Retour à l’Accueil ( Rosaire-de-Marie.fr)

Retour au sommaire de l’oeuvre


Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge Marie

                                 «PREPARATION AU REGNE DE JESUS-CHRIST»]

                                          De Saint Louis-Marie Grignion de Monfort

 

 

II. «EN QUOI CONSISTE LA DEVOTION A MARIE»

 

[A. VERITES FONDAMENTALES DE LA DEVOTION A LA SAINTE VIERGE]

 

Cliquez sur les titres pour y accédez directement :

 

[«Jésus-Christ est la fin dernière de toutes nos dévotions»]

[Nous sommes à Jésus-Christ et à Marie en qualité d'esclaves]

[«Nous devons nous vider de ce qu'il y a de mauvais en nous»]

[«Nous avons besoin d'un médiateur auprès du Médiateur même»]

[«Il nous est très difficile de conserver les grâces et les trésors reçus de Dieu»]

 

 

<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<<< 

 

 [«Jésus-Christ est la fin dernière de toutes nos dévotions»]


61. Première vérité. - Jésus-Christ notre Sauveur, vrai Dieu
et vrai homme, doit être la fin dernière de toutes nos autres
dévotions: autrement elles seraient fausses et trompeuses.
Jésus-Christ est l'alpha et l'oméga, le commencement et la fin
de toutes choses. Nous ne travaillons, comme dit l'Apôtre, que
pour rendre tout homme parfait en Jésus-Christ, parce que
c'est en lui seul qu'habite[nt] toute la plénitude de la
Divinité
et toutes les autres plénitudes de grâces, de vertus
et de perfections; parce que c'est en lui seul que nous avons
été bénis de toute bénédiction spirituelle; parce qu'il est
notre unique maître qui doit nous enseigner, notre unique
Seigneur de qui nous devons dépendre, notre unique chef auquel
nous devons être unis, notre unique modèle auquel nous devons
nous conformer, notre unique pasteur qui doit nous nourrir,
notre unique voie qui doit nous conduire, notre unique vérité
que nous devons croire, notre unique vie qui doit nous
vivifier, et notre unique tout en toutes choses qui doit nous
suffire. Il n'a point été donné d'autre nom sous le ciel, que
le nom de Jésus, par lequel nous devions être sauvés. Dieu ne
nous a point mis d'autre fondement de notre salut, de notre
perfection et de notre gloire, que Jésus-Christ: tout édifice
qui n'est pas posé sur cette pierre ferme est fondé sur le
sable mouvant et tombera infailliblement tôt ou tard. Tout
fidèle qui n'est pas uni à lui comme une branche au cep de la
vigne, tombera, séchera et ne sera propre qu'à être jeté au
feu. Si nous sommes en Jésus-Christ et Jésus-Christ en nous,
nous n'avons point de damnation à craindre: ni les anges des
cieux, ni les hommes de la terre, ni les démons des enfers, ni
aucune autre créature ne nous peut nuire, parce qu'elle ne
nous peut séparer de la charité de Dieu qui est en Jésus-
Christ. Par Jésus-Christ, avec Jésus-Christ, en Jésus-Christ,
nous pouvons toutes choses: rendre tout honneur et toute
gloire au Père, en l'unité du Saint-Esprit; nous rendre
parfaits et être à notre prochain une bonne odeur de vie
éternelle.

62. Si donc nous établissons la solide dévotion de la Très
Sainte
Vierge, ce n'est que pour établir plus parfaitement
celle de Jésus-Christ, ce n'est que pour donner un moyen aisé
et assuré pour trouver Jésus-Christ. Si la dévotion à la
Sainte Vierge
éloignait de Jésus-Christ, il faudrait la
rejeter comme une illusion du diable; mais tant s'en faut
qu'au contraire, comme j'ai déjà fait voir et ferai voir
encore ci-après: cette dévotion ne nous est nécessaire que
pour trouver Jésus-Christ parfaitement et l'aimer tendrement
et le servir fidèlement.

