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Traité de la Vraie Dévotion à la Sainte Vierge Marie

                                 «PREPARATION AU REGNE DE JESUS-CHRIST»]

                                          De Saint Louis-Marie Grignion de Monfort

 

II. «EN QUOI CONSISTE LA DEVOTION A MARIE»

 

 Après tout, je proteste hautement qu'ayant lu presque
tous les livres qui traitent de la dévotion à la Très Sainte
Vierge, et ayant conversé familièrement avec les plus saints
et savants personnages de ces derniers temps, je n'ai point
connu ni appris de pratique de dévotion envers la Sainte
Vierge
semblable à celle que je veux dire, qui exige d'une âme
plus de sacrifices pour Dieu, qui la vide plus d'elle même et
de son amour-propre, qui la conserve plus fidèlement dans la
grâce, et la grâce en elle, qui l'unisse plus parfaitement et
plus facilement à Jésus-Christ, et enfin qui soit plus
glorieuse à Dieu, sanctifiante pour l'âme et utile au
prochain.

119. Comme l'essentiel de cette dévotion consiste dans
l'intérieur qu'elle doit former, elle ne sera pas également
comprise de tout le monde: quelques-uns s'arrêteront à ce
qu'elle a d'extérieur, et ne passeront pas outre, et ce sera
le plus grand nombre; quelques-uns, en petit nombre, entreront
dans son intérieur, mais ils n'y monteront qu'un degré. Qui
est-ce qui montera au second? Qui parviendra jusqu'au
troisième? Enfin, qui est celui qui y sera par état? Celui-là
seul, à qui l'Esprit de Jésus-Christ révélera ce secret, et y
conduira lui-même l'âme bien fidèle pour avancer de vertus en
vertus, de grâce en grâce, et de lumières en lumières pour
arriver jusqu'à la transformation de soi-même en Jésus-Christ,
et à la plénitude de son âge sur la terre et de sa gloire dans
le ciel.

[1.] LA PARFAITE CONSECRATION A JESUS-CHRIST

120. Toute notre perfection consistant à être conformes, unis
et consacrés à Jésus-Christ, la plus parfaite de toutes les
dévotions est sans difficulté celle qui nous conforme, unit et
consacre le plus parfaitement à Jésus-Christ. Or, Marie étant
la plus conforme à Jésus-Christ de toutes les créatures, il
s'ensuit que, de toutes les dévotions, celle qui consacre et
conforme le plus une âme à Notre-Seigneur, est la dévotion à
la Très Sainte Vierge, sa sainte Mère, et que plus une âme
sera consacrée à Marie, plus elle le sera à Jésus-Christ.
C'est pourquoi la parfaite consécration à Jésus-Christ
n'est autre chose qu'une parfaite et entière consécration de
soi-même à la Très Sainte Vierge, qui est la dévotion que
j'enseigne; ou autrement une parfaite rénovation des voeux et
promesses du saint baptême.

121. Cette dévotion consiste donc à se donner tout entier à la
Très Sainte
Vierge, pour être tout entier à Jésus-Christ par
elle. Il faut lui donner: 1 notre corps avec tous ses sens et
ses membres; 2 notre âme avec toutes ses puissances; 3 nos
biens extérieurs qu'on appelle de fortune, présents et à
venir; 4 nos biens intérieurs et spirituels, qui sont nos
mérites, nos vertus et nos bonnes oeuvres passées, présentes
et futures: en deux mots, tout ce que nous avons dans l'ordre
de la nature et dans l'ordre de la grâce, et tout ce que nous
pourrons avoir à l'avenir dans l'ordre de la nature, de la
grâce ou de la gloire, et cela sans aucune réserve, pas même
d'un denier, d'un cheveu et de la moindre bonne action, et
cela pour toute l'éternité, et cela sans prétendre ni espérer
aucune autre récompense de son offrande et de son service, que
l'honneur d'appartenir à Jésus-Christ par elle, quand cette
aimable Maîtresse ne serait pas, comme elle est toujours, la
plus libérale et la plus reconnaissante des créatures.

