix: mais parce que vous aimez à entendre des

choses nouvelles, il vous faut supporter ensuite le trouble du coeur.
 
 
 
 
 
 

21. De la componction du coeur
 
 
 
 

1.Si vous voulez faire quelque progrès, conservez-vous dans la crainte de Dieu et ne

soyez point trop libre; mais soumettez vos sens à une sévère discipline et ne vous livrez

pas aux joies insensées.

Disposez votre coeur à la componction et vous trouverez la vraie piété.

La componction produit beaucoup de bien, qu'on perd bientôt en s'abandonnant aux

vains mouvements de son coeur.

Chose étrange, qu'un homme en cette vie puisse se reposer pleinement dans la joie,

lorsqu'il considère son exil, et à combien de périls est exposée son âme !

2.A cause de la légèreté de notre coeur et de l'oubli de nos défauts, nous ne sentons pas

les maux de notre âme, et souvent nous rions vainement quand nous devrions bien

plutôt pleurer.

Il n'y a de vraie liberté et de joie solide que dans la crainte de Dieu et la bonne

conscience.

Heureux qui peut éloigner tout ce qui le distrait et l'arrête, pour se recueillir tout entier

dans une sainte componction.

Heureux qui rejette tout ce qui peut souiller sa conscience ou l'appesantir.

Combattez généreusement: on triomphe d'une habitude par une autre habitude.

Si vous savez laisser là les hommes, ils vous laisseront bientôt faire ce que vous

voudrez.

3.N'attirez pas à vous les affaires d'autrui et ne vous embarrassez point dans celles des

grands.

Que votre oeil soit ouvert sur vous d'abord; et avant de reprendre vos amis, ayez soin

de vous reprendre vous-même.

Si vous n'avez point la faveur des hommes, ne vous en attristez point; mais que votre

peine soit de ne pas vivre aussi bien et avec autant de vigilance que le devrait un

serviteur de Dieu et un bon religieux.

Il est plus souvent utile et plus sûr de n'avoir pas beaucoup de consolations dans cette

vie, et surtout de consolations sensibles.

Cependant, si nous sommes privés de consolations divines, ou si nous ne les éprouvons

que rarement, la faute en est à nous, parce que nous ne cherchons point la componction

du coeur et que nous ne rejetons pas entièrement les vaines consolations du dehors.

4.Reconnaissez que vous êtes indignes des consolations célestes et que vous méritez

plutôt de grandes tribulations.

Quand l'homme est pénétré d'une parfaite componction, le monde entier lui est alors

amer et insupportable.

Le juste trouve toujours assez de sujets de s'affliger et de pleurer.

Car en considérant soit lui-même, soit les autres, il sait que nul ici-bas n'est sans

tribulations; et plus il se regarde attentivement, plus profonde est sa douleur.

Le sujet d'une juste affliction et d'une grande tristesse intérieure, ce sont nos péchés et

nos vices, dans lesquels nous sommes tellement ensevelis, que rarement pouvons-nous

contempler les choses du ciel.

5.Si vous pensez plus souvent à votre mort qu'à la longueur de la vie, nul doute que vous

n'auriez plus d'ardeur pour vous corriger.

Et si vous réfléchissiez sérieusement aux peines de l'enfer et au purgatoire, je crois que

vous supporteriez volontiers le travail et la douleur, et que vous ne redouteriez aucune

austérité.

Mais parce que ces vérités ne pénètrent point jusqu'au coeur, et que nous aimons

encore ce qui nous flatte, nous demeurons froids et négligents.

6.Souvent c'est langueur de l'âme, et notre chair misérable se plaint si aisément.

Priez donc humblement le Seigneur qu'il vous donne l'esprit de componction, et dites

avec le prophète: Nourrissez-moi, Seigneur, du pain des larmes; abreuvez-moi du

calice des pleurs.
 
 
 
 

22. De la considération de la misère humaine
 
 
 
 

1.En quelque lieu que vous soyez, de quelque côté que vous vous tourniez, vous serez

misérable si vous ne revenez vers Dieu.