63. Je me tourne ici un moment vers vous, ô mon aimable
Jésus, pour me plaidre amoureusement à votre divine Majesté de
ce que la plupart des chrétiens, même des plus savants, ne
savent pas la liaison nécessaire, qui est entre vous et votre
sainte Mère. Vous êtes, Seigneur, toujours avec Marie, et
Marie est toujours avec vous et ne peut être sans vous:
autrement elle cesserait d'être de qu'elle est; elle est
tellement transformée en vous par la grâce qu'elle ne vit
plus, qu'elle n'est plus; c'est vous seul, mon Jésus, qui
vivez et régnez en elle, plus parfaitement qu'en tous les
anges et les bienheureux. Ah! si on connaissait la gloire et
l'amour que vous recevez en cette admirable créature, on
aurait de vous et d'elle bien d'autres sentiments qu'on n'a
pas. Elle [vous] est si intimement liée, qu'on séparerait
plutôt la lumière du soleil, la chaleur du feu; je dis plus,
on séparerait plutôt tous les anges et les saints de vous, que
la divine Marie: parce qu'elle vous aime plus ardemment et
vous glorifie plus parfaitement que toutes vos autres
créatures ensemble.

64. Après cela, mon aimable Maître, n'est-ce pas une chose
étonnante et pitoyable de voir l'ignorance et les ténèbres de
tous les hommes d'ici-bas à l'égard de votre sainte Mère? Je
ne parle pas tant des idolâtres et païens, qui, ne vous
connaissant pas, n'ont garde de la connaître; je ne parle même
pas des hérétiques et des schismatiques, qui n'ont garde
d'être dévôts à votre sainte Mère, s'étant séparés de vous et
votre sainte Eglise; mais je parle des chrétiens catholiques,
et même des docteurs parmi les catholiques, qui faisant
profession d'enseigner aux autres les vérités, ne vous
connaissent pas, ni votre sainte Mère, si ce n'est d'une
manière spéculative, sèche, stérile et indifférente. Ces
messieurs ne parlent que rarement de votre sainte Mère et de
la dévotion qu'on lui doit avoir parce qu'ils craignent,
disent-ils, qu'on en abuse, qu'on ne vous fasse injure en
honorant trop votre sainte Mère. S'ils voient ou entendent
quelque dévôt à la Sainte Vierge parler souvent de la dévotion
à cette bonne Mère, d'une manière tendre, forte et persuasive,
comme d'un moyen assuré sans illusion, d'un chemin court sans
danger, d'une voie immaculée sans imperfections, et d'un
secret merveilleux pour vous trouver et vous aimer
parfaitement, ils se récrient contre lui, et lui donnent mille
fausses raisons pour lui prouver qu'il ne faut pas tant parler
de la Sainte Vierge, qu'il y a beaucoup d'abus en cette
dévotion, et qu'il faut s'appliquer à les détruire, et à
parler de vous plutôt qu'à porter les peuples à la dévotion à
la Sainte Vierge qu'ils aiment déjà assez.
On les entend parfois parler de la dévotion à votre
sainte Mère, non pas pour l'établir et la persuader, mais pour
en détruire les abus qu'on en fait, tandis que ces messieurs
sont sans piété et sans dévotion tendre pour vous, parce
qu'ils n'en ont pas pour Marie, regardant le Rosaire, le
Scapulaire, le Chapelet, comme des dévotions de femmelettes,
propres aux ignorants, sans lesquels on peut se sauver; et
s'il tombe en leurs mains quelque dévôt à la Sainte Vierge,
qui récite son chapelet ou ait quelque autre pratique de
dévotion envers elle, ils lui changeront bientôt l'esprit et
le coeur: au lieu du chapelet, ils lui conseilleront de dire
les sept psaumes; au lieu de la dévotion à la Sainte Vierge,
ils lui conseilleront la dévotion à Jésus-Christ.
O mon aimable Jésus, ces gens ont-il votre esprit? Vous
font-ils plaisir d'en agir de même? Est-ce vous plaire que de
ne pas faire tous ses efforts pour plaire à votre Mère, de
peur de vous déplaire? La dévotion à votre sainte Mère
empêche-t-elle la vôtre? Est-ce qu'elle s'attribue l'honneur
qu'on lui rend? Est-ce qu'elle fait bande à part? Est-elle une
étrangère qui n'a aucune liaison avec vous? Est-ce se séparer
ou s'éloigner de votre amour que de se donner à elle et de
l'aimer?

65. Cependant, mon aimable Maître, la plupart des savants,
pour punition de leur orgueil, n'éloigneraient pas plus de la
dévotion à votre sainte Mère, et n'en donneraient pas plus
d'indifférence, que si tout ce que je viens de dire était
vrai. Gardez-moi, Seigneur, gardez-moi de leurs sentiments et
leurs pratiques et me donnez quelque part aux sentiments de
reconnaissance, d'estime, de respect et d'amour que vous avez
à l'égard de votre sainte Mère, afin que je vous aime et
glorifie d'autant plus que je vous imiterai et suivrai de plus
près.
 