122. Ici, il faut remarquer qu'il y a deux choses dans les
bonnes oeuvres que nous faisons, savoir: la satisfaction et le
mérite, autrement, la valeur satisfactoire ou impétratoire et
la valeur méritoire. La valeur satisfactoire ou impétratoire
d'une bonne oeuvre, c'est une bonne action en tant qu'elle
satisfait à la peine dûe au péché, ou qu'elle obtient quelque
nouvelle grâce; la valeur méritoire, ou le mérite, est une
bonne action en tant qu'elle mérite la grâce et la gloire
éternelle. Or, dans cette consécration de nous-mêmes à la Très
Sainte
Vierge, nous lui donnons toute la valeur satisfactoire,
impétratoire et méritoire, autrement les satisfactions et les
mérites de toutes nos bonnes oeuvres: nous lui donnons nos
mérites, nos grâces et nos vertus, non pas pour les
communiquer à d'autres (car nos mérites, grâces et vertus
sont, à proprement parler, incommunicables; et il n'y a eu que
Jésus-Christ qui, en se faisant notre caution auprès de son
Père, nous a pu communiquer ses mérites), mais pour nous les
conserver, augmenter et embellir, comme nous dirons encore;
nous lui donnons nos satisfactions pour les communiquer à qui
bon lui semblera, et pour la plus grande gloire de Dieu.

123. Il s'ensuit de là: 1 que par cette consécration on donne
à Jésus-Christ, de la manière la plus parfaite, puisque c'est
par les mains de Marie, tout ce qu'on peut lui donner, et
beaucoup plus que par les autres dévotions, où on lui donne ou
une partie de son temps, ou une partie de ses bonnes oeuvres,
ou une partie de ses satisfactions et mortifications. Ici tout
est donné et consacré, jusqu'au droit de disposer de ses biens
intérieurs, et les satisfactions qu'on gagne par ses bonnes
oeuvres de jour en jour: ce qu'on ne fait pas même dans aucune
religion. On donne à Dieu dans les religions les biens de
fortune par le voeu de pauvreté, les biens du corps par le
voeu de chasteté, la propre volonté par le voeu d'obéissance,
et quelquefois la liberté du corps par le voeu de clôture;
mais on ne lui donne pas la liberté ou le droit qu'on a de
disposer de la valeur de ses bonnes oeuvres, et on ne se
dépouille pas autant qu'on peut de ce que l'homme chrétien a
de plus précieux et de plus cher, qui sont ses mérites et ses
satisfactions.

124. 2 Il s'ensuit qu'une personne qui s'est ainsi
volontairement consacrée et sacrifiée à Jésus-Christ par Marie
ne peut plus disposer de la valeur d'aucune de ses bonnes
actions: tout ce qu'il souffre, tout ce qu'il pense, dit et
fait de bien, appartient à Marie, afin qu'elle en dispose
selon la volonté de son Fils, et à sa plus grande gloire, sans
cependant que cette dépendance préjudicie en aucune manière
aux obligations de l'état où l'on est pour le présent, et où
on pourra être pour l'avenir: par exemple, aux obligations
d'un prêtre qui, par office ou autrement, doit appliquer la
valeur satisfactoire et impétratoire de la sainte Messe à un
particulier; car on ne fait cette offrande que selon l'ordre
de Dieu et les devoirs de son état.

125. 3 Il s'ensuit qu'on se consacre tout ensemble à la Très
Sainte
Vierge et à Jésus-Christ: à la Très Sainte Vierge comme
au moyen parfait que Jésus-Christ a choisi pour s'unir à nous
et nous à lui; et à Notre-Seigneur comme à notre dernière fin,
auquel nous devons tout ce que nous sommes, comme à notre
Rédempteur et à notre Dieu.