Pourquoi vous troublez-vous de ce que rien n'arrive comme vous le désirez et comme

vous le voulez ? A qui est-ce que tout succède selon sa volonté ? Ni à vous, ni à moi,

ni à aucun homme sur la terre.

Nul en ce monde, fût-il roi ou pape, n'est exempt d'angoisses et de tribulations.

Qui donc a le meilleur sort ? Celui, certes, qui sait souffrir quelque chose pour Dieu.

2.Dans leur faiblesse et leur peu de lumière, plusieurs disent: Que cet homme a une

heureuse vie ! qu'il est riche, grand, puissant, élevé !

Mais considérez les biens du ciel, et vous verrez que tous ces biens du temps ne sont

rien; que toujours très incertains, ils sont plutôt un poids qui fatigue, parce qu'on ne les

possède jamais sans défiance et sans crainte.

Avoir en abondance les biens du temps, ce n'est pas là le bonheur de l'homme: la

médiocrité lui suffit.

C'est vraiment une grande misère de vivre sur la terre.

Plus un homme veut avancer dans les voies spirituelles, plus la vie présente lui devient

amère, parce qu'il sent mieux et voit plus clairement l'infirmité de la nature humaine et

sa corruption.

Manger, boire, veiller, dormir, se reposer, travailler, être assujetti à toutes les nécessités

de la nature, c'est vraiment une grande misère et une grande affliction pour l'homme

pieux qui voudrait être dégagé de ses liens terrestres, et délivré de tout péché.

3.Car l'homme intérieur est en ce monde étrangement appesanti par les nécessités du

corps.

Et c'est pourquoi le prophète demandait avec d'ardentes prières d'en être affranchi,

disant: Seigneur, délivrez-moi de mes nécessités.

Malheur donc à ceux qui ne connaissent point leur misère ! et malheur encore plus à

ceux qui aiment cette misère et cette vie périssable !

Car il y en a qui l'embrassent si avidement, leur misère, qu'ayant à peine le nécessaire en

travaillant ou en mendiant, ils n'éprouveraient aucun souci du royaume de Dieu s'ils

pouvaient toujours vivre ici-bas.

4.O coeurs insensés et infidèles, si profondément enfoncés dans les choses de la terre

qu'ils ne goûtent rien que ce qui est charnel !

Les malheureux ! ils sentiront douloureusement à la fin combien était vil, combien

n'était rien ce qu'ils ont aimé.

Mais les saints de Dieu, tous les fidèles amis de Jésus-Christ ont méprisé ce qui flatte

la chair et ce qui brille dans le temps; toute leur espérance, tous leurs désirs aspiraient

aux biens éternels.

Tout leur coeur s'élevait vers les biens invisibles et impérissables, de peur que l'amour

des choses visibles ne les abaissât vers la terre.

5.Ne perdez pas, mon frère, l'espérance d'avancer dans la vie spirituelle: vous en avez

encore le temps, c'est l'heure.

Pourquoi remettez-vous toujours au lendemain l'accomplissement de vos résolutions ?

Levez-vous et commencez à l'instant, et dites: Voici le temps d'agir, voici le temps de

combattre, voici le temps de me corriger.

Quand la vie vous est pesante et amère, c'est alors le temps de mériter.

Il faut passer par le feu et par l'eau, avant d'entrer dans le lieu de rafraîchissement.

Si vous ne vous faites violence, vous ne vaincrez pas le vice.

Tant que nous portons ce corps fragile, nous ne pouvons être sans péché, ni sans ennui

et sans douleur.

Il nous serait doux de jouir d'un repos exempt de toute misère; mais en perdant

l'innocence par le péché, nous avons aussi perdu la vraie félicité.

Il faut donc persévérer dans la patience, et attendre la miséricorde de Dieu jusqu'à ce

que l'iniquité passe et que ce qui est mortel en vous soit absorbé par la vie.

6.Oh ! qu'elle est grande la fragilité qui toujours incline l'homme au mal.

Vous confessez aujourd'hui vos péchés et vous y retombez le lendemain.

Vous vous proposez d'être sur vos gardes et une heure après vous agissez comme si

vous ne vous étiez rien proposé.