 

66. Comme si jusqu'ici je n'avais encore rien dit en
l'honneur de votre sainte Mère, faites-moi la grâce de la
louer dignement: Fac me digne tuam Matrem collaudare, malgré
tous mes ennemis, qui sont les vôtres, et que je leur dise
hautement avec les saints: Non praesumat aliquis Deum se
habere propitium qui benedictam Matrem offensam habuerit: Que
celui-là ne présume pas recevoir la miséricorde de Dieu, qui
offense sa sainte Mère.

67. Pour obtenir de votre miséricorde une véritable dévotion
à votre sainte Mère, et pour l'inspirer à toute la terre,
faites que je vous aime ardemment, et recevez pour cela la
prière embrasée que je vous fais avec saint Augustin et vos
véritables amis (tom. 9, operum meditat.):
"Tu es Christus, pater meus sanctus, Deux meus pius, rex
meus magnus, pastor meus bonus, magister meus unus, adjutor
meus optimus, dilectus meus pulcherrimus, panis meus vivus,
sacerdos meus in aeternum, dux meus ad patriam, lux mea vera,
dulcedo mea sancta, via mea recta, sapientia mea praeclara,
simplicitas mea pura, concordia mea pacifica, custodia mea
tota, portio mea bona, salus mea sempiterna...
"Christe Jesu, amabilis Domine, cur amavi, quare
concupivi in omni vita mea quidquam praeter te Jesum Deum
meum? Ubi eram quando tecum mente non eram? Jam ex hoc nunc,
omnia desideria mea, incalescite et effluite in Dominum Jesum;
currite, satis hactenus tardastis; properate quo pergitis;
quaerite quem quaeritis. Jesu, qui non amat te anathema sit;
qui te non amat amaritudine repleatur... O dulcis Jesu, te
amet, in te delectetur, te admiretur omnis sensus bonus tuae
conveniens laudi. Deux cordis mei et pars mea, Christe Jesu,
deficiat cor meum spiritu suo, et vivas tu in me, et
concalescat in spiritu meo vivus carbo amoris tui, et
excrescat in ignem perfectum; ardeat jugiter in ara cordis
mei, ferveat in medullis meis, flagret in absconditis animae
meae; in die consummationis meae consummatus inveniar apud te.
Amen."
J'ai voulu mettre en latin cette admirable oraison de
saint Augustin, afin que les personnes qui entendent le latin
la disent tous les jours pour demander l'amour de Jésus que
nous cherchons par la divine Marie.

[Nous sommes à Jésus-Christ et à Marie en qualité d'esclaves]

68. Seconde vérité. - Il faut conclure de ce que Jésus-Christ
est à notre égard, que nous ne sommes point à nous, comme dit
l'Apôtre, mais tout entiers à lui, comme ses membres et ses
esclaves qu'il a achetés infiniment cher, par le prix de tout
son sang. Avant le baptême, nous étions au diable comme ses
esclaves, et le baptême nous a rendus les véritables esclaves
de Jésus-Christ, qui ne doivent vivre, travailler et mourir
que pour fructifier pour ce Dieu Homme, le glorifier en notre
corps et le faire régner en notre âme, parce que nous sommes
sa conquête, son peuple acquis et son héritage. C'est pour la
même raison que le Saint-Esprit nous compare: 1 à des arbres
plantés le long des eaux de la grâce, dans le champ de
l'Eglise, qui doivent donner leurs fruits en leur temps; 2
aux branches d'une vigne dont Jésus-Christ est le cep, qui
doivent rapporter de bons raisins; 3 à un troupeau dont
Jésus-Christ est le pasteur, qui se doit multiplier et donner
du lait; 4 à une bonne terre dont Dieu est le laboureur, et
dans laquelle la semence se multiplie et rapporte au
trentuple, soixantuple ou centuple. Jésus-Christ a donné sa
malédiction au figuier infructueux, et porté condamnation
contre le serviteur inutile qui n'avait pas fait valoir son
talent. Tout cela nous prouve que Jésus-Christ veut recevoir
quelques fruits de nos chétives personnes, savoir: nos bonnes
oeuvres, parce que ces bonnes oeuvres lui apartiennent
uniquement: Creati in operibus bonis in Christo Jesu: Créés
dans les bonnes oeuvres en Jésus-Christ. Lesquelles paroles du
Saint-Esprit montrent et que Jésus-Christ est l'unique
principe et doit être l'unique fin de toutes nos bonnes
oeuvres, et que nous le devons servir non seulement comme des
serviteurs à gages, mais comme des esclaves d'amour. Je
m'explique.