126. J'ai dit que cette dévotion pouvait fort bien être
appelée une parfaite rénovation des voeux ou promesses du
saint baptême.
Car tout chrétien, avant son baptème, était l'esclave du
démon, parce qu'il lui appartenait. Il a, dans son baptême,
par sa bouche propre ou par celle de son parrain et de sa
marraine, renoncé solennellement à Satan, à ses pompes et à
ses oeuvres, et a pris Jésus-Christ pour son Maître et
souverain Seigneur, pour dépendre de lui en qualité d'esclave
d'amour. C'est ce qu'on fait par la présente dévotion: on
renonce (comme il est marqué dans la formule de consécration),
au démon, au monde, au péché et à soi-même, et on se donne
tout entier à Jésus-Christ par les mains de Marie. Et même on
fait quelque chose de plus, car dans le baptême, on parle
ordinairement par la bouche d'autrui, savoir par le parrain et
la marraine, et on ne se donne à Jésus-Christ [que] par
procureur; mais, dans cette dévotion, c'est par soi-même,
c'est volontairement, c'est avec connaissance de cause.
Dans le saint baptême, on ne [se] donne pas à Jésus-
Christ par les mains de Marie, du moins d'une manière
expresse, et on ne donne pas à Jésus-Christ la valeur de ses
bonnes actions; mais, par cette dévotion, on se donne
expressément à Notre-Seigneur par les mains de Marie, et on
lui consacre la valeur de toutes ses actions.
 
 
 

127. Les hommes, dit saint Thomas, font voeu, au saint baptême
de renoncer au diable et à ses pompes: In baptismum vovent
homines abrenuntiare diabolo et pompis ejus. Et ce voeu, dit
saint Augustin, est le plus grand et le plus indispensable :
Votum maximum nostrum quo vovimus nos in Christo esse mansuros
(Epis. 59 ad Paulin). C'est aussi ce que disent les
canonistes: Principuum votum est quod baptismate facimus.
Cependant, qui est-ce qui garde ce grand voeu? Qui est-ce qui
tient fidèlement les promesses du saint baptême? Presque tous
les chrétiens ne faussent-ils pas la fidélité qu'ils ont
promise à Jésus-Christ dans leur baptême? D'où peut venir ce
dérèglement universel, sinon l'oubli où l'on vit des promesses
et des engagements du saint baptême, et de ce que presque
persone ne ratifie par soi-même le contrat d'alliance qu'il a
fait avec Dieu par ses parrains et marraines!

128. Cela est si vrai que le Concile de Sens, convoqué par
l'ordre de Louis le Débonnaire pour remédier aux désordres des
chrétiens qui étaient grands, jugea que la principale cause de
cette corruption dans les moeurs venait de l'oubli et
l'ignorance où l'on vivait des engagements du saint baptême;
et il ne trouva point de meilleur moyen de remédier à un si
grand mal que de porter les chrétiens à renouveler les voeux
et promesses du saint baptême.

129. Le Catéchisme du Concile de Trente, fidèle interprète des
intentions de ce saint concile, exhorte les curés à faire la
même chose et à porter leurs peuples à se ressouvenir qu'ils
sont liés et consacrés à Notre-Seigneur Jésus-Christ comme des
esclaves à leur Rédempteur et Seigneur. Voici ses paroles:
Parochus fidelem populum ad eam rationem cohortabitur ut sciat
[...] aequum esse nos ipsos, non secus ac mancipia Redemptori
nostro et Domino in perpetuum addicere et consecrare (Cat.
Conc. Trid., pte I,c.3).

130. Or, si les Conciles, les Pères et l'expérience même nous
montrent que le meilleur moyen pour remédier aux dérèglements
des chrétiens est de les faire ressouvenir des obligations de
leur baptême et de leur faire renouveler les voeux qu'ils y
ont faits, n'est-il pas raisonnable qu'on le fasse
présentement d'une manière parfaite par cette dévotion et
consécration à Notre-Seigneur par sa sainte Mère? Je dis d'une
manière parfaite, parce qu'on se sert, pour se consacrer à
Jésus-Christ, du plus parfait de tous les moyens, qui est la
Très Sainte
Vierge.