Nous avons donc grand sujet de nous humilier et de ne nous jamais élever en

nous-mêmes, étant si fragiles et inconsistants.

Nous pouvons perdre en un moment par notre négligence ce qu'à peine avons-nous

acquis par la grâce avec un long travail.

7.Que sera-ce de nous à la fin du jour si nous sommes si lâches dès le matin ?

Malheur à nous si nous voulons goûter le repos, comme si déjà nous étions en paix et

en assurance, tandis qu'on ne découvre pas dans notre vie une seule trace de vraie

sainteté !

Nous aurions bien besoin d'être instruits encore, et formés à de nouvelles moeurs

comme des novices dociles, pour essayer du moins s'il y aurait en nous quelque

espérance de changement et d'un plus grand progrès dans la vertu.
 
 
 
 

23. De la méditation de la mort
 
 
 
 

1.C'en sera fait de vous bien vite ici-bas: voyez donc en quel état vous êtes.

L'homme est aujourd'hui, et demain il a disparu, et quand il n'est plus sous les yeux, il

passe bien vite de l'esprit.

O stupidité et dureté du coeur humain, qui ne pense qu'au présent et ne prévoit pas

l'avenir !

Dans toutes vos actions, dans toutes vos pensées, vous devriez être tel que vous seriez

s'il vous fallait mourir aujourd'hui.

Si vous aviez une bonne conscience, vous craindriez peu la mort.

Il vaudrait mieux éviter le péché que fuir la mort.

Si aujourd'hui vous n'êtes pas prêt, comment le serez-vous demain ?

Demain est un jour incertain: et que savez-vous si vous aurez un lendemain ?

2.Que sert de vivre longtemps puisque nous nous corrigeons si peu ?

Ah ! une longue vie ne corrige pas toujours; souvent plutôt elle augmente nos crimes.

Plût à Dieu que nous eussions bien vécu dans ce monde un seul jour !

Plusieurs comptent les années de leur conversion; mais souvent, qu'ils sont peu

changés, et que ces années ont été stériles !

S'il est terrible de mourir, peut-être est-il plus dangereux de vivre si longtemps.

Heureux celui à qui l'heure de sa mort est toujours présente, et qui se prépare chaque

jour à mourir !

Si vous avez vu jamais un homme mourir, songez que vous aussi vous passerez par

cette voie.

3.Le matin, pensez que vous n'atteindrez pas le soir; le soir, n'osez pas vous promettre de

voir le matin.

Soyez donc toujours prêt, et vivez de telle sorte que la mort ne vous surprenne jamais.

Plusieurs sont enlevés par une mort soudaine et imprévue: car le Fils de l'homme

viendra à l'heure qu'on n'y pense pas.

Quand viendra cette dernière heure, vous commencerez à juger tout autrement de votre

vie passée, et vous gémirez amèrement d'avoir été si négligent et si lâche.

4.Qu'heureux et sage est celui qui s'efforce d'être tel dans la vie qu'il souhaite d'être

trouvé à la mort.

Car rien ne donnera une si grande confiance de mourir heureusement, que le parfait

mépris du monde, le désir ardent d'avancer dans la vertu, l'amour de la régularité, le

travail de la pénitence, l'abnégation de soi-même et la constance à souffrir toutes sortes

d'adversités pour l'amour de Jésus-Christ.

Vous pourrez faire beaucoup de bien tandis que vous êtes en santé; mais, malade, je ne

sais ce que vous pourrez.

Il en est peu que la maladie rend meilleurs, comme il en est peu qui se sanctifient par de

fréquents pèlerinages.

5.Ne comptez point sur vos amis ni sur vos proches, et ne différez point votre salut dans

l'avenir; car les hommes vous oublieront plus vite que vous ne pensez.

Il vaut mieux y pourvoir de bonne heure et envoyer devant soi un peu de bien, que

d'espérer dans le secours des autres.

Si vous n'avez maintenant aucun souci de vous-même, qui s'inquiétera de vous dans

l'avenir ?