69. Il y a deux manières ici-bas d'appartenir à un autre et
de dépendre de son autorité, savoir: la simple servitude et
l'esclavage; ce qui fait que nous appelons un serviteur et un
esclave.
Par la servitude commune parmi les chrétiens, un homme
s'engage à en servir un autre pendant un certain temps,
moyennant un certain gage ou une telle récompense.
Par l'esclavage, un homme est entièrement dépendant d'un
autre pour toute sa vie, et doit servir son maître, sans en
prétendre aucun gage ni récompense comme une de ses bêtes sur
laquelle il a droit de vie et de mort.

70. Il y a trois sortes d'esclavages: un esclavage de
nature, un esclavage de contrainte et un esclavage de volonté.
Toutes les créatures sont esclaves de Dieu en la première
manière: Domini est terra et plenitudo ejus; les démons et les
damnés en la seconde; les justes et les saints le sont en la
troisième. L'esclavage de volonté est le plus parfait et le
plus glorieux à Dieu, qui regarde le coeur, et qui demande le
coeur, et qui s'appelle le Dieu du coeur, ou de la volonté
amoureuse, parce que, par cet esclavage, on fait choix, par-
dessus toutes choses, de Dieu et de son service, quand même la
nature n'y obligerait pas.

71. Il y a une totale différence entre un serviteur et un
esclave:
1 Un serviteur ne donne pas tout ce qu'il est et tout ce
qu'il possède et tout ce qu'il peut acquérir par autrui ou par
soi-même, à son maître; mais l'esclave se donne tout entier,
tout ce qu'il possède et tout ce qu'il peut acquérir, à son
maître, sans aucune exception.
2 Le serviteur exige des gages pour les services qu'il
rend à son maître, mais l'esclave n'en peut rien exiger,
quelque assiduité, quelque industrie, quelque force qu'il ait
à travailler.
3 Le serviteur peut quitter son maître quand il voudra,
ou du moins quand le temps de son service sera expiré; mais
l'esclave n'est pas en droit de quitter son maître quand il
voudra.
4 Le maítre du serviteur n'a sur lui aucun droit de vie
et de mort, en sorte que s'il le tuait, comme une de ses bêtes
de charge, il commettrait un homicide injuste; mais le maître
de l'esclave a, par les lois, droit de vie et de mort sur lui,
en sorte qu'il peut le vendre à qui il voudra, ou le tuer,
comme, sans comparaison, il ferait [de] son cheval.
5 Enfin, le serviteur n'est que pour un temps au service
d'un maître, et l'esclave pour toujours.

72. Il n'y a rien parmi les hommes qui nous fasse plus
appartenir à un autre que l'esclavage; il n'y a rien aussi
parmi les chrétiens qui nous fasse plus absolument appartenir
à Jésus-Christ et à sa sainte Mère que l'esclavage de volonté,
selon l'exemple de Jésus-Christ même, qui a pris la forme
d'esclave pour notre amour: Formam servi accipiens, et de la
Sainte Vierge
, qui s'est dite la servante et l'esclave du
Seigneur. L'Apôtre s'appelle par honneur servus Christi. Les
chrétiens sont appelés plusieurs fois dans l'Ecriture sainte
servi Christi; lequel mot de servus, selon la remarque
véritable qu'a faite un grand homme, ne signifiait autrefois
qu'un esclave, parce qu'il n'y avait point encore de
serviteurs comme ceux d'aujourd'hui, les maîtres n'étant servi
que par des esclaves ou affranchis: ce que le Catéchisme du
saint Concile de Trente, pour ne laisser aucun doute que nous
soyons esclaves de Jésus-Christ, exprime par un terme qui
n'est point équivoque, en nous appelant mancipia Christi:
esclave de Jésus-Christ. Cela posé:

73. Je dis que nous devons être à Jésus-Christ et le servir,
non seulement comme des serviteurs mercenaires, mais comme des
esclaves amoureux, qui par un effet d'un grand amour, se
donnent et se livrent à le servir en qualité d'esclaves, pour
l'honneur seul de lui appartenir. Avant le baptême, nous
étions esclaves du diable; le baptême nous a rendus esclaves
de Jésus-Christ: ou il faut que les chrétiens soient esclaves
du diable, ou esclaves de Jésus-Christ.