131. On ne peut pas objecter que cette dévotion soit nouvelle
ou indifférente: elle n'est pas nouvelle, puisque les
conciles, les Pères et plusieurs auteurs anciens et nouveaux
parlent de cette consécration à Notre-Seigneur ou rénovation
des voeux du saint baptême comme d'une chose anciennement
pratiquée, et qu'ils conseillent à tous les chrétiens; elle
n'est pas indifférente, puisque la principale source des
désordres, et par conséquent de la damnation des chrétiens,
vient de l'oubli et de l'indifférence pour cette pratique.

132. Quelques-uns peuvent dire que cette dévotion, nous
faisant donner à Notre-Seigneur, par les mains de la Très
Sainte
Vierge, la valeur de toutes nos bonnes oeuvres, prières
et mortifications et aumônes, elle nous met dans l'impuissance
de secourir les âmes de nos parents, amis et bienfaiteurs.
Je leur répond, premièrement, qu'il n'est pas croyable
que nos amis, parents ou bienfaiteurs souffrent du dommage de
ce que nous nous sommes dévoués et consacrés sans réserve au
service de Notre-Seigneur et de sa sainte Mère. Ce serait
faire injure à la puissance et à la bonté de Jésus et de
Marie, qui sauront bien assister nos parents, amis et
bienfaiteurs de notre petit revenu spirituel, ou par d'autres
voies.
Secondement, cette pratique n'empêche point qu'on ne prie
pour les autres, soit morts, soit vivants, quoique
l'application de nos bonnes oeuvres dépende de la volonté de
la Très Sainte Vierge; c'est au contraire ce qui nous portera
à prier avec plus de confiance; tout ainsi qu'une personne
riche qui aurait donné tout son bien à un grand prince, afin
de l'honorer davantage, prierait avec plus de confiance ce
prince de faire l'aumône à quelqu'un de ses amis qui la lui
demanderait. Ce serait même faire plaisir à ce prince que de
lui donner l'occasion de témoigner sa reconnaissance envers
une personne qui s'est dépouillée pour le revêtir, qui s'est
appauvrie pour l'honorer. Il faut dire la même chose de Notre-
Seigneur et de la Sainte Vierge: ils ne se laisseront jamais
vaincre en reconnaissance.

133. Quelqu'un dira peut-être: Si je donne à la Très Sainte
Vierge tout la valeur de mes actions pour l'appliquer à qui
elle voudra, il faudra peut-être que je souffre longtemps en
purgatoire.
Cette objection, qui vient de l'amour-propre et de
l'ignorance de la libéralité de Dieu et de sa sainte Mère, se
détruit d'elle-même. Une âme fervente et généreuse qui prise
plus les intérêts de Dieu que les siens, qui donne à Dieu tout
ce qu'elle a, sans réserve, en sorte qu'elle ne peut pas plus,
non plus ultra, qui ne respire que la gloire et le règne de
Jésus-Christ par sa sainte Mère, et qui se sacrifie tout
entière pour le gagner; cette âme généreuse, dis-je, et
libérale, sera-t-elle plus punie en l'autre monde pour avoir
été plus libérale et plus désintéressée que les autres? Tant
s'en faut: c'est à cette âme, comme nous verrons dans la
suite, que Notre-Seigneur et sa sainte Mère sont très libéraux
dans ce monde et dans l'autre, dans l'ordre de la nature, de
la grâce et de la gloire.

134. Il faut maintenant que nous voyions, le plus brièvement
que nous pourrons, les motifs qui nous doivent rendre cette
dévotion recommendable, les effets merveilleux qu'elle produit
dans les âmes fidèles, et les pratiques de cette dévotion.