Maintenant le temps est d'un grand prix. Voici maintenant le temps propice, voici le

jour du salut.

Mais, ô douleur ! que vous fassiez un si vain usage de ce qui pourrait vous servir à

mériter de vivre éternellement !

Viendra le temps où vous désirerez un seul jour, une seule heure, pour purifier votre

âme, et je ne sais si vous l'obtiendrez.

6.Ah ! mon frère, de quel péril, de quelle crainte terrible vous pourriez vous délivrer si

vous étiez à présent toujours en crainte de la mort !

Etudiez-vous maintenant à vivre de telle sorte qu'à l'heure de la mort vous ayez plus

sujet de vous réjouir que de craindre.

Apprenez maintenant à mourir au monde afin de commencer alors à vivre avec

Jésus-Christ.

Apprenez maintenant à tout mépriser, afin de pouvoir alors aller librement à

Jésus-Christ.

Châtiez maintenant votre corps par la pénitence afin que vous puissiez alors avoir une

solide confiance.

7.Insensés, sur quoi vous promettez-vous de vivre longtemps, lorsque vous n'avez pas un

seul jour d'assuré ?

Combien ont été trompés et arrachés subitement de leur corps !

Combien de fois avez-vous ouï dire: Cet homme a été tué d'un coup d'épée; celui-ci

s'est noyé, celui-là s'est brisé en tombant d'un lieu élevé; l'un a expiré en mangeant,

l'autre en jouant; l'un a péri par le feu, un autre par le fer, un autre par la peste, un autre

par la main des voleurs !

Et ainsi la fin de tous est la mort, et la vie des hommes passe comme l'ombre.

8.Qui se souviendra de vous après votre mort, et qui priera pour vous ?

Faites, faites maintenant, mon cher frère, tout ce que vous pouvez, car vous ne savez

pas quand vous mourrez, ni ce qui suivra pour vous la mort.

Tandis que vous en avez le temps, amassez des richesses immortelles.

Ne pensez qu'à votre salut, ne vous occupez que des choses de Dieu.

Faites-vous maintenant des amis, en honorant les saints et en imitant leurs oeuvres,

afin qu'arrivé au terme de cette vie, ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels.

9.Vivez sur la terre comme un voyageur et un étranger à qui les choses du monde ne sont

rien.

Conservez votre coeur libre et toujours élevé vers Dieu, parce que vous n'avez point

ici-bas de demeure permanente.

Que vos gémissements, vos larmes, vos prières, montent tous les jours vers le ciel afin

que votre âme, après la mort, mérite de passer heureusement à Dieu.
 
 
 
 

24. Du jugement et des peines des pécheurs
 
 
 
 

1.En toutes choses regardez la fin, et reportez-vous au jour où vous serez là, debout

devant le Juge sévère à qui rien n'est caché, qu'on n'apaise point par des présents, qui ne

reçoit point d'excuses, mais qui jugera selon la justice.

Pécheur misérable et insensé ! que répondrez-vous à Dieu, qui sait tous vos crimes,

vous qui tremblez quelquefois à l'aspect d'un homme irrité ?

Par quel étrange oubli de vous-même vous en allez-vous, sans rien prévoir, vers ce jour

nul ne pourra être excusé ni défendu par un autre, mais où chacun sera pour soi un

fardeau assez pesant ?

Maintenant votre travail produit son fruit: vos larmes sont agréées, vos gémissements

écoutés, votre douleur satisfait à Dieu et purifie votre âme.

2.Il a ici-bas un grand et salutaire purgatoire, l'homme patient qui, en butte aux outrages,

s'afflige plus de la malice d'autrui que de sa propre injure; qui prie sincèrement pour

ceux qui le contristent, et leur pardonne du fonds du coeur; qui, s'il a peiné les autres,

est toujours prêt à demander pardon; qui incline à la compassion plus qu'à la colère; qui

se fait violence à lui-même, et s'efforce d'assujettir entièrement la chair à l'esprit.

Il vaut mieux se purifier maintenant de ses péchés et retrancher ses vices, que d'attendre

de les expier en l'autre vie.