74. Ce que je dis absolument de Jésus-Christ, je le dis
relativement de la Sainte Vierge, que Jésus-Christ, ayant
choisie pour compagne indissoluble de sa vie, de sa mort, de
sa gloire et de sa puissance au ciel et sur la terre, lui a
donné par grâce, relativement à sa Majesté, tous les mêmes
droits et privilèges qu'il possède par nature: Quidquid Deo
convenit per naturam, Mariae convenit per gratiam: Tout ce qui
convient à Dieu par nature, convient à Marie par grâce, disent
les saints; en sorte que, selon eux, n'ayant tous deux que la
même volonté et la même puissance, ils ont tous deux les mêmes
sujets, serviteurs et esclaves.

75. On peut donc, suivant le sentiment des saints et de
plusieurs grands hommes, se dire et se faire l'esclave
amoureux de la Très Sainte Vierge, afin d'être par là plus
parfaitement esclave de Jésus-Christ. La Sainte Vierge est le
moyen dont Notre-Seigneur s'est servi pour venir à nous; c'est
aussi le moyen dont nous devons nous servir pour aller à lui,
car elle n'est pas comme les autres créatures, auxquelles si
nous nous attachions, elles pourraient plutôt nous éloigner de
Dieu que de nous en approcher; mais la plus forte inclination
de Marie est de nous unir à Jésus-Christ, son Fils, et la plus
forte inclination du Fils est qu'on vienne à lui par sa sainte
Mère; et c'est lui faire honneur et plaisir, comme ce serait
faire honneur et plaisir à un roi si, pour devenir plus
parfaitement son sujet et son esclave, on se faisait esclave
de la reine. C'est pourquoi les saints Pères et saint
Bonaventure après eux, disent que la Sainte Vierge est le
chemin pour aller à Notre-Seigneur: Via veniendi ad Christum
est appropinquare ad illam (In psalt. min.).

76. De plus, si, comme j'ai dit, la Sainte Vierge est la
Reine
et souveraine du ciel et de la terre: Ecce imperio Dei
omnia subjiciuntur et Virgo; ecce imperio Virginis omnia
subjiciuntur et Deus, disent saint Anselme, saint Bernard,
saint Bernardin, saint Bonaventure, n'a-t-elle pas autant de
sujets et d'esclaves qu'il y a de créatures? N'est-il pas
raisonnable que parmi tant d'esclaves de contrainte, il y en
ait d'amour qui, par une bonne volonté, choisissent, en
qualité d'esclaves, Marie pour leur souveraine? Quoi! les
hommes et les démons auront leurs esclaves volontaires, et
Marie n'en aurait point? Quoi! un roi tiendra à honneur que la
reine, sa compagne, ait des esclaves sur qui elle ait droit de
vie et de mort, parce que l'honneur et la puissance de l'un
est l'honneur et la puisance et l'autre; et on [pourrait]
croire [que] Notre-Seigneur qui, comme le meilleur de tous les
fils, a fait part de toute sa puissance à sa sainte Mère,
trouve mauvais qu'elle ait des esclaves? A-t-il moins de
respect et d'amour pour sa Mère qu'Assuérus pour Esther et que
Salomon pour Bethsabée? Qui oserait le dire et même le penser?

77. Mais où est-ce que ma plume me conduit? Pourquoi est-ce
que je m'arrête ici à prouver une chose si visible. Si on ne
veut pas qu'on se dise esclave de la Sainte Vierge,
qu'importe! Qu'on se fasse et qu'on se dise esclave de Jésus-
Christ! C'est l'être de la Sainte Vierge, puisque Jésus-Christ
est le fruit et la gloire de Marie. C'est ce qu'on fait
parfaitement par la dévotion dont nous parlerons dans la
suite.