Oh ! combien nous nous trompons nous-mêmes par l'amour désordonné que nous

avons pour notre chair.

3.Que dévorera ce feu, sinon vos péchés ?

Plus vous vous épargnez vous-même à présent, et plus vous flattez votre chair, plus

ensuite votre châtiment sera terrible et plus vous amassez pour le feu éternel.

L'homme sera puni plus rigoureusement dans les choses où il a le plus péché.

Là les paresseux seront percés par des aiguillons ardents, et les intempérants

tourmentés par une faim et une soif extrêmes.

Là les voluptueux et les impudiques seront plongés dans une poix brûlante et dans un

soufre fétide; comme des chiens furieux, les envieux hurleront dans leur douleur.

4.Chaque vice aura son tourment propre.

Là les superbes seront remplis de confusion, et les avares réduits à la plus misérable

indigence.

Là une heure sera plus terrible dans le supplice, que cent années ici dans la plus dure

pénitence.

Ici quelquefois le travail cesse, on se console avec ses amis: là nul repos, nulle

consolation pour les damnés.

Soyez donc maintenant plein d'appréhension et de douleur pour vos péchés, afin de

partager, au jour du jugement, la sécurité des bienheureux.

Car les justes alors s'élèveront avec une grande assurance contre ceux qui les auront

opprimés et méprisés.

Alors se lèvera pour juger celui qui se soumet aujourd'hui humblement aux jugements

des hommes.

Alors l'humble et le pauvre auront une grande confiance; et de tous côtés l'épouvante

environnera le superbe.

5.Alors on verra qu'il fut sage en ce monde, celui qui apprit à être insensé et méprisable

pour Jésus-Christ.

Alors on s'applaudira des tribulations souffertes avec patience, et toute iniquité sera

muette.

Alors tous les justes seront transportés d'allégresse, et tous les impies consternés de

douleur.

Alors la chair affligée se réjouira plus que si elle avait toujours été nourrie dans les

délices.

Alors les vêtements pauvres resplendiront, et les habits somptueux perdront tout leur

éclat.

Alors la plus pauvre petite demeure sera jugée au-dessus du palais tout brillant d'or.

Alors une patience constamment soutenue sera de plus de secours que toute la

puissance du monde; et une obéissance simple, élevée plus haut que toute la prudence

du siècle.

6.Alors on trouvera plus de joie dans la pureté d'une bonne conscience que dans une

docte philosophie.

Alors le mépris des richesses aura plus de poids dans la balance que tous les trésors de

la terre.

Alors le souvenir d'une pieuse prière vous sera de plus de consolation que celui d'un

repas splendide.

Alors vous vous réjouirez plus du silence gardé que de longs entretiens.

Alors les oeuvres saintes l'emporteront sur les beaux discours.

Alors vous préférerez une vie de peine et de travail à tous les plaisirs de la terre.

Apprenez donc maintenant à supporter quelques légères souffrances afin d'être alors

délivré de souffrances plus grandes.

Eprouvez ici d'abord ce que vous pourrez dans la suite.

Si vous ne pouvez maintenant souffrir ce peu de chose, comment supporterez-vous les

tourments éternels ?

Si maintenant la moindre douleur vous cause tant d'impatience, que sera-ce donc alors

des tortures de l'enfer ?

Il y a, n'en doutez point, deux joies qu'on ne peut réunir: vous ne pouvez goûter ici-bas

les délices du monde, et régner ensuite avec Jésus-Christ.

7.Si vous aviez vécu jusqu'à ce jour dans les honneurs et les voluptés, de quoi cela vous

servirait-il, s'il vous fallait mourir à l'instant ?

Donc tout est vanité, hors aimer Dieu et le servir lui seul.

Car celui qui aime Dieu de tout son coeur ne craint ni la mort, ni le supplice, ni le

jugement, ni l'enfer, parce que l'amour parfait nous donne un sûr accès près de Dieu.

Mais celui qui aime encore le péché, il n'est pas surprenant qu'il redoute la mort et le

jugement.

Cependant, si l'amour ne vous éloigne pas encore du mal, il est bon qu'au moins la

crainte du feu vous retienne.

Celui qui est peu touché de la crainte de Dieu ne saurait longtemps persévérer dans le

bien, mais il tombera bientôt dans les pièges du démon.
 
 

25. Qu'il faut travailler avec ferveur à l'amendement de sa vie
 
 
 
 

1.Soyez vigilant et fervent dans le service de Dieu et faites-vous souvent cette demande:

Pourquoi es-tu venu ici, et pourquoi as-tu quitté le siècle ?

N'était-ce pas afin de vivre pour Dieu et devenir un homme spirituel ?

Embrasez-vous du désir d'avancer parce que vous recevrez bientôt la récompense de

vos travaux, et qu'alors il n'y aura plus ni crainte ni douleur.

Maintenant un peu de travail, et puis un grand repos; que dis-je ? une joie éternelle !

Si vous agissez constamment avec ardeur et fidélité, Dieu aussi sera sans doute fidèle

et magnifique dans ses récompenses.

Vous devez conserver une ferme espérance de parvenir à la gloire; mais il ne faut pas

vous livrer à une sécurité trop profonde de peur de tomber dans le relâchement ou la

présomption.

2.Un homme qui flottait souvent, plein d'anxiété, entre la crainte et l'espérance, étant un

jour accablé de tristesse, entra dans une église; et, se prosternant devant un autel pour

prier, il disait et redisait en lui-même: Oh ! si je savais que je dusse persévérer !

Aussitôt il entendit intérieurement cette divine réponse: Si vous le saviez, que

voudriez-vous faire ? Faites maintenant ce que vous feriez alors, et vous jouirez de la

paix.

Consolé à l'instant même et fortifié, il s'abandonna sans réserve à la volonté de Dieu et

ses agitations cessèrent.

Il ne voulut point rechercher avec curiosité ce qui lui arriverait dans l'avenir; mais il

s'appliqua uniquement à connaître la volonté de Dieu et ce qui lui plaît davantage, afin

de commencer et d'achever tout ce qui est bien.

3.Espérez en Dieu, dit le Prophète, et faites le bien; habitez en paix la terre, et vous

serez nourri de ses richesses. Une chose refroidit en quelques-uns l'ardeur d'avancer et

de se corriger: la crainte des difficultés, et le travail du combat.

En effet, ceux-là devancent les autres dans la vertu, qui s'efforcent avec plus de courage

de se vaincre eux-mêmes dans ce qui leur est le plus pénible et qui contrarie le plus leur

penchant.

Car l'homme fait d'autant plus de progrès et mérite d'autant plus de grâce, qu'il se

surmonte lui-même et se mortifie davantage.

4.Il est vrai que tous n'ont pas également à combattre pour se vaincre et mourir à

eux-mêmes.

Cependant un homme animé d'un zèle ardent avancera bien plus, même avec de

nombreuses passions, qu'un autre à cet égard mieux disposé, mais tiède pour la vertu.

Deux choses aident surtout à opérer un grand amendement: s'arracher avec violence à

ce que la nature dégradée convoite, et travailler ardemment à acquérir la vertu dont on a

le plus grand besoin.

Attachez-vous aussi particulièrement à éviter et à vaincre les défauts qui vous

déplaisent le plus dans les autres.

5.Profitez de tout pour votre avancement. Si vous voyez de bons exemples ou si vous les

entendez raconter, animez-vous à les imiter.

Que si vous apercevez quelque chose de répréhensible, prenez garde de commettre la

même faute; ou, si vous l'avez quelquefois commise, tâchez de vous corriger

promptement.

Comme votre oeil observe les autres, les autres vous observent aussi.

Qu'il est consolant et doux de voir des religieux zélés, pieux, fervents, fidèles

observateurs de la règle !

Qu'il est triste, au contraire, et pénible d'en voir qui ne vivent pas dans l'ordre et qui ne

remplissent pas les engagements auxquels ils ont été appelés !

Qu'on se nuit à soi-même en négligeant les devoirs de sa vocation, et en détournant son

coeur à des choses dont on n'est point chargé !