[«Nous devons nous vider de ce qu'il y a de mauvais en nous»]

78. Troisième vérité. - Nos meilleures actions sont
ordinairement souillées et corrompues par le mauvais fond qui
est en nous. Quand on met de l'eau nette et claire dans un
vaisseau qui sent mauvais, ou du vin dans une pipe dont le
dedans est gâté par un autre vin qu'il y a eu dedans, l'eau
claire et le bon vin en est gâté et prend aisément la mauvaise
odeur. De même, quand Dieu met dans le vaiseau de notre âme,
gâté par le péché originel et actuel, ses grâces et rosées
celestes ou le vin délicieux de son amour, ses dons sont
ordinairement gâtés et souillés par le mauvais levain et le
mauvais fond que le péché a laissé en nous; nos actions, même
des vertus les plus sublimes, s'en sentent. Il est donc d'une
très grande importance, pour acquérir la perfection, qui ne
s'acquiert que par l'union à Jésus-Christ, de nous vider de ce
qu'il y a de mauvais en nous: autrement, Notre-Seigneur, qui
est infiniment pur et qui hait infiniment la moindre souillure
dans l'âme, nous rejettera de devant ses yeux et ne s'unira
point à nous.

79. Pour nous vider de nous-mêmes, il faut, premièrement,
bien connaître, par la lumière du Saint-Esprit, notre mauvais
fond, notre incapacité à tout bien utile au salut, notre
faiblesse en toutes choses, notre inconstance en tout temps,
notre indignité de toute grâce, et notre iniquité en tout
lieu. Le péché de notre premier père nous a tous presque
entièrement gâtés, aigris, élevés et corrompus, comme le
levain aigrit, élève et corrompt la pâte où il est mis. Les
péchés actuels que nous avons commis, soit mortels, soit
véniels, quelque pardonnés qu'ils soient, ont augmenté notre
concupiscence, notre faiblesse, notre inconstance et notre
corruption, et ont laissé de mauvais restes dans notre âme.
Nos corps sont si corrompus, qu'ils sont appelés par le
Saint-Esprit corps du péché, conçus dans le péché, nourris
dans le péché et capable de tout, corps sujets à mille et
mille maladies, qui se corrompent de jour en j our, et qui
n'engendrent que de la gale, de la vermine et de la
corruption.
Notre âme, unie à notre corps, est devenue si charnelle,
qu'elle est appelée chair: Toute chair avait corrompu sa voie.
Nous n'avons pour partage que l'orgueil et l'aveuglement dans
l'esprit, l'endurcissement dans le coeur, la faiblesse et
l'inconstance dans l'âme, la concupiscence, les passions
révoltées et les maladies dans le corps. Nous sommes
naturellement plus orgueilleux que des paons, plus attachés à
la terre que des crapauds, plus vilains que des boucs, plus
envieux que des serpents, plus gourmands que des cochons, plus
colères que des tigres et plus paresseux que des tortues, plus
faibles que des roseaux, et plus inconstants que des
girouettes. Nous n'avons dans notre fond que le néant et le
péché, et nous ne méritons que l'ire de Dieu et l'enfer
éternel.

80. Après cela, faut-il s'étonner si Notre-Seigneur a dit que
celui qui voulait le suivre devait renoncer à soi-même et haïr
son âme; que celui qui aimerait sa vie la perdrait et que
celui qui la haïrait la sauverait? Cette Sagesse infinie, qui
ne donne pas des commandemaents sans raison, ne nous ordonne
de nous haïr nous-mêmes que parce que nous sommes grandement
dignes de haine: rien de si digne d'amour que Dieu, rien de si
digne de haine que nous-mêmes.

81. Secondement, pour nous vider de nous-mêmes, il faut tous
les jours mourir à nous-mêmes: c'est-à-dire qu'il faut
renoncer aux opérations des puissances de notre âme et des
sens du corps, qu'il faut voir comme si on ne voyait point,
entendre comme si on n'entendait point, se servir des choses
de ce monde comme si on ne s'en servait point, ce que saint
Paul appelle mourir tous les jours: Quotidie morior! Si le
grain de froment tombant en terre ne meurt, il demeure terre
et ne produit point de fruit qui soit bon: Nisi granum
frumenti cadens in terram mortuum fuerit, ipsum solum manet.
Si nous ne mourons à nous-mêmes, et si nos dévotions les plus
saintes ne nous portent à cette mort nécessaire et féconde,
nous ne porterons point de fruit qui vaille, et nos dévotions
nous deviendront inutiles, toutes nos justices seront
souillées par notre amour-propre et notre propre volonté, ce
qui fera que Dieu aura en abomination les plus grands
sacrifices et les meilleures actions que nous puissions faire;
et qu'à notre mort nous nous trouverons les mains vides de
vertus et de mérites, et que nous n'aurons pas une étincelle
du pur amour, qui n'est communiqué qu'aux âmes dont la vie est
cachée avec Jésus-Christ en Dieu.

82. Troisièmement, il faut choisir parmi toutes les dévotions
à la Très Sainte Vierge celle qui nous porte le plus à cette
mort à nous-mêmes, comme étant la meilleure et la plus
sanctifiante; car il ne faut pas croire que tout ce qui reluit
soit or, que tout ce qui est doux soit miel, et que tout ce
qui est aisé à faire et pratiqué du plus grand nombre soit le
plus sanctifiant. Comme il y a des secrets de nature pour
faire en peu de temps, à peu de frais et avec facilité
certaines opérations naturelles, de même il y a des secrets
dans l'ordre de la grâce pour faire en peu de temps, avec
douceur et facilité, des opérations surnaturelles: se vider de
soi-même, se remplir de Dieu, et devenir parfait.
La pratique que je veux vous découvrir est un de ces
secrets de grâce, inconnu du grand nombre des chrétiens, connu
de peu de dévôts, et pratiqué et goûté d'un bien plus petit
nombre. Pour commencer à découvrir cette pratique, voici une
quatrième vérité qui est une suite de la troisième.

[«Nous avons besoin d'un médiateur auprès du Médiateur même»]

83. Quatrième vérité. - Il est plus parfait, parce qu'il est
plus humble, de n'approcher pas de Dieu par nous-mêmes, sans
prendre un médiateur. Notre fond, comme je viens de montrer,
étant si corrompu, si nous nous appuyons sur nos propres
travaux, industries, préparations, pour arriver à Dieu et lui
plaire, il est certain que toutes nos justices seront
souillées, ou de peu de poids devant Dieu, pour l'engager à
s'unir à nous et à nous exaucer. Car ce n'est pas sans raison
que Dieu nous a donné des médiateurs auprès de sa Majesté: il
a vu notre indignité et incapacité, il a eu pitié de nous, et,
pour nous donner accès à ses miséricordes, il nous a pourvu
des intercesseurs puissants auprès de sa grandeur; en sorte
que négliger ces médiateurs, et s'approcher directement de sa
sainteté, c'est manquer de respect envers un Dieu si haut et
si saint; c'est moins faire de cas de ce Roi des rois qu'on ne
ferait d'un roi ou d'un prince de la terre, duquel on ne
voudrait pas approcher sans quelque ami qui parlât pour soi.

84. Notre-Seigneur est notre avocat et notre médiateur de
rédemption auprès de Dieu le Père; c'est par lui que nous
devons prier avec toute l'Eglise triomphante et militante;
c'est par lui que nous avons accès auprès de sa Majesté, et
nous ne devons jamais paraître devant lui qu'appuyés et
revêtus de ses mérites, comme le petit Jacob des peaux de
chevreaux devant son père Isaac, pour recevoir sa bénédiction.
 
 

85. Mais n'avons-nous point besoin d'un médiateur auprès du
Médiateur même? Notre pureté est-elle assez grande pour nous
unir directement à lui, et par nous-mêmes! N'est-il pas Dieu,
en toutes choses égal à son Père, et par conséquent le Saint
des saints, aussi digne de respect que son Père? Si, par sa
charité infinie, il s'est fait notre caution et notre
médiateur auprès de Dieu son Père, pour l'apaiser et lui payer
ce que nous lui devions, faut-il pour cela que nous ayons
moins de respect et de crainte pour sa majesté et sa sainteté?
Disons donc hardiment, avec saint Bernard, que nous avons
besoin d'un médiateur auprès du Médiateur même, et que la
divine Marie est celle qui est la plus capable de remplir cet
office charitable; c'est par elle que Jésus-Christ nous est
venu, et c'est par elle que nous devons aller à lui. Si nous
craignons d'aller directement à Jésus-Christ, ou à cause de
sa grandeur infinie, ou à cause de notre bassesse, ou à cause
de nos péchés, implorons hardiment l'aide et l'intercession de
Marie notre Mère: elle est bonne, elle est tendre; il n'y a en
elle rien d'austère ni rebutant, rien de trop sublime et de
trop brillant; en la voyant, nous voyons notre pure nature.
Elle n'est pas le soleil, qui, par la vivacité de ses rayons,
pourrait nous éblouir à cause de notre faiblesse; mais elle
est belle et douce comme la lune, qui reçoit la lumière du
soleil et la tempère pour la rendre conforme à notre petite
portée. Elle est si charitable qu'elle ne rebute personne de
ceux qui demandent son intercession, quelque pécheurs qu'ils
soient; car, comme disent les saints, il n'a jamais été ouï
dire, depuis que le monde est monde, qu'aucun ait eu recours à
la Sainte Vierge avec confiance et persévérance, et en ait été
rebuté. Elle est si puissante que jamais elle n'a été refusée
dans ses demandes; elle n'a qu'à se montrer devant son Fils
pour le prier: aussitôt il accorde, aussitôt il reçoit; il est
toujours amoureusement vaincu par les mamelles et les
entrailles et les prières de sa très chère Mère.