6.Souvenez-vous de ce que vous avez promis, et que Jésus crucifié vous soit toujours

présent.

Vous avez bien sujet de rougir, en considérant la vie de Jésus-Christ, d'avoir jusqu'ici

fait si peu d'efforts pour y conformer la vôtre, quoique vous soyez depuis si longtemps

entré dans la voie de Dieu.

Un religieux qui s'exerce à méditer sérieusement et avec piété la vie très sainte et la

passion du Sauveur, y trouvera en abondance tout ce qui lui est utile et nécessaire, et il

n'a pas besoin de chercher hors de Jésus quelque chose de meilleur.

Ah ! si Jésus crucifié entrait dans notre coeur, que nous serions bientôt suffisamment

instruits !

7.Un religieux fervent reçoit bien ce qu'on lui commande et s'y soumet sans peine.

Un religieux tiède et relâché souffre tribulation sur tribulation et ne trouve de tous

côtés que la gêne, parce qu'il est privé des consolations intérieures et qu'il lui est

interdit d'en chercher au-dehors.

Un religieux qui s'affranchit de sa règle est exposé à des chutes terribles.

Celui qui cherche une vie moins contrainte et moins austère sera toujours dans

l'angoisse; car toujours quelque chose lui déplaira.

8.Comment font tant d'autres religieux qui observent, dans les cloîtres, une si étroite

discipline ?

Ils sortent rarement, ils vivent retirés, ils sont nourris très pauvrement et grossièrement

vêtus.

Ils travaillent beaucoup, parlent peu, veillent longtemps, se lèvent matin, font de

longues prières, de fréquentes lectures, et observent en tout une exacte discipline.

Considérez les chartreux, les religieux de Cîteaux, et les autres religieux et religieuses

de différents ordres, qui se lèvent toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu.

Il serait donc bien honteux que la paresse vous tînt encore éloigné d'un si saint exercice

lorsque déjà tant de religieux commencent à célébrer le Seigneur.

9.Oh ! si vous n'aviez autre chose à faire qu'à louer de coeur et de bouche,

perpétuellement, le Seigneur notre Dieu ! Si jamais vous n'aviez besoin de manger, de

boire, de dormir, et que vous puissiez ne pas interrompre un seul moment ces louanges

ni les autres exercices spirituels ! Vous seriez alors beaucoup plus heureux qu'à

présent, assujetti comme vous l'êtes au corps et à toutes ses nécessités.

Plût à Dieu que nous fussions affranchis de ces nécessités et que nous n'eussions à

songer qu'à la nourriture de notre âme, que nous goûtons, hélas, si rarement !

10.Quand un homme en est venu à ne chercher sa consolation dans aucune créature, c'est

alors qu'il commence à goûter Dieu parfaitement, et qu'il est, quoiqu'il arrive, toujours

satisfait.

Alors il ne se réjouit d'aucune prospérité et aucun revers ne le contriste; mais il

s'abandonne tout entier, avec une pleine confiance, à Dieu qui lui est tout en toutes

choses, pour qui rien ne périt, rien ne meurt, pour qui au contraire tout vit, et à qui tout

obéit sans délai.

11.Souvenez-vous toujours que votre fin approche et que le temps perdu ne revient point.

Les vertus ne s'acquièrent qu'avec beaucoup de soins et des efforts constants.

Dès que vous commencerez à tomber dans la tiédeur, vous tomberez dans le trouble.

Mais si vous persévérez dans la ferveur, vous trouverez une grande paix et vous

sentirez votre travail plus léger, à cause de la grâce de Dieu et de l'amour de la vertu.

L'homme fervent et zélé est prêt à tout.

Il est plus pénible de résister aux vices et aux passions que de supporter les fatigues du

corps.

Celui qui n'évite pas les petites fautes tombe peu à peu dans les grandes.

Vous vous réjouirez toujours le soir, quand vous aurez employé le jour avec fruit.

Veillez sur vous, excitez-vous, avertissez-vous; et quoiqu'il en soit des autres, ne vous

négligez pas vous-même.

Vous ne ferez de progrès qu'autant que vous vous ferez violence.