86. Tout ceci est tiré de saint Bernard et de saint
Bonaventure; en sorte que, selon eux, nous avons trois degrés
à monter pour aller à Dieu: le premier, qui est le plus proche
de nous et le plus conforme à notre capacité, est Marie; le
second est Jésus-Christ; et le troisième est Dieu le Père.
Pour aller à Jésus, il faut aller à Marie, c'est notre
médiatrice d'intercession; pour aller au Père éternel, il faut
aller à Jésus, c'est notre médiateur de rédemption. Or, par la
dévotion que je dirai ci-après, c'est l'ordre qu'on garde
parfaitement.

[«Il nous est très difficile de conserver les grâces et les trésors reçus de Dieu»]

87. Cinquième vérité. - Il est très difficile, vu notre
faiblesse et fragilité, que nous conservions en nous les
grâces et les trésors que nous avons reçus de Dieu:
1 Parce que nous avons ce trésor, qui vaut mieux que le
ciel et la terre, dans des vases fragiles: Habemus thesaurum
istum in vasis fictilibus, dans un corps corruptible, dans une
âme faible et inconstante, qu'un rien trouble et abat.

88. 2 Parce que les démons, qui sont de fins larrons,
veulent nous surprendre à l'impourvu pour nous voler et
dévaliser; ils épient jour et nuit le moment favorable pour
cela; ils tournoient incessamment pour nous dévorer, et nous
enlever en un moment, par un péché, tout ce que nous avons pu
gagner de grâces et de mérites en plusieurs années. Leur
malice, leur expérience, leurs ruses et leur nombre doivent
nous faire infiniment craindre ce malheur, vu que des
personnes plus pleines de grâces, plus riches en vertus, plus
fondées en expérience et plus élevées en sainteté, ont été
surprises, volées et pillées malheureusement. Ah! combien a-t-
on vu de cèdres du Liban et d'étoiles du firmament tomber
misérablement et perdre toute leur hauteur et leur clarté en
peu de temps! D'où vient cet étrange changement? Ce n'a pas
été faute de grâce, qui ne manque à personne, mais faute
d'humilité: ils se sont crus capables de garder leurs trésors;
ils se sont fiés et appuyés sur eux-mêmes; ils ont cru leur
maison assez sûre, et leurs coffres assez forts pour garder le
précieux trésor de la grâce, et c'est à cause de cet appui
imperceptible qu'ils avaient en eux-mêmes (quoiqu'il leur
semblât qu'ils s'appuyaient uniquement sur la grâce de Dieu),
que le Seigneur très juste a permis qu'ils ont été volés, en
les délaissant à eux-mêmes. Hélas! s'ils avaient connu la
dévotion admirable que je montrerai dans la suite, ils
auraient confié leur trésor à une Vierge puissante et fidèle,
qui le leur aurait gardé comme son bien propre, et même s'en
serait fait un devoir de justice.

89. 3 Il est difficile de persévérer dans la justice à cause
de la corruption étrange du monde. Le monde est maintenant si
corrompu qu'il est comme nécessaire que les coeurs religieux
en soient souillés, sinon par sa boue, du moins par sa
poussière; en sorte que c'est une espèce de miracle quand une
personne demeure ferme au milieu de ce torrent impétueux sans
être entraînée, au milieu de cette mer orageuse sans être
submergée ou pillée par les pirates et les corsaires, au
milieu de cet air empesté, sans en être endommagée; c'est la
Vierge
uniquement fidèle dans laquelle le serpent n'a jamais
eu de part, qui fait ce miracle à l'égard de ceux et celles
[qui l'aiment] de la belle manière.